MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

mardi 22 janvier 2008

22. MONEY JUNGLE - Introduction.

INTRODUIRE.

 

 


Que lui reste-t-il à dire, au Moine ? Il faudrait attendre, maintenant, j’ai bien compris qu’il se sentait un peu fatigué, il le dit trop souvent maintenant pour que ce ne soit pas vrai. Je l’ai entendu se plaindre parfois, mais je devinais qu’il soufflait un peu avant de se sauter un nouvelle fois dans le vide, son parachute vaguement plié sans souci qu’il s’ouvre ou qu’il ne s’ouvre pas. Nous sommes ceux qui sauront un jour s’il s’est ouvert ou non, en le lisant.

 

Il se croyait le maître du silence en commençant ce travail, enfin, si je peux me permettre de le nommer travail. Vie, juste vie. Il n’est maître de rien, et le silence n’est que chape, et ses cris ne sont pas entendus, pourquoi le devraient-ils ? Il m’a laissé quelques fiches depuis qu’il s’est tu. Je ne sais qu’en faire, il n’y a ni date ni numéro, elles sont mouillées de sel, je me demande encore comment la bouteille a pu parvenir jusqu’à moi. Je ne puis les jeter ailleurs qu’ici, en tas. Et vogue la galère. Je laisse le Moine vous finir ses mots, je serai le premier à me taire. Placidement, je me contenterai de compter les jours, un jour une fiche, sans savoir si mon ordre est le sien ni même s’il en avait un.

#1 à suivre.

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jeudi 24 janvier 2008

22.1. L’enlèvement des Sabines.


Le refrain est toujours le même. Il repose sur la même certitude assénée, certitude ou postulat, vérité fondamentale, ontologique, qu’en sais-tu ? Nous ne sommes pas dans la démonstration du pour, ni du contre, nous sommes au point de départ, et tu dois choisir la bonne voie. tu n’as en fait pas d’autre choix que celui de la voie où tu es déjà engagé depuis longtemps, où toute la société où tu t'es construit t’a posé.

Cent-treizième jour.


Je ne suis pas de ceux qui font table rase du passé, cette vieille rengaine, car elle aussi est une vieille rengaine, elle a déjà montré ses fruits. Alors soit, je prends la société capitaliste qui m’encercle et m’embrasse, et je vais tenter d’admettre son postulat fondateur : les mérites de la concurrence libre et non faussée. Cette concurrence qui justifierait, selon certains, qu’on laisse libre d’agir les possédants avec leurs possessions.

De hauts cris m’accompagnent et tentent de couvrir ma voix. Ultra chose, me disent ces cris. Mais taisez-vous les criards, taisez-vous, et pensez un peu avant de crier. Commencez par comprendre que ceux qui évoquent le laisser libre d’agir comme conséquence de la concurrence sont à la fois les partisans les plus chauds de cette idée de concurrence libre et non faussée, du moins de sa revendication, et les adversaires les plus acharnés, les plus révolutionnaires, qui y voient le mal absolu et qui, pour y échapper, préconisent la table rase.

Et s’il fallait prendre garde, d’abord, à s’occuper de la pratique, et si l’idée était bien plus de gauche que de droite, pour parler cru et dire des gros mots ?

Il est temps que nous cessions nos anathèmes et que nous tentions de mettre des mots sur ce que nous voulons combattre, mettre une logique, mettre un raisonnement, que nous tentions de discerner les contours de ce raisonnement au lieu de crier dans les coins. Si nous faisions la différence entre un concept fondateur, et l’usage qu’on en fait ? Nous avons assez reproché aux états communistes d’avoir trahi les idéaux de Marx par des dérives totalitaires, et nous avons assez reproché aux opinions de droite de stigmatiser Marx au motif des dérives de ceux qui l’ont trahi.

Nous savons bien que c’est beaucoup plus compliqué que cela, et qu’il faut se pencher avec sa loupe pour voir un peu où sont les tenants et les aboutissants, les œufs et les poules. De la complexité comme mode de pensée, comme mode de vie. Idée profondément ancrée dans notre philosophie européenne et si bien dite par Edgar Morin. Qu’un faquin ait tenté de détourner à son profit le discours du philosophe n’a aucune importance sinon d’avoir contribué involontairement à le mettre à la mode, à le rendre visible, joies des détours de la pensée.

