mardi 4 mars 2008
22.3. Faux et usage de faux.
Il y a trois mots dans la litanie insécable. Concurrence libre et non faussée. Cinq mots. Trois obligations, trois concepts, trois qualifications, ne viens pas chipoter sur le nombre. Trois comme Cadet-Rousselle.
Cent-quinzième jour.
Concurrence.
Libre.
Et non faussée.
Ces trois derniers mots n’en font qu’un. Et parce que le lien avec les précédents est impératif, sans lequel plus rien ne fonctionne ; Non parce que je suppose que personne ne voudrait d’une concurrence faussée. Personne ne veut institutionnaliser la triche, et concurrence faussée égale triche. Non faussée égale non triche. Comprenette ?
Y aurait-il un piège caché ? Oui, tout le monde me dit qu’il y a un piège caché. Avant de réfléchir au piège, je confirme qu’un traité doit préférer la non triche à la triche. Si j’étais un Président de la République malin, je me ferais gloire de supprimer la référence à la concurrence non faussée dans le traité, pour laisser mains libres à mes copains traficoteurs de tout acabit se remplir les poche avec une triche qui serait ainsi devenue désormais officielle. Mais je ne suis que Moine, et jamais un Président ne ferait une chose pareille, non ? Pour une fois qu’il n’y a pas pensé, distrait sans doute, ne lui donnons pas cette idée.
C’est pourtant ce que veulent les NON, qu’on coupe la tête à la concurrence non faussée. Ils se disent à gauche et semblent préférer la triche de la concurrence faussée. Je ne comprends pas bien, mais j’ai le cerveau lent.
Puisque la concurrence faussée est si pleine de grâce à vos yeux, il faut aller se promener chez madame Concurrence non faussée voir si j’y suis, pour trouver le piège. Ils disent qu'il y a un piège, alors je pars en expédition dans le cœur du mal.
Je suis déçu du voyage. Je découvre que la concurrence n’est concurrence que si et seulement si elle est non faussée. Sinon, elle n’est plus. Concurrence non faussée est une sorte de pléonasme, concurrence faussée un oxymore. Nous nous étripons entre pléonasme et oxymore. Il n’est plus question de définir les règles pour qu’elle soit l’une et non l’autre, mais de définir les règles pour qu’elle soit ou non. De piège, point.
La concurrence est exactement le contraire de la loi de la jungle, de la règle du plus fort, tu tues ou tu crèves, et nous ne nous en apercevons plus parce que nous l’avons affublé d’un parasite de pensée, d'un adjectif dilatoire. La question est devenue : concurrence ou non concurrence ?
Il te reste encore un long voyage à faire. Comprendre qu'il n'y a pas de piège, et que toi seul suffis à te prendre les pieds dans le tapis.
à suivre
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jeudi 13 mars 2008
22.4. Ô concurrence ennemie #1.
22.4. Cent-seizième
jour.
Il faut bien commencer par le mot concurrence. Voilà qu’il
tourne comme un derviche, enrubanné des adjectifs qui l’alourdissent, mais l’effet
centrifuge va nous le faire sortir en premier, le poids lourd. Il faut bien
expliquer pourquoi la concurrence n’est pas la jungle mais son antidote.
22.41 – De l’égalité à leur gauche.
Je prononce le mot. Lentement, comme on mange un chocolat à la
liqueur. Tout se répand au premier coup de dent, il faut en saisir l’arôme et déglutir.
Tu les as regardés, les NON, à peine avalé le mot ? Rouges de colère et vert de
rage, mélange de couleurs complémentaires à effet maronnasse. Ils recrachent. Ils
n’ont pas compris. Ils n’ont pas vu que ce mot nous aide et nous importe. Ils n’ont
pas vu que la saine émulation n’est que le résultat de cette concurrence, et
que l’homme privé de ses pairs, n’aurait jamais tenté de les surpasser et en
serait mort.
