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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 7 janvier 2019

300 - TROISIEME PERIODE

LES ANACHRONIQUES

Posté par andremriviere à 23:19 - 300 - TROISIEME PERIODE - Commentaires [0] - Permalien [#]

222 - Intermezzo : L'enclume au bois dormant

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Ma chère petite, presque cinquante-quatre années nous séparent et une longue vie dont tu es l’aboutissement. Plusieurs vies en réalité, plusieurs histoires, je fais partie de quelques unes et d’autres me sont étrangères qui n’en sont pas moins importantes pour toi. L’histoire de ton père t’est essentielle et je n’en suis pas, je n’y prétends rien. L’histoire de ta mère passe par moi, tu n’y peux rien. Mon histoire y a toute son importance, ta mère le sait, elle le tait.

Je ne saurai jamais ce qui t’a poussée loin de moi, te rendant hémiplégique ; là où tu es maintenant, tu peux penser que ce n’est pas grave et que tu as bien d’autres chats à fouetter. Je n’en suis pas si sûr et j’aimerais avoir tord de ne pas en être si sûr. Bien repus de leur arrogante certitude et dressés dans leur mépris bien-pensant, ils doivent exister quelque part ceux qui se réjouissent du gouffre qui nous sépare, je ne veux pas les connaître. Puissent-ils ne pas te nuire.

Je te voulais de multiples horizons, des mondes chatoyants, mille chemins à parcourir ; on t’a construit des couloirs et des œillères et on t’a fait croire à leur confort. Je crois bien que tu sauras y échapper, en tout cas je l’espère de toutes mes forces.

De qui est-il question ? Si mes soupçons coïncident avec ce que tu crois, nous ne pourrons jamais en parler, nous ne le devrons jamais. Nous aurons autres chose à penser si nous devons nous parler de nouveau, nous aurons ailleurs où regarder. En attendant, je survis en ramassant et recopiant mes fiches, faute de mieux, faute de paroles. « Palabras, palabras ». Echafauder des plans sur la comète. N’est-ce-pas notre condition humaine de ne disposer que de suppositions plus ou moins vérifiées plus ou moins étayées plus ou moins concordantes et de s’organiser avec, en acceptant d’avance que toujours tôt ou tard elles soient prises en défaut par de nouvelles observations.

Mon histoire qui te précède est déjà consignée ailleurs et je ne vais pas te la raconter ici. Tu as voulu me sortir de ta vie en un seul et meurtrier message, tes racines en ont été plus sûrement tranchées qu’un chêne millénaire sous une tronçonneuse de bûcherons et en moi l’incendie fait rage. Il y a pourtant des fils de soie qui nous relient et c’est là que se cache le danger, que l’incendie les suivent pour se propager jusqu’à toi. Alors mes écrits sont comme des cataractes d’eau pour couper les flammes, car je ne couperai jamais les fils.

Comprendre. Ce mot a-t-il un sens ? Chacun y va de sa théorie et les psys de bistrot s’en donnent à cœur-joie. Il y a ceux qui rassurent : « tout ça n’a qu’un temps, adolescence passe », et sans en croire un mot je m’accroche à ces douceurs. Il y a ceux dont les silences n’en pensent pas moins : « il n’y a pas de fumée sans feu ». Ils ignorent tous à quel point je cherche ce feu caché dont la fumée me détruit. Quelle énorme faute pour un tel châtiment, quelle forêt de fautes minuscules pour me brouiller la vue, la vie ?

Mais de quoi faut-il que je m’excuse ?

Ainsi, comme pour ta mère, le mort empêchera toujours les vivants de vivre, et tu prends la relève. On dit que je suis papi jetable, je ne me laisserai pas jeter.

S’il suffit de prendre un autre mouchoir en papier pour remplacer l’usagé, la boîte à papi ne contient qu’un exemplaire. Voilà pourquoi j’écris. Je suis ressorti de ta poubelle à la faveur de la nuit et puisque le moine m’en a donné le prétexte, je m’en suis entiché pour toi, pour mieux t’atteindre. Que ces mots te parviennent un jour et tu ne seras plus tout à fait hémiplégique.

