jeudi 9 juin 2005
1.3 DIOGENE
1.3. Troisième jour.
3 a Je vous assomme déjà d’une philosophie de néophyte. Trois mille ans de réflexion, et à peine né je devrais conclure. Je devrais plutôt me poser la question du quoi dire. Se la pose t’il, lui ?
Il ne faut pas me rebattre les oreilles avec la page blanche et le reste, s’il faut noircir je noircis à la demande, un centime la ligne et je deviens milliardaire. L’ambition est autrement folle, il faut l’admettre dès maintenant. Il s’agit rien moins que de devenir immortel, rejoindre les héros antiques qui ont mis le doigt sur ce qui faisait mal : et depuis ce temps là, l’homme n’a plus jamais guéri d’exister, lui qui était malade de vivre.
Une telle ambition, il en faut les moyens. Les plus célèbres de ces héros paradaient sur une place publique, entourés d’un groupe d’éphèbes éberlués. Je vous rassure, ils le faisaient en dehors des saisons touristiques afin d’échapper aux hordes germaniques déshabillées et grasses, et aux escouades nippones et dociles, afin surtout d’échapper à l’Apollon solaire qui déverse ses quarante degrés à l’ombre alors qu’on serait si bien à faire la sieste.
Je vous concède qu’au temps de Platon le mois d’août n’existait pas. Mais Apollon savait bien faire la différence entre le soleil pour les touristes et le soleil pour les philosophes ; point de sphère cosmique pour séparer de l’été l’hiver, de l’hébétude vacancière la violence de la pensée. Alors, pour commencer ma promenade péri-pathétique, je vais vous parler de mon meilleur ennemi, Diogène l’imprécateur muet.
3 b Comptoir pour comptoir, je vais vous torcher une petite philosophie de comptoir, de trottoir, de chambre d’hôtel, histoire de me donner l’importance que je n’ai pas. Et je n’aime pas voler haut, rapport au vertige.
Il est de bon ton, pour qui se veut grand penseur, grand révolté, poète maudit, et sage méconnu, de se draper ostensiblement dans une misanthropie grandiose et de cracher sur la société, sur toute société ; comme notre penseur veut être remarqué et montrer son grand courage, il prend soin de cracher sur la société où il vit, et sur les misérables êtres qui s’y agitent.
Puis il se retire dans sa tour d’ivoire en forme de pavillon de banlieue mal chauffé, d’où il peut à loisir se proclamer libre et par là supérieur à ces terriens grégaires qui s’entassent avec délice dans des HLM surpeuplés, puisque bien sûr ces misérables là étaient friands d’HLM surpeuplés. Lui, le grand homme, il a su garder la liberté de son pavillon. Il a eu surtout les moyens d’y être mais ne le dites pas, ce serait irrespectueux vis-à-vis d’un si grand homme. D’ailleurs, il le dit lui-même, il est mal chauffé.
Il ne faudrait pas qu’on l’oubliât ; alors par soubresauts il revient de temps à autre sur la place publique, et il y va de son imprécation, avec force points d’exclamation. Il a même du talent, le bougre. Puis il se retire plus ostensiblement encore, une sorte de coïtus interruptus. Les braves gens qui l’écoutent sont saisis d’une ferveur étrange, hésitant entre l’admiration veule et l’apitoiement médical. Entre l’envie de se retirer à leur tour, les gens sont si méchants, bienvenue dans ma tour d’ivoire, et celle de soigner le pauvre souffrant que voici.
Les braves gens n’adhèrent pas toujours aux imprécations du misanthrope, ils en sont parfois si effrayés qu’ils préfèrent se réfugier dans la pitié, ce sentiment de supériorité qui vous saisit face au souffreteux. Cet homme souffre comme un damné, disent les braves gens, n’entendez-vous point sa douleur derrière les imprécations ? Il serait intéressant de savoir ce qu’il en pense, l’homme en question, d’être réduit à un cas clinique, il serait même intéressant de savoir s’il accepte tout simplement le statut d’homme.
