MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

mercredi 9 décembre 2009

22.15 - MONSIEUR NOBEL. #4 : Le monsieur habillé.

Quand l’histoire prend tournure. Tu n’as pas oublié que nous en sommes encore au cent-vingt-septième jour, bien sûr. Il m’a fallu pourtant tout recompter mes fiches.


Cent-vingt-septième jour (suite).



Monsieur Nobel se leva et l’accueillit. Il la fit se poser dans un fauteuil confortable où elle se tint droite. Elle remarqua que la chaise de Monsieur Nobel était assez basse ce qui mettait son regard à son niveau, elle en conçut de la gratitude sans trop comprendre pourquoi. Elle ignorait qu’un banquier courant l’aurait laissé choir dans un fauteuil profond, d’où elle n’aurait pu se lever seule, et que, même nabot assis il pouvait toiser de haut, en supposant qu’elle ait pu être un jour reçue par une de ces ordures.

Oui mon prince, je les mets tous dans le même sac. Ces derniers temps ils ont bien montré qui ils sont, et ce qu’ils sont prêts à renier pour quelques dollars de plus.

Monsieur Nobel dit : « je vous écoute ». Elle avait eu le temps de repasser mille fois toutes les réponses à toutes les questions qu’il allait poser. Mais il n’en posa pas, il écoutait.

Ne sachant plus où commencer, elle s’embrouilla ; elle raconta sa vie, sa non-vie, le mari qui part à la ville et ne revient pas, dont elle pense qu’il ne reviendra jamais s’il vit. L’océan qui monte mois après mois, tempête après tempête, et les poules trop vieilles. Deux vivent encore, une est fumée et la dernière a été mangée, même les os qu’il a fallu longtemps laisser bouillir.

L’histoire des poules n’a pas plu au monsieur. Je ne peux rien faire pour vous, madame, je ne fais rien pour ceux qui mangent leur capital. Je ne suis pas un humanitaire, un philanthrope, un généreux donateur comme on dit. Je suis banquier et je veux faire des affaires, rentrer dans mes sous. Vous comprenez, madame, si je vous donne de quoi manger, vous allez vivre pendant dix jours, un mois, un an, selon mon humeur, puis vous mourrez de faim. J’ai besoin que vous viviez beaucoup plus longtemps, j’ai besoin de vous voir capable de me rembourser mois après mois pendant longtemps, très longtemps, jusqu’au terme convenu.

Le monsieur fronçait ses sourcils broussailleux et avait l’air préoccupé. « Pour qui me prenez-vous ? » ajouta-t’il. Mais la discussion dura longtemps, la femme avait retrouvé sa répartie devant la mauvaise humeur, plus habituelle pour elle que la bienveillante écoute. Une discussion mal commencée peut ainsi durer longtemps si chacun prend soin d’écouter, c’était le savoir-faire de l’un et le besoin de l’autre. Monsieur Nobel avait raison, on ne plaisante pas avec un banquier et on doit être sûr de pouvoir rembourser le prêt avant de souscrire.

La femme avait fait tous ses calculs dans sa tête et Monsieur Nobel l’admira de ce qu’il appelait une étude de Marché et une analyse de risques, et qu’elle ne pouvait même pas désigner ne connaissant pas les mots. Monsieur Nobel n’avait pas besoin qu’on lui jargonne dans la figure pour savoir la valeur des mots qu’on lui disait, il avait récemment défenestré un blanc-bec de traideur sorti d’HEC qui lui pérorait des anglicismes à longueur de phrase pour le convaincre de lui verser des millions là tout de suite.

On ne dira jamais assez la laideur des traideurs.

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jeudi 19 novembre 2009

22.15 - MONSIEUR NOBEL. #3 : La femme nue.


Ne changeons pas de jour. Monsieur Nobel n’est pas encore en service, il faudra avaler la fable jusqu’au bout.