Je dois arriver au bout de cet effort avant que l’incendie n’ait tout ravagé.

Dans les fiches que je ramasse, le moine raconte ses rêves. Tu as anéanti les miens, de rêves, d’un grand coup d’enclume, avec cette complicité parentale qui t’exonère. Je la crains pourtant : à cause d’elle, personne ne viendra t’ouvrir les yeux pour que tu regardes le monde autour de toi autrement. Tu vas continuer à grandir et pour échapper au poids de l’enclume tu vas l’entourer d’une broussaille impénétrable à jamais. Tu m’as enchaîné à l’enclume. Te voilà libre de construire ta seule vérité, loin de la mienne, sans aucun risque de te voir un jour contredite ne serait-ce que par toi-même. Veille à ce qu’aucun recoin de ton cerveau n’en garde une trace, elle pourrait gratter à ta porte un jour.

Demande à tes parents de bien faire le ménage, de tout vérifier dans ta chambre, d’éliminer la moindre poussière et la cendre la plus ténue. Il en faut si peu pour que l’incendie reprenne et ce sera alors en toi qu’il rugira, je serai consumé depuis longtemps.

Ici ne se tiennent que le discours du moine et mes apartés que j’appelle encadrements, intermezzos. Deux musiques. Je te les réserve afin que tu entendes encore ma voix quand elle se sera tue. Un petit filet d’eau fraîche dans l’odeur de brûlé et la touffeur des canicules. Ainsi j’existe.

 

FIN DE LA DEUXIEME PERIODE.

Posté par andremriviere à 23:01 - 216 - CH.08 . Au nom du père (III) - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 5 janvier 2019

221 - Trente-huitième jour . Mon grand retour

 

19/18.    Billet final, 19 billets pour le prix de 18.

Une bizarrerie, le nom de l’enfant de deux lesbiennes. Mais ce n’est pas une impossibilité. Alors pourquoi ne pas se pencher sur ce curieux berceau ? Juste histoire de finir mon long plaidoyer par un exemple saugrenu, et une proposition hasardeuse dont je ne fais pas un principe inamovible. Juste une façon de me dire qu’on peut réfléchir à toutes ces éventualités ouvertes une fois déchirée la camisole des principes idéaux et invivables.

Je propose donc, dans ce cas très spécial, que celle qui n’accouche pas donne son nom, dès l’instant où il y a véritablement engagement vital et définitif de l’une et de l’autre vis-à-vis de l’enfant. Si d’aventure l’une accouche et l’autre aussi, les deux frères porteront un nom différent. Où est l’embrouille ? Que celui qui connaît une telle famille se lève, moi non. Mais qu’importe la rareté d’aujourd’hui, si demain elle se répand ! Bavardages tout au plus. La solution doit être inventée, pourvu qu'on y réfléchisse. Je n'en fais pas une cause de guerre. Les difficultés sont multiples, autant avoir un fil rouge bien visible, surtout lorsqu'on sera obligé de s'en éloigner. Après tout, c’est peut-être ici le seul cas où le double nom serait justifié !

Vous voyez où peuvent me conduire mes thèses réactionnaires accrochées à la bonne vieille famille du bon vieux temps. J’avais probablement besoin de cet étrange avatar familial pour bien me montrer à moi-même que ma conviction ne se construit pas sur des relents de machisme. Stupide miroir ricanant, tu peux te rhabiller.

Et l’adoption ? Quel que soit le couple adoptant, mon discours sur l’ostensible du ventre vole en éclat, ou presque. Nous revoilà face au dilemme, lequel des deux noms choisir, lequel des deux mettre en premier, et ne faudrait-il pas chercher un nom ailleurs si j’y suis ? Je ne vais pas vous donner de solution, cette fois-ci je n’en ai point. Mais je suis certain d’une chose, qui perdure d’un bout à l’autre de mon propos : il ne peut pas y avoir de libre choix des adoptants. Ils peuvent exprimer un souhait, un désir, une préférence, et ils peuvent l’argumenter.

