MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

vendredi 23 décembre 2005

CHAPITRE SEPTIEME - 7.1 La Ligne.

 

        7.1. Vingt-troisième jour.

Octobre 2002. Le vent s’est levé depuis quelques jours. L’air est plus transparent que jamais. On voit bien les bouts de terre au loin, derrière la ligne, ocres sur fond bleu. Parfois un petit nuage de poussière révèle le passage d’une voiture sur quelque chemin. Il y aurait une vie là-bas, aussi.

Un homme, ou une femme, pourquoi serait-ce forcément un homme, respire et regarde le chemin sur lequel elle roule. Elle surveille les nids de poule, le chemin n’est pas en bon état et la voiture non plus d’ailleurs. Elle revient de sa moitié de capitale où elle a acheté quelques objets, moi qui la devine je suppose qu’il en est ainsi. Il respire, elle conduit, quel qu’il soit, ou elle, avec une famille, des gens qu’elle aime, des gens qu’il hait.

Il ou elle, chair et os, haine et amour, souci du lendemain, des nids de poule, que vient faire ici cette ligne ? On me donnera trois cents raisons très intelligentes pour m’expliquer que nécessairement cette ligne doit être, et pourquoi pas utile et bienfaisante tant qu’on y est. Les arguments intelligents parviennent toujours à leur fin.

Il me plaît parfois de ne pas être intelligent. Il me plaît de croire que la vie de cette femme, là-bas de l’autre côté réduite à ce petit nuage de poussière, et la mienne, seraient meilleures s’il n’y avait pour elle comme pour moi un autre côté.

à suivre.

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mardi 10 janvier 2006

7.2. La Vigne

    #2    Vingt Quatrième jour.



Il a tourné le dos au paysage transparent.

Alors j'ai tourné le dos au paysage transparent, à la terre ocre, à la mer qui la découpe en criques et caps, à la traînée de poussière qui maintenant dépasse à peine la crête de l’horizon, la dame a dû arriver chez elle, elle embrasse ses enfants ou les gronde, la tête lui tourne un peu, chaleur et fatigue, la vie qui pèse un peu trop lourd parfois.

Je suis parti vers le sud, passer la montagne et descendre dans les vignes. Les ceps tordus dans leur cercle de terre, éparpillés au gré des courbes de niveau, autour des villages endormis, m’observent. Je crois bien que les vignerons d’ici qui ont encore les outils et les gestes d’il y a deux mille ans ignorent l’existence de la ligne qui barre le nord, et des villes agitées qui envahissent le sud. Un jour, le monde fou surgira dans leurs maisons millénaires et anéantira tout en dix minutes, mais ils ne le savent pas.

Que la paix soit avec eux.

C’est faux ; ce que je raconte là est faux. Ils savent tout, ces gens. Et parce qu’ils savent, ils gardent leurs gestes et leurs outils. Ils vous diront pourquoi eux-mêmes, ce n’est pas à moi, le moine, buveur de leur vin, d’imaginer ce qu’ils en diraient. Ils pourraient même ne rien vous dire, et emporter leur secret dans le cataclysme.

à suivre.


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vendredi 20 janvier 2006

7.3. Manichéisme

       #3     Vingt-cinquième jour.

Les cycles sont toujours interrompus par des cataclysmes. Nous mourons dans les cataclysmes, mais sans eux nous ne vivrions pas. Que serait la flamme d’une bougie qui ne s’éteindrait jamais ? Que seraient le haut sans le bas, l’humide sans le sec, la source chaude sans la source froide, le pôle nord sans le pôle sud, le positif sans le négatif ? J’arrête là ma liste, sinon le moine va surgir et me parler du bien et du mal. Quel besoin de les convoquer, ces deux là, alors que nul ne sait ce qui est bien et ce qui est mal.

Retirons la thermodynamique, l’électricité, le magnétisme, Maxwell, Volta et Carnot, les oasis et les toboggans : la vie ne serait plus la vie, la vie disparaîtrait faute de mort. Finalement, j’y songe, cette ligne absurde qui me barre l’horizon, de l’autre côté de la montagne, il se pourrait bien que j’en aie besoin. A quoi bon sans elle vivre sur l’île où plus rien n’arriverait.

 

Il me faudrait donc de la mauvaise gouvernance pour m’indigner, pour vitupérer, pour cracher mon venin du fond de ma chambre ou du pas de ma chapelle, en silence. Pour écrire. Me faire écrire est peut-être le comble de leurs mauvaises actions. Sans eux, sans gesticulateurs précoces, sans fauteurs de lois scélérates, et sans les gens qui les suivent et les flattent qui sont les pires sans doute, plus royalistes que les rois comme nous sommes tous peu ou prou moi le premier, pas d’écriture, pas d’appel au secours, pas de bouteille à la mer, pas de pardon à demander aux quatre-vingt douze prochaines générations. Environ. C’est à elles que j’écris, rien de moins, sur mes feuillets chiffonnés.

à suivre.

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jeudi 2 février 2006

7.4. L’enfant roumain.

    #4. Vingt-sixième jour.

