mardi 7 mars 2006
9.3. Le voleur.
Trente-troisième jour.
Mes maîtres, autrefois, m’avaient expliqué tous les secrets des lignes des mains, du blanc des yeux, du visage ridé. Rien n’est inventé, tout est codifié, tout est sacré. Il faudra que je le dise un jour au moine, de consulter mes maîtres.
J’ai oublié depuis longtemps l’enseignement des maîtres. Je suis un moine de pet de lapin tout juste bon à faire tourner la clé dans la serrure. Nous nous toisons, l’icône et moi. C’est à ce prix qu’elle me fait vivre.
Un jour passé, un touriste savant expliqua à ses compagnons toutes les significations, en guettant l’approbation dans mes yeux. Il aura eu son approbation. Il ne saura jamais qu’il m’a appris ce que j’avais oublié. Et si par hasard il s’est trompé et n’a étalé qu’une ignorance de plus, il ne le saura jamais ni moi non plus. Quant aux compagnons du tour-opérateur, le groupe comme ils disent, ils n’avaient qu’une idée : quand est-ce qu’on mange ?
Un jour futur, un voleur volera l’icône. Comme je suis le gardien, il devra me tuer. Ce n’est pas grave. Il en tirera moins d’argent en une vente que moi en toute une vie. Et, tôt ou tard, elle reviendra fleurir une chapelle où vivra un moine.
Septembre 2003
vendredi 3 mars 2006
9.2. L'icône.
Trente-deuxième jour.
C’est malin vous l’avez coupé dans son élan avec sa chaise. Le voilà obligé de recommencer pour retrouver son fil.
Vous voudriez que je reste assis sur ma chaise en paille devant la chapelle à contempler l’horizon poussiéreux, les cerises et les hirondelles, les vignes du seigneur. Je mens d’ailleurs, les vignes sont de l’autre côté du col et je ne les vois pas d’ici. Je ne vois que la blessure inguérissable, la ligne.
Alors pourquoi philosopher ? Immobile, je hoche la tête quand passent les gens qui me saluent ; parfois un touriste curieux vient me demander de voir l’intérieur. Je sors la grosse clé et je farfouille la serrure qui s’ouvre en protestant, un comble pour une telle chapelle, et je laisse le touriste admirer les fresques noircies par les bougies et l’icône du 16ème siècle.
Elle me fait vivre, cette icône. Le touriste en partant me donne une pièce et je hoche encore la tête en rangeant la grosse clé. Je suis un grand hocheur de tête. Plutôt un billet qu’une pièce, d’ailleurs, tout augmente.
Depuis le temps que je la regarde, je ne réussis pas à la trouver belle. Elle est pourtant célèbre, mon icône. La femme a l’air las, le regard vide, presque révulsé. Elle ne me voit pas, elle ne voit pas, elle ne voit pas davantage à côté. On dit que c’est un regard intérieur. Je la trouve un peu vexante depuis le temps qu’on est ensemble.
Elle tient dans ses bras une sorte de gnome. On dit que c’est un enfant. Il faut avoir la foi pour le croire, on est ici dans l’antre de la foi. Alors d’accord, c’est un enfant, mais rien ne m’empêchera de penser que l’artiste n’en avait jamais vu des enfants quand il a peint l’icône, ou alors qu’il les haïssait vraiment. Le corps est petit et la dame ne semble pas le trouver lourd, c’est à peine si elle le tient et pourtant il ne tombe pas. Sa tête est énorme, une tête vieille. Non, ce n’est pas une tête de vieux, ni vieil homme ni vieille femme, c’est une tête vieille. Cette tête me regarde sans frémir et sans bonté, alors j’évite de le regarder.
Tout autour, savamment agencées, on voit trois mains.
jeudi 2 mars 2006
CHAPITRE NEUVIEME – SAGE COMME UNE IMAGE.
Chapitre neuvième – Sage comme une image.
9.1 Trente-et-unième jour.
Septembre 2003. Je suis trop occupé par mes voyages et je n’ai pas le temps de philosopher. Ni même celui de comprendre ce qu’il me raconte, le moine. Parce que, en effet, il philosophe. Il n’a rien lu de ce qu’ils ont écrit, tous ces hommes prestigieux que l’on appelle philosophes. N’y voyez aucun dédain de sa part ni de la mienne, le fautif est moi seul et mon cerveau peu enclin à l’effort qu’impose leur lecture. Il est de bon ton de prendre des airs supérieurs pour se vanter de ne pas perdre son temps à lire les philosophes, j’ai autre chose à faire dit-on de l’air de montrer qu’on est soi-même infiniment plus important que ces vieillards barbus.
Je ne voudrais pas être confondu avec les ignorants satisfaits. Ils ont en effet certainement bien autre chose à faire et beaucoup plus important, il y a encore tellement de portes ouvertes à enfoncer. Lorsque par hasard un livre d’un de ces barbus dédaignés me passe entre les mains, il tombe. Je ne peux en lire plus de dix lignes que je ne suis pas sûr de comprendre, que je suis même sûr de ne pas avoir comprises, plus grave encore, que ce que j’y ai compris est différent de ce qu’ils avaient voulu m’expliquer.
De quoi parlent-ils, où sont ils, à quoi pensent-ils
donc ? Qu’ont-ils mangé à midi, juste avant d’écrire ? Quelles visions
les ont traversé pendant leur sieste pour qu’à ce point je ne comprenne rien à
leurs discours ? Et voici que je me pique de les imiter sans prendre le
temps d’une sieste. Ne puis-je rester assis sur ma chaise en paille devant la
chapelle, qu’est-ce qu’elle a ma chaise, oui elle était pliante et la voici en
paille, j’y peux rien moi si elle est en paille asteure.
