MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

mercredi 10 janvier 2007

‎17.‎ LE COMPLEXE D’HERAKLITE, le retour - 17.1 Terre de feu (version complète).‎

Terre de feu (version complète)

Octante-troisième jour.

AVRIL 2004. Je dormais quand il est revenu, tard dans la soirée. Un petit lit de gazon dans le chant des grillons, la fraîcheur du ciel, eurent raison de moi. Je n’ai rien entendu. J’ai deviné son passage en me réveillant éclairé par la lune, un gros paquet de fiches à côté de moi.

17.1.1 - Le fond de l'air.

J’ai retrouvé ma paisible chapelle. Le temps est à la pluie, à la grisaille, à la fraîcheur. Les hirondelles que j’avais laissées là-bas dans les pays chauds commencent à rentrer mais semblent encore circonspectes. Le froid n’est pas de saison, se disent-elles, et nous sommes revenues trop tôt. Nous ne faisons plus le printemps.

On va se serrer un peu pour se réchauffer et attendre la clémence du ciel.

Les touristes aussi font grise mine et ma vieille icône s’ennuie. Elle a des caprices de star, il lui faut sa dose de flashes et de déclics sinon la voilà en manque, et mes bonnes paroles ne parviennent pas à la consoler. J’essaie bien quelques accords, je tente de la dérider par des fantaisies rythmiques, des hésitations feintes, une disgrâce salutaire, un silence soudain suspendu dans la chanson, rien n’y fait. Alors, pour la punir et ne plus voir son regard byzantin, je la tourne vers le mur noirci. Elle pourra pleurer tant qu’elle voudra et agiter ses trois mains, je sais que le Rimmel est de bonne qualité et qu’elle sera intacte à la prochaine visite, le soleil revenu.

Il ne fait jamais froid longtemps par ici.

 

17.1.2 - Les fous.

Ces quelques pas dans le désert m’ont étourdi. Ne me prenez pas pour de ces aventuriers du passé, grands dévoreurs d‘espaces, William Adams, Champollion, Livingstone, René Caillé, Nicolas Bouvier, pour les plus littéraires, Lyautey, Sertorius, Saladdin, Thoutmosis, Rommel, pour les plus militaires. Bercé mollement par de lents navires confortables, je n’ai eu à m’inquiéter ni des ampoules aux pieds ni du boire et du dormir.

Quelques pas dans le désert ont suffi pourtant. Magie ? Mirage ? Malaise ? Damas ? On ne peut approcher la philosophie ne serait-ce qu’en dilettante ignare sans avoir un jour une fois abordé le désert, juste de l’autre côté du rocher d’où soudain on ne voit plus rien que le sable qui rougeoie et sœur Anne qui larmoie. Que ce soit là-haut sur le plateau persan où parlait Zarathoustra, que ce soit là-bas dans la Nubie noyée, que ce soit en face bien au-delà de la ligne et du bras de mer à franchir, dans les montagnes que je devine les jours de vent du nord, ils sont tous sortis de leur tertre primordial la tête remplie des discours que leur dictent le soleil et le roc, le sable et le chaud, la mouche asticotante et le serpent foudroyant.

Ils n’avaient aucun appareil sinon le plus simple. Ils avaient leurs yeux pour pleurer et la tête pour penser. La tête et le reste, il faut un corps entier pour penser. Nul ne pense s’il a mal aux dents.

A partir de quoi ils ont soulevé le monde, et de suppositions hasardeuses en délires poétiques, ils ont posé le doigt là exactement où nous avons encore mal.

 

17.1.3 - La vitesse de la lumière.

Ils ont imaginé que du feu tout provenait, tout procédait. Ils avaient bien tenté avec l’air, l’eau, la terre, imaginé des condensations et des évaporations, sans être bien convaincus, et finalement certains ont dit le feu, bon sang mais c’est bien sûr, le feu.

