vendredi 1 juillet 2005
2.3 - La fillette (suite)
2.3. Sixième jour.
Un an plus tard je reçus la suite.
Un an de silence. Aucun instant n’a pu être volé. La fine mouche est toujours là qui veille, inlassable et dévouée. Elle enquête, elle questionne, tu écris tes mémoires, dit-elle de ce ton neutre où transpirent la moquerie, l’impatience, de ce ton qui en quatre mots brise chaque commencement de début d’intention, chaque effluve.
Pour me donner l’illusion que je vis, j’ai repris le crayon aujourd’hui. Il faut saisir mon rêve de moine et l’ouvrir comme on éventre. Diable si je parviens à retrouver le balancement de la mer si calme. La menace de son mouvement perpétuel est presque invisible, et l’on pourrait s’embarquer sans crainte ; les grands naufrages viendront plus tard. Voilà un an, je me proposais un rêve, je ne sais plus lequel. Je dois en inventer de nouveaux. N’allez pas croire que les rêves surgissent du néant et y retournent, sur commande.
Nous sommes nos rêves, il n’est pas de néant qui tienne, à nous de les chevaucher à leur passage dans un rodéo furioso. Mes rêves d’antan ont fondu dans la fournaise des emplois du temps. La fine mouche ne laisse aucun vide où ils pourraient se réfugier, avec leurs complices, paresse, errance, égarement. Mais puisque j’ai commencé ainsi, rêves de moine, je dois rester sur la grille, les harmonies, la cadence.
Depuis un an, une nouvelle parole a commencé à monter dans le ciel et à se mêler au cri de l’hirondelle, une nouvelle parole que fait naître une nouvelle pensée et qui s’ajoute à un nouveau regard clair après qu’il se soit posé sur moi. Posé, vraiment ? Le regard m’a traversé et m’a transformé, la parole doucement est venue ensuite et a donné vie à mes rêves ; je ne retrouverai plus jamais ma bulle de silence sans que cette parole et ce regard m’y accompagnent.
Emma, petit bout de fillette aux yeux bleus, tu t’es installée dans ma vie avec une autorité tranquille que rien ne peut fléchir, il n’y changerait rien que tes yeux soient noirs c’est l’autorité tranquille qui compte. Et mes rêves tourbillonnent autour de toi, je tente de les dompter, de chasser les rêves noirs, d’éclairer les papillons colorés, si tant que chaque soir où je t’ai vue je m’endors épuisé.
Longtemps avant que tu parles, je t’avais emmenée en Italie. Tu restais au nid avec tes parents attentifs, mais je te savais près de moi et je te montrais ce qu’il fallait te montrer. Pendant toute cette année où le moine se taisait coupé dans son élan par la fine mouche, je t’écrivais de ville en ville, le long de l’Adriatique, à Naples, au bord du Pô. Puis ta parole est sortie de terre et l’air s’est mis à trembler. Je commence à ne plus trouver les mots qu’il te faut de peur de te taire, comme j’ai tu Marion. Taire, tarir, tuer, taire et mère, une folie de mélanges phoniques.
Déjà tu sors de mes rêves, et déjà tu décides, tu marches en avant, tu veux, tu sais ce que tu veux. D’autres sont là qui vont te montrer le chemin, leur bon chemin, qui vont poser des garde-corps, qui vont baliser les précipices. Moi, je te montrerai les précipices, les chemins de traverse, les actes gratuits et les folies inutiles, je serai ton mauvais élève : je parlerai à ton imagination. J’espère que tu ne croiras jamais ce que je te raconterai, et que tes yeux brillants auront toujours une lueur de doute. Ainsi protégée, tu pourras chevaucher librement et bientôt loin de moi.
Juin 2001
Commentaires
Marie vous a déçu, je le sais, je le sens. Aucune réciprocité en cela et je vous conterai - brièvement- l'enfant qui avait ... vous le recréerez à votre style et ce sera merveilleux.
Marie-Marion
Je ne vois pas en quoi Marie aurait pu me décevoir.
Vous n'avez pas à vous en inquiéter.
C'est drôle, j'avais d'abord lu: Marion. Et je me demandais si c'était à ce point visible dans mes écrits.
Il ne faut jamais lire en diagonales, même lorsqu'on est débordé. Quand on sait qu'un verre d'eau suffit à me déborder, que dire de l'océan qui se rue sur moi là tout de suite.
Elle a grandi la fillette, elle sait parler aussi ! fait-elle taire le moine ? a t-elle le dernier mot ?
dernier mot
Et pas qu'un peu qu'elle a le dernier mot, la fillette.
Bientôt l'âge de raison contre moi qui déraisonne.
Une vraie cloche, le moine.
La fillette aurait-elle cessé de brandeler la cloche ? j'ai quelques doutes, ce n'est qu'un début.
