LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 12 mars 2018

137 - Intermezzo : La fillette et la fin du monde

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« mamie et toi avaient dit des choses sur maman. j'ai donc décidé de faire une croix sur vous deux. papa vous en avez déjà parlé deux fois pendant une heure. donc voilà c'est décidé. papa et maman sont d'accord avec moi. donc adieu »

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« même si tu réponds en t'excusant (ce qui m'étonnerait) votre vie et la mienne se sont séparées. Dans ceux que j'aime, personne je dis bien PERSONNE n'a jamais rien dit de méchant sur papa ou maman. Or, vous ne faites pas parti de ceux que j'aime ».

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J’ai exactement tout transcrit. Mot à mot, lettre à lettre et on ne va pas ergoter l’orthographe ni le style.

Je reprends lentement ma respiration et je déchausse mes lunettes de vieillard. Je te connais assez pour savoir que ce n’est pas écrit à la légère malgré ton jeune âge et qu’il n’y a que de la sincérité dans ces mots. Douze ans et demi de réflexion et de décision. On ne va donc pas commencer dénégations et chasse-mouches ni tenter de justifier, de contester, de questionner. Comprendre peut-être, comprenne qui peut, découvrir les forces sourdes qui viennent de faire éruption, irruption, tectonique des plaques et volcanisme silencieux. Premier message daté du 12 septembre 2011, passé inaperçu pour cause d’absence, second message du 10 octobre, et tous deux lus à une heure de décalage. C’est exactement cela, un premier séisme et sa réplique plus destructrice encore sur le corps fissuré.

Reprenons depuis le début, après un silence d’une année. Tu avais un an et je tentais de trouver comment exister en ta compagnie. C’est toi qui me donnais le mode d’emploi, à chaque rencontre un alinéa de plus. An 2000, si tu savais.

Un silence d’une année. Rien ne s’échouait sur la plage, certes, mais j’y passais très peu depuis qu’une nouvelle parole avait commencé à monter dans le ciel se mêlant au cri de l’hirondelle, nouvelle parole et nouvelle pensée qui désormais accompagnaient le regard clair après qu’il s’était posé sur moi. Posé, vraiment ? Ton regard m’a traversé et m’a transformé, ta parole est venue ensuite et m’a redonné vie ; je ne retrouverai plus jamais ma bulle de silence sans que ta parole et ton regard m’y accompagnent, mots doux, mots durs.

Petit bout de fillette aux yeux bleus, tu t’es installée dans ma vie avec une autorité tranquille que rien ne peut fléchir, il n’y changerait rien que tes yeux soient noirs c’est l’autorité tranquille qui importe. Et mes pensées tourbillonnent autour de toi, je tente de les dompter, de chasser les rêves noirs, d’éclairer les papillons colorés, si tant que chaque soir où je t’ai vue je m’endors épuisé.

Longtemps avant que tu parles, je t’avais emmenée en Italie. Tu restais au nid avec tes parents mais je t’avais en esprit et tout ce que je voyais t’était destiné : pendant ces vacances italiennes je t’écrivais de ville en ville, de l’Adriatique à Naples, dans les marais et le delta du Pô. Tous ces écrits sont là, quelque part dans un tiroir à t’attendre, il n’est plus sûr facteur que celui qui attend là où tu passeras. Puis ta parole est sortie de terre et l’air s’est mis à trembler. Déjà je ne trouve plus les mots qu’il te faut tant je crains de te taire, comme s’est tue ta mère, murée dans le silence qui nous sépare. Taire, tarir, tuer, taire et mère, une folie de mélanges phoniques.

Je crains tellement les rêves noirs. Les dangers rôdent autour d’une fillette de un an, puis deux ans, puis trois, blondinette et rieuse ; ils guettent, à chaque carrefour, chaque bonhomme, chaque fenêtre, chaque fumée. Rien ne suffira, ni la chambre sourde, ni la camisole, ni les remparts de Varsovie, de Séville ou de Jéricho, ni mes bras écartés et mes alarmes de crécelle. Il faut accepter la peur constante et l’enfouir dans une insouciance gaie et une attention rêveuse. Il faut laisser vivre la vie malgré la mort qui veille, et si elle devait survenir que ce soit moi qu’elle touche, mais quand même, le plus tard possible.

En un instant le monde des rêves peut devenir cauchemar ; aux premières lueurs de l’aube on se réveille, il n’est rien arrivé de funeste aujourd’hui sèche ta sueur et cesse tes tremblements, retrouve ton monde de rêves, et repars en voyage.

Partons en voyage, toi ma petite-fille qui m’as rendu père, car tu as fait de ta mère ma fille et toi seule un jour pourrais peut-être l’en convaincre, impossible rêve mais seul chemin d’accès. Mais tu m’as aussi rendu chèvre et je bêle à tout va. Déjà tu sors de ma vie, et déjà tu décides, tu marches en avant, tu veux, tu sais ce que tu veux. D’autres sont là qui vont te guider sur leur voie, ils vont poser des garde-corps, ils vont baliser l’itinéraire.

Moi, je voulais te montrer les précipices, les chemins de traverse, les actes gratuits et les folies inutiles, je voulais être ton mauvais élève, je voulais parler à ton imagination et que tu ne croies jamais à ce que je te raconte. Je t’ai refusé les tapis rouges et les lignes droites, parce que j’aimais que dans tes yeux toujours brille comme une lueur de doute. Et un jour sans signe avant-coureur j’ai vu que j’avais trop bien réussi : tu as pu chevaucher si librement que le premier lien que tu as coupé pour t’envoler fut le nôtre, tu as décidé de ne rien croire de mes chimères et tu as tout balayé d’un revers de pensée. Il t’a suffi de ces deux imêles.

Deux imêles à un mois d’intervalle : un mois de réflexion pour être bien certaine de ne pas être dans la spontanéité étourdie vite dite et vite regrettée, vite oubliée. Non, tu as réfléchi, tu as pesé, tu as récidivé. Je sais qu’il n’y aura pas de retour et je laisse parler les bonnes âmes. Voilà aujourd’hui six ans qu’elles parlent, les bonnes âmes, et que rien n’arrive.

Proclamer mon intime vérité serait absurde. Voir des complots partout et les déjouer ridicule, gesticulation inutile, sables mouvants à tous les étages, plus tu t’agites et plus tu t’enfonces. J’aurais dû m’en débrouiller. Adulte, prendre mon parti, prendre ma part, prendre à partie, prendre parti. Je ne m’en suis pas débrouillé. Automne 2017, aujourd’hui six ans plus tard mes mains tremblent en recopiant le texte maladroit d’une enfant qui avait douze ans et qui va sur ses dix-neuf. Il fallait pourtant en répéter exactement tous les mots ; on ne comprendrait rien à ce que je raconte, on ne comprendrait pas pourquoi je m’acharne à t’écrire publiquement. Puisque père et mère n’ont pas su te retenir et ne font rien pour rebâtir, quelle autre issue que de laisser cette trace ?

Le Moine est là-bas quelque part qui m’oblige à continuer le travail. Tant que les courants me donnent de ses nouvelles, entre deux arrivages, entre deux philosophies, en dépit de tout, je m’obstine à t’écrire.


2000 à 2017 - FIN DE LA PREMIERE PERIODE.
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Posté par andremriviere à 18:10 - 135 - CH.05 . Laissons-nous aller - Commentaires [0] - Permalien [#]

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