mardi 6 septembre 2005
Respiration.
En ce moment c'est calme plat. La pile de billets du moine monte, le temps passe, et je ne fais rien. Il va s'énerver, sur son île.
Laissez moi respirer un peu. La vraie vie me secoue un peu en ce moment. Enfin ce que certains appellent la vraie vie, là dehors avec de vrais gens et de vraies douleurs. Il n'a aucune idée de la vraie vie, notre moine bavard, il ne comprend pas toujours qu'on soit bousculé, je le soupçonne même de feindre de ne pas comprendre.
Il se peut qu'il ait raison, il se peut que ce soit lui, la vraie vie, et ce que nous faisons ensemble, nos fiches, nos piles, nos piles de fiches, nos piles et faces, nos faces de carême.
A tout de suite, demain, dans quelques jours.
mercredi 16 janvier 2008
Dents de scie
Voilà coi de nouveau le moine. Je le sentais bien venir, le silence théologal. Il a bouclé sa période, et sous prétexte de souffler il s'est assis sur sa chaise devant son café, il touille l'esprit vague, le regard pourpre et la brume au front. Je sens bien qu'il rumine, un lot de foin trop vite avalé, une couleuvre qui ne veut pas descendre, ces sifflements d'oreille qui n'en finissent pas, ces mouches dans les yeux.
Il voudrait revenir sur ce qu'il a écrit, recommencer une vie ou la changer, il voudrait dire autrement, savamment, il voudrait il voudrait il voudrait, mais il a déjà peine à tenir la petite cuillère d'argent venue de son aïeule qui seule a le droit de touiller l'esprit vague et le noir breuvage. Alors une plume, tu n'y penses pas. Depuis quelques mois, une pancarte pend à la porte de la chapelle où l'on a écrit fermé pour cause de travaux. Il n'y a ni échafaudage, ni pompe, ni compresseur, ni groupe électrogène, ni sacs de mortier prêt à mélanger, enfin toutes ces choses qui encombrent les beaux lieux sous prétexte de travaux, seule la pancarte isoloir pend et se balance doucement en frottis-frotta contre le bois du ventail.
Au dos reste écrit pour la visite s'adresser au café du village. Mais c'est au dos et on ne lit pas. Les autocars ont renoncé au lieu et l'icône, à l'intérieur, est vraiment fâchée.
Le moine a fait des promesses d'ivrogne. Il a dit qu'il allait traiter du progrès et du handicap, qu'il allait pérorer sur son désir d'une société de médiocres, qu'il répliquerait vertement aux discours un peu trop abrupts d'une jeune femme bien sous tous rapports mais de droite, ciel, la forme et le fond, le vulgaire et le populaire, les intellectuels et les élites, le penseur et l'acteur, toutes ces sortes de choses qui se penchent sur nous et que nous croyons connaître, alors qu'il n'en a pas encore commencé le début de l'exploration et qu'il ne sait même pas quel piste est celle qui mène au début de la question, qu'il continuerait son récit du voyage en Amérique de celui qui l'a fait moine,
et il ne s'agit là que de ses promesses dites, je ne vais pas t'étourdir avec ce qui lui monte à la tête quand il lit ici et là, et quand il voit que chacun a déjà posé son petit caillou et sa grosse pierre et qu'il a l'air malin avec son grain de sable, son grain de sel, son grain de fou.
Il n'aime pas que la Folie ait disparu, et que les belles jeunes filles soient battues. Même si elles n'étaient pas belles, d'ailleurs, mais on en est loin chez ces louves et ces étoiles, chez la lionne. Il n'aime pas qu'un chevet de coma s'attarde trop dans le bruit des machines à survivre et le laisse sans nouvelle. Il n'aime pas que ceux qu'il aime à tord et à travers faute de mieux soient tristes, inquiets, fatigués, et que les jeux de l'esprit allègre se perdent dans des marécages grandissants, il n'aime pas que les ordures continuent leurs ordures dans le silence des agneaux, il n'aime pas et après ?
Personne ne l'oblige à ne pas aimer cela, personne ne l'oblige à aimer à tord et à travers, personne ne l'oblige à venir au théâtre du monde, il n'a qu'à rester sur sa chaise à touiller sa cuillère ; moi je pourrai cesser d'aller voir le soir les nuits de pleine lune si des flacons à fiches se sont échouées sur la plage.
Enfin seul.
Sauf que.
je sais bien que je vais continuer à les chercher, ces flacons, et je te jure que je saurai bien en trouver
samedi 19 janvier 2008
NON.
Je sens que je vais devoir attendre un peu pour de nouvelles bouteilles à fiches. On m’a dit que le Moine avait disparu de sa plaine et de son île, l’île métaphore permanente d’échec et métaphore d’échecs permanents, île bien tailladée de rocs et de mer, de lignes et de séparations, de montagnes riches et de plaines désolées, de chants tranquilles et de champs calmes, de vignes rudes et de vin doux, d’éternelle mythologie pour de vrai et de vie quotidienne imaginée, Vénus naissante et Moine vieillissant. Île au parfum singulier.
