LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 1 octobre 2018

214 - Trente-deuxième jour . Damoclès

13/18.    Je voudrais être précis et complet, éviter les malentendus et les contre-sens.

La pensée peut si vite se détourner pour prendre un tour nauséabond, malgré tous les points sur tous les zi ; il n’y en a jamais assez.

Il me faut alors revenir sur mes pas, tâtonner, redire, répéter, et parfois contredire ce que j’ai écrit. Vous êtes obligés de me suivre sur mon sentier malaisé, même si je vois bien qu’il n’y a personne autour de mon tabouret instable dans le vent de février. Il faut insister sur la question de la dissymétrie. Je suis au cœur de mon sujet, ici. J’entends sans cesse crier les sourds, qui couvrent ma voix dans le froid. Le nom que porte l’enfant est le garant de cette fidélité que lui doit le père, celui qui a été désigné comme tel et qui l’a accepté.

Prétexte, prétexte ! Les voix s’élèves derrière les rideaux baissés de la place où je parle. Je les entends du haut de mon tabouret. Prétexte ! On a imposé la règle de transmission du nom avec ce prétexte et on s’est vite dépêché de l’oublier une fois bien entré dans les mœurs phallocratiques. Voilà ce que me disent les volets clos. D’avoir été oubliée ne rend pas la bonne raison mauvaise, et il sera d’autant plus facile d’y revenir et d’y rester, cette fois, qu’elle a déjà été utilisée.

On peut tenter de remonter le temps jusqu’aux origines de cet usage. Soit pour mieux le justifier, soit pour mieux le détruire. Mais à quoi bon ! Peu importent les mœurs ou les motivations passées qui l’ont créé, qui l’ont maintenu. Peut-être un vieux fond phallocratique gaulois, chrétien ou méditerranéen, je veux bien en accepter le reproche. Je veux bien admettre qu’il puisse être frustrant de ne pouvoir se revendiquer d’une lignée de femmes comme tout mâle peut se prévaloir d’une lignée d’hommes. Est-ce au fond si essentiel, la lignée, en dehors de nos aristocrates imbus de leurs aïeux ? Tout exercice de généalogie permet de remonter souvent de plusieurs siècles, y compris avec les femmes, ce qui montre bien que le suivi du nom n’est pas décisif, j’allais dire traçabilité. Alors même si la vieille phallocratie est le péché originel, je me l’approprie et je maintiens ma revendication : la dissymétrie, la certitude pour l’une, l’engagement pour lui.

Je veux bien écouter ce que me diront les historiens sur l’histoire de cette règle et accepter le point de départ quel qu’il soit. Il n’y a pas de prétexte qui tienne, il ne peut en aucun cas invalider les raisons que j’invoque pour la maintenir aujourd’hui, voilà ce que je voulais rappeler. Prenons le présent au mot. Construisons une cité où les pères seront liés à leurs enfants sans recours, sans recul, sans retour. Avec autant de devoirs et de charges que la mère. Avec autant de temps passé, autant d’énergie, que la mère aujourd’hui leur consacre, et sans aucune échappatoire offert par la vie professionnelle. Que vient donc faire cette loi imbécile face à cette exigence là qu’elle oublie ; pire, qu’elle met de côté, qu’elle refuse, qu’elle piétine, quand c’est la seule exigence recevable dans ce débat.

Faut-il enfoncer le clou davantage ? A l’inverse de ce que prétendent les bonnes âmes, accepter que l’enfant puisse désormais porter le nom de sa mère condamne celle-ci à toutes les charges domestiques dont elle croyait pouvoir s’affranchir.

Certitude, incertitude, est-ce bien d’actualité ? Il existe aujourd’hui des techniques qui permettent de lever toute incertitude génétique, puisqu’il me faut employer des gros mots. Le jour même où passe le scribe, il est encore bien rare que cette incertitude soit levée. Que penserait-on de l’homme qui réclame son analyse de salive avant de donner son nom. Sans en venir aux détails sordides des erreurs de labo, des trafics de résultats, enfin tout ce qu’il faudrait de truchements pour s’engager sur la vie. Sitôt que l’enfant porte le nom de celui qui s’est déclaré père, plus aucune éprouvette ne pourra rien annuler, jusqu’à la fin des temps. Alors les analyses de laboratoire ne sont que des faux-fuyants, et des trompe-l’œil. Et le père qui se défile après avoir fait en secret ces analyses des années plus tard n’est qu’un misérable.

