MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

jeudi 1 mars 2007

CHAPITRE DIX-NEUVIEME – LES ZOMS. 19.1. Ouverture.‎

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Octante neuvième jour. 

Il a pris un peu de temps de silence, le moine. Il s’est fait rabrouer il me l’a avoué plus tard, mais sur l’instant n’en a rien écrit. On lui a reproché de traîner savate et de baguenauder au lieu d’écrire. Il s’était tu pendant plus d’un an sans qu’on lui reproche rien, et voici qu’une semaine de silence apportait son lot de protestations. Il avait beau prendre des airs indifférents, il ne restait pas insensible aux reproches, signes d’intérêt pour le moins ; il ne voulait plus décevoir cet intérêt, il était tombé dans le piège qui guette chaque lanceur de bouteille à la mer, se voir un jour récompensé de ses écrits.

Comment alors trouver la force de continuer ? Il aurait fallu se taire un an, que tous oublient, que tous retournent à leurs occupations primordiales et que tous désertent la chapelle. Un beau matin d’août 2004, une bouteille presque neuve s’est empêtrée dans mes filets. Quelques fiches à peine relues y dormaient, on le voyait au crayon bien net et au papier bien blanc. Je ne relis pas non plus, et je jette la première à tous vos vents.

Si quelqu’un m’avait dit que je serais à ce point paresseux, de ne pas relire!

1. Ouverture.

Prends ce qui vient, mon ami. Il n’y aura rien d’autre. Goûte ou repousse, sans espoir de dessert. Sucré salé, amer et doux, acide et base, les papilles frétillent et souffrent, rien de viendra ensuite les panser, sinon peut-être le cerveau.

J’ai parfois de longues périodes de loisirs. Un hiver un peu trop froid, un été un peu trop chaud, les visiteurs se font rares et je peux abandonner ma chaise sur le pas de ma porte. Elle reste le signe de ma présence, impassible et quadrupède. Je mets un petit écriteau en plusieurs langues pour annoncer que la clé est avec moi au village en contrebas, où je sirote mon café ou ce qui le pousse.

Le soleil tape sur les murs et rebondit sous la tonnelle. Selon le cas, je me mets sur son passage ou à l’écart, rien ne vaut le soleil pour le plaisir de l’ombre. Je me déplace avec les rayons et les voisins qui me connaissent savent l’heure rien qu’à la position de ma tasse.

Une année particulièrement rigoureuse, glaciation en janvier et canicule en août, les affaires ont été réduites à leur plus simple expression, j’ai dû prendre des économies pour siroter. Une vieille dame emmitouflée pour le froid, une jeune fille très dénudée pour le chaud. Elles ne savent donc pas, les jeunes filles, que le tissu protège, laine ou coton ? Elle avait bien plus chaud certainement dans sa peau qu’avec une longue cotonnade blanche comme ils en font par ici, et moi aussi j’avais chaud mais ce n’était pas le soleil.

Les jeunes filles dénudées savent l’effet qu’elles font et leur air étonné, certes charmant, n’en est que plus retors ; ce n’est pas mal d’avoir chaud devant elles. Il faut savoir se conduire, l’humanité n’en demande pas plus et ceux qui veulent voiler ne sont pas humains qui ne se contrôlent pas.

En dehors de ces deux visiteuses de saison, personne. Des cafés j’en ai bus et j’en ai poussés. L’ennui m’a entraîné en d’insolites lectures animalières, où il était question d’une étonnante espèce de mammifères : les zoms.

#2 à suivre.

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mardi 6 mars 2007

‎19.2.‎ Castor.‎

Nonantième jour.

Certains usages voudraient qu’on les appelât hommes. Le moine n’a pas voulu suivre ces usages. Je sais bien ce qu’il me répondrait, si je devais lui poser la question du pourquoi du comment. D’ailleurs il ne me répondrait rien, il couperait les ponts, sa règle du jeu est impitoyable, il refuse que ce qui va de lui vers moi puisse donner naissance à un quelconque retour, à un quelconque dialogue. Je suis le transmetteur de Frère Théolone, rien d’autre qu’un ouvreur de bouteilles échouées et tapeur de clavier servile. Ne lui dites pas que parfois je triche.

2. Castor.

Je n’ai pas suivi l’usage. Le genre femelle de cette espèce, que les usages désignent par le mot femme, avait pris ombrage de se voir ainsi dépossédée de son humanité par le seul expédient d’une appellation générique où le nom du mâle et le nom de l’espèce se trouvaient confondus. Sa zomitude devrais-je dire j’avais trouvé ce mot bien avant elle.

