MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

jeudi 11 mai 2006

11.4. Le lyonnais.

Je le vois venir, maintenant. Le moine va nous raconter comment ils vont se débrouiller pour réparer le fil, en ces temps de rudesse où les magasins de bricolage n’existaient pas. Sinon, ils risqueraient bien de se retrouver affamés, devant leur canne inutile et les ruisseaux murmurants.

Quarante-et-unième jour.

Il leur fallait une ficelle neuve, aussi résistante et transparente que celle qui leur avait servi si longtemps et qui, cassée en plein milieu, ne servait plus à rien. Comment, en ces temps reculés pouvait-on se trouver de la matière première ? Ni le pêcheur ni le bâtonnier n’en avaient la moindre idée et à nouveau ils virent arriver le moment où il leur faudrait quémander aux feux ; C’était d’autant plus difficile que je les ai déposés en un temps où je ne suis pas sûr que les feux existent.

Je pourrais inventer, juste pour eux, une distorsion spatio-temporelle avec des univers parallèles, invoquer la courbure de l’espace, appeler Einstein à leur secours, utiliser des néologismes gréco-latins pour expliquer la situation et les tirer d’affaire. Je ne le fais pas, je dois assumer de ne pas leur avoir appris à fabriquer du fil après leur avoir appris à pêcher. Il faut que l’humanité progresse sans moi.

Dans leur recherche de plus en plus inquiète, ils rencontrèrent l’homme qui allait les sauver. Ce ne fut pas tout à fait par hasard. Ils remplissaient en effet la double condition indispensable à la découverte salvatrice : inquiétude et recherche, d’une part, rencontre inattendue d’autre part. Vous allez me dire que le hasard fait bien les choses, lieu commun inutile et ridicule. La rencontre, il la firent mille fois auparavant et n’y avaient prêté aucune attention à tel point que, confrontés à la difficulté imprévue, ils n’avaient pas songé à en provoquer une mille et unième.

L’homme grassouillet qui allait entrer dans leur association les avait même plutôt agacés naguère, avec ses gestes désordonnés, sa transpiration continuelle, ses reniflements compulsifs. C’est en le revoyant ce matin là, car c’était un matin, qu’ils comprirent que ses talents allaient les sortir de l’ornière. Cet homme ne s’occupait que de petites boules légères agglutinées sur des mûriers ; il aimait les triturer, les malaxer, et, transpirant plus que jamais, il en tirait des fils interminables soyeux et résistants, pour la plus grande joie des enfants qui le suivaient.

Ne me demandez pas comment il s’y prenait. Je n’y connais rien, à la soie. Allez à Lyon et croisez n’importe qui dans la rue, il vous le dira. Mais moi, non. Etait-ce vraiment des mûriers et la transpiration avait-elle un rapport, je ne sais pas. Il fallait seulement à nos deux compères que ce fil puisse servir à la pêche et remplace derechef le fil perdu. C’est ainsi que le duo devint trio, le pêcheur, le bâtonnier et le canut. Le pêcheur dut pêcher un peu plus, mais sans craindre de s’attaquer à de gros poissons, casser un fil avait cessé d’être grave.

à suivre.

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mercredi 10 mai 2006

11.3. Le deuxième accident.

Quarantième jour.

Le quarantième jour ! Fin des quarantaines, fin des deuils, nouvelle vie ! Il n’en a pas fini avec son histoire, le moine, il va bien falloir qu’il m’envoie la suite. Il va bien falloir qu’il nous le raconte, son incident de parcours et la fin de la querelle.

 D’avoir été ainsi sermonné, le pêcheur n’était plus sûr d’avoir choisi le bon trou. Ainsi vont les hommes mal dirigés, et leurs erreurs viennent plus souvent de ceux qui les observent que d’eux-mêmes. Il ne savait plus si l’endroit était le bon endroit pour pêcher, et en effet les poissons ne se précipitaient pas. Il eut soudain l’impression d’avoir fait une bonne prise, enfin ; il tira fort pour boucler sa journée et assurer le vivre. Clouer le bec du partenaire.

Trop fort sans doute, je n’y connais rien en pêche, mais le fil cassa net ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Il essaya bien de faire un nœud, il n’était pas expert en nœuds, a-t-on idée de vouloir nouer des fils de pêche ? Ils de dénouent, ils s’embrouillent dans les moulinets, ils dénoncent aux poissons vigilants la présence du prédateur, un fil de pêche avec nœuds ne ressemble plus à rien et déchaîne l’hilarité générale dans la poissonnerie. C’est du moins ce que je suppose pour les besoins de mon histoire.

