MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

lundi 29 mai 2006

CHAPITRE DOUZIEME - UNE BREVE HISTOIRE DE L'HUMANITE #3

12.1 - Janvier 2004. Locomotive.


Le moine est resté silencieux assez longtemps. Il n’aime pas régler des comptes, mais je sais aussi qu’il ne peut poursuivre son chemin tant qu’il y a un gros rocher pour barrer le passage. Un train dans l’ouest doit bien attendre que l’obstacle soit levé pour repartir, tous les indiens vous le diront. Alors il lui fallut dompter sa répugnance et cracher sa colère qui n’en pouvait plus de le triturer. Il n’arrivait pas à admettre tant de complaisance devant le désastre caniculaire,ni les placards dorés où la nuisance peut continuer son travail de sape avec tout l’aplomb des amies haut placées ; le moine n’y aurait peut-être pas survécu s’il n’avait réglé ce compte là.

Il avait dû casser l’histoire, ce n’était pas rien cette histoire, il prétendait même en faire une histoire de l’humanité. Il fallait la casser pour mieux la reprendre, l’esprit libéré. Il n’a peur de rien, le moine, sinon de lui-même et de son ombre. Il a fallu que l’on commence une nouvelle année pour qu’il se décide à entrer dans sa cinquantième journée. Le silence sied au moine.


 Quarante-troisième jour.

Le rocher a été retiré de la voie, la locomotive et son train peuvent repartir.

Obligé de nourrir trois personnes, notre pêcheur ne pouvait plus se contenter d’improviser ses trous d’eau en comptant sur le seul flair et la chance. Il leur arrivait de s’éloigner de leur terrain de chasse habituel ; le mot chasse n’est pas exactement celui qui convient, mais dit-on terrain de pêche ?

Parfois les rivières se faisaient plus rares et moins poissonneuses, et tous les fils de soie de la terre, tous les bambous des forêts, ne pouvaient remplacer un grouillement de carpes et de perches, de brochets et de truites. Certains soirs de traversées de désert, il leur est arrivé de ne pas manger et l’accusé inévitable était le pauvre pêcheur, les autres prétextant avoir fait leur boulot.

Il me faut un nouvel arrivant. Je le sentais venir depuis quelque temps et j’aurais bien aimé y échapper. Il ne me plaît pas celui qui vient. Mais bon, je ne décide rien, moi, je raconte, c’est tout. Le voici qui approche.

Il a fait la grande école. Il sait. La topographie du paysage, les crêtes et les thalwegs, les lignes de partage des eaux, les fonds imperméables, les failles assoiffées. Du premier coup d’œil ou après une longue méditation secrète, il dit que ce lac est désert et cette mare poissonneuse, il voit que par ici ne sont que torrents secs, si tu ne me crois pas descends au fond du cañon tu verras bien mais ne compte pas sur moi pour t’aider à remonter les mille six cent mètres en plein cagnard, et par là rien qu’aux changements dans le vert on sent qu’au milieu coule une rivière. Avec ses saumons bondissants.

Comme il sait où il faut aller chaque matin il a décidé qu’il serait le chef et qu’il aurait deux poissons au lieu d’un seul pour les autres. L’homme sorti de la grande école avait inventé l’inégalité, mais la vie pouvait désormais s’écouler inexorable comme une hémorragie. Chaque matin ils partaient dans la nature gagner leur pitance, fourbus ils rentraient le soir avec leur butin d’écailles, et certains étaient plus fourbus que d’autres. Ils ne craignaient plus de casser le bambou, de rompre le fil, de perdre l’étang et de sécher dans l’eau.

à suivre.

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mardi 30 mai 2006

12.2. Ugly beauty

Je devine qu’il va nous sortir de nouveaux acteurs dans son histoire, et qu’on va bientôt toucher les limites du budget de tournage. Les producteurs vont être furieux, eux qui pensaient s’en tirer avec trois petits rôles préhistoriques.

Quarante-quatrième jour.

