jeudi 12 février 2009
22.10 - La poursuite de l’éclair #2
Il m’a piégé. Je croyais qu’il s’était embarqué dans la solution finale des grandes migrations à venir, et voilà qu’il navigue dans le détroit de Messine entre le Vrai et le Faux. Il devra échapper aux écueils et, face à Syracuse, me dire comment l’égalité naît de la concurrence. A moins que ce pervers ne réussisse à annoncer que c’est la concurrence qui naît de l’égalité. Je le hais.
Cent-vingt deuxième jour, fin.
Le vrai. Sa raison d’être est de ne pas être et d’exiger de nous que sans relâche nous nous en approchions alors qu’il n’existe pas. A chaque instant où nous croyons saisir l’éclair il s’éteint, mais nous avons touché une vérité. Ne crois pas la garder dans ta paume ; fermée, elle s’éteindra à son tour, ouverte, tu ne la verras même pas s’échapper et tout devra recommencer. Mais tu sentiras encore la légère brûlure qui t’aura marqué les lignes de la main pour qui saura les lire.
Me voilà bien, avec ma concurrence non-faussée qui n’existe pas. Je ne lâcherai pas le morceau pour autant, m’éloigner de ma recherche, m’éloigner d’une vérité possible, m’enfermer dans la nuit des faux, au bout de laquelle se trouvent la mort et la haine. Je vais m’accrocher à quelques réalités bien glaiseuses qui seront autant d’exemples particuliers, limités dans le temps dans l’espace et dans la pertinence. Des histoires du coin de la rue, des voyages autour de ma chambre, et peu m’importe que la phrase soit déjà brevetée. Au moins, la glaise me retiendra au sol.
Le grand philosophe que voici qui se contente de son verre d’eau posé devant lui et qui fait de sa myopie une vertu ! Parlons-en, de ma myopie. Tout le monde sait que c’est grâce au petit caillou qu’on a ramassé enfant qu’on accède aux secrets des profondeurs géologiques, que c’est le chemin de croix de la fourmi longuement observé sur le dallage de la terrasse de la maison de papa qui nous a enseigné la valeur du travail individuel dans une collectivité. Petit je me suis cassé les yeux sur ces minusculités, et j’en suis devenu myope.
J’ai gagné le droit à l’universalité. J’ai bien remarqué ton ennui devant mes grands principes de liberté et d’égalité dans la concurrence, et de la nécessité du minimum. Je ne me crois pas capable d’en dire davantage, tu es assez grand pour trouver ton chemin dans ma jungle d’argent. Alors il me faut désormais grossir ma loupe, passer du grand angle au macro, et de l’astronome à l’entomologiste. Je vais nous regarder dans les yeux.
J’y vois deux avantages : vérifier que le général s’applique au fantassin, et raconter des histoires de fantassins, qui permettront de penser à d’autres sujets que celui dont je me réclame, et ainsi dériver dans des ailleurs de récréation.
Au lieu de m’épuiser à démontrer que ce qui n’existe pas n’existe pas, comble de l’absurde, je vais vérifier que ce qui peut exister existe. Voilà tout.
Eté 2008.
jeudi 5 février 2009
22.10 - Egalité, la reprise. #1
J’avais patiemment continué ma récolte, dans les rochers de la conche. Repriser n’est pas difficile, la pile de fiches est poussiéreuse mais lisible. Il suffit de suivre les doigts sur le clavier noir et blanc.
Cent-vingt deuxième jour.
Un vrai, des faux.
Tôt ou tard, il faudra mettre les mains dans le cambouis, agir en quelque sorte. C’est bien joli de se draper dans de grands anathèmes, mais ils sont tous à notre porte là maintenant tout de suite, j’ouvre, ou je n’ouvre pas ? Je n’aurais peut-être pas dû laisser ma loupiote allumée, ni mon père, ni mon grand-père, c’est entendu ; mais maintenant, j’ouvre ou je n’ouvre pas ?
Mon bon William, telle est la question qui devance la tienne, avant de savoir si l’on est, il faut savoir si l’on ouvre.
Je te propose d’aller au bout de mon impasse. Nous y trouverons peut-être une porte dérobée et nous verrons ce qu’il y a derrière le mur. Il fut question de liberté, tentons d’approcher maintenant l’égalité dans notre affaire de concurrence. Laissons derrière nous les peuples des bateaux, ils finiront par nous rattraper, nous devrons de toute façon nous en occuper mais nous n’avons pas encore forgé les bons outils.
Qui sait si nous ne trouverons pas ici de quoi sauver notre monde, notre Société floue dans ses frontières, floue dans ses valeurs, et donner à la concurrence libre sa nécessaire fonction de non faussée pour rétablir l’ordre, mieux, pour établir l’égalité ? Qui sait ? Faute de réponse, et même si je sais que ce n’est pas une raison pour que je sache, je me mets au travail sans quoi je ne saurai jamais, à coup sûr.
La difficulté se niche dans ce mot étrange, le mot non-faussée, adjectif au féminin car concurrence non-faussée, une sorte de double négation sans affirmation à placer en face comme référence. Il ne faut plus examiner ce qu’elle doit être, par exemple libre, mais ce qu’elle ne doit pas être. Avec le mot libre, j’avais du champ, la place pour les phrases, les gestes, la rhétorique et les folles métaphores. Avec non-faussée, j’ai un doublet de plomb, aride et désorienté. Je vais devoir être davantage thanatopracteur que Démosthène, taxidermiste qu'enjoliveur, et plutôt que de bidouiller il me faudra besogner.
Adjoindre le mot égalité pour tenter une approche roublarde ne suffira pas, car si le négatif contient de l’égalité, il reste négatif. Pourquoi n’existe-t-il pas dans la langue française un mot positif qui serait le contraire de faussé, et féminin contraire de faussée. Défaussé ? Défaussée ? Je ne passe pas ce pont là.
Loyale, honnête, véritable, sincère, tu vois bien que rien ne fonctionne, et si vrai est le contraire de faux, alors ce serait véritable le contraire de faussée ; mais ce mot véritable sonne faux. Il y a un vrai, il y a une infinité de faux. Je ne sortirai pas de ce trou en m’accrochant à cette symétrie fallacieuse, d’un côté le vrai de l’autre le faux. Il n’y a jamais deux côtés et le combat est inégal, parce que finalement le vrai n’existe que par l’existence de l’infinité de faux qui le cernent, et toucher le vrai impose d’avoir d’abord essayé l’infinité des faux, ce qui ne se peut pas.
Alors nul ne peut prétendre toucher ce point brillant dans notre nuit, il nous éclaire, nous croyons le saisir et l’éclair s’est éteint.
#22.10.2 à suivre.