Ils ne prendront pas la décision ultime. Celle-ci viendra à la fin du processus d’adoption, dont la lenteur est éprouvante et parfois exagérée, il faut bien toujours donner du temps au temps. Trois années est une bonne durée. La décision relèvera du corps social, le revoilà encore celui-là, décidément il nous colle, et prendra la forme qu’on voudra bien lui donner ; je sais qu’aujourd’hui c’est un juge qui scelle ce destin là, encore un juge en état de marche. Durant ce temps nécessaire, chacun aura pu donner son avis, son vécu, ses souhaits : les adoptants, les enquêteurs, les ascendants, les descendants, la concierge de l’immeuble d’en face, et le raton-laveur. La valeur du laveur ne sera pas celle des adoptants, vous m’aurez compris, mais elle n’est pas tout à fait inexistante. Pas de règle préalable mais une longue réflexion collective.

Et s’il fallait conclure, avant d’aller me réchauffer ?

Je sais ce que je sais, je sais ceci : un homme débarque dans la vie d’une femme et de son enfant, et prend tout le paquet de la mono-famille que voici, que l’enfant ait trois jours, huit ans ou quinze ; pour cet homme, l’une ne va pas sans l’autre, son couple nouveau n’existerait pas sans l’enfant déjà né. Je vous dis, moi, que la loi, puisque vous tenez tellement à la changer, devrait attribuer le nom de cet homme à l’enfant à l’instant même où il dit oui à la mère, parce qu’il a déjà dit oui à la question que l’enfant lui a posée en silence. Peu importent alors les modalités administratives du oui et les modalités administratives du nom. Un don simple, immédiat, pas plus compliqué qu’un mariage mais lui, irrévocable.

Dix neuf billets pour en finir là. J’aurais dû commencer par la fin.

FIN

Posté par andremriviere à 17:46 - 216 - CH.08 . Au nom du père (III) - Commentaires [0] - Permalien [#]

lundi 24 décembre 2018

220 - Trente-septième jour . De la diversité

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18/18.    Il y aura une prolongation dans la numérotation, j’en étais sûr.

Faut-il aligner comme autant de petits soldats tous les cas de figure où plus rien ne fonctionne dans la transmission du nom ? Ces cas pourront discréditer mes prétentions, ils discréditeront tout autant celles qu’on m’opposera. On peut toujours trouver sous le sabot de son cheval un cas discréditant pour ce qu’on veut discréditer. Et j’avoue qu’au dix-septième paragraphe si j’ai bien compté, je me lasse et je vous sais lassés.

Je vais bientôt être pris dans les glaces, debout sur mon tabouret.

Les objections n’en sont pas qui se construisent sur des cas particuliers, où la famille prend une tournure plus inventive que la bonne vieille famille de nos ancêtres, tu sais bien, cette famille idéale qui n’a jamais existé en réalité. Je vais pourtant vous citer quelques exemples.

Je commencerai avec la famille monoparentale, la vraie, où seul un parent existe, quelle que soit la raison du vide laissé par l’autre. Nous le savons, la seule qui reste est presque toujours la mère, et comme presque toujours, il y a des exceptions. Le nom sera celui de la mère, presque toujours, à l’exception de l’exception.

Il y a le cas du remue-ménage. Un père passe et manque, puis un autre, puis d’autres encore. Aucun ne se résout à rester, peu importent les torts et les raisons. La mère récupère toute la charge ; les grandes vertus s’offusqueront qu’elle en est une petite, c’est pourtant bien elle qui donnera son nom, et ce sera justice.

Il y a encore d’autres cas.