Je ne vous ai pas parlé de la femme. Vous savez, celle-ci qui reste à la grotte, qui chasse la poussière et qui prépare le poisson rapporté la veille par les hommes. Son rôle naturel, c’est ce qu’ils disent les hommes, naturel, est d’être là à attendre, docile forcément, et de veiller au confort de ces messieurs. En échange, plains-toi la belle, elle a le droit de manger les restes du repas qu’elle aura passé la journée à préparer.

Je vois se dresser derechef un mur de boucliers. Le mot naturel ne passe pas la rampe ; je dirais plutôt qu’il la passe trop bien, et aux questions qui fusent il va falloir répondre : d’où sort ce naturel qui revient au galop, et pourquoi elle ne pêcherait pas elle aussi, et qui prouve qu’elle n’est pas sortie de la grande école comme l’autre prétentieux ? Réponds, réponds !

Mon histoire tourne comme le lait, elle en fait un fromage. Je me suis permis de placer la femme au foyer pendant que les hommes pêchent au loin, alors que rien ne m’y obligeait et voilà le ciel qui me tombe sur la tête. Ne sait-elle pas tailler le bambou et réparer le fil aussi bien qu’un autre mieux peut-être, et taquiner l’ablette ?

Ne voit-elle pas mieux que quiconque au vol erratique de la fafardette couineuse que l’étang derrière est plus vivant que la mare au diable et le ru d’ici ?

Pourquoi ne saurait-elle pas faire seule ce que ces messieurs ont besoin d’être quatre pour réussir ? Elle a compris qu’il ne fallait pas le crier sur les toits sinon la bande des quatre risquerait bien de se poser sur la grève et attendre qu’en plus du repas elle s’occupe des courses. Sans parler de la poussière. Rien ne permet non plus de prétendre ce que je prétends, qu’elle serait capable de faire mieux. Je serai donc impartial, et de dirai qu’elle les vaut bien, mais pas davantage, mais qu’elle les vaut bien quand même.

Ce que je raconte n’est que fantaisie et hypothèses et ne peut se concevoir que dans les têtes d’esprits frustres et primitifs, comme le sont nos personnages à peine dégrossis du paléolithique. Nos raffinements modernes ont oublié ces errements et chacun sait aujourd’hui que la femme est l’égale de l’homme. N’est-ce pas qu’on le sait ?

Je me demande pourquoi je vous le dis.

à suivre.

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mercredi 31 mai 2006

12.3. Humeur sentimentale

J’ai cru comprendre que la femme, comme dit le moine, n’était pas une mais plusieurs. Il avait senti que dans ces têtes à front bas il y avait une indifférence, comme si le seul fait d’être femmes les rendait interchangeables, qu’importe qu’elle soit celle-ci ou toutes celles-là, qu’importe qui est l’une et qui sont les autres : la femme, et non les femmes. J’ai même l’impression qu’il nous soupçonne de la penser ainsi dans nos têtes à nous, les hommes de notre temps qui nous disons civilisés. Au fond, il n’a pas tord, et je me surprends parfois à justifier ses craintes


Quarante-cinquième jour.

La femme. Une et indivisible. L’homme voit une femme il les voit toutes, comme si chacune était toutes, et d’en voir une le rend propriétaire de toutes surtout si elle est à son goût, chair fraîche avec rondeurs. Moi je vois trois milliards de femmes aussi différentes les unes des autres qu’elles le sont de moi et de mes voisins. Malheur à qui prétend les avoir toutes, aucune ne sera jamais à ses côtés. Je vois des individus, les uns sont des femmes, les autres sont des hommes, et si je préfère le plus souvent la compagnie des premières je ne dois m’en prendre qu’à moi-même.

Parfois mes complicités avec quelques amis et quelques collègues valent une compagnie féminine, mais les collègues moines se font rares et lointains, à chacun sa chapelle ; les amis aussi d’ailleurs, surtout si j’écarte les amis intéressés, les amis négligents, les faux amis, et les morts. Je ne comprends toujours pas pourquoi, au bout du rouleau, ce sont encore les femmes qui sont restées.

