MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

vendredi 17 mars 2006

CHAPITRE DIXIEME – UNE BREVE HISTOIRE DE L’HUMANITE.

  (première période)

10.1 - Le côté positif.

Je crains le pire avec un titre pareil. Je sens qu’on n’est pas sorti de l’auberge. Il a choisi un chiffre rond de chapitre pour mieux nous perdre. Je me rassure en me disant que c’est lui qui va se perdre en chemin et qu’on ne va plus entendre parler de lui. Mais comme il m’a déjà envoyé quelques feuillets, je vous les donne.

Trente-quatrième jour.

Octobre 2003. Vous connaissez sûrement ce proverbe chinois. Je ne sais pas s’il est chinois, et mon moine viendrait peut-être me chatouiller les orteils de le prétendre tel. A vrai dire, il pourrait tout aussi bien être arabe. Je préfère même qu’il le soit, arabe. Ne pouvons nous pas leur rendre un proverbe, nous autres du nord qui leur avons tant pris ? Rendons aux arabes ce que nous prenons aux chinois.

En deux siècles et au nom de je ne sais plus quoi, nous leur avons pris davantage qu’ils purent le faire en mille ans de razzias qui ont pourtant défrayé les chroniques des mers du sud. Ces pirates artisanaux pillèrent ostensiblement, avec massacres et esclavages et toutes les horreurs routinières de ces temps là, Cervantès s’en souvient mieux que quiconque, et les paysans des villages perchés d’Algésiras à Crotone savaient bien pourquoi ils devaient chaque soir tant peiner à monter le raidillon jusque chez eux.

Vos armées occidentales remplies de bonnes intentions étaient beaucoup plus efficaces, comment dites vous déjà dans votre langage, performantes, c’est bien ainsi que vous le dites, n’est-ce pas ? Je suis un vieux moine et je ne suis jamais très sûr de bien utiliser vos mots. Les traînées de sang qu’elles ont laissées ne sont pas encore effacées aujourd’hui, et les paysans du sud n’ont même pas eu le temps de percher leurs villages qu’ils sont déjà anéantis. Alors les paysans du sud sont tous partis travailler chez Renault et maintenant qu’ils sont bien fatigués parmi leurs enfants perdus et leurs petits enfants furieux, on leur demande de rentrer chez eux qui n’est plus chez eux depuis longtemps.

Derrière les armées, les beaux esprits se sont assurés du pillage ; les petits malins se sont mis à l’abri d’un discours humaniste. Pendant ce temps là, les survivants restés sur place essaient de reconstruire une cité et le retour des esclaves venus du nord n’y est plus de mise : les survivants ont trop de mal avec eux-mêmes à combattre leurs propres démons à mains nues, pour secourir ceux qui ne sont plus d’ici, ici le sud.

Ils ne s’en sont pas encore aperçus, ceux qui ne sont plus du village pour être partis si loin si longtemps, ou leurs parents, ou leurs grands-parents ; ils sont de chez vous ces hommes, et vous non plus ne vous en êtes pas aperçus. C’est ainsi. Il y aura des pleurs, des peurs, des reflux, et d’improbables ministres de l’intérieur, mais ils sont chez eux chez vous, et vous êtes aussi chez eux chez vous, vous autres du nord qui êtes allés cherchés ceux-là du sud. Vous vous y ferez : ils sont chez eux chez vous comme ils sont chez vous chez eux.

Il dit vrai le moine : quelques siècles si nous nous offrons trop d’improbables ministres de l’intérieur, un peu moins sinon. Il y aura un peu plus de mosquées qu’aujourd’hui, mais elles seront aussi vides que nos églises.

#2 à suivre

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mercredi 22 mars 2006

10.2a. Monsieur Lalibi.

          10.2a Je ne sais pas ce qu’il me veut, là, le moine. On dirait qu’il m’écrit sur tout autre chose que ce dont il veut me parler. Que vient faire ici la colonisation, et son hypocrisie positive ? Que vient faire ici le ministre et sa gesticulation électorale ? Il est celui qu’on voit partout quand on ne l’attend pas, jusqu’à la nausée. Même dans ce discours, même sous la plume du moine. Je sais où j’ai envie de la mettre, la plume du moine. Diable. Il m’écrit encore et ses billets s’entassent. Il continue sa route et j’ai du mal à l’y suivre.

Trente-cinquième jour.

Les beaux esprits et les petits malins qui se sont enrichis derrière les armées civilisatrices ne sont pas ceux qui peinent dans la pente qui mène au village perché ; vous voyez je commence à maîtriser votre langue qui sait si bien dire qu’une armée est civilisatrice. Ils ne sont même pas leurs descendants. Ils ne savent probablement pas pourquoi il y a tant de villages perchés si pittoresques tout autour de la Méditerranée où l’on peut flâner devant les boutiques de potiers typiques. Un descendant, en cherchant bien, on en trouvera peut-être un : bonjour, Monsieur Lalibi.

  Ce ne serait pas un nom de là-bas, Lalibi ?