Il était une fois deux villages dans un pays déshérité à l’avenir incertain. L’océan monte d’un mètre grâce à nos fureurs dépensières et le pays se noie, prisonnier des eaux venues des montagnes et des vagues venues de la mer. En attendant le grand bain final, il faut survivre. Les hommes attendent que leurs femmes les nourrissent et, s’ils ne sont pas satisfaits, partent se vendre comme esclaves dans les usines de la ville, usines fraîchement débarquées des délocalisations venues de loin.


Cent-vingt-septième jour, suite.


Ils se trompent, les délocalisateurs fous, ils ont pensé au lendemain des bas salaires qui chantent, ils ont oublié le surlendemain des machines qui déraillent dans l’humidité et le mauvais entretien, de l’évolution des techniques qu’ils ne pourront suivre, des routes défoncées empêchant l’arrivée des matières de base et ralentissant l’export du produit, et toutes ces choses qu’on oublie si vite quand on croit à la vertu du seul bas salaire, toute honte bue et toute incompétence en bannière.

On ne parle jamais du retour piteux des patrons partis un dimanche en secret laissant sur le carreau des centaines de familles désemparées. Ils auront laissé le malheur derrière eux, partout où ils seront passés, avec leurs petites formules comptables apprises dans les écoles le nez sur la page blanche.

Les hommes partis, les femmes restent seules avec les enfants à guetter la montée des eaux, à se réfugier sur les digues, les monticules, à concentrer les villages dans leurs derniers retranchements. Chacune a son lopin de rizière, ses trois poules. Un coq de village fait la tournée de temps en temps pour que poussins et poulets il y ait le septième jour. La plus riche a une vache et il faut trouver des roupies pour un peu de lait d'elle.

Alors chaque jour, il faut trimer, gratter, courir, protéger la récolte et négocier ce qui manque. Des heures et des heures de sueur et de douleurs pour quelques giclées de lait. Au bout du village se trouve la dernière maison, sans dernière maison le village n’aurait pas de bout. Là vit celle qui avait un lopin mais la mer est déjà montée de dix centimètres et le riz ne vient pas dans l’eau salée, elle n’avait pas la force de remonter son petit barrage contre vents et marées ni les roupies de le faire faire par d’autres.

Affamée, il lui restait à manger ses quatre poules, trop vieilles pour les œufs et que le coq dédaignait ; elle a tenu plus que n’importe lequel d’entre nous aurait tenu dans sa situation. Des semaines, à ce qu’on m’a dit. Mais elle avait compris le film et personne n’avait besoin de l’emmener dans une école pour qu’elle comprenne ce que signifiait manger son capital.

Alors, dès la deuxième poule, qu’elle fuma pour la conserver mangeable à son retour, elle alla trouver Monsieur Nobel, à la grande ville des usines. Elle s’assit dans le vestibule où des nattes étaient disposées. De nombreux pauvres étaient là aussi, à attendre. Certains avaient dû avaler leurs dernières roupies pour ressembler à ce qu’ils croyaient être l’homme d’affaire, costume et cravate très incommodes dans cette chaleur. Très dignes, ils étaient pieds nus sous leur pantalon trop long.

Il y avait surtout des femmes et leurs étoffes colorées faisaient comme un tableau abstrait au regard du photographe esthète et indifférent, moins qu’on croit.

Elle attendit trois jours et trois nuits. De temps en temps, la secrétaire discrète installée au fond derrière un petit bureau d’acajou éclairé de la lueur verdâtre de l’écran, lui portait une tasse de thé avec quelques copeaux de miel, comme aux autres. Elle aurait pu tenir un an à attendre, il n’y avait aucune autre issue que l’entrée du vestibule traversée à son arrivée et la porte du bureau de Monsieur Nobel.

Son regard lui disait que le petit panneau doré placé sur cette porte comportait le mot « VIE ». Alors elle attendait.

Son tour vint. Juste avant de franchir la porte du paradis, elle aperçut dans le vestibule sa cousine qui attendait aussi, venue du village voisin. Sa cousine habitait la dernière maison au bout du village voisin.

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mardi 27 octobre 2009

22.15 - MONSIEUR NOBEL. #2 : Le trublion de ces dames.

Cent-vingt-septième jour (suite).