Ils n’avaient pas inventé le mot énergie. Quoique. En parlant grec de ce temps là, le mot existait. Mais bon, ils disaient feu. Que disait Albert le juif, justement, que disait-il d’autre, trois mille ans et deux cent mille pages de calcul plus tard ? La formule magique d’Albert, n’est-ce pas le triomphe d’Héraklite avant tout ? Aristote aux certitudes besogneuses peut aller se rhabiller, il n’y avait pas pensé, au feu de dieu.

Après avoir observé ses cadrans, ses lampes, après avoir écouté le ronflement de tous ses instruments et le bouillonnement de ses éprouvettes, le grand Albert a annoncé au monde incrédule que matière et énergie n’étaient qu’une seule et même chose. Il a vu ce qu’avait deviné Héraklite, le feu, vous dis-je.

Avril 2004.

#17.2 - à suivre.

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jeudi 11 janvier 2007

‎17.2.‎ Le feu et la contrariété.‎

suite.

Il a envie, soudain, de jouer avec le feu, de jouer au petit jeu de la contrariété, pour mieux me faire comprendre comment Héraklite l’avait dit, comment il avait pu imaginer qu’une chose et son contraire étaient un, pour mieux agacer les bons penseurs.

Octante-quatrième jour

Héraklite l’a dit. Je vous fais grâce du bien et du mal. Laissons parler Zarathoustra et les mazdéens en contrebas de leurs tours du silence où planent les vautours. Laissons les vautours faire le tour des tours. Laissons crier les manichéens qui croient savoir l’un et l’autre. Le jour où, pauvre de moine, je saurai ce qu’est le bien et le mal avec leurs majuscules, j’irai croquer une pomme sous l’œil du serpent et tenterai de ne pas avaler de travers, moi.

Héraklite avait d’autres contrariétés dans sa besace, il devinait que s’occuper du bien et du mal était le plus court chemin vers la perdition. Il savait qu’ils ne pouvaient que se combattre l’un l’autre sans trêve ni repos, et que nul ne devrait gagner la bataille. Le mal terrassé, le bien n’existe plus qui ne sait plus ce qu’il est. Le savons nous, nous-mêmes ? Nous oscillons de l’un à l’autre, et ainsi nous vivons de choix hasardeux qui renforceront l’un ou l’autre sans que nous sachions vraiment de quel côté nous avons penché.

Nous pouvons tout juste tenter de démêler les fils qui nous ont poussés à ce choix que nous avons fait, les fils prétextes, les fils visibles, les fils raisonnables, et les fils invisibles qui sont peut-être les seuls à avoir joué et que nous ne connaîtrons jamais.

Alors, disent-ils, il n’y a plus de monde, il n’y a plus de libre arbitre, il n’y a plus de transcendance, il n’y a plus d’universel ? Qu’es-tu devenu, moine, dans cette apocalypse, avec tes beaux discours ? Tu t’es brûlé à jouer avec le feu, te voilà contrarié.

#17.3 à suivre.

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lundi 15 janvier 2007

‎17.3.‎ Le chaud et le froid.‎

SUITE.

Il est toujours là, tranquille, à siroter son café une fois le marc déposé. Il fait la différence entre faire du bien et faire du mal, ne le prenez pas pour un débile. Mais il ne vous dira jamais que faire du bien participe du bien, ou que faire du mal, du mal. Il l’ignore et ne donnera de leçons à personne. Malheur à qui se croit prophète en son pays ou ailleurs.

Octante-cinquième jour.

Bien et Mal sont une seule et même chose qu’on appelle vie de l’homme, si vous voulez absolument l’appeler. Je n’y tiens pas beaucoup, pas du tout même mais je le garde pour vous, si vous y tenez. Nul ne sera sûr d’être dans ce camp-ci plutôt que dans celui-là, et nul ne pourra dire que l’autre est dans ce camp-là plutôt que dans celui-ci. Ce qui ne l’empêchera pas de le dire. Et c’est mal.

