mardi 7 juin 2005
CHAPITRE PREMIER - 1.1 - Se taire.
Premier jour.
21 Mai 1999.
1a. Il s’appelle Théolone et il est moine. Il habite la grande île. Ne le croyez pas ermite sur son rocher, battu par les flots, barbe hirsute et vêtements négligés, œil hystérique et geste vengeur. Son île est douce et peuplée, elle est assez vaste pour vous contenir tous, et il ne fuit pas notre compagnie.
Je m’appelle Théolone et je suis moine. Je vis dans la montagne, modeste montagne, quelques hauteurs qui me donnent l’illusion vite dissipée de dominer un peu. De ma fenêtre, j’aperçois la plaine où court la séparation, et la capitale au loin qui poudroie. Poussière, poussière, dois-je vraiment devenir un jour cette brume impalpable qui recouvre meubles et immeubles, folie et sagesse, ceux d’ici et ceux d’en face, ainsi qu’il est écrit là où c’est écrit ? Et qui alors vais-je recouvrir ? A choisir, quelque nymphe émue.
Un matin, je me souviens que c’était un matin, j’avais très mal dormi et la soirée de la veille m’avait laissé un goût de sel je ne sais plus pourquoi, j’ai décidé de me taire. Il y a longtemps maintenant, bien avant que je vienne habiter ici dans mon rocher confortable et peint. Soudain, il me fallait le silence et ce matin là je m’en suis emparé.
J’avais essayé d’autres fois, des silences, j’en avais placé ici et là, parfois dans l’indifférence, et parfois à la surprise générale, il y en eut même d’historiques à ce qu’on m’a dit. Mais ils ne m’appartenaient pas, ils m’échappaient les uns après les autres, on me les confisquait. Je n’étais jamais le maître de mes silences.
Alors il a fallu dépasser les bornes, cesser de résonner dans le vide, et plonger dans le silence du cosmos qui m’habitait. Fini, infini, sphérique ou non, avec ou sans les alvéoles feutrées des anciens, je ne saurais vous le dire, peu importe sa forme et sa texture, du moment que j’en devenais seul et définitif dépositaire, gardien de l’éternité.
Les alvéoles feutrées. Ils ont l’air fins, les anciens, maintenant qu’on les a traduits avec nos pauvres mots, eux qui tentaient de saisir l’insaisissable. On a fait de leur angoisse cosmique des approximations comiques, et nos pédants traducteurs les ont ridiculisés. Alvéoles feutrées, air substratum, âme humide et raisin sec. Par la sandale d’Empédocle, quel jargon, quel embrouillis, quel marécage, ces traductions rampantes de ceux-là qui volaient si haut.
1b. Il s’appelle Théolone. Il est le maître du silence.
J’ai autrefois déchaîné des vacarmes et des tonnerres, et j’ai su échapper à leurs poisons. Aujourd’hui enfin j’entends. Les cris des hirondelles, elles nichent ici huit mois par an puis repartent vers le nord, le bruissement des cerisiers, la rumeur de la nationale qui serpente vers la plaine et, d’année en année, la folie des gens qui réfléchissent à se tirer dessus, le long de la ligne.
Entendre. Surtout ne pas écouter. Entendre le monde.
Le bruit du monde est une langue étrangère qu’on n’a pas apprise. Des sons chuintants ou rauques, des accents et des gargouillis, voilà la vérité des hommes dont je suis, et tout ce qui en reste là-haut. Lentement je désapprends le langage, je vais finir par y parvenir, au stade du gargouillis, encore un petit effort.
Que vais-je alors pouvoir vous écrire, dans ce silence ?
Commentaires
dominer le cerveau
Entendre sans écouter, c'est un exercice qui devient vite une habitude comme celui de ne pas entendre volontairement, se murer les écouteurs. Quant à écrire, l'inspiration peut venir de l'intérieur, de l'imaginaire.
J'aime le silence...
Si je parviens à l'entendre alors je m'unis à toi et tu me rejoins...
Mais souvent tout ce bruit autour nous aveugle...
Et pourtant, il eut été dommage de ne jamais se rencontrer...
Alors, que les dieux entendent ma prière et le fassent profond pour que je puisse m'y engloutir avec toi.
Aga
Des alvéoles feutrées, comme à l'intérieur d'un vieux colombier du 16ème, désaffecté. Je ne sais pourquoi autant d'images surgissent ...