  Parmi ceux qui revinrent précipitamment chez vous après avoir été chez eux, il y avait, c’est sûr et certain, quelques petits malins ou leur descendants. Il y avait surtout des pillés par voie de fait et par voie de méfaits, instruments du pillage aussi, conscients ou ignorants, volontaires ou forcés, involontaires ou complices, mais toujours jouets des beaux esprits. Et furieux, leur rage retombe sur plus pillés qu’eux, pendant que les discours humanistes tiennent le haut des pavés du nord.

  Ne croyez pas que je vous parle d’un passé récent ; vous auriez pu penser à l’année 1962 par exemple, mais chaque année est une année 1962 quelque part. Il y a les pillés dont le passé pillard sert de prétexte, il y a les pillards aux beaux discours humanistes, il y a les instruments qui un jour se retrouvent au fond du trou, sauf parmi eux quelques petits malins. Lyautey et Schweitzer sont les cache-sexe involontaires des trafiquants et des esclavagistes

  Dans ce va-et-vient de la politique internationale, c’est le nom que les beaux esprits donnent à ces enchaînements d’enchaînés et à ces déchaînements de chaînes, les arabes ont en général le rôle du pillé : on trouvera parmi eux quelques beaux esprits, beaucoup de petit malins, et tous les autres n’auront que leur rage. Il vous restera à leur tenir des discours humanistes et la coupe sera pleine.

10.2b est à suivre

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lundi 27 mars 2006

10.2b. Ennemis intimes.

10.2b                     Brasser ainsi de grandes idées générales est facile comme donner de grands coups d’épée dans l’eau. Que va donc empêcher ta prose de moine tranquille sur son île, sera t’elle seulement remarquée ?

Suite du trente-cinquième jour.

Bonne conscience et petite lâcheté. Pas de noms, pas de véhémence, et des allusions obscures. Vous êtes sortis de ce millénaire de beaux discours qui cachaient un envahissant colonialisme, et vous vous prétendez maintenant les seuls représentants du bien, il manque un Bé majuscule a mon clavier un Bé béant de satisfaction. Comme l’aurait voulu Panurge. Alors, en tant que bien majuscule, vous vous croyez autorisés à combattre le mal par tous moyens à votre convenance exclusive. Et vous vous trouvez beaux en ce miroir.

Je ne saurais jamais par ces lignes empêcher le bien qui se croit tel de combattre le mal qu’il a décrété tel. Je me contenterai faute de mieux d’ajouter ma voix à celles qui s’élèvent déjà, si faibles et si résolues. Le vacarme va les couvrir et les taire parfois, mais une voix de plus est une voix qui existera peut-être encore quand le vacarme aura cessé et que ce bien là aura montré ce qu’il est, un autre mal.

Du Maroc à l’Iraq, patiemment depuis mille ans, vous avez façonné vos ennemis, vous leur avez enseigné le maniement des armes et vous leur avez donné le mobile. Votre seul espoir est désormais que beaucoup d’entre eux sont chez eux chez vous, et que votre ennemi n’est plus celui que vous croyez. Vous parlez sa langue, et vous allez peut-être réussir à négocier. Vous êtes devenus vous aussi des arabes, c’est un grand progrès, et vous ne le savez pas. Personne en Europe ne le sait. A vous de devenir tous de petits malins, à vous de résister à l’Empire.

10.3 est à suivre

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vendredi 31 mars 2006

10.3. Antisémitisme.


Et les juifs, alors ?
 


Va-t’il en parler, le moine ? Des voix s’élèvent qui me montrent du doigt parce qu’il n’en parle pas. D’autres parce qu’il a bien l’air d’en parler mine de rien. Soit qu’il les oublie donc qu’il les nie, voilà ce que les uns disent de lui, soit que sous couvert d’autres choses il insinue il suggère, voilà ce que les autres disent de lui. Je les entends autour de moi qui murmurent. Le moine participe et moi aussi son complice, à la montée de l’antisémitisme. Il en est qui voient l’antisémitisme partout, comme si contourner l’obstacle est préférable à une confrontation raisonnable. Il va me pourfendre de sa hargne hautaine, le célèbre penseur, oui lui-même, qui sait si bien discourir dans les postes culturels et qui sait si bien déplorer la défaite de la pensée.

Trente-sixième jour.

 

Je plains les populations arabes opprimées, on peut du moins comprendre ainsi ce que j’ai écrit. C’est une façon de le comprendre, c’est une façon de tenir ma lorgnette. Alors bien sûr on va déduire que nécessairement j’approuve le terrorisme en général et le palestinien en particulier. Alors bien sûr on va m’installer dans le camp des antisémites, dans le camp de ceux qui se cachent derrière l’antisionisme pour pratiquer l’antisémitisme rampant, celui-là même qui attendra les jours propices pour se redresser et répandre sa malfaisance. Me voici enrégimenté dans le camp des progressistes qui réprimandent le juif d’Israël, et qui se trouve être aussi, drôle d’endroit pour une rencontre, le camp des nazillons tout heureux de trouver une cause écran de fumée pour entretenir le bon vieux projet millénaire, aujourd’hui mal en point mais patience.