Voyons : tirons une carte au hasard.

J’ai tiré de ma besace la carte du chaud et du froid. Ils sont une seule et même chose. Aristote déjà rigole, l’hiver serait donc le temps de plage et la moisson se ferait sous la neige, allons bon. Trop facile. Que serait le froid sans le chaud, que serait le cycle de Carnot sans la source chaude et la source froide, et le moteur à explosion ? A la trappe, les principes de la thermodynamique, les ouragans, l’anticyclone des Açores et le rhume de cerveau. Rien ne se perd, rien ne se crée, chacun vaque de l’un à l’autre en une ronde éternelle d’énergie, où l’homme a surgi un beau jour inventant la pensée et ses drôles de machines, et disparaîtra un grand soir dans le tourbillon qu’il aura déclenché.

Ce n’est pas une question de relativité, tout est relatif mon bon monsieur disait le bref de comptoir, c’est une question d’unicité, le chaud et froid tournoiera indéfiniment sur lui-même tant qu’il y aura de l’entropie à créer. Héraklite ne connaissait ni l’automobile, ni Einstein, ni Carnot, ni Laplace. Mais il connaissait la sienne, de place, il avait déjà compris avec sa tête toute seule perdue à Ephèse avant l’arrivée des touristes, qu’avec le feu le mouvement perpétuel d’état à état donnait au monde tout ce qu’il fallait pour exister. Matière, énergie, et le feu sous la cendre.

# 17.4 à suivre.

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mercredi 17 janvier 2007

‎17.4.‎ Le haut et le bas.‎

Déjà le centième billet ?

Je vais laisser le moine continuer sa dérive ; je suis bien trop sensible au vertige pour me préoccuper du haut et du bas. Si je vole c’est au ras des pâquerettes, je ne me sens en sécurité qu’au contact du sol, le cul entre une seule chaise. Il boit son café et la chapelle est fermée, merci de descendre au village demander la clé de l’icône.

    Octante-sixième jour.


Mon café, je le préfère au fond de la tasse posée sur la soucoupe posée sur la table posée sur le parquet même gondolé, même bancale, même ébréchée, même refroidi. Je suis terrien, il ne sera jamais question de haut et de bas malgré l’énergie qui potentiellement peut en sortir. Je préfère l’horizontalité, la droite et la gauche. Voilà, je vais vous parler de la droite et la gauche. Laissons les verticales aux hallebardes.

Vous ne faites pas de politique, je le sais, vous me l’avez assez dit. Je me suis toujours méfié des gens qui prennent un air dégagé et tolérant pour me dire moi monsieur je ne fais pas de politique, comme s’ils sortaient d’un dessin de Wolinski. Je comprend très bien ce que l’air dégagé cache d’intolérance et ce que la mine tolérante trahit d’engagement. Cet homme fait de la politique et il est de droite, lui qui prétend ne pas faire de politique.

Il faudrait se demander ce qu’il entend par là, ne pas faire de politique. Il ne suffit pas de le cataloguer homme de droite, avec ce que suppose de distance et de dédain cette expression venue d’un moine de gauche, il faut tenter d’y voir clair. Comprendre ce qu’il veut dire, et deviner ce qu’il cache, ou ce qu’il ne sait pas lui-même qu’il cache. Je n’ai pas envie daller si loin dans son tréfonds droitier, chacun le sait, les choix que nous faisons ne sont pas dictés par la seule rationalité, ni par le seul instinct. Mille secrets s’entremêlent qui nous font de gauche ou de droite ou d’ailleurs sans que nous puissions rien exposer d’autres que des raisons rationnelles trop belles pour être véritables. Non que notre raison soit erreur, mais elle n’est pas la raison.

#17.5 à suivre.

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lundi 22 janvier 2007

‎17.5. #1 La droite et la gauche, le ministre oublié.‎

J’ai du mal à le suivre, je croyais qu’il nous parlait d’Héraklite et de sa contrariété. Je me dis qu’il en parle, mine de rien, et je vais tenter de m’accrocher, sinon qu’adviendrait-il de nous ? Le voici qui fait dans la politiciennerie.