Nous devons faire de même avec la concurrence libre et non faussée. Au lieu de jeter bébé et eau du bain, nous devons examiner ce qui relève du progrès social, ce qui relève de l’œuvre de civilisation, pour en rester à ces grands mots réveillés depuis peu. Nous devons éviter les amalgames de nos adversaires, et nous saisir du concept pour en tirer son miel. Mais il faut se pencher avec la loupe, d’abord.

Nous saurons mieux alors ce qui cloche, ce qui est bon à jeter. Taisez-vous, criards de service, écoutez-moi si vous n’êtes pas devenus sourd de trop vous faire plaisir, et prenez ce qui est bon à prendre, soignez ce qui est bon à soigner. L’anathème n’a jamais enrichi personne, et prendre à l’ennemi ce qu’il a de mieux est le plus profitable des pillages.

Vous violez leurs femmes, et vous vous en faites des ennemis définitifs et radicaux, vous aimez leurs femmes et vous gagnez une génération de partisans. Qu’ont fait les romains avec les Sabines ? Ils les ont enlevées, et quelques années plus tard, ils étaient beaux-frères et gendres avec tous leurs voisins, à étriper les Etrusques d’un commun accord. Je ne prétends pas à un compromis, à un juste milieu de mauvais aloi, les justes milieux sont toujours de mauvais aloi : l’enlèvement primal ne sera jamais oublié, il sera seulement regardé en face par tous, parce que tous savent aujourd’hui que ce fut une bonne idée, une vraie bonne idée. Combien de massacres pour de fausses bonnes idées ?

Et ne viens pas me chercher en disant que les Etrusques n’étaient pas de ce temps là. Si ce ne sont eux ce sont leurs frères. Mais étriper l’Etrusque sonne mieux que combattre le Dace, vaincre le Volsque, envahir le Teuton. Avec moi, l’Histoire se soumet à l’euphonie et c’est tout.

#2 à suivre.

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jeudi 28 février 2008

22.2. Le mot et les sauces.

        Cent-quatorzième jour.


La concurrence libre et non faussée.

Répétez cent fois ces mots qu’ils en deviennent une mélopée perdue de sens. Des sons sans suite, des sons salés, des sons de dessous et de dessus, des sons d’ici et des sons de là. Un clou dans la tête, dans le pied, dans la paume, pour une crucifixion en argent. Des sons à voter NON.

Pardon, j’avais promis. Je ne le dirai plus. Depuis deux ans, il serait temps de passer à autre chose, mais le peut-on vraiment ? Ne nous sommes nous pas jetés de nous-mêmes dans la marmite bouillante d’où jamais l’on ne ressort, en chantant les lendemains qui chantent ? Ne voyons-nous pas aujourd’hui comme tout contribue à nous en convaincre ?

Bon, maintenant les mots ont perdu leur jus et sont devenus bien machinaux d’être ainsi mâchés. Ils vont pouvoir les mettre à toutes leurs sauces. Et moi je vais pouvoir disserter d’un air très monacal de la concurrence et de la liberté.

Accroche-toi. Accroche-moi aussi, je ne suis pas sûr de mon parachute.

Je n’ai qu’à bien me tenir. Dès que je montre la joue droite paf un soldat du NON m’en balance une. Concurrence libre et non faussée toi-même, dit le soldat du non. Dès que je tends la joue gauche, repaf. Surtout la gauche, d’ailleurs. La gauche déteste la concurrence, la notion même de concurrence, l’idée que cette notion puisse avoir un début d’existence. C’est étrange comme d’un côté comme de l’autre les penseurs faciles se trouvent le même bouc, sans même se préoccuper des enfants qu’il pourrait bien faire comme tout bouc en état de marche.

Est-il pertinent d’esquisser une réponse à cet opprobre dont on charge l’idée de concurrence ? Ne vais-je pas, avant d’avoir tapé le premier caractère du premier paragraphe de l’esquisse, me faire traîner devant le tribunal contre les complicités patronales, ou devant le tribunal contre les charcutiers de la liberté ? Je m’interroge et je me vote à la majorité de moi que la concurrence est un élément essentiel du fonctionnement de toute société humaine, de toute organisation sociale quelle qu’elle soit, humaine ou non humaine, animale et végétale, et pourquoi le minéral n’y mettrait pas aussi son grain de sable cristal de silice, ou de sel cristal de chlorure.