Avant d’être économique, ce mot est philosophique, et nous n’en
ferons pas l’économie. Accepter l’égalité totale, et devenir fourmi, accepter
la concurrence au risque de se perdre. Dois-je vraiment faire ce choix, et t’entraîner
dans cet abîme ?
Nous pouvons nous rêver fourmis pour l’éternité. L’espèce
des zoms aurait peut-être survécue, comme fourmis, et en rangs serrés nous
irions porter des menhirs entiers de barbaque pour alimenter la reine obèse. Nous
serions, je ne sais pas ce que nous serions, mais je sais que je n’ai pas envie
de deviner ce que nous serions. Et chacun de nous ne serait pas, en tout cas. Alors
il faut répondre à celui qui va protester que l’égalité n’existe plus, à supposer
qu’un âge d’or l’aurait vu exister.
A partir de quand ton voisin est-il ton égal, ou cesse-t-il
de l’être ? La taille, le compte en banque, la longueur de l’auto, la beauté de
sa femme, le ruban rouge sur le col de veste, le gonflement du pantalon là ?
Vas-tu prendre des mesures, et passer au lit de Procuste tout ce qui dépasse ?
Et quelle précision à tes mesures, quels critères de mesures ? Les valeurs
moyennes, ou les valeurs médianes. Les valeurs de ton cerveau à toi, ou celle
de celui-là qui bat la campagne ? Don Quijote, ou Pantaleone ?
Je sais bien que l’égalité a la fâcheuse réputation d’être
un rêve de gauche, alors que la liberté est de droite, voilà qui sied aux gens
simples, au bon sens près de chez nous. Les bonnes gens de la Gauche vigilante
vont m’accuser de ridiculiser l’égalité et de faire ainsi le lit des méchants,
des profiteurs, des petits marquis et des nouveaux riches. Malheur aux vaincus.
La concurrence n’est que l’ultime bain de sang où se noieront les damnés de la
terre sacrifiés sur l’autel du progrès et de l’innovation, ces doux mots qui
cachent le gros mot de profit.
Voilà le procès qu’ils vont me faire, voilà, j’ai bien énuméré tout ce qu’on va me dire. A peine ai-je forcé le trait, juste un peu pour qu’on y voie clair, et que le paysage soit structuré dans lequel nous errons.
#2 à suivre
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jeudi 20 mars 2008
22.4. Ô concurrence ennemie #2.
22.42 – De la gauche à leur concurrence.
Il n’y a pas besoin de longs développements pour expliquer que l’égalité est un rêve inaccessible, tout comme l’est la liberté. Je ne prends que ces deux termes et j’oublie un instant à tord le troisième, déjà plus flou et insaisissable, la fraternité. Il est absurde de prétendre que l’un serait dextre et l’autre sinistre, avec le troisième qui ferait son Saint-Esprit, espèce de colombe en vol stationnaire au dessus des têtes hochantes. Une fraternité de Modem, en quelque sorte. Tu vois le tableau ?
Que vient y faire la concurrence ? Justement, de permettre à ces mots impossibles, à ces rêves inaccessibles, ces trois grâces de la République, de vivre ensemble et de se nourrir les unes des autres. Mais je vais avoir du mal à sortir de ma métaphore, il va y avoir un plaisantin pour me regarder et dire : et alors, concrètement ?
Les premières bactéries toutes neuves et toutes étonnées d’être vivantes dans un monde sans pitié juste sorti de la roche en fusion, il y a un milliard d’années plus ou moins dix minutes, à peine ébrouées, se sont mis à s’entredévorer joyeusement, pardon, à se faire concurrence, dans un jus grouillant et nauséabond. Les savants disent phagocytées. Les plus malignes se sont regroupées en organismes complexes en associant leurs complémentarités, et non seulement échappaient aux massacres du jus grouillant, mais se développaient d’autant mieux que grande était l’hécatombe. Voici le nom du nœud qui se serre : les agglomérations.