Il y a les homosexuels, hommes ou femmes. Je ne vais pas ici me lancer dans la trappe du bien-fondé ou non de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, une sorte de difficulté philosophique que je n’ai pas encore résolue. Des couples homosexuels aujourd’hui élèvent des enfants, ni mieux ni moins bien que les gens, comment dites-vous, normaux, le font. Il se trouve que les cas que je connais sont plutôt de bons exemples. Ma philosophie de cet état de choses n’est donc pas de mise, et il importe que ces enfants soient dans notre société comme tous les autres enfants. Inutile d’en débattre ici, il fait décidément trop froid, et une autre place publique mieux chauffée est prévue pour cela. Plus tard s’il vous plait.

La question se pose donc déjà ; qu’à cela ne tienne, on pourra se reporter à ce qui sera fait en cas d’adoption, les ressemblances sont trop fortes, et on se heurtera aux mêmes difficultés dans les mêmes termes. Pourtant il y a une exception à cette belle ressemblance, qui ô surprise va ressembler à mon bon vieux couple provincial du début ; voici le couple de femmes qui accueille des enfants par le seul fait d’accoucher. Qui pourrait prétendre qu’une lesbienne ne pourrait pas se trouver enceinte ?

Vous me permettez j’espère d’utiliser le mot lesbienne, j’aime bien ce mot et ses souvenirs égéens.

#19/18 à suivre

 

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samedi 8 décembre 2018

219 - Trente sixième jour . Démonstration

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17/18.    Il y aurait des exceptions.

Il faudrait faire le tour des exceptions à cette règle que j’aurais aimé inventer, cette règle qui existait déjà depuis longtemps de la transmission du nom et qu’on a érigée en horreur patriarcale, ce qu’elle a pu être en effet alors qu’elle peut être tout autre, ne l’ai-je point déjà expliqué ? Je ne ferai pas ce tour, mais je vais jouer les prolongations, examiner quelques cas qui, paraît-il, seraient des exceptions.

J’ai oublié bien du monde en me penchant sur le monsieur et la dame qui ensemble ont abouti à la naissance d’un enfant, leur enfant. Je n’ai parlé ni des monoparents, ni des homoparents, ni des zéroparents. Je n’ai rien écrit sur ces situations où mes belles histoires n’ont plus cours, où il n’y a plus ni vraiment père ni vraiment mère. On ne va pas manquer de les mettre en travers de mon chemin pour démontrer à quel point je suis un réactionnaire invétéré.

On aime bien démontrer, sur cette place publique. On aime bien asséner de la mathématique sur la réflexion, et des certitudes sur le doute surmonté. Faut-il vous dire qu’on n’est pas dans le registre du théorème ni dans celui du mâle dominant ? Oui, il faut le répéter, en pure perte d'ailleurs ; quoi que j’écrive, vous me démontrerez que je n’ai rien prouvé, vous, vous savez ce que démontrer veut dire, et moi, je m’accrocherai aux branches de sassafras et je répondrai que vous n’aurez rien démontré non plus, et toc. On sera bien avancé, et hop.

Le sujet qui me préoccupe ici n’a rien à voir avec la mathématique, et le peu de logique qui apparaît est du ressort de l’intuition, de la conviction, de la nécessité, de l’impérieux. Oserais-je ajouter que l’expérience y a sa part ? J’ose.

#18/18 à suivre

 

 

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samedi 24 novembre 2018

218 - Trente cinquième jour . Le combat perdu

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16/18.    J’ai de plus en plus froid.

Il me reste peu de temps et je vais m’enflammer pour me réchauffer.

Ton fils pourra te haïr, te mépriser, te traîner devant les tribunaux ; il pourra s’inscrire aux croix de feu, au Medef, à l’UMP, voter pour des extrémistes nationalistes haineux ou pire encore ; il partira à la ville voisine ou à l’autre bout du monde et ne donnera plus jamais de nouvelles, ou bien il prendra toute la place dans la maison et te mettra dehors, te dépouillera jusqu’à l’os. Qu’importe, il porte ton nom, tu es son père, jusqu’à ta mort et la sienne.