Quel point de vue appuie la mise en route d’un traité nouveau, et quel s’y oppose ? La concurrence est-elle pour le OUI ou pour le NON ? A force d’entendre chacun la vouer aux gémonies qu’il soit OUI ou NON, et chaque autre en clamer les louanges qu’il soit NON ou OUI, je finit par croire qu’il n’y a pas de véritable lien entre la réflexion sur l’organisation d’une économie collective, où tous interviennent par définition puisque tous y participent, et le choix d’un mode de fonctionnement entre pays de bonne volonté qui aimeraient bien qu’entre eux règnent enfin pour des siècles des règles autres que la guerre et la haine.

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mardi 4 mars 2008

22.3. Faux et usage de faux.

 

Il y a trois mots dans la litanie insécable. Concurrence libre et non faussée. Cinq mots. Trois obligations, trois concepts, trois qualifications, ne viens pas chipoter sur le nombre. Trois comme Cadet-Rousselle.


Cent-quinzième jour.


Concurrence.

Libre.

Et non faussée.

Ces trois derniers mots n’en font qu’un. Et parce que le lien avec les précédents est impératif, sans lequel plus rien ne fonctionne ; Non parce que je suppose que personne ne voudrait d’une concurrence faussée. Personne ne veut institutionnaliser la triche, et concurrence faussée égale triche. Non faussée égale non triche. Comprenette ?

Y aurait-il un piège caché ? Oui, tout le monde me dit qu’il y a un piège caché. Avant de réfléchir au piège, je confirme qu’un traité doit préférer la non triche à la triche. Si j’étais un Président de la République malin, je me ferais gloire de supprimer la référence à la concurrence non faussée dans le traité, pour laisser mains libres à mes copains traficoteurs de tout acabit se remplir les poche avec une triche qui serait ainsi devenue désormais officielle. Mais je ne suis que Moine, et jamais un Président ne ferait une chose pareille, non ? Pour une fois qu’il n’y a pas pensé, distrait sans doute, ne lui donnons pas cette idée.

C’est pourtant ce que veulent les NON, qu’on coupe la tête à la concurrence non faussée. Ils se disent à gauche et semblent préférer la triche de la concurrence faussée. Je ne comprends pas bien, mais j’ai le cerveau lent.

Puisque la concurrence faussée est si pleine de grâce à vos yeux, il faut aller se promener chez madame Concurrence non faussée voir si j’y suis, pour trouver le piège. Ils disent qu'il y a un piège, alors je pars en expédition dans le cœur du mal.

Je suis déçu du voyage. Je découvre que la concurrence n’est concurrence que si et seulement si elle est non faussée. Sinon, elle n’est plus. Concurrence non faussée est une sorte de pléonasme, concurrence faussée un oxymore. Nous nous étripons entre pléonasme et oxymore. Il n’est plus question de définir les règles pour qu’elle soit l’une et non l’autre, mais de définir les règles pour qu’elle soit ou non. De piège, point.

La concurrence est exactement le contraire de la loi de la jungle, de la règle du plus fort, tu tues ou tu crèves, et nous ne nous en apercevons plus parce que nous l’avons affublé d’un parasite de pensée, d'un adjectif dilatoire. La question est devenue : concurrence ou non concurrence ?

Il te reste encore un long voyage à faire. Comprendre qu'il n'y a pas de piège, et que toi seul suffis à te prendre les pieds dans le tapis.

à suivre

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jeudi 13 mars 2008

22.4. Ô concurrence ennemie #1.

22.4. Cent-seizième jour.

Il faut bien commencer par le mot concurrence. Voilà qu’il tourne comme un derviche, enrubanné des adjectifs qui l’alourdissent, mais l’effet centrifuge va nous le faire sortir en premier, le poids lourd. Il faut bien expliquer pourquoi la concurrence n’est pas la jungle mais son antidote.

22.41 – De l’égalité à leur gauche.

Je prononce le mot. Lentement, comme on mange un chocolat à la liqueur. Tout se répand au premier coup de dent, il faut en saisir l’arôme et déglutir. Tu les as regardés, les NON, à peine avalé le mot ? Rouges de colère et vert de rage, mélange de couleurs complémentaires à effet maronnasse. Ils recrachent. Ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas vu que ce mot nous aide et nous importe. Ils n’ont pas vu que la saine émulation n’est que le résultat de cette concurrence, et que l’homme privé de ses pairs, n’aurait jamais tenté de les surpasser et en serait mort.