Octante-septième jour, 1.

5.1 - Le ministre oublié.

J’ai du mal à me suivre. Voici que je patauge dans le marécage politique, avec ma droite et ma gauche. Mais pourquoi Héraklite ne serait-il pas aussi un homme du marécage, pourquoi ses formules ne viendraient-elles pas nous aider dans les choix difficiles, ne serait-ce que pour nous obliger à choisir plutôt que rester sur le bas-côté sous prétexte de couleur de bonnet, sous prétexte que rien n'est parfait, sous prétexte que tout est nul. Et si, pour me complaire dans les caricatures, je ne devais choisir qu'entre l'horreur et le néant, je choisirais le néant. Caricatures, je vous le dis, il faut voir l'épaisseur derrière le dessin, il faut voir le plein derrière le vide, rien n'est caricature en fait pour peu qu'on y regarde à deux fois.

Je descends dans l'arène, je salis mes sandales de philosophe, je décide pour moi, je décide de refuser de ne pas décider, advienne que pourra ensuite, une fois le décompte aura glissé son couperet et qu'une tête aura roulé dans le panier.

Revenons à notre homme. Il n’est pas à la chasse au pouvoir, il ne drague pas d’électeurs, il ne gesticule pas sur les estrades ; si par là il ne fait pas de politique alors personne n’en ferait, hormis les quelques hystériques qui s’y lancent et qui y passent leur vie et la finissent rompus et oubliés sans avoir l’avoir vue, leur vie, hormis parmi eux quelques élus de marque dont l’histoire retiendra le nom car ils seront devenus Khalifes à la place du Khalife.

Qui se souvient de Chautemps le ministre, par exemple ? Une poignée d’amateurs de jazz ont bien connu son fils saxophoniste de grand talent qui aura donné un nom à son père. Même pas un prénom, il me faut un dictionnaire. Et pourtant qui me reprochera de le citer ? Front populaire, actif et vigilant, il a tenu son rang dans le monde politique de son époque sans démériter, et nul ne s’en souvient.

Ce que notre homme feint d’ignorer est qu’à l’instant même où il dit n’en pas faire, il fait de la politique. Il proclame sa passivité au mieux, il cache ses engagements au pire, honteux ou incertain, ou bien assez élégant pour ne pas provoquer les débats qui pourrissent la soirée et brouillent les amis. Mais ce faisant, il acquiesce à l’ordre établi, soit qu’il l’approuve soit qu’il en fasse un moindre mal. Dans notre monde l’ordre établi est de droite et ce que cet ordre appelle la réforme, extraordinaire retournement sémantique, n’est rien d’autre qu’un retour aux bon vieux temps des antiques pratiques, juste habillées de beaux atours chics et modernes, forcément modernes.


#17.5.2 à suivre.

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mercredi 24 janvier 2007

17.5. #2 La droite et la gauche, vie et survie.


Octante-septième jour, 2

Le jour n'est pas fini encore. Le soleil darde et le nuage tarde.

 

 

5.2 Vie et survie.

Tout le monde va voir dans mes propos la condamnation, l’hostilité, le sectarisme. C’est bien d’un type de gauche de répandre ces préjugés et ces lieux communs, dira tout le monde. Il a raison, tout le monde. La résistance au véritable changement nous est consubstantielle. Nous avons tous, droite ou gauche, gauches et maladroits, nos ordres établis que nous répugnons à démanteler. C’est parfois une simple question de survie.

Face à la survie, il y a la vie. Notre droite nous dit de nous accrocher à nous-même, à l’individu que nous sommes, et ainsi nous pourrons survivre, notre gauche nous pousse dans le vide en nous disant, vole ! A nous d’avoir su à temps nous fabriquer les ailes qui vont avec, d’avoir su nous accrocher au grand avion blanc qui va nous porter mais où ils sont tous déjà montés. A nous d’être au milieu des autres. La pente naturelle nous met tous à droite du père, à nous de grandir et de passer sans larmes à gauche.