La mère, elle, sait qu’elle l’est, chair de sa chair, et le monde entier l’a vu.

On a institué l’égalité dans le couple, et chacun s’en réjouit, et s’en réjouira davantage lorsque la vie quotidienne, la vie professionnelle, la vie politique, verra le vrai partage exister dans tous les domaines. Là, et seulement là, est le véritable combat qu’il faut mener ; aujourd’hui, les lois ont donné ce qu’elles pouvaient donner.

Mais si la loi se mêle d’enlever le seul véritable signe du devoir de paternité, alors le combat dont je parle et dont les femmes ont encore tant besoin, est perdu d’avance. Vous savez bien qu’il ne s’agit pas des pères qui sont prêts à tout donner et même davantage, des pères engagés dans la vie de leur enfant sans la moindre réticence, pour le meilleur et pour le pire, l’Augustin de service, vous savez bien qu’il s’agit du moment où s’installent le doute, la lassitude, la discorde ; c’est à ce moment là que tous ont besoin d’un signe, du signal, de la piqûre de rappel.

Or, voici que la loi s’en est mêlée, et rien de ce que je raconte désormais n’a de sens puisqu’une liberté trompeuse a été gravée dans le marbre. Je peux aller me rhabiller avec ma rage, ce n’est pas moi qui ai perdu la bataille. Il n’y aura plus jamais de piqûre de rappel.

#17/18 à suivre

 

 

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mardi 30 octobre 2018

217 - Trente quatrième jour . Aire de repos

15/18.    Une petite respiration de résumé avant les dernières étapes.

On a fait porter aux femmes une partie des chapeaux qu’elles réclamaient, en leur laissant ceux qu’elles avaient déjà. Double tâche, double journée, double vie, double peine. Il est temps que la société, ou plus généralement le corps social, ce machin qu’on me reproche d’invoquer mais je n’ai pas trouvé d’autre mot, se préoccupe de rappeler aux pères qu’ils ont droit eux aussi à la double vie et que, aussi ostensiblement que la mère mais par un moyen différent, ils sont pères et que cet état est irrévocable. Ce moyen différent, le seul qui soit, surprise, c’est le nom donné.

Il importe que le corps social leur rappelle qu’il résulte de cet état un devoir, et aucun droit. Il y a longtemps que les femmes le savent, mais les hommes ont un peu de mal à s’y habituer. Ne leur donnons pas une bonne raison de se défiler encore, en leur refusant ce qui les marquera à jamais, le don ostensible du nom. La mère ne se défile pas, ou se défile peu, plus rarement que les hommes en tout cas, je ne pense pas être démenti sur ce point, et la pression de l’évidence, l’ostensible, n’y est pas pour rien.

La volonté de la mère a été matérialisée par une grossesse menée à terme ; n’oublions pas que l’avortement aujourd’hui est légal bien qu’insuffisamment organisé et accessible, et nos parlementaires satisfaits auraient mieux fait de s’occuper de cette affaire que des histoires de noms ; mais qui et quoi pour matérialiser la volonté du père ? Un parchemin, un acte notarié, une signature perdue dans des dossiers poussiéreux ? Le souvenir d’un médecin, une trace de mégot dans une salle d’attente ? L’enregistrement des ébats de neuf mois plus tôt ? On ne va pas passer sa vie à se traîner des dossiers ni des vidéos intimes.

C’est pourquoi il y a le nom de l’enfant.

#16/18 à suivre

 

 

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mercredi 24 octobre 2018

216 - CHAPITRE HUITIEME . AU NOM DU PERE 3ème partie (Trente troisième jour)

Trente-troisième jour. La faute du père.

14/18 – Première phase.

J’écoute le bruit des énervements qui me parviennent des persiennes fermées. Ils me disent que la transmission du nom paternel fait fi du comportement de l’homme, homme que l’on va décrire indifférent et lointain, volage et violent, et toutes ces horreurs qu’on entend dans les prétoires quand la mère vient faire un procès pour se débarrasser du mari indifférent, lointain, volage et violent.