La pure spéculation mentale fatigue et les plus beaux concepts s’écrasent dans le quotidien, dans la glaise, dans le trivial ; ainsi nos meilleurs mathématiciens font des formules magnifiques et, lors de l’application numérique, tombent de leur haut devant la catastrophe pourtant inscrite dans le factoriel caché. Ils se sauvent, nient leur rôle, il n’y a plus personne. Ils ignoraient que ces formules étaient aussi meurtrières qu’un dommage collatéral.

J’ai lu des trucs sur le microcrédit, j’en ai entendu causer. Voilà ma culture. Comme en matière de douze cylindres dont je reconnais le chant et l’odeur, je saisis au passage ce qui m’a semblé bon à saisir. Il est question de prêter aux pauvres, rien que ce début m’intrigue, depuis quand prête-t-on aux pauvres ? Depuis qu’on a constaté qu’on ne trouvait pas de remède à la pauvreté, peut-être, non ?

Alors poursuivons, la piste semble intéressante.

Alors on prête aux pauvres plutôt qu’aux riches, aux femmes plutôt qu’aux hommes, des sommes ridicules pour des projets infimes à des taux dérisoires. Ce début m’enchante,  il ressemble à un coin de ciel bleu dans la tempête incessante. Je ne suis qu’un moine qui vis d’oboles, qui ne vois pas plus loin que le café d’en bas, ni plus haut que mon ami vigneron. Je n’ai rien lu des théories du monsieur, je n’en connais que ce qu’on m’a dit de ses résultats.

On le rembourse rubis sur l’ongle, il ne connaît pas de crise financière, et ses débiteurs sont presque heureux, presque, je ne voudrais pas sombrer dans l’angélisme. Ils toujours pauvres, mais désormais ils savent qu’ils seront encore en vie la semaine prochaine grâce à leur projet infime, au lieu d’attendre la mort qui rôde sous les pas des exploiteurs, des exproprieurs, des aménageurs, de déforesteurs, des assécheurs. Le système fonctionne et va ainsi me servir d’exemple.
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mardi 20 octobre 2009

22.15 - MONSIEUR NOBEL. #1 : Une ferrari.

Il ronchonne contre moi. J’ai l’habitude, c’est un peu devenu sa signature. Beaucoup d’écriture pour ne pas aboutir, pour ne pas asséner un je vous l’avais bien dit péremptoire et définitif. Qui le connaît sait bien qu’il ne construira pas la sculpture dont il a tracé le contour, ce n’est pas lui qui détaillera le secret du cycle de Carnot pour que le moteur tourne rond. Il nous a laissé ses outils, et les plans sur la comète. A nous de nous approcher maintenant du cambouis.


Cent-vingt-septième jour.


Va pour la mécanique. J’ai accroché au grand panneau de l’atelier les tournevis par ordre croissant de longueur, plats, cruciformes, alènes, puis les clés à œil, les clés à pipe, les clés à molette, les pinces, la mini perceuse douze volts et le palmer. Sur l’établi, il y a les plans, les engrenages, les pistons, les soupapes et, bien brillant bien propre un vrai sou tout neuf, en acier forgé presque à la main, le vilebrequin à douze manetons.

Concurrence libre et non faussée, liberté égalité fraternité, la contrariété source de toutes choses, voilà. Il faut monter la mécanique, il faut se l’approprier ; la grande erreur serait de la rejeter sous prétexte qu’elle a servi de prétexte, on ne saurait mieux en faire cadeau à nos ennemis. Un douze cylindre est bien difficile mais bien plus beau que la peinture à l’eau, il doit devenir outil à notre service. Tu vois, nous sommes encore loin du but et je ne mettrai pas de roulettes à tes semelles de plomb.

Mais je vais te donner un exemple, c’est bien parce que c’est toi

Tant qu’à être exemplaire, autant mettre dans ta besace un prix Nobel. Je te le disais, douze cylindres sinon rien. Ce sera un prix Nobel d’économie, un peu suspect certes, ce prix là n’avait pas été imaginé par Nobel et on l’a inventé pour donner le change aux théories fumeuses qui servent d’évidences à la grande propagande universelle. Par une sorte de scrupule de dernière minute, la Nobel assemblée a accordé son prix à un farfelu milliardaire mais peu apprécié des propagandistes de l’évidence fallacieuse, à l’inventeur indien du microcrédit. Je ne me souviens pas de son nom, là sous ma plume de clavier, mais je sais qu’il est indien et banquier, et qu’il est riche, et il m’a donné l’idée de mon exemple.

