LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

vendredi 5 août 2016

104 - Intermezzo : bouteilles à la mer


BOUTEILLES A LA MER

Voilà des années que j’empile les fiches écrites par Théolone le moine après avoir prétendu sur la première d’entre elles qu’il allait se taire, qu’il n’avait rien à dire de mieux que son silence. Pendant qu’à l’autre bout de la chaîne j’attends, il cherche, il craint, il doute. Coquetterie, hésitation, va savoir. Il faut bien commencer par son message du premier jour, car je sais aujourd’hui que son silence n’est pas pour demain, sinon des silences provisoire comme il en est en musique. Je me suis piégé tout seul en me lançant dans l’aventure et je dois désormais transcrire tout ce que la mer m’apportera, je dois obéir à l’injonction maritime. Je me souviens du jour où je me suis pris dans les filets du pêcheur invisible.


Je rôdais sur la petite plage que tu connais bien, un soir de printemps, et j’ai trébuché sur un flacon ensablé. Soigneusement bouché, il contenait quelques feuilles de carnet à spirale, crayonnée m’a-t-il semblé à travers le verre rayé et terni. N’importe qui aurait fait pareil, ramassé la bouteille, débouché, lu. Voilà, c’est toute l’histoire. Romanesque un instant et finalement rien de plus qu’une lecture un peu difficile dans le soir frileux à la lumière de rien.


Mais le piège s’était refermé sur moi, dans la banalité même de la déception. Je n’avais trouvé aucun appel au secours, aucun naufragé lointain sur une île déserte, aucune urgence, pas la moindre apocalypse à me mettre sous la dent, pas même un roman d’aventures. On aurait dit une sorte de discours hésitant et bleu, comme celui par lequel on éveille l’intérêt d’un inconnu avant de savoir la moindre chose sur lui, que ce soit pour l’apprivoiser, l’aimer ou le rouler dans la farine. Il y avait des mots fragiles, et la nuit claire et la fraîcheur du vent, rencontre si singulière qu’il m’était impossible de ne pas lui donner suite. Alors j’ai décidé de recopier les mots et de les poser ici, aux yeux de tous et d’abord aux tiens : les courants marins n’auront pas couru pour rien, et ce n’est pas moi qui aurai tu la voix des mers, la voie du moine. A toi maintenant de t’appliquer un peu pour ne pas couper le fil.


D’autres bouteilles suivront. Comme si recopier la première avait largué un flux constant qui apportait son lot de phrases à chacune de mes venues sur la plage. Qui pouvait bien les poser sur le sable, était-ce une marée, ou bien juste un facteur ? Un soi-disant moine, un petit plaisantin, mon ombre, mon avatar ? Je ne mettrai jamais ma main à couper sur une seule hypothèse ; il n’est pas nécessaire de savoir le vrai. Le mieux est de jouer le jeu, de ramasser les flacons chargés d’ivresse ou d’eau sale, et de faire comme s’il était normal que mois après mois, sur la même plage, et seulement quand j’y passe seul, apparaissent des papiers quadrillés en forme de fiches à défricher et déchiffrer, qu’à mon tour je jette dans les courants entoilés du monde numérique.


Ne te fatigue pas à me prendre la main dans le sac, à dénoncer une ruse cousue de fil blanc, je sais d’avance tout ce que tu vas dire de ce dispositif facétieux. Imagine un instant qu’il advienne après tes rires et tes méfiances que tout soit vrai, et vois le monde autour de toi devant ton vain embarras. Je veux bien admettre que ce n’est pas le plus probable.


Au contraire, que tes soupçons s’avèrent, et vois le monde autour de toi devant ta satisfaction inutile. Ce que tu auras lu en sera-t-il différent pour l’usage que tu peux en faire ? Après tout, nous serons unis dans notre lecture commune, et chacun y verra midi à sa porte, chacun aura gagné au change de croire aux fiches du moine et de rêver à ce qu’elles contiennent.


Voici donc les chroniques de Théolone comme elles me sont parvenues jour après jour, qui furent si longues à traverser les impondérables et qui attendirent encore dans le secret de mes sous-sols, à en devenir anachroniques. Je les ai platement numérotées. Parfois un jour pour plusieurs fiches, parfois plusieurs jours pour une seule, découpées en fragments, à chaque fragment son flacon, à chaque flacon son jour. Ne t’étonne pas si des textes disparaissent, s’ils ne surgissent de rien, s'ils sautent comme saute un microsillon rayé sur nos vieilles platines des siècles passés. Je fais semblant de croire que l’ordre d’arrivée est celui de l’écrit, le coq et l’âne sont du voyage.


Parfois surviendra une date quelque part sur quelque fiche, comme un coup de gong. La date du dernier remord, celle de la trouvaille, un clin d’œil à nos vies, tout sera possible et il ne servira à rien de tenter de dresser un tableau du temps qui passe. Contentons nous de la numérotation sommaire.


Le plus difficile n’est pas de recopier les déambulations du moine, ni même de faire semblant de les comprendre, le plus difficile est de te les présenter. J’ai hésité très longtemps, trop sans doute, mais voilà, j’ai commencé. Il ne me reste rien d’autre à t’offrir. Nous sommes embarqués dans un voyage inattendu dont nous ignorons la destination. C’est un voyage philosophique, un voyage dans le monde vacillant des idées, un voyage dont personne ne revient. Un de ces voyages dont le lieu commun prétend que seul compte le chemin, non la fin, alors que nous savons que c’est faux, l’un ne peut être sans l’autre. Nous sommes tous des enfants d’Ulysse et nous ferons le voyage sans savoir, mais pour voir, juste pour voir.

Posté par andremriviere à 16:44 - 103 - CH.01 . Played Twice - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires sur 104 - Intermezzo : bouteilles à la mer

    Il aurait fallu pouvoir expliquer pourquoi le plus difficile est de ne pas recopier, ce qui est impossible.

    Posté par Edith, samedi 6 août 2016 à 12:08 | | Répondre
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