Ayant imprudemment fait part de ma réflexion à la vieille dame au turban, tu te souviens de la vieille dame de l’hiver, elle portait un turban et se nommait Castor, elle a brandi son parapluie en proférant force menaces et invectives dans un style très littéraire. Elle m’a dit que je devais dire zêtrezumins, zézayait-elle ? Ce sont des zêtrezumins, a-t-elle insisté, et l’ombrelle s’agitait menaçante dans le ciel hivernal.

Une fois de plus j’avais chaud et ce n’était pas à cause du froid, je ne savais que répliquer, comment pourrait-on répliquer à Castor quand on n’a pas les yeux divergents ? Alors j’ai renoncé aux hommes et comme le mot zêtrezumins ne convenait pas bien à mon rythme, j’ai décidé d’appliquer celui que j’ai trouvé dans le premier dictionnaire venu, les zoms. Je te préviens cependant, j’ai eu beaucoup de mal à dénicher ce premier dictionnaire venu là.

« ZOM : n.m/f. Un zom, une zom, des zoms. Aussi pluriel que singulier. Sorte de grand singe déplumé, sauf qu’il n’a que deux mains au lieu de quatre comme tout le monde et du coup il reste debout sur le sol au lieu de grimper aux arbres ; les rares qui grimpent aux arbres sont une sous-espèce dénommée garnements. »

Voilà ce que prétend le dictionnaire.

à suivre.

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mercredi 7 mars 2007

‎19.3.‎ Pluriel.‎

Nonante et unième jour.

 

Comme les singes, mais aussi comme les buffles, les fourmis, les sardines et quelques autres espèces que tu trouveras tout seul, ils vivent ensemble. Tellement ensemble que les mots ne leur manquent pas pour se désigner : tribu, groupe, troupeau, peuple, ethnie, nation, bande, mafia, famille, société, entreprise, syndicat, religion, race, culture, communauté, j’en passe et j’en oublie. C’est dire l’importance de n’être pas seul pour que l’individu zom existe.

3. Pluriel.

Fais l’expérience. Tu prends un zom tout nu et tout seul, garnement ou garnemente ou non, et tu le poses dans la jungle des villes, dans la jungle des campagnes, dans la jungle de la jungle, dans la toundra, il ne survivra pas plus de quelques minutes, quelques heures, quelques jours, selon le cas et le degré de résistance. Dans la ville il se fera écharper pour attentat à la pudeur. Dans la campagne il se fera tirer comme un lapin par le paysan suspicieux dont il foule le champ labouré de frais. Dans la jungle il se fera embrasser par le serpent python bicolore de rocher. Dans la toundra il se fera dévorer tout cru par le tigre blanc de Sibérie.

Tout seul, il est cuit, le zom.

Alors ils se terrent et se serrent les uns contre les autres, tremblants effrayés, à se demander quand donc ce paresseux de Prométhée leur donnera le feu. Tu le sais déjà, dès qu’ils l’auront ils le garderont pour eux, histoire de cramer leurs voisins et de conquérir le monde.

Faut-il pour autant le leur refuser ? Bien sûr que non, j’ai écrit une fable à ce sujet que tu as lue ailleurs avant. Parce que Prométhée n’y est pour rien dans cette histoire de feu, le zom a su s’en emparer sans lui mais avec ses congénères, et parce que mon steak saignant sans feu je devrais y renoncer.

L’hiver duré plus longtemps que d’habitude. Le moine a poursuivi sa quête, il a lu les grimoires et les parchemins, il a déchiffré les papyrus et les tablettes, et avec sa loupe à fourmis il a regardé de près.

Figure-toi qu’il y a une différence colossale avec les fourmis. Je me souviens bien du temps où j’étais fourmi. Je n’avais même pas de numéro pour me distinguer des autres, nous étions tous exactement et résolument interchangeables et si ma mission était de rapporter la grosse miette là-bas la fourmi ma voisine l’aurait pu accomplir exactement comme je le faisais si elle n’avait fait à ce moment là exactement ce que j’aurais pu tout aussi bien faire comme elle. Flexibilité, qu’ils disaient.

Il paraît qu’avec un gros microscope, des coupeurs de fourmis en quatre savent faire la différence entre cette fourmi ici et cette fourmi là-bas. J’étais tellement comme les autres que je n’étais pas moi mais eux, et qu’elles étaient nous. Je ne me suis jamais coupé en quatre. Vas savoir, il y a peut-être de l’individualisme et de l’anarchisme chez les fourmis aussi. Révolution dans la termitière, guerre civile dans les poutres apparentes, massacre dans ma pelouse. Sans microscope, je reste avec des fourmis que ne sont que des uns du tout.