Sa richesse est ce qui dérange le plus ses confrères riches, car elle valide son point de vue, qui est économique et non humanitaire. Tant que certains s’échinent dans l’humanitaire, on peut s’enrichir en toute bonne conscience dans le petit monde de l’évidence proclamée aux dépends de l’humanité qu’on se contente de secourir avec caméras à l’affût. Mais qu’un trublion fasse fortune en faisant tourner le manège à l’envers, voilà qui devient insupportable. Pour couronner le tout, le voici Nobélisé. Où va-t-on ?

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lundi 5 octobre 2009

22.14 - #4 : Concurrence et fraternité.

22.14.4 – Fin du cent-vingt-sixième jour.

Trois mots.

Il ne faudra pas provoquer le moine avec le mot solidarité. Il n’aime pas ce mot. Il considère qu’il est très insuffisant pour décrire le vivre ensemble qui permet à une Société de fonctionner, et que les quémandeurs de la Croix-Rouge n’ont jamais fait plus qu’offrir de la bonne conscience à bon marché. Je voudrais bien qu’il vous en parle lui-même, il m’a tant rebattu les oreilles. Il est nécessaire que la devise soit assez contradictoire pour qu’elle perdure, assez difficile à comprendre pour que la République puisse s’y référer sans cesse tout en suivant la pente du monde qui roule Revenons à nos femmes honorables.
Liberté, égalité, fraternité.

Trois mots dans cet ordre, mais tous trois liés, aucun des trois ne peut se promener sans les autres sous peine de Dictature ou d’Anarchie, ce qui revient au même. Alors voilà, un peu de fraternité pour la dame, s’il vous plaît, qu’elle puisse faire la pute sans être dérangée, et faire ainsi librement concurrence aux femmes de la même rue, et de la même vie.

Si mon exemple vous dérange, sachez qu’il n’est pas moins pertinent que les histoires de bergère de nos grand-mères, qui pourtant ne connaissaient pas Hollywood. L’important pour moi est qu’elle ait eu et gardé le choix de faire ou de ne pas faire ; ce que sa vie va maintenant devenir est ce qui lui appartient, je n’ai ni à prédire, ni à juger. Eventuellement si je suis disposé, un jour ou dans une autre vie, j’inventerai son histoire qui ne sera même pas vraie.

Toi et moi aussi, nous avons été en concurrence ; nous avons étalé nos mots pour le dire. Je suis loin sur mon île et tu as su combien valaient mes fiches. Tu as aussitôt diminué ton prix pour attirer le chaland, tu as triché profitant de ma faiblesse distante. J’ignore si finalement tes mots seront mieux accueillis que les miens, mais toi tu as triché et la concurrence a été faussée. Je ne t’en veux pas pour moi, tu sais comme j’ai du mal à entrer dans ce monde d’agitation et je suis trop lent pour te courir après.

J’ai appris à me contenter de ma faiblesse, bien obligé.

Mais je suis fâché pour ceux qui vont choisir entre nous. Ils ne verront pas la fausse monnaie et ce sont eux qui perdront au change. Non que je me sente supérieur, là n’est pas la vraie question et tu vaux bien qu’on s’intéresse à toi, mais le choix ne sera pas celui qui convenait, peu importe qu’au fond il pourrait bien s’avérer plus judicieux.

Ne sois pas dupe de ma politesse, je sais bien que je vaux mieux.

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mercredi 9 septembre 2009

22.14 - #3 : La femme honorable.

Cent-Vingt-Sixième jour (#3).


