mardi 15 avril 2008
22.5. La jeunesse éternelle.
Ainsi, la concurrence ne serait que la condition de la vie. Le moteur des transformations du vivant. De l’évolution chère à Charles Darwin. On ne pourrait donc être ni pour ni contre elle, pas plus qu’on ne peut être contre ou pour la vieillesse, la viviparité, le masculin-féminin. La morale n’a rien à voir avec la concurrence et les airs renfrognés ne sont pas de saison.
Cent-dix-septième jour.
Pourtant, si je comprends ce qu’elle a fait pour me faire, je voudrais bien savoir ce qu’elle vient faire dans ma démocratie. Attend, avant d’en venir aux mains, je vais m’en tenir à la Société des hommes. Que fait-elle chez nous ?
J’entends siffler le train. Le train des arguments attendus et que je n’ai pas attendu pour trop les connaître. Et le premier d’entre eux avec lequel je dois arranger mes bidons. L’argument de mère Nature qui m’a servi à justifier la notion de concurrence. C’est bien ainsi que tu l’as comprise, la thèse, non ?
Justement, non.
Je m’insurge assez contre cette utilisation du naturel à tout bout de champ, et qui sert à justifier tout et n’importe quoi, pour me laisser aller à cette facilité, à ce procédé. Tu connais le mécanisme, c’est naturel donc c’est bon, donc c’est obligatoire. J’ai trop combattu cette fausse logique pour m’y laisser aller. Comme je devine qu’on va me la retourner avec une secrète satisfaction, je te la mets sur la table. Oui, la concurrence est un des éléments constitutifs du monde, je le répète, et à ce titre il est absurde de se dire ennemi de la concurrence au point de la vouloir supprimer.
La question sur laquelle il faut se pencher n’est pas l’existence ou l’inexistence de la concurrence, mais sur la façon dont les humains ont pu, pendant leur courte conquête du monde, l’utiliser comme un tremplin, la combattre comme une résistance, la contourner comme un piège, et l’exploiter entre eux avec férocité et tricherie. Je me suis avancé en terrain découvert en racontant que les alliances, les symbioses et les associations, nous pourrions dire les Sociétés, se sont formées précisément pour pallier les faiblesses de l’individu, de l’individu homme face au monde naturel hostile où il n’aurait pas survécu, où il n’aurait même pas commencé d’exister, il me semble l’avoir déjà écrit quelque part.
Tu n’aimes pas que je fasse des détours. Un voici donc un de plus. Soyons vieux. Tout homme rêve de vieillir en bonne santé, presque tout homme. Il en est qui non, mais je n’en connais pas. Ceux qui rêvent de ne pas vieillir du tout savent que c’est impossible, ce qui parfois ne les retient pas dans la course éperdue à la jeunesse éternelle, course dont ils mourront peut-être, mais ceux qui ne courent pas mourront aussi. La nature, te dis-je, on n’est ni pour ni contre, tout contre c’est tout. On fait contre.
La concurrence alors ? Tout comme. On fait contre on fait avec, on ne peut faire sans.
Nous allons devoir tenter de rendre supportable la concurrence comme nous tentons jour après jour de nous rendre supportable la vie.
à suivre.
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samedi 26 avril 2008
22.6. Liberté.
Parfois le Moine et ses fiches me font rire. Nous avons l’air malin, l’un et l’autre, à nous renvoyer la balle, à nous écrire à sens unique, lui vers moi et moi qui parfois en rajoute ou lui casse la baraque. Il se précipite avec de grands gestes désordonnés dans toutes les facilités et lieux communs qui traînent. Très content de lui derrière sa fausse modestie, il contemple l’eau dans laquelle ses coups d’épée font des ronds. Et lorsqu’une trace subsiste de cette agitation, un œil malin le voit et, provocateur, comédien tragédien, le lui fait remarquer.
Te voici bien avancé dans ta toile, Moine, dit l’œil. Tu as donné ses lettres de noblesse à la concurrence, tu l’as confortée dans son évidence. Tu le sais pourtant bien, comme il est dangereux l’argument de l’évidence, implacable peut-être mais dangereux. Te voici tombé dans le piège dont tu prétendais te méfier, et les puissances de l’argent pourront t’utiliser à leur aise, pour perpétuer leur domination. Comment vas-tu maintenant te dépatouiller de ce filet ?
dimanche 27 avril 2008
22.61 - Définitions insuffisantes.