Avant d’être économique, ce mot est philosophique, et nous n’en ferons pas l’économie. Accepter l’égalité totale, et devenir fourmi, accepter la concurrence au risque de se perdre. Dois-je vraiment faire ce choix, et t’entraîner dans cet abîme ?

Nous pouvons nous rêver fourmis pour l’éternité. L’espèce des zoms aurait peut-être survécue, comme fourmis, et en rangs serrés nous irions porter des menhirs entiers de barbaque pour alimenter la reine obèse. Nous serions, je ne sais pas ce que nous serions, mais je sais que je n’ai pas envie de deviner ce que nous serions. Et chacun de nous ne serait pas, en tout cas. Alors il faut répondre à celui qui va protester que l’égalité n’existe plus, à supposer qu’un âge d’or l’aurait vu exister.

A partir de quand ton voisin est-il ton égal, ou cesse-t-il de l’être ? La taille, le compte en banque, la longueur de l’auto, la beauté de sa femme, le ruban rouge sur le col de veste, le gonflement du pantalon là ? Vas-tu prendre des mesures, et passer au lit de Procuste tout ce qui dépasse ? Et quelle précision à tes mesures, quels critères de mesures ? Les valeurs moyennes, ou les valeurs médianes. Les valeurs de ton cerveau à toi, ou celle de celui-là qui bat la campagne ? Don Quijote, ou Pantaleone ?

Je sais bien que l’égalité a la fâcheuse réputation d’être un rêve de gauche, alors que la liberté est de droite, voilà qui sied aux gens simples, au bon sens près de chez nous. Les bonnes gens de la Gauche vigilante vont m’accuser de ridiculiser l’égalité et de faire ainsi le lit des méchants, des profiteurs, des petits marquis et des nouveaux riches. Malheur aux vaincus. La concurrence n’est que l’ultime bain de sang où se noieront les damnés de la terre sacrifiés sur l’autel du progrès et de l’innovation, ces doux mots qui cachent le gros mot de profit.

Voilà le procès qu’ils vont me faire, voilà, j’ai bien énuméré tout ce qu’on va me dire. A peine ai-je forcé le trait, juste un peu pour qu’on y voie clair, et que le paysage soit structuré dans lequel nous errons.

#2 à suivre

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jeudi 20 mars 2008

22.4. Ô concurrence ennemie #2.

22.42 – De la gauche à leur concurrence.

Il n’y a pas besoin de longs développements pour expliquer que l’égalité est un rêve inaccessible, tout comme l’est la liberté. Je ne prends que ces deux termes et j’oublie un instant à tord le troisième, déjà plus flou et insaisissable, la fraternité. Il est absurde de prétendre que l’un serait dextre et l’autre sinistre, avec le troisième qui ferait son Saint-Esprit, espèce de colombe en vol stationnaire au dessus des têtes hochantes. Une fraternité de Modem, en quelque sorte. Tu vois le tableau ?

 

Que vient y faire la concurrence ? Justement, de permettre à ces mots impossibles, à ces rêves inaccessibles, ces trois grâces de la République, de vivre ensemble et de se nourrir les unes des autres. Mais je vais avoir du mal à sortir de ma métaphore, il va y avoir un plaisantin pour me regarder et dire : et alors, concrètement ?

 

Les premières bactéries toutes neuves et toutes étonnées d’être vivantes dans un monde sans pitié juste sorti de la roche en fusion, il y a un milliard d’années plus ou moins dix minutes, à peine ébrouées, se sont mis à s’entredévorer joyeusement, pardon, à se faire concurrence, dans un jus grouillant et nauséabond. Les savants disent phagocytées. Les plus malignes se sont regroupées en organismes complexes en associant leurs complémentarités, et non seulement échappaient aux massacres du jus grouillant, mais se développaient d’autant mieux que grande était l’hécatombe. Voici le nom du nœud qui se serre : les agglomérations.

 

Ce n’est pas de la métaphore mais la vraie histoire d’un milliard d’années légèrement résumée et Darwin ne me contredira pas. Est-il de gauche ou de droite, Darwin, le sais-tu toi ?