Calembours et métaphores ne font pas de politique, dit-on, je ne sais qui le dit, mais moi non je ne le dis pas.

Nombreux sont ceux qui vont m’interpeller et je vais devoir m’expliquer devant le tribunal des sourcils froncés. Je n’ai pas le monopole du cœur, autant l’avouer tout de suite ; auparavant n’oublions pas Héraklite, sa droite et sa gauche qui ne sont qu’une seule et même chose. Une seule et même chose mais moi je sais dans quel camp je me place, je ne revendique aucune impartialité, et me traiter de partial quelconque d’avoir associé survie à droite et vie à gauche ne changera rien. Chacun assume l’idéal dont il se réclame.


#17.5.3 à suivre.

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jeudi 25 janvier 2007

17.‎5. #3 La droite et la gauche; le combat.‎

Octante-septième jour, 3.

Peut-on garder ce paradoxe? J'ai bien peur qu'il faille. Le moine y semble résolu. Ce ne sera pas la plus facile de nos tâches.

5.3. Le combat.

La vraie question d’Héraklite ne porte pas sur la comparaison de ces deux pôles. Tiens, j’aurais pu vous parler du pôle Nord et du pôle Sud, du magnétisme, des pôles électriques, et de tous ces duos parfaits dont notre science est remplie, que le grec ignorait. Il n’est pas question de vous dire lequel serait supérieur à l’autre dans un absolu inexistant, mon choix est mon choix et ne signifie de supériorité que pour ma lorgnette, mais seulement de proclamer leur nécessaire opposition et leur inévitable combat. Voilà la question.

La seule réponse est l’un ne peut exister sans l’autre. Prenez les duos de la science, pas besoin de longs développement qu’une anode sans cathode n’est qu’un bout de ferraille, et que sans magnétisme Magellan serait encore en train de chercher la sortie. Droite et Gauche, même combat, toutes les expériences passées, avant Héraklite lui-même et jusqu’à nous, ont montré l’horreur qui découlait de la disparition de l’un ou l’autre.

Point de liberté sans menaces contre la liberté, avec obligation de lutter pour l’inventer, la gagner, la retrouver, la garder.

Point d’égalité sans un monde inégal et injuste, avec l’obligation de combattre pour que le Sud s’enrichisse et que l’errant trouve un toit au lieu de mourir sur une bouche de métro ou de faire naufrage au large des Canaries après qu’on l’a renvoyé chez lui de force.

Point de fraternité sans l’égoïsme de tout un chacun agglutiné dans les magasins illuminés, sans le voisin dont on aimerait tant se passer et qu’on est content de trouver un soir de serrure bloquée.

Imagine un monde idéal. Tout le monde s’occupe de tout le monde, tout le monde a les mêmes besoins que tout le monde, les mêmes moyens, et chacun est libre d’aller et venir comme l’air sans règle ni contrainte.

Je fais le pari que, comparée à ce monde là, la Tchétchénie prendrait un petit air de paradis.


#17.5.4 à suivre.

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jeudi 1 février 2007

17.‎5. #4 La droite et la gauche; Val ne dort que d’un œil.‎

Octante-septième jour, 4.

Le moine est resté discret ces derniers jours. Il hésite à finir, il ne veut pas se séparer de son philosophe boudeur. Il sait qu'il ne pourra pas revenir sans risquer de se contredire, ou sans afficher un doute sur ce qu'il a déjà écrit. Non, tu ne reviendras pas, tu n'en reviendras pas.

Héraklite a laissé se détruire son travail, ne le fait pas. Assume désormais, et si quelqu'un te lapide, pense que chaque pierre sera une preuve de ta vérité.