Il en est tout autrement chez les zoms. Chacun d’eux se prétend, comment disent-ils déjà, j’ai du mal à retenir ce mot dans mon cerveau de fourmi, à le concrétiser, individu. Chacun se sent unique. Individu unique, pléonasme de zom. Il est temps que j’arrache ma tunique de fourmi si je veux comprendre.

J’ai bien remarqué que parfois, chez les buffles, on en voit qui s’écartent un peu, sur le côté ou à la traîne. Je ne parle pas de celui qui marche en avant, le chef, mais des indisciplinés, des imprudents, des rêveurs, des boiteux. A la traîne sont les vieux, les fatigués, les blessés, et le troupeau n’en a que faire, il les laisse s’éloigner ou plutôt il s’éloigne peu à peu, ils finiront dévorés par les lions. Ceux qui gambadent à côté rentrent vite au premier effluve félin sinon ils rejoindront les vieux dans l’estomac du lion. C’est ainsi que les lions vivent et laissent les troupeaux tranquilles.

Même en restant groupir, les zoms se veulent individus et le sont. Et je me demande comment on peut résoudre cette contradiction, si vraiment il faut résoudre.

#19.4 à suivre.


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mercredi 21 mars 2007

‎19.4.‎ Singulier.‎

Nonante deuxième jour.

J’ai bien peur qu’il y ait du contresens dans l’air. Le moine ne vous a pas dit qu’il prônait le bain de foule, bien au contraire il les déteste, qu’il y soit connu ou qu’il y soit anonyme. Et si tu as compris qu’il voulait t’entraîner dans ces lieux de perdition, tu dois tout recommencer depuis le début.

Il lui est arrivé de participer à des manifs sans même qu’on l’en prie, simplement parce qu’il jugeait nécessaire de faire nombre lorsqu’il trouvait que le nombre restait le dernier argument possible, tous les autres ayant échoué. Il trouvait qu’il y avait là comme une défaite de la pensée, mais il se refusait à employer ce terme galvaudé par le faux prophète.

Je l’ai vu deux ou trois fois, après ces manifs d’où les cent mille manifestants (dix mille selon la police) revenaient tout euphoriques d’une telle mobilisation inattendue, comme dopés jusqu’à la moelle par ce bain de cris et de sueur, sans parler des merguez, je l’ai vu s’affaler sur sa chaise, et se mettre à trembler au point de ne plus pouvoir tourner la clé de la chapelle, presque à pleurer. Je l’ai vu renoncer à son précieux café et rejoindre son lit de moine, pour dormir pendant quarante jours. Alors, que personne ne commette l’erreur de croire qu’il prêche pour la vertu des foules, des masses, des agglutinations, la joie des stades en liesse, et des fêtes en rase campagne. Il en mourrait d’y aller.

Il nous parle de vie en société, et non d’heures de pointe. Je reprends ses fiches.

4. Singulier.

Je vais faire mon petit Aristote. Mon tout petit Aristote, micro micro, ne vous inquiétez pas pour mes chevilles. Je ne l’aime pas beaucoup, tu as dû le remarquer, ce vieux barbu. Surtout, je n’aime pas ce qu’on a fait de lui pour nous verrouiller pendant deux mille ans. Mais je dois reconnaître qu’il nous a laissé quelques outils bien utiles pour réfléchir, un outil utile étant au demeurant un pléonasme étymologique et sémantique.

Par exemple, les catégories. Oui je sais, j’ai pesté contre les catégories, et je continuerai. N’empêche, parfois il est bon d’avoir un grille, ne serait-ce que pour les merguez de la manif, alors pourquoi pas pour les saucisses du cerveau ? On peut mettre aussi les individus derrière les grilles, les mettre dans de petites boîtes, selon leur activité, leur densité, leur isolement, leurs croyances ou leur âge. Faisons attention à ne pas trop détailler, sinon nous devrons avoir autant de boîtes que d’individus, et un individu par catégorie.

C’est décidément très délicat. Aucun ne fait comme son voisin, et pourtant ils ne se quittent pas ; certains font même exactement le contraire, alors qu’ils sont dans la même barque et qu’ils prétendent ramer à contre-courant, le plus surprenant est que la barque remonte en effet comme prévu. Mon cerveau encore un peu fourmillant a de la peine à admettre ce que pourtant il constate. Combien de fois deux processus opposés aboutissent-ils au même résultat ? Observe un peu autour de toi. Aucun ne va détenir la vérité juste, et seule la confrontation de leurs deux antagonismes aboutira.