Tu es moine me dit mon ami du café du village en bas, celui qui garde ma clé de temps en temps, en contemplant son marc déposé au fond de sa tasse. Il fait son vin lui-même, il a quelques règes de malvasia, et nous le dégustons en silence après qu’il a passé trois ans dans la grande cuve derrière le hangar à mêler sa saveur à l’air du temps. Rien n’est plus délicieux que le silence entre amis et le fumet du malvasia lorsque nous prenons le frais du crépuscule de nos pensées. Tu es moine, dit-il, alors que vas-tu t’encombrer de la compagnie des femmes ? Que fais-tu de la tentation qui ne manquera pas de te fondre ?

Il n’y a pas de tentation, cher ami. Il y a ce jeu de séduction sans lendemain, qui passe par le regard, le désir tranquille, le parfum qui flotte, et qui nous rend stupides ou géniaux. Le vêtement contribue à cette proximité dangereuse et vertueuse, n’oublie pas que je porte robe aussi ; entre la bure et la soie il n’y a que le diamètre du fil qui change.

A propos de fil, il faut retrouver nos pêcheurs au front bas et leur petit chef auréolé de savoir.

à suivre.

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jeudi 8 juin 2006

12.4. Le parasite

Il y a une ombre au tableau. Ou plutôt l’ombre d’une absence ; on croit tout savoir et connaître tout le monde, le chef, les ouvriers, le terrain de chasse et de pêche, et madame. On a oublié le parasite. Le moine l'avait oublié en chemin, et voici qu'il s'en souvient soudain. Un billet m'était revenu au fond de ma torpeur. Il met fin au voyage aussi, à la préhistoire, à l'histoire, à mes humeurs, et aux siennes. Il faudra s'occuper d'autre chose. Je sais aussi qu'il a encore à dire, les fiches flottent dans leurs bouteilles et les courants sont porteurs.

 

Quarante-sixième jour.

J’ai oublié de te parler du parasite. Lui, il n’oublie jamais d’être là. Je ne dis pas qu’il vient, ou qu’il oublie de venir, je dis qu’il n’oublie jamais d’être là. Personne ne sait quand il est venu, ni même s’il est venu, il est là c’est tout.

 

Chaque fois que flambe le feu et que grésille suavement les chairs délicates du brochet diligent, de la carpe bavarde ou du saumon fermier, son ombre s’élève sur la paroi opposée. Il s’approche des braises, l’ombre grandit. Il est là, personne ne le voyait et il est là. On l’avait oublié mais lui n’oublie jamais, il est assez grand pour se souvenir de lui-même tout seul.

Il se sert le premier. Il prend le meilleur, l’intérieur de la joue ou la laitance dorée, selon. Le voici rassasié. Le chef, puis les ouvriers, puis la dame dans le fond, mangent à leur tour. La journée a été bonne mais fatigante et le parasite se met à parler. Ils aiment écouter le parasite parler, la dame au fond surtout. Tout à l’heure, lorsqu’ils ont posé leur pêche du jour, ils ont par quelques grognements malhabiles dit comment ils avaient pêché, et ce qui leur était arrivé, la rencontre des gros animaux mangeurs d’hommes, la poursuite pour échapper aux camarades de la grotte d’en face, les incidents rigolos, le dérapage comique, la chute effrayante sans gravité, et l’accident fatal.

Le parasite leur raconte l’histoire de la veille, celle du jour est mise en réserve pour demain, et l’histoire de la veille est devenue épopée. Les voici pliés de rire, la chute est devenue grotesque, l’accident fatal une tragédie grecque, le dérapage une figure acrobatique, l’incident rigolo une aventure cosmique. Les rires s’apaisent, quelques larmes coulent.

La nuit est tombée, les hommes n’ont pas sommeil, le parasite parle encore. Il a remonté le temps, il raconte la dixième journée de la précédente lune, et qu’ils ont déjà entendue dix fois. Chaque fois est comme la première, nouvelle, comique, cosmique, tragique, héroïque. Le poisson-chat est devenu poisson-tigre, le poisson volant aigle impérial, la sardine a bouché le port, le plomb s’est changé en or, et le bambou a soulevé le monde.