Les hommes ont bon dos, et ils l’ont cherché car nombreux, trop nombreux, sont ceux qui sont comme ils sont décrits là. Je ne vais pas idéaliser la femme, il en est qui sont pires encore. Le propos n’est pas ici de brandir des chiffres de malfaisance comparée, et ce serait tomber dans les stéréotypes que je réprouve. Les enfants ont bon dos aussi. Tout se déciderait dans l’intérêt de l’enfant, quelle belle formule, quel beau piège, pour l’enfant et pour la femme ! Je le dis depuis le début et je n’en démordrai pas : il s’agit ici exclusivement de la question du lien aux enfants, du lien du père à ses enfants, définitif toujours, et non de la question du lien de l’homme à la femme, provisoire parfois, fût-elle la mère. Tout comme est définitif le lien de la mère à ses enfants quand le lien à l’homme peut n’être que provisoire. Ce qui signifie que dans cet océan de provisoire, quelque chose reste définitif entre les deux parents, qu’ils le veuillent ou non, que leur vie ait pris un autre cours. Et cela, le corps social ne peut pas l’oublier et ses règles doivent en tenir compte. On ne recommence jamais rien à zéro.

Quand donc feras tu un peu plus attention ?

Rien ne souligne dans nos institutions l’obligation faite aux pères de partager, au sens de prendre sa part de charge, hormis un vague article du code vite lu vite oublié, et encore faut-il qu'on se marie pour l'entendre. Rien de rien, même les pratiques de séparation, où le juge confie l’enfant à la mère dans presque tous les cas, et où le père, fautif ou non fautif, se retrouve dépossédé de sa paternité. On ne lui demandera pas moins de contribuer, ce qui est légitime. Mais que lui restera-t-il s’il n’a même plus transmis son nom ?

Oui je sais. Il faut y revenir, aux pères défaillants, aux pères insuffisants, aux pères négligents, aux pères volages, aux pères violents, qui sont pris dans la tourmente et nous prennent tous dans leur tourmente, qui se sont éloignés à l’insu de leur plein gré comme le veut cette formule involontairement géniale. Les mères furieuses, parfois à bon droit et parfois à tort, toutes les mères ne sont pas irréprochables, se vengent de leur vie en saccageant ce qui devrait rester indéfectible : le lien du père à l’enfant. Et elles ont tort, je l’affirme, même lorsque le père a tort. Et comme tout est toujours compliqué, il faudra bien penser à ne pas donner prise au combat nauséabond de ceux qui tentent d’utiliser ces pères en perdition.

 

14/18 - Seconde phase.

 

Il arrive en effet que des pères se soient totalement désintéressés des rejetons qu’ils avaient pourtant acceptés au début. Défaillance absolue, et on ne manquera pas de me jeter au visage cette situation là pour me clouer au pilori. Vade retro pilori de peu.

 

Faisons un sort à ces pères-là. Il faut s’interroger sur la légitimité de la transmission de leur nom. Que de tels pères existent est sûr et certain et si je suis dérangé de savoir qu’ils existent, je ne le suis pas que leur existence vienne me contredire. Sont-ils si nombreux qu’on le dit ? A un certain degré de défaillance, de nuisance, de danger, degré à examiner chaque fois avec prudence, la société pourra décider de changer le nom des enfants de tels pères. Elle devra le faire, je ne peux dire mieux. J’ai bien dit la société, avec ses institutions, ses corps constitués, toute cette architecture par laquelle elle tient debout. Ne me parlez pas de sauvette, d’arrière-cour et de mairie clandestine, de décision unilatérale et individuelle. Il faudra beaucoup de travail pour que le nom change, il faudra y passer du temps et ^tre nombreux à tourner sept fois sa langue dans sa bouche.