La vois-tu, la jeune immigrée de l’Est à qui l’on aurait rendu la liberté, dans nos rues d’hiver ? Certes moins rigoureuses que là-bas, mais toi aussi tu as besoin au moins d’un bon pull, ne me dis pas le contraire. Tu la vois, livrée à elle-même après avoir échappé à la police et à ses gardes. Elle a bon dos, la liberté, la libre concurrence, et ta thèse se trouve en difficulté maintenant que je t’ai pris aux mots que tu viens d’écrire. Naïf ? Permets-moi de changer l’ordre des lettres, et de persiffler, niais.

Soyons d’accord une fois pour toutes : la laisser partir à la dérive dans les rues de la capitale sous prétexte de liberté retrouvée, avec son fichu et son pull tricoté, ne sera pas un cadeau. D’ailleurs la liberté n’a jamais été un cadeau et ne doit jamais l’être, on n’offre pas la liberté comme une cerise sur un fraisier, comme une bague de fiançailles, au demeurant plus proche de l’anneau d’attache que du tremplin d’envol. La liberté se prend et se garde, la liberté se décide le jour où l’on n’en peut plus de ne pas l’avoir, fût-ce au risque de sa vie, et personne ne peut décider à ta place, personne ne peut te la donner si tu n’en veux pas, et pourquoi faudrait-il qu’absolument tu la veuilles ? Ta liberté commence le jour où tu peux décider si tu le veux contre mon avis pressant, de ne pas être libre.

Mais en toute connaissance de cause.

Ce n’est pas moi qui lui fais le cadeau de partir libre dans les rues. Elle a subjugué la police, je ne sais comment, elle a noyé le passeur et ses complices, par magie ou par hasard, et la voici libre de sa liberté conquise et je n’y suis pour rien. Mais elle n’est pas sauvée. Je dis seulement que si la Société veut rester cohérente avec son discours fondateur de concurrence libre et non faussée, alors elle se doit de donner les moyens à cette femme d’exercer son métier avec les mêmes armes que ses concurrentes, quand ce serait le métier de chair, le métier de prostituée, la catin de service, elle se doit de donner les armes qui permettront à cette femme honorable de participer à la vraie vie sans laquelle la Société disparaîtrait, elle se doit de lui donner le langage, l’écriture et la lecture, les comptes, et la table où s’asseoir et le lit pour se coucher. Je parle des bases de vie et non des instruments de travail, comprenez-moi bien.

Pourquoi faudrait-il toujours prendre des airs détournés pour dire les choses ? J’aurais pu pour me rendre aimable parler de soudaine vocation ou de talent caché, de Pygmalion extralucide qui aurait tout compris rien qu’en la croisant à l’angle du Boulevard Saint-Michel et de la rue des martyrs et qui la propulserait à la fortune en deux temps trois mouvements hollywoodiens. Ou bien j’aurais pu prendre des exemples prestigieux, la petite main qui devient Coco, le petit mitron qui devient Bocuse, le pauvre petit orphelin qui devient Rockefeller.

Non, elle est ce qu’elle est, et si elle n’est ni mathématicienne ni violoniste virtuose, devant l’impuissance soigneusement préméditée de l’ANPE, elle est et reste pute. Elle doit faire ce travail là. Je dis qu’alors la Société se doit de lui permettre de faire ce métier, et de lui fournir le nécessaire, pour manger et dormir propre, pour se regarder dans la glace chaque matin et ne pas avoir honte de l’épouvantail réfléchi. Quand de clairvoyants philosophes avaient associés trois mots pour résumer le tout, ils avaient choisi tout ce qui était nécessaire ; peut-être suffisant aussi mais je n’en pas sûr autant.

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dimanche 16 août 2009

22.14 - #2 : Concurrence de chair.

Il persiste et signe. Il fourgue sa concurrence libératrice.


Cent-vingt-sixième jour (suite)


T’en souviens-tu, au moins ? Tu m’avais reproché de ne plus poursuivre sur le chemin de la concurrence, et de tenter de détourner l’attention en écrivant ailleurs sur coq à l’âne. Tu as trop vite pensé, mes prostituées n’ont pas croisé tes pas distraits par hasard, elles sont une ces minusculités dont l’examen me permet de mettre mon moulin à l’eau pour moudre mon grain. Un monde que tu juges miteux et frelaté, un monde de vérité où je trouverai bien un morceau de mon neurone, un monde exemplaire. Exemplaire, je te dis.