Lorsque je transportais ma grosse miette dans la file montante, il ne serait pas venu à l’idée d’aucune des copine de la file descendante de me la prendre et de la rapporter d’où je venais ; non seulement cette idée était inconcevable, mais l’idée qu’on puisse en avoir l’idée. Elle m’est venue à l’esprit aujourd’hui parce que j’examine les zoms, l’étant moi-même et non plus fourmi.

Il va falloir simplifier, sinon je ne vais jamais y arriver. D’autant que le temps se radoucit et que je vais bientôt devoir reprendre la pose, passer plus de temps sur ma chaise qu’au café. On prétend même que des passages auraient été ouverts dans la ligne, là-bas à l’horizon qui poudroie. Dois-je croire au miracle quand ils arrivent, moine incroyant que je suis ?

Il y a le gros de la troupe, biens erré sur lui-même, Entreprise ou commune, nation ou couleur de peau. On tire à hue et à dia, on s’entretue de paroles, on s‘associe de malfaiteurs, et pourtant la troupe avance.

On dirait qu’elle avance.

en attente d'une suite, que la quarantaine se passe.

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mercredi 2 mai 2007

‎19.5.‎ Aristote et la fourmi.‎

Nonante-troisième jour.

Il a un coup de pompe, le moine. Il ne bouge pas beaucoup. A moins que ce ne soient les tempêtes ou la chaleur, que les courants marins se soient renversés, et que ses fiches arrivent désormais quelque part au bord de la Mer Rouge ou dans le cratère de Théra. Il va falloir s’occuper de son cas. Il tient absolument à voir le zom avancer. Il ne m’a pas dit vers quoi ni pourquoi, parfois je pense qu’il se trompe et que le zom n’a qu’une idée, celle de se précipiter vers sa perte, celle de régresser sous prétexte de vieilles lunes dont l’échec est patent, dont l’histoire entière du zom a montré l’inanité. L’individualisme effréné comme seul principe de liberté, la loi de la jungle comme seul principe d’égalité, et le malheur aux vaincus comme seul principe de fraternité.

Parfois les zoms sont si maladroits qu’ils se précipitent dans le gouffre ; pourtant dans l’ensemble ils s’en sortent. Telle tribu va périr en prenant de grands airs satisfaits, pendant que la tribu d’à côté, modeste et médiocre, va passer l’obstacle et trouver le remède. Ils appellent cette façon d’évoluer le progrès. Le mot est assez récent dans leur vocabulaire ; pendant des millénaires ils se contentaient de survivre, bien heureux de pouvoir encore compter leurs abattis après le passage des catastrophes, pestes, razzias, famines, glaciations, et autres calamités naturelles ou prédateurs providentiels.

Ils se sont persuadés qu’aujourd’hui il fallait faire des progrès pour survivre, et pourquoi pas, pour vivre. Ils en sont persuadés, et moi je le suis. Sans monsieur le Progrès voilà belle lurette que mon corps de six ans aurait fini de pourrir dans un petit cercueil plus petit que mon âge. Ceux qui ne me supportent pas le déploreront, mais ils ne peuvent cracher sur ma tombe. Nous autres zoms ne sommes pas sûr d’avoir tord mais avons-nous raison ?

Il s’en est passé des choses depuis que Prométhée leur a donné le feu, aux zoms. Et quand tout va bien, ils sont bien plus confortablement installés qu’il y a cinq mille ans, dans leur canapé. Mais figure toi que je n’ai pas envie de te parler de cette affaire de progrès. Il s’est immiscé ici sans crier gare, je le remets dans mon placard avec le rond de serviette qu’ils m’ont attribué au café d’en bas, et je reviens à mes catégories.

Mon idée est d’observer cet étrange animal, et de distinguer de leur troupeau peu discipliné de drôles de types qui sont encore moins semblables que leurs semblables, qui poussent la différence jusqu’à se faire remarquer dans la foule des gens différents par leur capacité à incarner, chacun, toute une partie des leurs. Les archétypes.

à suivre.

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mercredi 9 mai 2007

‎19.6.‎ Les Archétypes 1.

Nonante-quatrième jour.

Le moine est obligé de manger son chapeau : il fait appel à Aristote. Bien sûr qu’il faut être sévère avec le philosophe de toutes les philosophies et lui refuser le droit de régenter nos vies et nos pensées comme il le fait depuis deux mille trois cents ans. Un peu de justice lui sera pourtant faite en reconnaissant que d’autres en réalité régentent nos vies et nos pensées sous prétexte d’Aristote et qu’il n’y est pour rien, enfin, pour moins que le moine a envie de prétendre. Le moine va devoir faire des catégories.