5.4    Val ne dort que d’un œil.

Ne vous y trompez pas. Je ne suis pas avocat de la dictature, de la destruction, de l’injustice sociale, du chacun pour soi. On ne me verra pas derrière les défilés militaires, derrière la méritocratie, derrière l’autorité sécuritaire. Sinon pour faire, comme un vieux collégien attardé, un pied de nez. Si la punition de l’irrévérence est trop lourde, je le ferai en cachette, ne me prenez pas pour un héros non plus. Je suis plutôt à l’aise dans une société de médiocres dont je suis, ni meilleur ni pire, mais sans cavalier seul, sans grand homme providentiel, et sans mur de clôture. Une petite vie à remonter ma petite montre pour donner l’heure aux passants, une petite utilité sociale. Un petit individu qui ne mourra pas triste, car il eut une petite utilité pour la collectivité qui l’a accueilli.

Vous voyez, être de gauche, c’est un peu de cette médiocrité là que je revendique.

Je suis partisan de la libre circulation des hommes à travers le monde, du partage équitable des richesses sans attendre je ne sais quelle régulation naturelle qui ne viendra jamais tant que les partisans du toujours plus seront à battre le pavé de leurs bruits de bottes, et des réseaux de solidarité. Comme tout le monde, dira-t-on. Non, pas comme tout le monde, justement. Nombreux sont ceux qui récusent qu’on puisse se dépenser pour les régions de malheur et de misère, innombrables sont ceux qui applaudissent au retour au pays mais lequel, de ceux dont nous ne voulons pas.

Ils ont toujours de très bonnes raisons. Si bonnes que je ne peux pas les contredire à même le texte. Si bonnes qu’il faut s’en éloigner un peu pour deviner ce qui cloche, comme un tableau au mur qui apparaît soudain penché quand on avait pourtant exactement pris les mesures.

Héraklite lui-même n’avait aucune idée de l’existence de ces deux mots ambidextres. Il aurait bien ri peut-être. Il n’empêche ; les sociétés ne peuvent se construire que sur le combat de l’un et de l’autre, depuis bien avant l’antiquité qu’ils ne savaient comment ils se nommaient mais qu’ils se combattaient déjà, où ni l’un ni l’autre ne peut l’emporter sauf à voir disparaître la société, la civilisation tout entière.

Permettez-moi d’en finir ici avec Héraklite. Il faut bien finir un jour même avec ce qui ne finira jamais, ne serait-ce que pour se réjouir d’y revenir quand tout le monde sera parti.

Alors que tout était écrit de ce que j’écris pour ma bouteille à la mer, un ami à moi qui ne me connaît pas a dit ceci de joli que je suis désolé de ne pas avoir trouvé tout seul, quelle idée aussi de parler à voix haute devant mon icône.

« La pente naturelle de l’homme va à droite : désir de possession, désir de pouvoir, désir de toujours plus, désir d’excellence, désir d’avoir, partir à la chasse aux colifichets et aux breloques pour en garnir sa gibecière, clôturer son pré carré du bien à soi, tout ce qui nous rend différent et singulier, individu supérieur. Cavalier seul.

« Pour échapper à cette pesanteur il nous faut nous accrocher à la pensée, à l’effort sur soi, non l’effort qu’on nous demande pour être comment disent-ils, performants, mais celui que nous nous réclamons à nous-même et lâcher le miroir aux alouettes, désir d’être.

« Alors seulement on passe à gauche ».

Voilà ce qu’a dit le touriste pensif. Je me demande comment la gauche peut parfois devenir majoritaire, avec de telles idées ringardes, ces idées qui sont miennes. C’est vous qui le dites, ringardes, et vous l’êtes de l’avoir dit.

Bonsoir Monsieur Héraklite. Vous avez le bonjour de Philippe Val, et moi je vais finir mon café en vitesse, on m’attend là-haut, un car vient de s’arrêter devant la porte de l’icône.

FIN du complexe d’Héraklite, aller et retour.

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