 

Les organismes complexes sont devenus des poissons, des oiseaux, des reptiles et des mammifères, sans parler de la vigne et du vin il ne faut pas traîner en route. Et tout ce petit monde n’a cessé de se concurrencer. Les reptiles ont longtemps tenu la corde ; par la grâce d’un météore géant bien ajusté du côté de Cuba ils ont laissé la place aux mammifères et nous nous sommes mis au premier rang. Certes il arrive qu’on meure d’un aspic ou d’un cobra, mais d’une façon générale l’homme a pris le pas sur le serpent, l’homo sapiens sur l’homo Von Neandertal, et le sapiens-sapiens sur le sapiens.

 

Si des théories nouvelles viennent changer l’ordre la description ne changera pas de sens. Il me plairait assez de savoir que finalement le sapiens-sapiens n’a pu survenir que grâce à une alliance du sapiens avec le Neandertal, par exemple, une de ces alliances impossibles dont tous diront l’absurdité, et qui soudain fait naître un nouveau monde. Parfois ce sont des alliances contre nature, enfin c’est le mot qu’ils utilisent les bons sens près de chez nous, contre-nature, l’union des contraires ridiculisée par Aristote et proclamée par Héraklite.

 

En attendant, laissons les savants savanter, s’avancer en savantant.

 

La concurrence n’est pas la victoire du fort sur le faible, du rouleau compresseur sur l’escargot. La concurrence n’est pas l’anéantissement des espèces sous prétexte de nous faire de la place, et nommer ces comportements là concurrence, ou les associer à ce mot, est tout simplement une erreur ontologique.
Je ne sais pas répondre à la question perverse du concrètement, la question du début que j’ai tenté de noyer dans mes flots de mots mais qui surnage, sinon en montrant ce qui est aujourd’hui et le comparant à ce qui fut. Il y a cent ans, mille ans, un milliard d’années. Progrès, non progrès, évolution positive ou négative, avancée ou recul, voilà d’autres questions qui n’ont rien à voir avec l’avant-après dont nous parlons et qui nous a fait hommes. Peu m’importe que ce soit bien ou mal, mais j’observe que par cet enchaînement je suis et toi aussi et rien d’autres, et que je n’écrirais pas ces sornettes que tu lis si les autres bactéries avaient été plus fortes et si Cuba ne s’était pas ramassé un météore sur la tronche il y a soixante-trois millions d’ans.

 

Je ne sais si c’est une bonne chose que je sois, ou une mauvaise, et que soient tous les humains qui sont, avec moi. Les humains qui furent. Les humains qui seront. Je ne sais, et qui peut prétendre répondre à cette question absurde. Pourquoi inventer du bien ou du mal devant ce qui est ? Et si vraiment il fallait répondre, il est des questionneurs agrippés à leurs questions oiseuses, j’écrirais que je suis et que je tente d’en faire quelque chose, j’écrirais que je préfère qu’il en soit ainsi parce que, dans le cas contraire, je ne me poserais même pas la question ni aucune autre d’ailleurs et le questionneur agrippé n’existerait pas non plus. Bien fait pour lui.

La concurrence est une affaire entre égaux. Ne pas l’oublier surtout. La bactérie contre la bactérie, le fort contre le fort, le fer contre le fer, le feu contre le feu. Voilà vers quoi je devine qu’il va, le musicien de l’ombre et du silence, le moine Théolone, mais le mettre en musique est une autre histoire, maintenant qu’il ferme sa gueule.

Je n'ai pas fini les fiches, mais le moine se tait, alors je les ai rangées bien proprement, en attente de jours meilleurs. S'il se veut coi, je le crois. Et pour la suite, il faudra que le silence lui pèse. Car il n'a pas fini, il le sait très bien; mais a-t-il seulement envie? Il faut demander à la baronne.

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mardi 15 avril 2008

22.5. La jeunesse éternelle.

 

Ainsi, la concurrence ne serait que la condition de la vie. Le moteur des transformations du vivant. De l’évolution chère à Charles Darwin. On ne pourrait donc être ni pour ni contre elle, pas plus qu’on ne peut être contre ou pour la vieillesse, la viviparité, le masculin-féminin. La morale n’a rien à voir avec la concurrence et les airs renfrognés ne sont pas de saison.