Penche-toi un peu sur la fille émaciée et apeurée. Tu l’as approchée, et son arrogance s’est vite envolée lorsqu’elle a compris que tu n’étais pas client mais entomologiste. Elle est soudain redevenue insecte sous ta loupe. Elle est engluée dans le monde de mon exemple, et se demande ce que nous lui voulons. Mais vous me voulez quoi, à la fin, pleure-t-elle maintenant, j’ai mes journées et mes nuits à boucler et mon lot à remettre dans deux heures. Laissez-moi.

Ne crains rien, ma belle. Nous en avons assez vu, mais nous reviendrons mieux armés la prochaine fois. Nous te payons pour notre étude, et ce sera justice. Nous pourrons réfléchir à ce qui sépare ton état d’un autre état, où sans changer de peau, tu te sentirais moins traquée, moins insecte, tu te sentirais soudain humaine, comme ce jour déjà lointain où tu es sortie pleine d’espoir de ton berceau affamé.

Le seul moyen que la concurrence ait un sens dans ce monde là, ton monde dont je ne suis que le voisin un peu myope, seul moyen peut-être insuffisant mais en tout cas nécessaire, serait qu’on te laisse la liberté de faire de la concurrence en exposant tes charmes comme tu l’entends, et que tu aies le choix du client. Autant aimer ce qu’on fait pour survivre, pour vivre.

Pourquoi faut-il que nécessairement tu sois contrainte à n’user que de tes charmes charnels, n’étais-tu pas aussi peintre, mathématicienne, philosophe ou plombière, ou violoniste virtuose dans ton ancienne vie d’impasse ? Oublions un instant ces possibilités naïves et trop commodes, ne changeons pas ton métier, ils sont tous là à attendre le coup de théâtre qui te fera entrer dans la respectabilité et justifiera tous les apitoiements. Je n’en veux pas, de vos airs émus devant la belle méconnue, elle est pute et allez vous rhabiller. Et pourquoi voudriez-vous qu’elle soit belle ?

Tu vois, elles s’en vont, les âmes compatissantes.

Sans de telles naïvetés et sans changer de métier, qui sait alors si tu ne pourrais mettre en jeu la concurrence à ton profit, libre de la police qui te dit sans papier, libre du proxo qui les a brûlés ? Qui sait ce qu’en penserait alors la mondaine derrière ses barreaux dorés, derrière ses gardes du corps.

Drôle de mot pour une prostituée, garde du corps.

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samedi 8 août 2009

22.14 - #1 : Le retour des filles de joie.

Cent-vingt-sixième jour.

Les lenteurs des marées donnent du flou. Mais si la poste est plus rapide parfois, il lui arrive de ne jamais livrer son devoir. La mer n’oublie jamais les noyades interdites ; tôt ou tard, les cadavres s’échouent avec leur passé et je les ramasse avec Anne Roussel et Suzanne Flon. Si l’on s’étonne des dérives et des dédales, il faut se souvenir que ce qu’on engrange en tournant en rond finira par donner le grain, le germe, que sème notre moine.

Lui-même ne retrouve pas toujours ses petits, mais il te fait confiance, tu trouveras la sortie, au milieu de ce qui te paraît des redites ou des détours, des dédits et des retours, comme si tu repassais par la même case sur l’échiquier de la rumination, pour mieux revoir et mieux découvrir ce que tu n’avais pas vu la première fois. Ouvre l’œil, on ne se baigne jamais dans le même fleuve disait l’autre énergumène sur sa bouse.

Le retour des filles de joie.

Avec ton étal au rabais et mon auvent à paroles, nous nous faisons concurrence. Je fais l’indifférent mais je sais que j’ai besoin de toi ; comment lirait-on mes fiches si tu ne les sortais de la bouteille que tu ramasses ? Je connais tes pensées, c’est moi qui les ai construites avec mes mots. Tu racontes autour de toi que je m’égare, que je rame, que je dédaigne, que j’entrelace mon chemin comme l’ogre entraîne les enfants au fond de la forêt. Tu m’accuses de ne plus pouvoir me dépêtrer du discours de la concurrence et de détourner l’attention par des éloges de la prostitution, ou pire qu’un éloge, par sa banalisation.