Est-il drapé dans une posture mûrement réfléchie que je vais alors combattre car cette posture est une imposture, ou sa philosophie n’est-elle que cris compulsifs qui relèvent alors de l’assistance publique ? Je vous le dis, il sera beaucoup moins humilié d’être combattu sur sa posture que soigné par pitié et par quelque bonne âme se cherchant une bonne conscience : la posture lui conviendra mieux que la maladie. Mais les bonnes âmes n’en ont cure, seule compte la bonne conscience.
Que m’importe au fond les bonnes âmes, et les mines compatissantes des bonnes consciences. C’est à la posture que je m’adresse, réfléchie et organisée, soigneusement mise en scène pour la plus grande édification des foules. Il faut se pencher sur l’enjeu caché de la posture, sur le monde qui se profile derrière le discours de haine, élégant ou éructant, sur ce monde effrayant dont notre vingtième siècle finissant nous a montré les ravages. L’imprécateur de service se complait à exacerber les mérites de la liberté individuelle absolue et affranchie de toute ces contingences sociales, de toutes ces règles collectives, forcément minables à ses yeux. Des moutons, tous des moutons, dit-il du haut de sa posture d’orgueil. A plus de quatre on est une bande de moutons, pour rimer avec la chanson. Il faudrait que moutons n’ait qu’une syllabe en on.
C’est le discours de l’imprécateur que je répète ici, vous l’avez bien compris, ce discours qui ouvre la porte aux torrents sanglants ; il le sait ou il l’ignore, il fait semblant de l’ignorer, mais il en est complice, par complaisance, suffisance, ou par calcul. Comme nul ne veut combattre, lâcheté quand tu nous tiens, ni l’orgueil de l’imprécateur ni celui qui rôde en nous auquel il fait écho, les bonnes âmes et les braves gens se rassurent en croyant soigner une souffrance, et font ainsi d’une pierre trois coups : se ranimer la bonne conscience comme une flamme d’arc de triomphe, éviter de croiser le regard de l’imprécation, clouer au pilori celui qui dénonce le discours d’apocalypse.
Car il en vient toujours un qui va se dévouer, un imprudent qu’on clouera au pilori dans un de ces procès en sorcellerie que les braves gens savent si bien instruire, et personne ne bougera comme d’habitude. Je vais m’éloigner un temps de ma chapelle historique, je ne voudrais pas qu’elle brûle avec moi. Je serai cet imprudent. Que personne ne vienne me secourir, vous savez bien qu’il est déconseillé d’être avocat de la défense dans les procès en sorcellerie : on y brûle les accusés, et on y pend leurs avocats. Dieu reconnaîtra les siens.
3 c Vous allez me dire que je n’ai pas encore parlé de Diogène. Ne vous affolez pas, il approche, sa lanterne à la main et la bave au rictus.
Diogène n’est pas de ces imprécateurs de salon et de pavillon frisquet. Loin s’en faut. Autant le discours des imprécateurs me paraît odieux, nul et non avenu, autant je respecte Diogène tout en le combattant sans merci. Diogène fut le premier, le premier connu, à cracher sur l’homme, jusqu’à lui récuser le statut d’homme, la statue d’homme, le calembour était inévitable. Il faut aussi le premier à cracher sur la société des hommes, la société de son temps, la société quelle qu’elle soit, toute société humaine. Il a revendiqué l’animalité, exclusive et ostensible, comme seule condition de l’être, il a revendiqué l’absence totale de sens à être. Vous pardonnerez à mon petit cerveau de moine d’avoir si pauvrement tenté de formuler ce que Diogène n’a jamais pris la peine de formuler, pour qui l’aurait-il fait ?
Je n’accepte pas qu’il en soit ainsi. Je n’accepte pas ce que j’ai compris de Diogène. Je combats sans trêve cette vision, cette attitude, cette approche. Le seul qui se soit récusé en tant qu’homme est Diogène, et ses imitateurs ronflants. L’homme n’est tel que social. Seul, isolé, tour d’ivoire et stylobate, il n’est rien, il n’est plus rien. Même plus un animal. Il n’existe plus. A l’instant même où l’imprécateur ouvre la bouche, il se détruit lui-même, il se dénie le droit d’exister ; finies les imprécations à peine commencées, qu’il parle encore ou ferme sa petite gueule, la terre n’en a même plus le souvenir. Qui se croit magnifié par un splendid yzlment n’est plus qu’incohérence hérissée. On ne pourra accuser personne de l’avoir fait taire ou disparaître, mais par un renversement du temps il n’aura même pas commencé d’exister, de lui-même. Ce qui ne l’empêchera pas de crier à la censure, à l’étouffoir. Faire porter le chapeau à autrui.