Cent-dix-septième jour.

Pourtant, si je comprends ce qu’elle a fait pour me faire, je voudrais bien savoir ce qu’elle vient faire dans ma démocratie. Attend, avant d’en venir aux mains, je vais m’en tenir à la Société des hommes. Que fait-elle chez nous ?

J’entends siffler le train. Le train des arguments attendus et que je n’ai pas attendu pour trop les connaître. Et le premier d’entre eux avec lequel je dois arranger mes bidons. L’argument de mère Nature qui m’a servi à justifier la notion de concurrence. C’est bien ainsi que tu l’as comprise, la thèse, non ?

Justement, non.

Je m’insurge assez contre cette utilisation du naturel à tout bout de champ, et qui sert à justifier tout et n’importe quoi, pour me laisser aller à cette facilité, à ce procédé. Tu connais le mécanisme, c’est naturel donc c’est bon, donc c’est obligatoire. J’ai trop combattu cette fausse logique pour m’y laisser aller. Comme je devine qu’on va me la retourner avec une secrète satisfaction, je te la mets sur la table. Oui, la concurrence est un des éléments constitutifs du monde, je le répète, et à ce titre il est absurde de se dire ennemi de la concurrence au point de la vouloir supprimer.

La question sur laquelle il faut se pencher n’est pas l’existence ou l’inexistence de la concurrence, mais sur la façon dont les humains ont pu, pendant leur courte conquête du monde, l’utiliser comme un tremplin, la combattre comme une résistance, la contourner comme un piège, et l’exploiter entre eux avec férocité et tricherie. Je me suis avancé en terrain découvert en racontant que les alliances, les symbioses et les associations, nous pourrions dire les Sociétés, se sont formées précisément pour pallier les faiblesses de l’individu, de l’individu homme face au monde naturel hostile où il n’aurait pas survécu, où il n’aurait même pas commencé d’exister, il me semble l’avoir déjà écrit quelque part.

Tu n’aimes pas que je fasse des détours. Un voici donc un de plus. Soyons vieux. Tout homme rêve de vieillir en bonne santé, presque tout homme. Il en est qui non, mais je n’en connais pas. Ceux qui rêvent de ne pas vieillir du tout savent que c’est impossible, ce qui parfois ne les retient pas dans la course éperdue à la jeunesse éternelle, course dont ils mourront peut-être, mais ceux qui ne courent pas mourront aussi. La nature, te dis-je, on n’est ni pour ni contre, tout contre c’est tout. On fait contre.

La concurrence alors ? Tout comme. On fait contre on fait avec, on ne peut faire sans.

Nous allons devoir tenter de rendre supportable la concurrence comme nous tentons jour après jour de nous rendre supportable la vie.

à suivre.

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samedi 26 avril 2008

22.6. LIBERTE.

Parfois le Moine et ses fiches me font rire. Nous avons l’air malin, l’un et l’autre, à nous renvoyer la balle, à nous écrire à sens unique, lui vers moi et moi qui parfois en rajoute ou lui casse la baraque. Il se précipite avec de grands gestes désordonnés dans toutes les facilités et lieux communs qui traînent. Très content de lui derrière sa fausse modestie, il contemple l’eau dans laquelle ses coups d’épée font des ronds. Et lorsqu’une trace subsiste de cette agitation, un œil malin le voit et, provocateur, comédien tragédien, le lui fait remarquer.

 

Te voici bien avancé dans ta toile, Moine, dit l’œil. Tu as donné ses lettres de noblesse à la concurrence, tu l’as confortée dans son évidence. Tu le sais pourtant bien, comme il est dangereux l’argument de l’évidence, implacable peut-être mais dangereux. Te voici tombé dans le piège dont tu prétendais te méfier, et les puissances de l’argent pourront t’utiliser à leur aise, pour perpétuer leur domination. Comment vas-tu maintenant te dépatouiller de ce filet ?


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dimanche 27 avril 2008

22.61 - Définitions insuffisantes.

Cent dix-huitième jour.