Enfin les hommes se sont endormis et leurs rêves accompagnent l’aigle et la baleine. Le poète s’est tu, le feu rougeoie et rougeoiera jusqu’à l’aube. Demain ils partiront et nul ne sait quelle sera la couleur de la campagne. Toute la journée, ils arpenteront les lacs et les rivières, les étangs et les rivages, silencieux et affairés. Leurs pieds seront légers, ils ne sentiront pas la fatigue. Sans le dire, sans se le dire, ils sauront que le soir ils entendront le récits d’exploits dont ils seront les héros, dont ils sont les héros, et le récit seul transformera leur vie de pêcheurs en destins d’hommes.


Je n’aurais jamais dû l’oublier, le poète, il a donné un sens à leur vie
.


FIN de l'histoire de l'humanité – Janvier 2004.

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vendredi 11 août 2006

‎14.4.‎ Damoclès.‎

Cinquante-neuvième jour.

13/18.

Le moine n’est pas sûr qu’on le comprenne. Il sait à quel point la pensée peut vite se détourner pour prendre un tour nauséabond. Il lui faut alors revenir sur ses pas, tâtonner, redire, répéter, et parfois contredire ce qu’il a dit. Je ne peux vous conseiller que de le suivre dans son sentier malaisé. N’oublions pas qu’il est perché sur un tabouret instable dans le vent de février.

J’aimerais bien que l’on comprenne que la transmission du nom ne constitue pas un avantage masculin ; je ne défends aucun privilège, et ce n’est pas comme privilège que je plaide cette cause. Au contraire, elle n’est recevable que pour traduire, révéler, authentifier, imposer, le nécessaire partage de la charge de l’enfant entre le père et la mère. La tentation est grande, pourtant, de contester ce point, au motif que la mère mériterait de bénéficier, c’est le mot qu’ils emploient, bénéficier, de ce qui serait un juste retour des choses, une compensation méritée, pour la simple raison qu’aujourd’hui encore et dans la grande majorité des cas, elle se paye toutes les corvées, pour parler rude.

Les voilà tous autour de moi, les féministes et ceux qui croient l’être, et ils me contestent ce point, je vous le disais bien. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils disent.

Voilà ce qu’ils disent, justement, en contestant l’attribution du nom que je défends : ils disent de refermer le piège sur la mère, et sous couvert d’un avantage nominal, ils disent d’approuver, d’entériner, de pérenniser l’état de choses qu’ils prétendent combattre. Ils ne comprennent pas que, si l’on veut espérer qu’un jour tous les pères prennent en charge la moitié des corvées, égalité égalité, il n’existe rien de plus symbolique, permanent, inaltérable, que ce nom de Damoclès pour le leur rappeler nuit et jour, jour et nuit, cigarettes ou jupons.

Quoi d’autre pourrait le leur rappeler ? Les gros yeux du qu’en dira-t-on ? La porte fermée à clé de la maison ? L’interdiction d’acheter des cigarettes ? Allons donc, cherchez, rien qui vaille une vie entière.

Je sais que plusieurs siècles d’attribution du nom du père n’ont pas fait avancer d’un centimètre le partage des tâches. D’autres barricades devaient d’abord être emportées ; toutes étaient construites autour du patriarcat, droit divin ou presque, et il fallait d’abord se débarrasser de cet encombrant personnage qui ne dort que d’un œil dans l’ombre, rien n’est jamais définitif. Je veux être formel : il est hors de question de réveiller cet hydre, ni explicitement ni par des voies obscures ; j’en connais qui vont m’accuser de complot subreptice, et par une argumentation fallacieuse de tenter de faire avancer la reculade, de tenter de restaurer le pater familias du bon vieux temps.

Que les vieux birbes, les intégristes des valeurs familiales d’une famille idéale qui n’a en fait jamais existé, que les chantres de travail famille patrie, les constructeurs de gynécées et les gardiens de harem remballent leurs compliments, je ne tolérerai jamais que mes discours leurs servent.

FAIT le 25 février 2005 à 14h18.

Posté par andremriviere à 18:32 - CH.12 - UNE BREVE HISTOIRE DE L'HUMANITE (troisième) - Commentaires [2] - Permalien [#]



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