Et c’est exactement ici que commence le respect que j’éprouve pour notre homme à la lanterne. Il n’a suivi ni précédé le chemin hypocrite de nos imprécateurs incohérents, il n’a surtout pas fait de grands discours, il ne s’est pas réfugié avec élégance et ostentation dans un pavillon de banlieue même mal chauffé tout en roulant dans sa petite auto que lui a construite l’haïssable société des homme, petite auto ou petit vélo, peu importe, en buvant le vin qu’a produit l’haïssable société des hommes, vin ou tord boyau, ou simple eau du robinet, qu’importe, sans parler du robinet lui-même qu’un plombier venu de l’haïssable société des hommes a bien dû un jour et forger et poser. Parlerai-je des vêtements que lui a tissés l’haïssable société des hommes et qui l’empêchent d’attenter à la pudeur et d’avoir froid, de la nourriture, un simple quignon de pain suffirait à mon discours ? Non je n’en parlerai pas, ce serait trop facile, l’incohérence est si monstrueuse, j’arrête.
Diogène n’a parcouru aucun de ces chemins ridicules. Diogène a vécu comme il a un jour décidé qu’il vivrait, libre et seul. Animal et survivant. Ostensible et indifférent, un petit coup d’œil pour vérifier l’effet. Mais, mordicus, ne rien devoir à qui que ce soit, essayez un peu pour voir, vous qui êtes si malins. Il faut disputer aux chiens leurs os, il faut gratter le sol à la recherche de racines encore heureux si on trouve un radis, il faut creuser les immondices pour en extraire du comestible, il faut attendre la pluie pour boire, il faut trouver un tonneau pour habiter, et le pire est qu’à son époque les tonneaux n’avaient pas encore été inventés par les gaulois. Diogène l’a rêvé, il se l’est fait. Je le respecte pour cela.
Un beau matin, Diogène dans son miroir s’est dit qu’il fermerait sa petite gueule, car pour qui parlerait-il ? Et par sa vie entière en accord intime avec ses convictions, sans aucun discours à part quelques invectives célèbres, il nous laissa un message suffisamment clair pour que, deux mille trois cents ans plus tard on parle encore de lui. Il a eu le mérite d’avoir su se taire, il en a payé le prix, il fut le seul à le payer. Alors que personne ne vienne se réclamer de lui, merci.
Commentaires
diogene
bonjour votre article sur diogene est bien mais comme beaucoup de personnes vous ne faite jammais referance a sa maitrise du pancrace je trouve dommage de ne pas aborder ce sujet je vous dit a tres bientot
diogene encore.
Je ne sais de Diogène que ce qu'on en raconte, puisqu'il ne dit rien, lui. Et je ne suis pas du tout connaisseur de quoi que ce soit en matière de sports de combat. Enfin, il me semble que le pancrace en est un.
Et j'ignorais ce que tout le monde savait depuis longtemps, que Diogène fut un maître en cette matière.
C'est donc une invitation à réfléchir. Cette talent méconnu de Diogène vient-il contredire ou modifier son discours, vient-il annuler le mien me rendant obsolète derechef, abattu par une prise secrète du vieux lutteur?
Ou bien ne dois-je rien changer?
Damned. Il va falloir encore travailler du chapeau.
De grâce, on ne change rien sinon je n'en sors plus !
danaïde
Je ne rajoute rien. Je fais semblant d'y penser. Je ne sais pas trop en quoi la connaissance des sports de combat vient transgresser ma progession.
Sauf que je sais désormais que je n'ai pas intérêt à le rencontrer dans une rue obscure avec sa lanterne. Il va me falloir engager un garde du corps.
Diogène... je n'en connais que le nom...
Heu... ça n'aurait pas un rapport avec la génétique des dieux... Sourire... Ou l'oxygène que l'on respire...
Je crains d'être du côté sur lequel tu tapes... Même si oui... Enfin non... Enfin rien, quoi...
Et j'aime beaucoup, tout de même...
Salut le moine ;)