Je sais ce que tu penses, ce que tout le monde pense. Je le pense moi-même, c’est pour dire. Qu’y puis-je si certains veulent m’utiliser à leur profit ? Au moins ils me donneraient une importance inattendue. Mais je ne saurais les en empêcher, alors autant poursuivre mon débroussaillage de cervelle, dans la direction que j’ai choisie et si tu n’as pas envie personne ne t’oblige. A cela on les reconnaît, ceux qui se plaignent de s’ennuyer en lisant ce qui les ennuie, sans penser qu’ils pourraient se borner à éteindre la lumière sans rien dire.

Si tu t’ennuies, si le chemin ne te convient pas, tu reviens sur tes pas, ça descend c’est facile, et tu arrêtes de geindre.

Non que j’aime être seul, ne te méprends point. Chaque sévérité, chaque rejet, chaque mépris me blesse, réjouis-toi toi qui me blesses, tu es sûr de faire mouche à tout coup. Je te laisserai en paix avec ton mépris, mais au moins laisse moi continuer à tailler les épineux qui me barrent la route. Ma conviction est ancrée depuis si longtemps que la si décriée concurrence est une arme nécessaire, qu’il faut bien que je réussisse, sur ma petite montagne à moi d’âme, à me l’exprimer pour moi-même.

Je préfère qu’il y ait des lecteurs à me lire, à me suivre. Mais je ne vais pas changer de direction sous prétexte qu’ils ont jeté l’ancre sur une autre montagne, sur une autre portion de route, derrière un autre carrefour. Il importe que ce soient mes écritures que tu lises, et non celles que tu aurais voulu que j’écrivisse.

Voilà, j’ai casé mon crustacé.

Le mot libre de la trilogie est posé sur la table. Il attend. Tout révolutionnaire digne de ce nom, même révolutionnaire de salon, n’a que ce mot à la bouche. Liberté des peuples, liberté du peuple, qu’ils disent. Mais savent-ils ce que signifie ce mot et tout ce qu’il véhicule ? Je ne vais pas le définir, pour me faire plaisir et limiter mon travail, restreindre du même coup l’ampleur du sujet. Un mot défini est un mot fini, un mot achevé comme on achève un cheval. Je ne définirai pas l’idée de liberté.

Mais on devine facilement ce que peut contenir ce mot lorsque le faible est face au fort.

Sans aller au fin fond des grands principes, je récuse l’idée que le peuple d’ici, peuple dont tu es, serait à libérer du joug de la grande association des peuples divers du continent. Pour être concret, ce serait utiliser le combat de la liberté du peuple français, combat prestigieux et insensé, pour une cause ridicule, le pouvoir de Bruxelles, les gnomes et compagnie.

Insensé parce que dénué de sens, a-t-on jamais donné du sens à ces mots la liberté du peuple ? Vaste question, non ? Qu’est-ce, la liberté, qu’est-ce, le peuple ? Facile de se gargariser de mots, quand on évite soigneusement de se plonger dans leurs significations complètes, diverses, et parfois contradictoires. Je me méfie de ces mots lorsqu’ils sont employés à tord et à travers, lorsqu’il surgit dans le discours de complaisance, lorsqu’il sert de drap à la satisfaction oratoire, d’écran de fumée à une pensée trop vide ou à une oppression trop pensée.

Pour en rester à l’exemple européen, puisque c’est bien à cette occasion qu’on a mis la concurrence à toutes les sauces, ils se sont livrés pieds et poings liés, sous prétexte de se libérer du poids de l’Europe monstre assoiffé à ce qu’ils disent, à une escouade malfaisante dont le seul objectif est de les enfermer davantage dans les pièges qu’ils se sont tendus eux-mêmes, pour avoir les mains libres. Oui, la liberté s’est réfugiée là, dans les mains de l’escouade qui les gouverne et de ses commanditaires.

Bientôt sinon déjà, ils regretteront le joug européen qui leur aurait laissé le champ libre face aux ignominies de l’identité nationale, dont ils ne sont pas près de se débarrasser.

Après tout, c’est le peuple qui décide ; moi, je ne suis rien, j’ai ma chapelle et mon icône.

#22.62 à suivre

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lundi 12 mai 2008

22.62 – Un minimum.

Cent dix-huitième jour.

Puisqu’il se refuse à donner une définition au mot Liberté avec son aile majuscule, le Moine va peut-être clarifier ce qu’est la liberté pour la concurrence. Voyons la fiche. Peut-être…

22.62 – Un minimum.

