vendredi 1 juillet 2005
CHAPITRE DEUXIEME - 2.1 - Rêver.
Chapitre deuxième (à quoi rêvent les moines).
2.1. **Quatrième jour recommencé.
Il ne suffit pas de monologuer d’un air pénétré pour trouver à dire et à redire. Il faut trouver dehors quelqu’un à qui confier ses monologues et leur plus secrets détours, et dedans un détour à immortaliser. Je crois bien que le moine m’avait choisi pour ce rôle là, pour lui donner une raison d’exister. Je passais dans le coin et il m’est tombé dessus. Je serais passé un quart d’heure plus tôt ou plus tard, un autre aurait reçu les feuillets arrachés de son carnet minuscule et n’aurait su qu’en faire jusqu’à l’invention des blogues.
Il avait du mal à se séparer de son Diogène, je le sentais bien. Déjà, ses envois avaient ralenti, il y avait comme une hésitation à poursuivre, comme un regret devant le silence du vieux fou. Il aurait aimé que le vieux fou sorte de son tombeau et l’invective la bave aux lèvres et le mépris en éventail. Il est bien trop malin, le vieux fou. Il se terre et se tait, on n’en parle que davantage.
Je pense que Diogène viendra encore croiser sa route ; il n’est pas du genre à se laisser impressionner, ni même oublier, et notre moine devra reprendre le combat. En attendant, il va probablement écrire sur autre chose comme un chat qui devant le danger semble soudain s’en désintéresser, alors que son air indifférent cache une vigilance redoublée. Malheur à qui le croit distrait.
Pendant ce répit, c’est de l’immortalité de Théolone dont je me préoccupe. Plusieurs mois sans rien recevoir parfois me plongent dans le doute. Il m’a rendu dépendant, je guette chaque jour l’enveloppe malhabile et chiffonnée qui ne vient pas, je suspecte le facteur de lire dans mon dos, ou de jeter le document non conforme, ou d’autres avanies inavouables. Je devine les questions qui le tourmentent. Je n’ai même pas besoin de les deviner, il m’en a fait la confidence et je vous la transmets.
Le cri des hirondelles au milieu des cerisiers me dit que je suis vivant, vivant mais inutile tant que je n’écris pas. Pour autant, suis-je utile à écrire, utile à qui, utile à quoi ? Rien ne me permet de le savoir et je dois continuer inlassable et lent dans mon brouillard, aligner les caractères afin qu’à la fin la longue ligne des caractères te permette, à toi qui me lis et me répands selon ce qui t’aura plu ou qui t’aura endormi, de répondre.
J’écris sur de petits carnets à spirales que je cache dans la chapelle sur la grande île, et je t’en envoie des pages arrachées quand je veux, quand je peux, si je peux, si je veux. A toi de continuer le cycle, il se pourrait qu’un jour quelque chose m’en revienne.
On dit que le véritable penseur et le parfait écrivain travaillent avec méthode. Ce que j’entreprends ici, mon travail de moine à musique, je devrais d’emblée l’aborder avec un arsenal de petites cases, de petits tiroirs, à chacun sa pensée, à chacune son sujet, par ordre alphabétique, par ordre chronologique, par ordre de tailles croissantes, ordre ordre comme les défilés militaires. Tu vas te perdre comme je suis déjà perdu : il n’y aura ni case, ni tiroir, ni défilé, pas même un défilé de mode. Je suis moine, et les nuages passent comme ils passent, le vent tourne, au delà de cinq jours plus personne ne sait le temps qu’il fera. Alors l’éternité, tu peux te brosser. Je plante une girouette dans mon crayon et mes paroles vaudront mes silences.
Selon que le réveil sera gai ou brumeux, le repas copieux ou chiche, j’écrirai léger ou ballonné, je citerai Héraclite ou Dupont la Joie, je disserterai ou je délirerai, et chaque fois ce sera utile. Mais utile à quoi, bon sang ? Je n’ai aucune réponse à donner, si tu ne les as déjà.
Mai 1999.
Commentaires
aller à Thoires
S'il existait une recette efficace pour immortaliser, il semble qu'elle deviendrait vite connue
amène
Quel cataclysme a emporté la chapelle et sa porte ? sans repères, comment savoir où se situer ? déjà que l'épiscopal violet a sévi au détriment de la pourpre cardinale !
cataclysme
Les méfaits des couleurs sont toujours sous-estimés. Les retours en arrière plus difficiles qu'on croit. Le temps disponible me permet guère plus que de boire du coca-cola. Le creux de la vague n'est que ruine de l'âme.