Le pêcheur eut pourtant de la chance dans sa misère, il finit par saisir à mains nues le brin libre du fil et cette fois-ci prudemment et lentement il parvint à tirer de l’eau la baleine qui pourra les nourrir pendant quelques siècles.

Je ne suis pas certain pour la baleine. Au fil des années, dans les annales et les grimoires, le poisson géant attrapé in extremis était devenu une baleine, alors va pour la baleine. Les deux complices devaient en rajouter une couche chaque fois qu’ils racontaient l’aventure. Mais il fallut manger quand la baleine fut cuite et digérée. L’homme est ainsi fait qu’après avoir mangé un jour, il doive encore manger le lendemain et ainsi de suite sous peine de mort. Des fâcheux diront que même en mangeant tous les jours il finit par mourir aussi et parfois de ce qu’il mange. Ce sont des fâcheux, rien de plus. Si tu manges aujourd’hui, tu pourras manger demain et te croire immortel. Si tu ne manges pas, tu mourras à coup sûr et vite, l’affaire d’un petit mois. Et le jour où tu mourras si ce jour arrive, tu n’auras même pas besoin de renoncer à l’immortalité, idée qui t’a tant aidée ta vie durant, elle t’aura abandonné sans même que tu t’en aperçoives.

Alors mange, hombre.

à suivre.

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vendredi 5 mai 2006

11.2. La dispute.

Trente neuvième jour.

On dirait qu’il sait où il va le moine. Je me méfie, il n’est jamais aussi perdu que lorsqu’il a l’air sûr de lui. Avez-vous remarqué comme il en est toujours ainsi ? Jamais les gens péremptoires et décidés ne savent où ils vont ni qui ils sont, mais ils ont si peur de s’en apercevoir qu’ils restent arc-boutés à leurs pauvres ergots de certitudes, désespérément.

Ensemble, le pêcheur et le bâtonnier firent ainsi un bon bout de chemin. Le pêcheur se nourrissait et nourrissait son collègue, qui en retour lui réparait ou lui changeait sa canne à pêche au moindre incident. Survint un incident qui n’était pas prévu. En apparence guère plus grave, mais qui les laissa tous deux impuissants face à l’événement. C’était un soir de pleine lune, je n’y étais pas mais la pleine lune me plaît pour la gueule d’atmosphère, le pêcheur pêchait un peu fébrile, il avait perdu son temps depuis le matin et lui fallait trouver au plus vite pitance pour deux avant la nuit. Non que perdre son temps soit pour lui temps perdu, il en faisait toujours bon usage du temps qu’il perdait, mais à voir la tête du collègue il voyait bien que l’on trouvait qu’il avait vraiment perdu son temps.

Quel était le bon usage du temps perdu est une question que je ne me suis jamais posée, alors ne venez pas m’interrompre sans arrêt.

Le bâtonnier ne passait pas ses journées à rêvasser, lui, le nez en l’air et les oreilles en goguette : professionnel jusqu’au bout des ongles, il notait la position des bamm-boos qu’il croisait sur son chemin, leur taille, couleur, élancement, et toutes choses qu’un bâtonnier connaît et que je ne connais point. Dans les massifs denses il repérait les bonnes tiges, dans la forêt profonde l’arbre qui saura la cacher. Toujours sur le qui vive, prêt à intervenir, à dépanner, à réparer, le SAMU du bâton. Lui, il ne perdait pas son temps.

Sous prétexte qu’il pêchait plus vite que son ombre l’autre n’en faisait qu’à sa tête, il attendait le dernier moment pour se mettre devant le point d’eau, pour travailler. Jean de la Fontaine n’avait pas encore inventé lièvre ni tortue, alors comment voulez-vous qu’il prenne garde, quelques millions d’années avant, notre pêcheur. Je ne pêche bien que dans l’urgence, disait-il, et le bâtonnier en avait des aigreurs d’estomac de ne jamais savoir s’il allait manger le soir ou non. Qu’il n’ait jamais jeûné depuis qu’ils s’étaient associés ne suffisait pas à le rassurer. Du coup, il digérait mal son poisson et devenait agressif.

De disputes en disputes, le pêcheur perdait de plus en plus de temps, par défi ou par vengeance. Il le connaît son métier, qu’on le laisse faire et les vaches seront bien gardées bien que notre histoire ne comporte pas de vaches. Ce soir là, la pleine lune aidant, je le savais que c’était pleine lune, ils s’étaient querellés plus vertement que d’habitude, pourtant assez futés pour ne jamais dépasser les bornes au-delà desquelles il n’est plus d’association possible et donc plus de vie possible. Nous connaissons tous des catastrophes qui auraient pu être évitées.