J’ai besoin de la libre concurrence. J’ai besoin d’être libre de partir vivre en Espagne ou en Grèce, libre de délaisser ma chapelle et mes voisins, libre d’écrire le sujet qui me va, et en cela ceux qui se plaignent de moi sont odieux qui se croient pourtant les champions de la liberté alors qu’il n’en sont que les fossoyeurs, j’ai nommé ceux qui ricanent et se plaignent de lire quand nul ne les y contraints, libre de ne plus écrire aussi. Enfin, libre d’écrire ou de ne pas écrire, rien n’est moins sûr, mais au moins libre de mon sujet.

Concurrence ? Oui, celle de ces autres pays où vivre, de ces autres villes où loger, de ces autres créations à créer, de ces autres nourritures à goûter. La concurrence est libre en ce que chaque pays peut devant moi étaler ses charmes et ses sortilèges, la Sibérie Orientale ses espaces infinis, les îles Seychelles ses plages de carte postale, Andorre son hors taxe ou l’Utah ses cailloux. En ce que pour moi le choix ne sera pas vivre ou mourir, mais bien davantage. Que ce pays m’offre vivre et couvert et cet autre seulement la mort misérable, il n’y aura pas libre choix, il n’y a pas libre concurrence.

Exemple trop facile ? Mais non, exemple simple. Je me borne à cet exemple, choix du pays où échapper à l’escouade, à l’identité nationale, et sur mon île je sais bien que l’idée d’identité nationale ne peut être simple. Où le serait-elle, d’ailleurs, l’est-elle où que ce soit ? Est-ce seulement une idée ? Plutôt un chiffon rouge souillé, une mort qui rôde. Quel que soit l’exemple choisi, je ne peux perdre de vue les deux libertés essentielles sans lesquelles la concurrence ne saurait être libre, sans lesquelles elle est loi de la jungle : la liberté de proposer, la liberté de choisir.

Chacun doit pouvoir montrer ses qualités car tous en ont, du plus fringant de nos émoulus au plus piteux de nos va-nu-pieds. Chacun doit être reconnu pour la part qu’il peut apporter, si minime soit-elle, au groupe dont il est du seul fait de sa présence, du seul fait qu’il vit, ici et maintenant. Il n’y a liberté dans cette concurrence que nous nous faisons, elle et lui, toi et moi, vous là-bas et les autres ailleurs, que si la vie est assurée, si la base vitale est donnée par le groupe à tous, je dis bien tous, je dis bien donnée.

Ainsi la concurrence ne peut pas être un mode de survie. Juste de survie. Il n’y aurait plus de liberté si la mort était au bout du combat, plus de liberté ni pour le perdant à venir, ni pour l’éventuel gagnant. Ainsi la notion de concurrence ne peut nous faire sortir de la violence de la nature, gagne ou crève, que par la liberté que le groupe donne à l’homme qui en est. Les deux sont indissociables, et accoler les deux mots est la seule approche concevable pour une Société digne de ce nom, la haïssable Société des hommes sans laquelle ils n’existeraient pas, on l’a dit.

La liberté ne s’entend que si la survie est assurée, la survie de chacun à l’intérieur du Groupe, Groupe qui lui-même ne survivra que s’il garantit à chacun sa survie. Alors à l’intérieur du Groupe la concurrence pourra librement s’épanouir, qui lui permettra à son tour d’entrer en concurrence avec les Groupes voisins, avec les autres Sociétés, et avec les autres Civilisations, non pour s’entrechoquer, mais pour se confronter jusqu’à réussir à échanger entre elles ce qui leur permettra à chacune d’être, tout simplement.

Il ne nous restera plus qu’à polémiquer sans fin, à nous étriper l’esprit, à nous fâcher tout rouge, pour savoir où finit la survie et où commence la vie, quel est le minimum en deçà duquel la liberté disparaît ; quel est le seuil du tolérable, du vivable, de l’utile, de l’usuel, de souhaitable, du confortable ; à quel moment les économies comptables qui font joli sur le papier du chef de service perdent leurs couleurs, ou plutôt deviennent rouge sang. Et à partir d’où le superflu devient nuisible à soi, au voisin, à tous, à la planète.

Je n’en ai pas fini, de la concurrence.

Posté par andremriviere à 23:40 - CH.22 - MONEY JUNGLE - Commentaires [5] - Permalien [#]
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