Cent dix-huitième jour.
Je sais ce que tu penses, ce que tout le monde pense. Je le pense moi-même, c’est pour dire. Qu’y puis-je si certains veulent m’utiliser à leur profit ? Au moins ils me donneraient une importance inattendue. Mais je ne saurais les en empêcher, alors autant poursuivre mon débroussaillage de cervelle, dans la direction que j’ai choisie et si tu n’as pas envie personne ne t’oblige. A cela on les reconnaît, ceux qui se plaignent de s’ennuyer en lisant ce qui les ennuie, sans penser qu’ils pourraient se borner à éteindre la lumière sans rien dire.
Si tu t’ennuies, si le chemin ne te convient pas, tu reviens sur tes pas, ça descend c’est facile, et tu arrêtes de geindre.
Non que j’aime être seul, ne te méprends point. Chaque sévérité, chaque rejet, chaque mépris me blesse, réjouis-toi toi qui me blesses, tu es sûr de faire mouche à tout coup. Je te laisserai en paix avec ton mépris, mais au moins laisse moi continuer à tailler les épineux qui me barrent la route. Ma conviction est ancrée depuis si longtemps que la si décriée concurrence est une arme nécessaire, qu’il faut bien que je réussisse, sur ma petite montagne à moi d’âme, à me l’exprimer pour moi-même.
Je préfère qu’il y ait des lecteurs à me lire, à me suivre. Mais je ne vais pas changer de direction sous prétexte qu’ils ont jeté l’ancre sur une autre montagne, sur une autre portion de route, derrière un autre carrefour. Il importe que ce soient mes écritures que tu lises, et non celles que tu aurais voulu que j’écrivisse.
Voilà, j’ai casé mon crustacé.
Le mot libre de la trilogie est posé sur la table. Il attend. Tout révolutionnaire digne de ce nom, même révolutionnaire de salon, n’a que ce mot à la bouche. Liberté des peuples, liberté du peuple, qu’ils disent. Mais savent-ils ce que signifie ce mot et tout ce qu’il véhicule ? Je ne vais pas le définir, pour me faire plaisir et limiter mon travail, restreindre du même coup l’ampleur du sujet. Un mot défini est un mot fini, un mot achevé comme on achève un cheval. Je ne définirai pas l’idée de liberté.
Mais on devine facilement ce que peut contenir ce mot lorsque le faible est face au fort.
Sans aller au fin fond des grands principes, je récuse l’idée que le peuple d’ici, peuple dont tu es, serait à libérer du joug de la grande association des peuples divers du continent. Pour être concret, ce serait utiliser le combat de la liberté du peuple français, combat prestigieux et insensé, pour une cause ridicule, le pouvoir de Bruxelles, les gnomes et compagnie.
Insensé parce que dénué de sens, a-t-on jamais donné du sens à ces mots la liberté du peuple ? Vaste question, non ? Qu’est-ce, la liberté, qu’est-ce, le peuple ? Facile de se gargariser de mots, quand on évite soigneusement de se plonger dans leurs significations complètes, diverses, et parfois contradictoires. Je me méfie de ces mots lorsqu’ils sont employés à tord et à travers, lorsqu’il surgit dans le discours de complaisance, lorsqu’il sert de drap à la satisfaction oratoire, d’écran de fumée à une pensée trop vide ou à une oppression trop pensée.
Pour en rester à l’exemple européen, puisque c’est bien à cette occasion qu’on a mis la concurrence à toutes les sauces, ils se sont livrés pieds et poings liés, sous prétexte de se libérer du poids de l’Europe monstre assoiffé à ce qu’ils disent, à une escouade malfaisante dont le seul objectif est de les enfermer davantage dans les pièges qu’ils se sont tendus eux-mêmes, pour avoir les mains libres. Oui, la liberté s’est réfugiée là, dans les mains de l’escouade qui les gouverne et de ses commanditaires.
Bientôt sinon déjà, ils regretteront le joug européen qui leur aurait laissé le champ libre face aux ignominies de l’identité nationale, dont ils ne sont pas près de se débarrasser.
Après tout, c’est le peuple qui décide ; moi, je ne suis rien, j’ai ma chapelle et mon icône.
#22.62 à suivre
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