 

1 – Le Premier Archétype.

J’ai aligné mes petites cases, avec les étiquettes et les couleurs, j’ai déballé tout l’attirail du parfait collectionneur de catégories. Je pourrais me hausser sur ma chaise et regarder par-dessus l’épaule du voisin : il recopie Dumézil, il plagie Braudel, il imite Lévi-Strauss. Il caricature Bourdieu, on caricature toujours Bourdieu. Il me reste à tout mettre dans le bol et à démarrer le mixeur, la purée qui en sortira fera de moi l’inventeur de la bouillie bordelaise.

Rassurez-vous. Je ne vais pas découper la Société en grandes sections, moyennes sections, petites sections, en rondelles de soldats par ici, de prêtres par là, de marchands par en dessous et de sorciers par au dessus. Je laisse le soin aux savants et aux érudits, je laisse les classes à leurs luttes, à ma droite les prolétaires et à ma gauche les patrons, je n’y peux rien s’ils se sont posés ici dans cet ordre. La Société, laquelle ?

La Société universelle, qu’on retrouve chaque fois qu’il faut décortiquer n’importe quelle société, comme un substrat indélébile caché sous les oripeaux de cultures que tout oppose ? Je n’ai pas cette extra lucidité et je ne prétendrai pas que la tribu amazonienne est semblable au peuple de Médée, ni que monsieur Cro-Magnon ressemble socialement à Madame Thatcher ou l’inverse. Je vais me contenter de saisir par les cheveux celui-ci ou celle-là et te le présenter, te la montrer, comme les parfaits représentants d’eux-mêmes.

Les archétypes, quelques-uns seulement. Ceux qui passeront par hasard devant ma chapelle. Ils ne l’étaient pas, ils le sont devenus par le seul fait d’avoir fait ce voyage d’icône, je saisit je montre, ecce homo, ecce mulier. Puriste, tais-toi, je sais comme toi que j’aurais dû écrire ecce vir, et non homo. Mais bon, ecce homo sonne mieux, tu en conviendras.

En voici un qui vient, tant pis pour lui. C’est le travailleur intellectuel. Il a des ampoules au chapeau. Il a des idées, des thèses, des antithèses, des synthèses.

Il écrit des livres que des éditeurs éditent, ou des mémoires dont personne ne se souvient, ou des dires ce qui est un comble pour qui écrit. Il écrit des lignes sur des feuilles de papier d’où il résultera des augmentations de cadence et des réductions de salaire. Un jour, le chapeau explose, il prend un porte-voix et monte sur un tabouret à Billancourt, il a cessé d’être un archétype, l’intello parigot, sans qui rien ne serait que ce qu’il est.

à suivre.


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19.6. Les Archétypes 2.


Le moine ne perd pas le rythme et les fiches arrivent en ce moment. Je le laisse à ses listes.


2 - Le Deuxième Archétype, et le troisième, et le quatrième.


Le premier était venu seul avec son sac à dos et sa barbe de trois jours, comme tout intello archétypique qui se respecte. Grassouillet et rougeaud voici que débarque du bus climatisé le petit chef, ma deuxième prise.

Le petit chef est terrifié par son épouse dans ce monde là on dit épouse, par l’arabe du coin, ce paresseux si commode quand on n’a plus de fruit ou de yaourt à dix heure du soir ou six heures du matin le bon Pierre Desproges nous l’avait bien expliqué, il est terrifié par le motocycliste qui le dépasse engoncé dans son auto de petit chef, il est terrifié par les trois encapuchonnés là au coin de la rue dans l’angle sombre de l’immeuble gris, il est terrifié par Monsieur l’Agent qui verbalise le feu qu’il vient de passer à l’orange que c’est même pas vrai et en plus je suis pressé. Le petit chef se venge sur les deux secrétaires qu’il a sous ses ordres de 8h45 à 16h38 pour cause de trente-cinq heures plus la pause déjeuner.

Un jour le petit chef sera licencié pour faute et le syndicaliste de service devra prendre sa défense sous la réprobation générale, mais s’il ne le fait pas qui le fera ? Le syndicaliste n’est pas celui qui juge la faute professionnelle, mais celui qui défend le salarié, il ne joue pas les justiciers, et il devra même être fier de lui s’il obtient qu’on oublie la faute et que le licenciement soit amiable avec indemnité de départ.