C’est très commode, homme, de banaliser la prostitution. Le coup de la putain au grand cœur on nous l’a fait mille fois. Voilà ce que tu me chuchotes.

Je n’ai cure de tes reproches. Je t’envoie mes bouteilles à fiches et tu t’en débrouilles. Tu recopies ce que tu déchiffres, tu penses ce que tu veux, je m’en voudrais de réduire ta liberté de lecteur par des explications vaines, des flèches sur des logigrammes, des images pour de vrai et des preuves par l’œuf. Tu lis ce que tu lis.

Nous sommes immergés jusqu’au cou dans la concurrence faussée, et nous en sommes rendus aveugles. Tu ne l’as pas remarqué toi-même et tu prends pour argent comptant ce qui relève du désir ou du projet, tu en oublies les règles sans lesquelles tout ceci n’est que poudre au nez. Nous y sommes : mes exemples et métaphores auraient dû t’alerter, ces concurrences qu’on voit de toute part n’en sont pas, elles ne méritent pas ce nom.

La pute de haut vol fait-elle concurrence à la catin triste ? Tu sais bien que non, et prétendre que leur sort si différent relève d’un juste équilibre entre les méritants et les autres, entre le perdant et le vainqueur, est une tricherie. Voilà ce qui doit être redit.

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dimanche 12 juillet 2009

22.13 - La vigne et le précipice.

Paradoxe constant de nos dirigeants : ils aimeraient tant diriger sans contredits, sans mauvais esprits, sans ricanements dans les cours et les théâtres, sans rires. Mais sans rien de cela, ils ne dirigent plus rien, ils ont l’ivresse d’un instant, un an, dix ans, cent ans, puis tout se délite et s’effondre, en douceur parfois, dans le sang souvent. Parce que le conflit, le lutte, le débat, les barricades et les contestations sont bien plus nécessaires aux gouvernants que les dos courbés et les tapis rouges, les courtisans et les spadassins, et je ne nommerai personne mais faites la liste, c’est si facile au fond.
Je m’inquiète un peu, je relis ma bouteille à la mer. Tout va bien et si ma route est sinueuse ce n’est que pour profiter plus longtemps du paysage.


Cent-vingt-cinquième jour.


En ce mois d’avril d’alors, les cerisiers d’altitude fleurissent. Les hirondelles de printemps arrivent chaque jour plus nombreuses, actives et insatiables. Les insectes n’ont qu’à bien se tenir, ils ne font pas long feu. Faut-il les plaindre ou s’en réjouir, moi dont la peau les attire ? Il y en aura toujours assez pour me dévorer et nourrir de mon sang les migrateurs affamés. Mais ne les détruisez pas avec votre chimie, de grâce, sinon les hirondelles périront à leur tour et j’en perdrais mon fameux geste gracieux de grattage la tête en l’air.

Je ne vais pas laisser échapper cette nouvelle aurore : je monte au col, délaissant le village assoupi et ma tasse de café, je monte parmi les fleurs fragiles du bord du chemin qui le tapissent de neige, et j’atteins le versant sud où j’aperçois, en contrebas, les rangs de vigne au bord de la falaise qui sagement suivent les courbes de niveau. Au-delà, le précipice, le sol aride, et le mur de béton des hôtels au ras de l’eau d’où viennent mes visiteurs du jour. Le vin divin ne peut naître ainsi qu’au bord du gouffre ; le jour où croulera la falaise, les touristes seront écrasés dans leur béatitude et le vin coulera à flot, et tout sera entraîné dans le berceau d’Aphrodite.

Le soir tombe. Je n’arrête chez mon ami vigneron. Pour moi, il puisera avec sa grande louche un peu du nectar des Dieux, celui qui travaille encore dans le foudre à couvercle, celui qui attend l’oxygénation parfaite, et nous boirons cet élixir inachevé en nous racontant nos prostituées d’autrefois, celles qui nous ont appris à naître, à vivre, à aimer, à mourir.