J’ai évoqué le lien animal qui existe avec la mère, et je sais que le moment de la séparation physique peut être une douleur mentale comme il est une douleur physique souvent. Je sais aussi que ce lien animal ne se transforme pas par magie en amour maternel, ci-devant instinct trop commode. Il faut aussi, pour la femme qui a accouché après neuf mois d’intimité, accepter malgré cet arrachement l’engagement définitif sur le chemin de la mère. Mais au moins l’incertitude génétique initiale n’existe pas. Elle a eu neuf mois pour décider, pour confirmer ou pour renoncer. Voilà où se pose la dissymétrie fondamentale.

J’aimerais bien que l’on comprenne que la transmission du nom ne constitue pas un avantage masculin ; je ne défends aucun privilège en plaidant cette cause. Au contraire, il s’agit d’abord d’imposer à l’homme une obligation, il s’agit d’abord de traduire, de révéler, d’authentifier sans échappatoire la nécessaire égalité de partage de la charge de l’enfant entre le père et la mère ; et cette loi barre le chemin de cette libération là. Vous avez perdu, vous toutes qui croyiez avoir gagné.

La tentation est grande, pourtant, de contester ce point, au motif que la mère mériterait de bénéficier, c’est le mot qu’ils emploient, bénéficier, de ce qui serait un juste retour des choses, la transmission du nom, compensation méritée pour la simple raison qu’aujourd’hui encore et dans la grande majorité des cas, elle se paye toutes les corvées, pour parler rude. Alors je le proclame tout net : le nom donné à l’enfant n’est pas un privilège, c’est une fleur de lys à l’épaule, une marque indélébile apposée le jour de la naissance ou presque, qui permet de le placer à égale distance de l’un et de l’autre parent à l’instant où il est devenu vivant parmi les vivants.

Les voilà tous autour de moi, les féministes ou plutôt ceux qui croient l’être, et ils me contestent ce point, je vous le disais bien. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils disent. Ils ne comprennent pas que, si l’on veut espérer qu’un jour tous les pères prennent en charge la moitié des corvées, égalité, égalité vous dis-je, il n’existe rien de plus symbolique, permanent, inaltérable, que ce nom en épée de Damoclès pour le leur rappeler nuit et jour, jour et nuit, cigarettes ou jupons. Quoi d’autre pourrait le leur rappeler ? Les gros yeux du qu’en dira-t-on ? La porte fermée à clé de la maison ? L’interdiction d’acheter des cigarettes ? Allons donc, cherchez, rien qui vaille une vie entière.

Je sais que plusieurs siècles d’attribution du nom du père n’ont pas fait avancer d’un centimètre le partage des tâches. D’autres barricades devaient d’abord être emportées ; toutes étaient construites autour du patriarcat, droit divin ou presque, et il fallait d’abord se débarrasser de cet encombrant personnage qui ne dort que d’un œil dans l’ombre, rien n’est jamais définitif. Je veux être formel : il est hors de question de réveiller cet hydre, ni explicitement ni par des voies obscures ; j’en connais qui vont m’accuser de complot subreptice, et par une argumentation fallacieuse de tenter de faire avancer la reculade, de tenter de restaurer le pater familias du bon vieux temps.

Que les vieux birbes, les intégristes des valeurs familiales d’une famille idéale qui n’a en fait jamais existé, que les chantres de travail famille patrie, les constructeurs de gynécées et les gardiens de harem remballent leurs compliments, je ne tolérerai jamais que mes discours leurs servent.

Mis en bouteille le 25 février 2005 à 13h35. A suivre #14/18, plus tard.

Posté par andremriviere à 00:46 - 209 - CH.07 . Au nom du père .II. - Commentaires [0] - Permalien [#]

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