On voit bien que tu n’as jamais été syndicaliste. Celui qui est juste là au moment on il faut un défenseur pour le petit chef fautif. Tout le monde s’est caché sous la table, les dénonciateurs sont restés courageusement anonymes, ne laissant comme traces que leurs lettres envoyées au DRH. Il n’en manquait pas, d’ennemis, le petit chef et ses airs de matadors, ses manières odieuses avec les secrétaires muettes. Alors le syndicaliste défend la cause impossible et les rumeurs de moquette le clouent au pilori une fois le danger passé. Mais après que tout le monde aura vomi sur son travail de syndicaliste et qu’il proposera qu’on prenne sa place parce qu’il ne demande pas mieux, chacun retournera se cacher sous sa table.

Non, tu comprends, je ne veux pas me syndiquer, j’ai une femme des enfants et surtout mais je ne l’avouerai jamais, j’ai ma carrière à conduire, ma barque. D’ailleurs les syndicats c’est ringard, je n’écoute même plus ce qu’ils racontent.

Ne me dis pas que tu n’écoutes plus, dis-moi plutôt que tu ne les as jamais écoutés et je te croirai. Sinon tu aurais remarqué qu’ils ne sont plus depuis des siècles ces syndicats arrogants et affiliés que tu as connus et dont le souvenir te laisse un bon prétexte. Dis moi plutôt que tu te crois plus malin à naviguer ta barque tout seul, et ma foi si tu ne fais jamais naufrage tu auras eu raison. Le pire est que, en cas de naufrage et malgré tout ce que tu lui as dit, devine qui va se remuer pour t’éviter la noyade ?

Tu ne les as jamais écoutés. Personne parmi vous ne les a jamais écoutés. Je ne sais pas ce que je fais là, tout seul. Alors, chers camarades, ne vous étonnez pas si je négocie mal : je fais avec ce que j’ai, ou plutôt sans ce que je n’ai pas. Et quand j’obtiens une miette contre toute logique, je signe. On est bien d’accord.

Voilà, deux archétypes en un, le syndicaliste et l’antisyndicaliste. Sans parler du petit chef, mais il est à l’ANPE, ce qui m’en fait trois.

à suivre.


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19.‎6. Les Archétypes 3.

6.3 – Le Cinquième Archétype.

Le moine est en colère, on dirait. Je me demande bien pourquoi.

On l’appelle le travailleur manuel. Il y a longtemps qu’il n’est plus prolétaire. Le plombier, l’électricien, le mécanicien, le soudeur, le chaudronnier, le maçon, tout le monde se les arrache. On étudie pendant trente ans et on ne trouve pas de travail, quand le maçon qui s’est brûlé les mains dans le ciment, qui a appris à lire un plan, à tirer son béton sans une bulle, ne sera jamais au chômage. Le plombier non plus, pourvu qu’il sache bien faire et bien finir ; nul besoin de venir de Pologne, un simple fantôme suffit largement à terrifier les nonnes.

On dit dans les milieux huppés que les lycées professionnels sont des garages, on y dit polytechnique sinon rien. On y dit n’importe quoi, le bon plombier va devenir hors de prix et viendra garer son catxcat dans les quartiers huppés pour réparer leurs baignoires percées de rouille de milieu huppé, le mécanicien leurs vieilles autos avachies, et ce sera justice. J’admire ces artisans dont les mains transforment la panne en courant, la fuite en flux, l’invivable en quotidien. Je regarde mes doigts avec rage, ils ont une vie sans moi, ils gigotent, et un clou y prend une indépendance sans rapport avec le mur où je voulais le planter. Je ne transformerai jamais le plomb en argent ni le polonais en concitoyen. Merci les internationalistes.

Où sont donc passés les prolétaires ? Il en faudrait un pour ma collection. Du temps des fourmis c’était facile, des milliers de prolétaires identiques entrent et sortent de Métropolis pour nourrir la reine, on cueille au hasard. Aujourd’hui ils se fondent dans le paysage couleur muraille, ils se taisent, ils se cachent, ils sont clandestins, sans papier, honnis et pourchassés, sans trêve ni repos. Aucun ne ressemble à son voisin ; il y a celui qui dort le long du canal Saint-Martin, il y a celui qui quémande au feu rouge, il y a l’habitant de l’hôtel en flammes qui voit depuis la rue mourir sa femme et ses enfants, sans même pouvoir hurler sinon la police l’embarque, il y a l’Afghan de Sangatte si loin des bourgeois de Calais. Il y a la prostituée bulgare que le Narkoz a fait disparaître dans ses lois et ses décrets et qui est désormais prisonnière du réseau qui l’a conduite jusqu’à Gouvion-Saint-Cyr et Berthier, prisonnière de la camionnette qui sent la brûlure de cigarette. Mais on ne voit plus la captive aux yeux clairs, culture du résultat oblige.