 

Je l’ai déjà expliqué : il faudra y mettre les forme, prendre son temps, retrouver un autre juge en état de marche. Il faudra regrouper le monde qui entoure les enfants concernés, parents voisins concierge raton-laveur gendarme et témoins. Il faudra écouter et entendre les enfants eux-mêmes dont l’avis même petits ne compte pas pour du beurre. Il faudra enfin obtenir un jugement sur cette douloureuse question de garder ou non le nom du géniteur défaillant, selon la durée la gravité la nature la certitude de la défaillance. Et alors, quel nouveau nom donner ? Simultanément, il faudra considérer la défense du père, et surtout ne pas confondre sa défaillance aux enfants avec sa défaillance à la femme, ce sont deux causes distinctes, la rupture du lien provisoire du mariage et la rupture du lien définitif de paternité. Il en faudra, des bonnes raisons, pour déchoir le père de sa paternité.

 

Je ne traiterais pas du cas de la mauvaise mère. On doit parfois en croiser.

 

Encore une fois, ce n’est pas la liberté du parent qui importe ici, cette fausse liberté de changer de nom comme de chemise, mais l’aboutissement d’un long travail contradictoire dans lequel tous les avis de tous les intervenants vont compter, ceux que j’ai cités et ceux que j’ai oubliés, à hauteur de la valeur et de la priorité de chacun. Le temps fait beaucoup à l’affaire, l’hésitation, le débat, et la sérénité espérée d’une justice qui doit encore ici rester lente. Le père pourra même faire valoir ses raisons, et se racheter, pourquoi pas ? Comme quoi, voilà de l’eau à mon moulin, la transmission du nom du père reste un lien assez fort pour maintenir les défaillants dans le droit chemin de la paternité nécessaire, ou les y ramener.

 

Heureusement, la plupart des pères sont comme Augustin Trucmuche, amoureux, dévoué, fidèle, présent. Il n’a pas besoin qu’on le rappelle à l’ordre, et c’est tant mieux.

 

 #15/18 à suivre

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lundi 22 octobre 2018

215 - Intermezzo : Embouteillage

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EMBOUTEILLAGE

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Te rappelles-tu ce moment d’attente ?

Depuis de longs mois, le silence était devenu pesant. Vingt fois sur la plage j’étais passé à marée basse, vingt fois j’ai dû reculer devant les vagues. Du bois mort, des coquillages, des détritus, et là-bas le phare qui se moquait, immobile. Les mois et les années se sont étirées sans que rien ne vienne. Les bouteilles se fracassaient-elles sur les rochers, le facteur avait-il bu, les écrits s’égaraient-ils perdus chez Calypso ou Polyphème ? A moins que le moine n’ait soudain cessé d’écrire ou presque, pour quelques rares arrivages, quelques avortons d’écrits.

Je ne pouvais pas te les recopier, ces avortons. Je ne comprenais rien à ces amorces sans suite, tâtonnements hasardeux, tentatives naufragées de l’esprit.

Puis survint en quelques semaines une pêche miraculeuse, dix-huit bouteilles, métronome en main toutes les trois marées basses. A peine le temps de souffler, de déchiffrer et d’encadrer. En plein hiver. Le gros paquet de jeunes fiches a joué des coudes pour devancer les bouts d’essai qu’un jour je te donnerai à lire même si leur cohérence m’échappe. Dix-huit fiches fraîches émoulues. Une bonne occasion de tordre le coup à l’ordre dicté par le temps ; je reprendrai Chronos au mot quand il aura fini sa prière, « au nom du père », puisque tout au long des dix-huit fiches, il ne sera question que de paternité, cachée derrière la transmission du nom.

Voilà déjà treize bouteilles vidées de leur contenu. Il me faut un chapitre supplémentaire pour caser la fin de la récolte. Vous en reprendrez bien un petit dernier, histoire de finir le tour de la paternité, que le Moine puisse redescendre de son tabouret. Ce sera le chapitre huitième, le nom du père numéro trois, une fois avalé l’inévitable intermezzo qui vient après celui-ci.

Tu sais très bien combien la question me travaille, et pourquoi.