Ce n’est pas de la métaphore mais la vraie histoire d’un milliard d’années légèrement résumée et Darwin ne me contredira pas. Est-il de gauche ou de droite, Darwin, le sais-tu toi ?
Les organismes complexes sont devenus des poissons, des oiseaux, des reptiles et des mammifères, sans parler de la vigne et du vin il ne faut pas traîner en route. Et tout ce petit monde n’a cessé de se concurrencer. Les reptiles ont longtemps tenu la corde ; par la grâce d’un météore géant bien ajusté du côté de Cuba ils ont laissé la place aux mammifères et nous nous sommes mis au premier rang. Certes il arrive qu’on meure d’un aspic ou d’un cobra, mais d’une façon générale l’homme a pris le pas sur le serpent, l’homo sapiens sur l’homo Von Neandertal, et le sapiens-sapiens sur le sapiens.
Si des théories nouvelles viennent changer l’ordre la description ne changera pas de sens. Il me plairait assez de savoir que finalement le sapiens-sapiens n’a pu survenir que grâce à une alliance du sapiens avec le Neandertal, par exemple, une de ces alliances impossibles dont tous diront l’absurdité, et qui soudain fait naître un nouveau monde. Parfois ce sont des alliances contre nature, enfin c’est le mot qu’ils utilisent les bons sens près de chez nous, contre-nature, l’union des contraires ridiculisée par Aristote et proclamée par Héraklite.
En attendant, laissons les savants savanter, s’avancer en savantant.
La concurrence n’est pas la victoire du fort sur le faible, du rouleau compresseur sur l’escargot. La concurrence n’est pas l’anéantissement des espèces sous prétexte de nous faire de la place, et nommer ces comportements là concurrence, ou les associer à ce mot, est tout simplement une erreur ontologique.
Je ne sais pas répondre à la question perverse du concrètement, la question du début que j’ai tenté de noyer dans mes flots de mots mais qui surnage, sinon en montrant ce qui est aujourd’hui et le comparant à ce qui fut. Il y a cent ans, mille ans, un milliard d’années. Progrès, non progrès, évolution positive ou négative, avancée ou recul, voilà d’autres questions qui n’ont rien à voir avec l’avant-après dont nous parlons et qui nous a fait hommes. Peu m’importe que ce soit bien ou mal, mais j’observe que par cet enchaînement je suis et toi aussi et rien d’autres, et que je n’écrirais pas ces sornettes que tu lis si les autres bactéries avaient été plus fortes et si Cuba ne s’était pas ramassé un météore sur la tronche il y a soixante-trois millions d’ans.
Je ne sais si c’est une bonne chose que je sois, ou une mauvaise, et que soient tous les humains qui sont, avec moi. Les humains qui furent. Les humains qui seront. Je ne sais, et qui peut prétendre répondre à cette question absurde. Pourquoi inventer du bien ou du mal devant ce qui est ? Et si vraiment il fallait répondre, il est des questionneurs agrippés à leurs questions oiseuses, j’écrirais que je suis et que je tente d’en faire quelque chose, j’écrirais que je préfère qu’il en soit ainsi parce que, dans le cas contraire, je ne me poserais même pas la question ni aucune autre d’ailleurs et le questionneur agrippé n’existerait pas non plus. Bien fait pour lui.
La concurrence est une affaire entre égaux. Ne pas l’oublier surtout. La bactérie contre la bactérie, le fort contre le fort, le fer contre le fer, le feu contre le feu. Voilà vers quoi je devine qu’il va, le musicien de l’ombre et du silence, le moine Théolone, mais le mettre en musique est une autre histoire, maintenant qu’il ferme sa gueule.
Je n'ai pas fini les fiches, mais le moine se tait, alors je les ai rangées bien proprement, en attente de jours meilleurs. S'il se veut coi, je le crois. Et pour la suite, il faudra que le silence lui pèse. Car il n'a pas fini, il le sait très bien; mais a-t-il seulement envie? Il faut demander à la baronne.