Il y a des complicités qui se perdent, et les rouleurs de mécanique ne sont pas les moindres amis des mafiosos.

Oui monsieur, un mafioso, des mafiosos. Je donne la nationalité française aux mots immigrés, et les mêmes droits d’avoir une esse au pluriel. J’ai fait venir de loin ce mot pour mon plus grand profit, je me dois de l’accueillir avec les honneurs dus à son singulier.

Il y en a partout, des prolétaires ; l’océan en barque, la Croatie en camion, la mer en conteneur, la chasse à l’homme devenue le grand jeu à la mode, cette chasse qui rend plus riches que jamais, comme pour nos putains cachées dans les camionnettes, les trafiquants de chair à canon et leurs complices qui font les lois. La sécurité ? La sécurité de qui ? Et pourquoi ne pas faire aussi la chasse à l’enfant ?

J’ai échoué dans ma collecte. Les prolétaires ne peuvent être archétypes. Aucun ne représente son voisin, aucun ne peut parler pour tous, en faire parler un seul serait les trahir tous. Leurs histoires, toutes ressemblantes, sont si éloignées que je ne pourrais en faire un paquet unique et symbolique ; j’aurais honte d’en prendre un par les cheveux ou par la main et de le désigner comme le Prolétaire. Celui du jour, ou du mois ou de l’année, vu à la télé. Il ne m’appartient pas de parler en leur nom, de m’en faire le héraut pour au passage en tirer gloire et prospérité.

Je m’en doutais un peu depuis le début malgré mes bonnes intentions affichées, et toi aussi tu devais bien t’en douter, Aristote : je te laisse tomber. Tes catégories me déplaisent et je retourne à mes divagations hasardeuses. Le brouillard convient à ma mélancolie, j’attendrai qu’il se dissipe juste au moment où, du bord de la grève rocheuse, je verrai Aphrodite sortir de son coquillage et prendre une pose à la Botticelli.

Il ne me restera plus qu’à en tomber amoureux.

à suivre.


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jeudi 24 mai 2007

‎19.7.‎ L’Echec. #1 - La tentation du tonneau‎

Nonante-cinquième jour.

La colère du moine est bien visible désormais. Je m’en inquiète, parce qu’il ne va plus garder ce chemin d’ennui et de convention que je lui connais et où je me retrouve ; il va sortir de ses gonds communs et pourrait bien décider d’escalader à mains nues la paroi nord de l’Himalaya, avec la probabilité de réussite qu’on peut imaginer chez un individu de son âge et de son poids. Je ne l’y suivrai pas.

On n’entendrait plus parler de lui et ce ne serait pas une grande perte. Il peut aussi succomber à la tentation, la tentation du tonneau. Il pourrait même me voler ce titre. Lui qui a mis Diogène en charpie et l’a sorti de son refuge, il pourrait finir par se rendre aux arguments qu’il avait réfutés et prendre la place dans le tonneau de celui qu’il en avait chassé. Je sais qu’il pourrait bien le faire, alors ne lui dites rien, déjà qu’il déteste si je commente, alors s’il se saisit de mon titre, il ne me le pardonnera jamais.

7.1 – La tentation du tonneau.

Je suis en colère. Je ne supporte pas que tu commentes ce que j’écris sur mes fiches. Je te l’ai déjà dit, tu recopies c’est tout. Tu ne vas prétendre dire à qui me lit ce que j’ai voulu dire en disant ce qu’il lit. Tu as lu ce que tu as voulu, et chacun lira ce qu’il voudra, d’ailleurs quand je me lis je ne sais plus à quoi je pensais mais je sais à quoi je pense. Renonce donc à jouer les garde-corps, les flèches de parcours, les bornes kilométriques. Ils sont ici pour s’y perdre, et retrouver seuls leur chemin, tous ceux qui m’aiment. Sinon ils seraient là.

Tu m’as enfoncé un titre dans le crâne et je ne peux m’en défaire, il va falloir que je m’en occupe. Depuis quand me dictes-tu mon emploi du temps ? Où est passée ma liberté de ton ? Il en faudrait si peu pour que je cesse d’exister.

Je suis en colère. Ils sont peu nombreux, ceux qui m’aiment. Chaque jour j’en perds un peu dans mes lacis, mes glacis, mes lazzis. Ecrire est vain, finalement que reste t-il de ceux d’il y a deux mille ans, deux cents ans, deux ans ? On imagine des principes, des idéaux, on croit immanente la justice et salutaire la pensée floue ; seul surnagent les comptables précis.