Sur cette île où un jour à la même table on verra rire et chanter l’Epirote et le Galate, l’Arcadien et le Lydien, celui d’Ephèse et celui d’Olympe, ceux d’Halicarnasse et celles de Sparte, les béotiens et les cariens, les Guelfes et les Gibelins, les Capulet et les Montaigu, les Horaces et les Curiaces.
FIN. Le 30 mai à l’aube.
dimanche 25 janvier 2009
22.91 - De la longueur des jours.
Cent-vingt et unième jour, reprise.
J’aurais dû intituler ce chapitre : de la langueur des jours. Mais j’écris directement au clavier, sans passer par le filtre du carnet chiffonné du mon fond de poche, sans passer par la pile de fiches devenue lippe de chiffes. Alors les mots sortent du dessous de mes doigts comme des prisonniers qui s’évadent, le plus pressé en premier, tant pis pour la syntaxe, le rythme, l’allitération et le pied de nez d’Alexandrie. Le Moine attendra que je me réveille et que je reprenne la marche pas à pas dans les traces de ses mots.
Plusieurs mois ont passé sans que cet écran blanc me pose sur le siège en cuir d’où je tape, sans qu’une envie soudaine de pisser la prose m’y précipite, sans que le tumulte qui s’embrouille là-dedans ne cherche un exutoire pour un semblant d’ordre, une apparence de cohérence, un flux tempéré. Une sorte de bleu de convenance s’est doucement posé comme une voile démâtée, et les fantômes qui s’agitaient dessous n’ont rien remarqué qu’un silence théolonien, un de ces silences dont il se dit le maître alors que je crois bien qu’il en est esclave.
Ne crois pas qu’aujourd’hui l’envie de pisser soit revenue. Je cherche, dérisoire, après chaque point, comment engager une nouvelle phrase, comment poursuivre ce qui devrait être une explication, un racontar, une raison d’être. Je cherche d’autant plus que je crains bien que ce ne soit que le vide qui explique, l’absence, la peur, l’irrespect. Oui, un manque de respect pour le monde extérieur, injustifiable et inadmissible, détestable, odieux, mais ne me dois-je pas un peu de rudesse ? Un manque de respect pour qui attend patiemment que l’écriture me revienne et dont je fais mine de ne me point soucier.
vendredi 30 janvier 2009
22.92 - Une humeur d’humérus.
Cent-vingt-et-unième jour, suite.
Je dois me faire une raison : je ne suis pas un mauvais écriveron. Ecriveron? Tout le monde connaît le proverbe, c’est en écrivant qu’on le devient. Bon ou mauvais. Jouer les faux modestes, jouer le doute salutaire, me couvrir la tête de cendres, me lamenter de mes insuccès et jalouser en secret les gros lus , rien de cela ne me grandit. Je ne vaux que si j’écris, et même si j’écris mal je vaudrai mieux que si je n’écris pas. Que personne ne vienne me rassurer en s’écriant mais si mais si, tu es bon. Vous seriez mille à le crier que je n’entendrais que la voix qui murmure que je suis nul, histoire qu’on crie davantage mes louanges.
Compliments ou quolibets, l’important est qu’un écho résonne dans la vallée chaque fois que je chante ma ritournelle, et si je me tais se taira l’écho. L’orgueil est le pire de mes ennemis, quand ce serait lui qui me pousse à écrire. Laissez-le pousser mais faites le taire, enfin.
Après tout, c’est le Moine qui écrit l’essentiel et qui a du mal à se dépatouiller de ses histoires de concurrence, tu dois juste comprendre ce qu’il dit même lorsque c’est incompréhensible, et le mettre au goût de celui qui te lit.
Traduttore tradittore. Tu sais très bien trahir quand tu veux, alors, pas de faux semblant, pas de désabus, pas de timidité affectée, pas de dégoût ostentatoire. Ce n’est pas ton truc, ton genre, ta tasse de thé. Les torrents de haine, les torrents d’arrogance, les torrents de bêtise qui t’entourent de leurs ravines ne t’ont jamais impressionné, et tu n’y as jamais perdu ton latin. Même si tu ne devais que taper d’un doigt pour cause de perturbation momentanée de quelque os et de quelque articulation, tu sais très bien que tes textes sont sortables. Alors sors-les de ta paresse de chipoteur, et remets un peu les mains dans ton cambouis.
Personne ne t’y oblige, personne ne t’impose de loi, tu as choisi une voie, tu peux continuer d’y marcher ou prendre un raccourci, tu ne peux seulement pas t’arrêter.