 

Me voici main dans la main diront-ils, les grands penseurs du poste culturel, avec la nouvelle gauche et la vieille droite, avec les pauvres des cités pauvres et avec les riches des centres villes ostentatoires. Pour faire bonne mesure, parce que j’aurai froncé le sourcil devant quelque incursion israélienne au nom de sa sécurité dans le ventre des maisons surpeuplées de par delà le beau mur, je deviendrai cet antisémite nouvelle manière qui permet la survie de l’hydre en toute bonne conscience de gauche, forcément de gauche.

 

Alors vous me permettrez de dire, vous tous en général et le monsieur de la radio en particulier, que je n’accorde aucune place à l’antisémitisme, rampant ou dressé, qu’il soit direct ou détourné, qu’il soit dirigé contre les juifs à supposer qu’il soit facile de dire qui est juif et qui ne l’est pas, ou qu’il soit dirigé contre les arabes tout autant fils de Sem. Certains israéliens sont des soudards et des assassins et le dire n’est pas être antisémite, et la meilleure chance de survie d’Israël est de savoir le dire parfois et de savoir en débattre avec toute la fougue dont ce pays est capable dès lors qu’il faut débattre.

 

Dire qu’appeler la shoah à la rescousse pour justifier l’injustifiable, ce n’est pas être antisémite ; les millions de morts de la shoah ne sont pas morts pour que des soudards s’en réclament dans leurs propres exactions, ce serait une seconde mort pour ces millions de morts. Un crime contre l’humanité si grand soit-il ne pourra jamais justifier d’autres crimes. Un crime contre l’humanité par définition appartient à l’humanité entière toutes races et peuples confondus.

 

Ce n’est pas être antisémite que dire cela.

 

Je garderai donc ma libre parole de moine pour dire tout le mal que je pense de qui je veux, qu’il soit juif ou noir ou arabe ou cryptococo, pour autant qu’on puisse un jour me dire comment savoir qui le serait et qui ne le serait pas, sans parler de ceux qui seraient tout à la fois juif, noir, arabe, cryptococo. Je le dis, qu’il soit juif du rosier ou de Judée, qu’il soit arabe de chez vous ou de chez eux, de Mésopotamie la vieille ou de Bagnolet la nouvelle, qu’il soit mon voisin de chapelle ou le visiteur distrait de passage, qu’il soit américain tendance Baptiste ou noir de Watts avec ou sans contrebasse.

 

Pourquoi diable ne dirais-je pas du mal de Charles Mingus qui m’a laissé orphelin depuis vingt ans et qui ne peuple plus mes silences de cris et bourdonnements.

10.4 est à suivre.

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lundi 24 avril 2006

10.4 - Le proverbe #2.


4.2 - L'apprentissage.

Ça c’est bien vrai ça. Toutes ces pages pour cette banalité, c’est-y pas malheureux.


Suite du trente-septième jour.

D’autant que l’homme en question était bien bâti malgré la faim, plutôt jeune mais sans âge ; visiblement son état d’ignorance ne lui avait pas permis d’imaginer autre chose que de quémander aux feux rouges pour vivre. On lui a donc appris à pêcher. C’était un bon élève et très vite il n’y eut alentours plus de pêcheur plus habile que lui. Moi-même un jour mon beau-frère a tenté de m’apprendre à pêcher. Vous comprenez, un moine assis sur sa chaise fabriquée à Myrtiossa célèbre pour ses chaises, à contempler le rien qui passe, que voulez-vous qu’il pêche sinon des âmes à supposer que l’âme existe ? N’ayant jamais pu le vérifier en moine incompétent que je suis, mon beau-frère a décidé qu’au moins je pêcherai des poissons d’eau douce. Il m’a donc planté là avec un bâton muni de ficelle et au bout un crochet et un appât, tout l’attirail du pêcheur sachant pêcher. Il y avait même un treuil je me souviens, enfin les puristes disent moulinet, hameçon, fil, canne.

 

Il s’est installé à côté de moi en brandissant les mêmes accessoires. Il m’a dit : taka faire comme moi, taka regarder.

 

Voilà, j’étais encore tombé sur un taka et un fokon.

 

J’aime bien mon beau-frère. Bonne pâte, il l’avait choisi le bon trou, rien qu’en se penchant on voyait des ablettes des gardons des goujons, tout juste si l’eau de la rivière arrivait à passer. Il trempait sa ficelle d’un geste vif et aussitôt le crochet jaillissait accompagné d’une créature terrifiée. Pendant ce temps là, mon fil pendait inerte et ridicule.

 

Au bout d’une heure, sa friture assurée pour 15 personnes pendant 15 jours et la mienne encore en attente, il interrompait la leçon. Ce fut la seule. J’ai renoncé à la pêche avant qu’elle ne renonce à moi, pêche aux poissons, pêches aux âmes.

à suivre.

Posté par andremriviere à 17:45 - CH.10 - UNE BREVE HISTOIRE DE L'HUMANITE (première) - Commentaires [3] - Permalien [#]
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