LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 26 mars 2018

201 - CHAPITRE SIXIEME . AU NOM DU PERE 1ère partie (vingtième jour)

 

Vingtième jour : Un tabouret incertain.

 


1/18 - Le 16 février 2005. Préambule


Le vent glacial de février balaie la place publique. Parfois un ombre furtive, les épaules enfoncées, contourne les piliers et s'évanouit. La fontaine est sèche, les services municipaux l'ont coupée par crainte du gel.


Il fait presque nuit. J'avais pris ma respiration et mon petit tabouret, bien décidé à prononcer mon discours. Je n'ai l'air de rien ou plutôt je sais de quoi j'ai l'air, frigorifié sur le pavé luisant avec ce vent qui m'arrache les feuillets de la bouche, encore heureux que j’aie mon Damart. Voilà la neige fondue qui s'y met avec un petit coup de tonnerre au passage. Toutes les boutiques ont fermé et l'on devine à travers les persiennes le scintillement des écrans pailletés. Qu'est-ce je fais ici à me geler ?

J'ai eu l'imprudence de faire le malin, de dire qu'on allait voir ce qu'on allait lire, que rien ne me ferait reculer. Je ne peux plus rentrer à la maison si je ne fais rien. Je la vois déjà, la maison, son ricanement en bandoulière et son ironie dépenaillée. Alors je pose mon petit tabouret sur le pavé, et je cherche en grelottant la position où les quatre pieds sont en contact avec le sol, il ne manquerait plus qu'un vol-plané. Je chausse mes lunettes qu’une buée épaisse envahit de l'intérieur, je me hisse à tâtons sur ce perchoir sournois, et je déploie ce qui me reste de liasse : je suis là pour causer, pour parler, pour pérorer, pour discourir, et quand tout sera fini, pour quitter les lieux sans aucun résultat. Il n'y a personne et c’est tant mieux, je pourrai rentrer sain et sauf en disant tu vois bien je te l'avais dit, je l'ai fait.

Mais de quoi s’agit-il ? Quelle noble cause à défendre peut expliquer cette mise en scène ridicule ? Et pourquoi faut-il que je me sente obligé de braver les intempéries sans espoir de réussite ? Il va falloir d’emblée que je déçoive, le combat est minuscule et j’aurais mieux fait de rester au chaud. Mais la colère est mauvaise conseillère, on ne le redira jamais trop, et je suis en colère. Une loi a été votée il y a peu dans un grand élan d’unanimité parlementaire ; on a réformé le mode de transmission du nom des parents aux enfants : le nom de la mère, le nom du père, ou les deux accolés, selon le choix libre des parents.

Voilà bien de quoi se mettre en colère, il y a tant d’autres raison autrement plus vigoureuses.

J’ai les colères que je veux. J’éprouve de la colère devant le consensus auto-satisfait qui s’est exprimé sur les bancs de nos députés, cette institution qu’on aime tant détester et qui pourtant est ce que nous avons inventé de mieux pour nous gouverner. Que des débats musclés s’y déroulent est une bonne chose et il faut toujours laisser le temps de ces joutes, il en sort, sinon la vérité majuscule, du moins une vérité qui, pendant quelques mois, quelques années ou quelques siècles, nous aidera à vivre ensemble. Mais parfois un étrange accord vient survoler l’hémicycle afin de construire une loi unanimiste. Alors je crains le pire.

Je sais, l’idée est excellente qui va faire tomber une fois pour toute la domination mâle dans la société. Les féministes applaudissent à ce qu’ils croient une grande victoire et les députés plus patriarcaux que jamais se sont fait à peu de frais une virginité. Il n’y a pas eu foire d’empoigne, il n’y a pas eu débat : le malentendu règne en maître et l’absence de contrariété cache un piège mortel. Je déteste l’autosatisfaction devenue à ce point aveuglement universel. Ils croient avoir fait un grand pas vers l’égalité, mais cette conquête apparente recèle un recul que je vais tenter de montrer.

C’est pour expliquer ce que j’entrevois que je suis monté sur mon tabouret. C’est cela, mon discours solitaire dans la tempête, une explication qui sera emportée par le vent mauvais, avec les mots de Villon ou de Prévert.


2/18 à suivre


Posté par andremriviere à 19:29 - 200 DEUXIEME PERIODE - Commentaires [0] - Permalien [#]

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