Seuls ne plaisent que les slogans, les coups de trique, les tirs tendus, l’éjaculation précoce et l’affirmation péremptoire. Seule n’impressionne que la domination explicite. Seule ne vaut que la courbette du courtisan à la veste fraîchement repassée. Alors le tâtonnement d’écriture, l’hypothèse hasardeuse, la comparaison approximative et l’humour détaché n’ont pas de raison d’être. La liberté de penser même lorsqu’on lit le discours d’un autre n’a pas droit de cité. J’en prends acte et je me dis que j’ai droit au repos, les zoms sauront parfaitement se débrouiller sans moi, et ma tasse de café a refroidi pendant que je me penchais sur le microscope.

Qu’importe si, conséquence évidente et immédiate, je perds ma raison de vivre, je perds la raison. Qui suis-je pour m’occuper du zom éructant son triomphe, qui suis-je pour déplorer la défaite de la pensée ? D’autres l’ont fait avant moi et c’était la mienne qu’ils stigmatisaient alors. Ils ont eu raison de moi, grâce à leur veste fraîchement repassée.

Je suis en colère.

Le 7.2 est à suivre.

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mardi 29 mai 2007

19.‎7. L'Echec. #2 – La retraite de Russie.‎


Nonante-cinquième jour - 7.2.


Je le craignais et il l’a fait, il m’a piqué mon titre. L’avenir est bien sombre désormais.

7.2 - La retraite de Russie

A la réflexion, je me demande si je vais isoler et détailler. Mes archétypes sont vains, les zoms me filent sous l’optique grossissante, les zoms se défilent, les zoms défilent au pas cadencé, ils aiment le pas cadencé de ceux qui vont à leur perte en riant. J’ai soudain l’impression d’avoir écrit tout ce que j’avais à écrire, très approximativement et peut-être en dépassant la limite de validité du billet. J’ai l’impression d’une inutilité fondamentale de cet exercice et que seule la régression a du sens ; non la régression enfantine les enfants ne méritent pas d’être un retour, régression infantile ; non la régression animale les animaux ne méritent pas ce mépris ; la régression végétale.

Les zoms ressemblent tant à leur caricature que caricaturer ne signifie plus rien, et qu’il ne me reste plus qu’à éteindre ma lampe. Diogène avait une lanterne, moi une lampe, il me faut bien une différence entre nous.

Je vais me tenir quitte de mon projet d’étude sur les zoms. A peine quelques pages et quelques journées, quand d’autres ont consacré leur vie et des milliers de volumes pour seulement survoler la question. Je ne vais pas rajouter de la masse à la masse, surtout si quelque événement me persuade de la vanité du travail. Je me contente de ce moucheron de discours, je me contente d’être la minute non nécessaire de monsieur Cyclopède, plutôt qu’encyclopédie superflue.

A vous dégoûter qu’on se décarcasse.

J’avais un projet. Je voulais vous expliquer que l’homme, oui, de son vrai nom il se nomme homme, est un animal social et que je ne peux concevoir l’humanité que collective. Lorsqu’il feint d’ignorer cette loi d’espèce, il se détruit. Lorsqu’il feint d’ignorer cette loi d’espèce sous prétexte d’individualité, il détruit l’individualité qu’il croyait sauver, plus sûrement que les cataclysmes. L’homme est souvent son propre cataclysme, et chaque dimanche qui passe nous en montre un effet. J’avais le projet de ces aphorismes et de ces banalités. Il n’y a plus de projet.

Celui qui fête la victoire d’un jour devra très vite avaler la potion amère du solitaire abandonné à son sort.

Peu importe la Société dans laquelle il évolue ; elles sont toutes maladroites, étouffantes, anarchiques, détournées, rigides et aliénantes, tout à la fois, un peu de tout parfois. Je ne suis pas l’apôtre de la soumission à ces Sociétés des hommes quelles qu’elles soient ; au contraire, la première responsabilité de l’individu dans toute Société est de tenter, à son échelle, à sa porte, à sa place, de la changer, de lui donner de l’air et de la fluidité, de la rendre plus vivable, un tout petit peu plus vivable juste ici et maintenant. Ce sera son premier geste d’individu de la changer pour ce qu’il peut y changer, ce sera ainsi qu’il sera individu. Non en la détruisant, non en la fuyant. Juste changer.

L’individu ne le devient que le jour où il tente de changer la collectivité dont sa vie dépend.

Un projet d’aphorismes qui tombe à l’eau sans un rond pour en garder le souvenir.

7.3 à suivre.


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