La voilà, la vraie mauvaise gouvernance. Celle qui, loin de décider, loin de montrer une voie, une bonne ou une moins bonne mais une voie, qu’elle soit sacrée ou même aride, se précipite au devant des peurs du monde, les miennes, les tiennes, celles du Moine, celles du monde, puis les entretient et les engrosse pour mieux les utiliser.

Elle oublie la force du droit pour donner la force à la force, et sous prétexte de protéger les braves gens comme ils disent, elle protège les puissants contre les faibles, les grands contre les humbles, les riches contre les pauvres, les assis contre les nomades. Et les nomades, les pauvres, les humbles, les faibles, tout ébaubis, applaudissent au tour de magie. Ils n’ont rien vu venir ; un jour ils découvriront qu’il est encore une fois trop tard, rendez-vous dans cinquante ans.

 

Comme tout le monde, je n’aime pas voir un roumain, par exemple un roumain, enfant de préférence, enfant perdu mais malin, s’approcher la mine défaite de ma voiture au feu rouge. Comme tout le monde j’ai pris soin de verrouiller les portières d’ailleurs maintenant c’est automatique par construction et bientôt ce sera obligatoire par décret, comme tout le monde je vérifie qu’elles le sont, verrouillées, quand il s’approche.

 

Par hasard elles peuvent ne pas être fermées. J’hésite à le faire à ce moment précis, je ne vais pas l’humilier davantage. Il doit les entendre, les claquements lorsqu’il s’approche. Mais à travers la vitre je lui fais signe que non, je ne donne rien. Il repart d’un air triste, parfois un mouvement d’humeur le secoue. Faut-il sourire à travers la vitre, ou prendre un air sévère, ou regarder ailleurs, la crotte de pigeon qui vient de tomber sur le capot par exemple, certainement beaucoup plus intéressante que le regard aux yeux verts. Ils ont toujours les yeux verts, les enfants roumains des feux.

Je le regarde dans les yeux, je souris, et je dis non. Plus exactement je fais le signe de non, car il ne m’entend pas.

à suivre.
 

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lundi 13 février 2006

7.5. Un euro tout neuf.

    #5    Vingt-septième jour.

Que dit la morale à ce moment là ? Que va-t-il me dire, ce moine qui me juge ? Et vous, qui me jugez aussi, qu’allez-vous me dire, vous les anges gardiens du petit roumain au pull tricoté ? Qu’allez-vous me dire camarades automobilistes qui attendez votre tour en espérant que le feu passe au vert avant qu’il n’arrive ?

Qu’allez-vous dire, maffieux de la Mer Noire qui avez amené cet enfant dans vos soutes, qu’allez-vous dire policiers indifférents préoccupés par les seules statistiques du gesticulateur en chef ?

Je ne lui ai rien donné, à l’enfant. Ni à lui ni au suivant du feu suivant, ni à aucun des feux de Paris et de Navarre où le code me demande de m’arrêter, parce que moi monsieur je respecte les lois. Voilà ce que je respecte, le code de la route. Quoique.

J’aurais dû lui donner mon euro tout neuf là dans ma poche, pièce brillante frappée il n’y a pas trois mois. Qu’aurais-je donné au suivant, et aux autres, à tous ces feux où je m’arrête ? Faut-il les choisir, avoir son roumain, sur sa bonne mine, la couleur de son pull ou de son bonnet, sa blondeur, tant qu’à choisir autant qu’il soit blond, non ? Un air enjoué, il faut qu’il ait l’air enjoué, manquerait plus qu’il soit renfrogné, et si c’est une roumaine il la faut jolie.


à suivre.

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jeudi 16 février 2006

7.6. La guigne.

#6. Vingt-huitième jour.

Désolé, monsieur de la Morale, le moine ne choisit pas, il regarde dans les yeux, il sourit un peu et signe non.

Ne me demandez pas des comptes, ne me montrez pas du doigt. Je pourrais aligner de grandes théories pour m’expliquer, dire qu’on ne les aide pas en donnant ainsi, dire que seule l’action collective vaut et non l’individuelle, dire que seule une solution politique est viable et non des aumônes, dire que c’est votre travail monsieur le gesticulateur en chef de savoir les accueillir, les protéger, les éduquer, les intégrer ; mais vous préférez le retour forcé au pays, complice des maffieux de la Mer Noire. Je pourrais en trouver, de belles justifications honorables.

 

Je ne me sens pas honorable. Je me sens plutôt lâche. Je ne me sens pas civilisé, seulement un peu plus riche que lui ; je ne me sens pas utile, mais dérisoire dans ma belle auto. Et je vais continuer à ne pas donner.

 

On n’est pas si mal, finalement, assis sur le pas de la chapelle, à regarder bruisser la plaine, la route, et la ligne au fond, tout ce monde qui tourne de guingois pendant que je rumine, sans auto, sans feux, sans roumains.

FIN - Octobre 2002

Posté par andremriviere à 17:19 - CH.07 - BESOIN DE RIEN. - Commentaires [6] - Permalien [#]



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