Il était tard et le pêcheur peinait à réussir sa pêche, ce qui lui arrivait rarement. Il se rabâchait les arguments qu’il aurait dû asséner mais auxquels évidemment il ne pensait qu’après coup. A quoi bon faire semblant de pêcher toute la journée au bord de n’importe quel trou alors qu’en deux heures tu sors ce qu’il faut pour deux jours si tu choisis le bon coin. Et encore, le bon coin, tu n’as même pas à le choisir, c’est lui qui vient à toi de lui-même pourvu que justement tu perdes ton temps à flâner le long des berges, à bailler, à rêvasser, à humer l’air de ce temps que tu perds. Tu profites du murmure de l’eau courante, des reflets changeants, tu sais bien les reflets changeants, ils sont toujours changeants les reflets, un peu verts, un peu bleus, avec un éclat de jaune et des golfes clairs.

N’est-ce pas une belle journée ainsi passée ? Et lorsque tu t’assoies, au bord du trou, tu n’as même pas à te poser de question, c’est le bon trou avec le bon poisson qui t’attendent, ni trop gras ni trop maigre, et la chair en sera savoureuse. A quoi bon pêcher plus de poissons qu’il ne faut, à quoi bon accumuler les poissons immangeables sous prétexte du premier trou venu tôt le matin pour les laisser pourrir sur la rive ? Les bons poissons ne pourraient plus se nourrir et nous nourrir ensuite.

à suivre.

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mardi 2 mai 2006

CHAPITRE ONZIEME – UNE BREVE HISTOIRE DE L’HUMANITE.

11.1. Trente-huitième jour.

Deuxième période

 

Un papier froissé me parvint, un jour, le trente-huitième. C’est marqué là. Le moine reprenait son histoire.

Voilà pourquoi je suis bien obligé d’affirmer que notre pêcheur était doué. Il n’avait plus faim, puisqu’il lui suffisait de se mettre au bord d’un étang, d’un cours d’eau, d’une mare, pour en sortir carpes et brochets, mérous et raies bleutées ; la légende raconte qu’il a sorti un orque d’une flaque. Pourquoi pas une sardine du port de Marseille ?

Vint un jour où le bâton cassa. La canne à pêche, c’est son nom officiel, fatiguée de tant de prises miraculeuses suivies d’extractions combatives, ploya une dernière fois, dépassa sa limite élastique et flua juste assez pour se rompre. Notre pêcheur n’observa pas les différents phases du phénomène mais jura comme un charretier alors qu’il ne l’était pas : il venait de perdre son gagne poisson quotidien, son garde-manger, et son habileté légendaire ne lui était d’aucun secours.

Il ne savait pas fabriquer de canne à pêche, et si la gaule avait un sens pour lui ce n’était pas pour ce genre d’activité. On n’avait pas pensé à lui enseigner l’art du bois, de sorte qu’il dut envisager le pire : retrouver un feu rouge rémunérateur. Il savait bien que l’Organisation les tenait tous à l’œil et qu’il allait devoir repasser par eux, ceux-là qu’il avait envoyé promener tout fier de son savoir pêcher. On n’allait pas lui faire de cadeau, encore heureux si on le reprenait en protection. C’est le mot qu’ils utilisent, ceux de l’Organisation, le mot protection.

Il en était là de ses pensées moroses lorsqu’il rencontra un homme qui avait faim aussi faute de savoir pêcher. Mais il savait travailler le bois ; réparer une canne à pêche était pour lui un jeu d’enfant. Il savait même, vous n’allez pas me croire, en fabriquer. Il n’avait pas son pareil pour repérer entre deux arbres d’apparence identique celui dont le tronc cassant le rendait bon à rien et celui qui fournirait le bois souple, léger et robuste, qui plie mais ne rompt pas, par lequel le pêcheur retrouverait sa gloire. Il les appelait bame-boo, où quelque chose d’approchant.

Pour le remercier de son aide, le pêcheur lui proposa de le suivre, et lui promis de le nourrir avec sa pêche. Le pêcheur avait compris que ce remerciement lui sauvait la mise pour un bon bout de temps, d’autant qu’il ne comptait plus les fois où il avait rejeté à l’eau ses pêches miraculeuses, faute de pouvoir tout manger. La rupture de la canne n’était plus une tragédie mais un incident et l’avenir était rose, l’autre avait accepté.

à suivre.

Posté par andremriviere à 19:21 - CH.11 - UNE BREVE HISTOIRE DE L'HUMANITE (Deuxième) - Commentaires [1] - Permalien [#]
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