Ce que tu ne sauras jamais.


Ecrit en 1999.

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mercredi 8 juillet 2009

22.12 - #2 Héraklite et Montesquieu.

J’avais bien soupçonné sa ruse, il feignait de se perdre en chemin, sans lâcher son idée invendable. Les mystères de ses dérives étaient cousus de fil blanc, gagner du temps, préparer les esprits peut-être, ou la peur toute simple de sa logique. La concurrence entre personnes n’est pas un mal en soi, contrairement à ce que la pensée facile se complaît à éructer. C’est une question d’équilibre et de respect, peut-être une question de fraternité, qu’il évite de nommer pour l’instant. Le fera-t-il ? Le sol est mouvant, le sable en suspension, je pose bien mes pieds derrière les siens, je guette chaque virgule, chaque détour, chaque saut. Il le répète tant, que la concurrence collective en est le pendant, la suite logique et nécessaire, et que l’une ne peut exister sans l’autre. Il vous l’écrit, lisez.

La suite du cent-vingt-quatrième jour.

Ai-je écrit déjà sur les concurrences collectives, entre familles, quartiers, villes, régions, pays, continents ? Entre groupes vaguement unis, entre partis dissemblables ou ressemblants, entre coteries, clubs, compagnies, syndicats, tout ce que notre besoin du groupe a pu inventer comme noms pour désigner le groupe. N’est-ce-pas la seule concurrence libératrice, la seule qui nous sauve, la seule qui puisse tôt ou tard nous faire échapper au complot des sournois et des tricheurs qui nous gouvernent ? Encore ce nécessaire conflit, sans lequel aucune société n’est possible, encore un petit bout du doigt d’Héraklite qui vient nous rappeler à l’ordre.

Non seulement la séparation des pouvoirs chère au sieur de la Brède, mais les conflits des pouvoirs, les conflits pour le pouvoir, pour l’argent, n’est-ce-pas la même chose d’ailleurs, le but ultime est le pouvoir, l’argent n’est qu’un moyen d’y parvenir. Les penseurs précoces qui font jaillir leurs idées trop vite bien avant le vrai plaisir diront qu’on veut le pouvoir pour s’enrichir, quelle incompréhension totale !

On veut le pouvoir pour le pouvoir et l’argent qu’on en retire n’est qu’un moyen d’en conserver une partie, du pouvoir, ou de ne pas le perdre, ce pouvoir, ou de le reconquérir. L’idée de démocratie est ce que les hommes ont trouvé de moins mauvais pour codifier ces combats de coqs, mais qu’elle est difficile à faire entrer dans nos têtes bon sang de bois. Comme la concurrence, elle est travestie, truquée, faussée, détournée, mais comme la concurrence, elle revient nous narguer, nous défier, nous aimer. Sans elles nous n’existons plus, transformés en sujets ou en sauvages, et ceux qui avaient cru bon de les violer se retrouvent riches et puissants, mais il ne reste plus rien autour d’eux à acheter, à dominer.

Le sable du désert, et encore.

La concurrence n’est qu’un avatar de la démocratie, un déguisement de la contrariété, une nécessité de vie, non du fait des lois de dame nature dont chacun sait qu’elle n’a jamais jamais connu de loi, mais du fait de la seule exigence à laquelle l’homme ne peut se soustraire sans mourir, la vie en Société. Et qu’on ne vienne pas m’escagasser avec des concurrences collectives ou individuelles, ce sont mêmes concurrences sitôt qu’on en respecte les règles. Liberté, égalité, fraternité. Si vous avez bien lu, vous l’avez déjà lu.

Il ne restera plus aux riches et aux puissants, à leur tour, qu'à appeler la Démocratie à leur secours pour donner un sens à leur vie ratée, et les concurrences qui vont avec, qui en sont le piédestal. Je n'ai pas fini.

Ecrit d’avril 1999 à janvier 2009

Posté par andremriviere à 00:05 - CH.22 - MONEY JUNGLE - Commentaires [2] - Permalien [#]
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