 

Posté par andremriviere à 00:41 - 209 - CH.07 . Au nom du père .II. - Commentaires [0] - Permalien [#]

lundi 1 octobre 2018

214 - Trente-deuxième jour . Damoclès

13/18.    Je voudrais être précis et complet, éviter les malentendus et les contre-sens.

La pensée peut si vite se détourner pour prendre un tour nauséabond, malgré tous les points sur tous les zi ; il n’y en a jamais assez.

Il me faut alors revenir sur mes pas, tâtonner, redire, répéter, et parfois contredire ce que j’ai écrit. Vous êtes obligés de me suivre sur mon sentier malaisé, même si je vois bien qu’il n’y a personne autour de mon tabouret instable dans le vent de février. Il faut insister sur la question de la dissymétrie. Je suis au cœur de mon sujet, ici. J’entends sans cesse crier les sourds, qui couvrent ma voix dans le froid. Le nom que porte l’enfant est le garant de cette fidélité que lui doit le père, celui qui a été désigné comme tel et qui l’a accepté.

Prétexte, prétexte ! Les voix s’élèves derrière les rideaux baissés de la place où je parle. Je les entends du haut de mon tabouret. Prétexte ! On a imposé la règle de transmission du nom avec ce prétexte et on s’est vite dépêché de l’oublier une fois bien entré dans les mœurs phallocratiques. Voilà ce que me disent les volets clos. D’avoir été oubliée ne rend pas la bonne raison mauvaise, et il sera d’autant plus facile d’y revenir et d’y rester, cette fois, qu’elle a déjà été utilisée.

On peut tenter de remonter le temps jusqu’aux origines de cet usage. Soit pour mieux le justifier, soit pour mieux le détruire. Mais à quoi bon ! Peu importent les mœurs ou les motivations passées qui l’ont créé, qui l’ont maintenu. Peut-être un vieux fond phallocratique gaulois, chrétien ou méditerranéen, je veux bien en accepter le reproche. Je veux bien admettre qu’il puisse être frustrant de ne pouvoir se revendiquer d’une lignée de femmes comme tout mâle peut se prévaloir d’une lignée d’hommes. Est-ce au fond si essentiel, la lignée, en dehors de nos aristocrates imbus de leurs aïeux ? Tout exercice de généalogie permet de remonter souvent de plusieurs siècles, y compris avec les femmes, ce qui montre bien que le suivi du nom n’est pas décisif, j’allais dire traçabilité. Alors même si la vieille phallocratie est le péché originel, je me l’approprie et je maintiens ma revendication : la dissymétrie, la certitude pour l’une, l’engagement pour lui.

Je veux bien écouter ce que me diront les historiens sur l’histoire de cette règle et accepter le point de départ quel qu’il soit. Il n’y a pas de prétexte qui tienne, il ne peut en aucun cas invalider les raisons que j’invoque pour la maintenir aujourd’hui, voilà ce que je voulais rappeler. Prenons le présent au mot. Construisons une cité où les pères seront liés à leurs enfants sans recours, sans recul, sans retour. Avec autant de devoirs et de charges que la mère. Avec autant de temps passé, autant d’énergie, que la mère aujourd’hui leur consacre, et sans aucune échappatoire offert par la vie professionnelle. Que vient donc faire cette loi imbécile face à cette exigence là qu’elle oublie ; pire, qu’elle met de côté, qu’elle refuse, qu’elle piétine, quand c’est la seule exigence recevable dans ce débat.

Faut-il enfoncer le clou davantage ? A l’inverse de ce que prétendent les bonnes âmes, accepter que l’enfant puisse désormais porter le nom de sa mère condamne celle-ci à toutes les charges domestiques dont elle croyait pouvoir s’affranchir.

Certitude, incertitude, est-ce bien d’actualité ? Il existe aujourd’hui des techniques qui permettent de lever toute incertitude génétique, puisqu’il me faut employer des gros mots. Le jour même où passe le scribe, il est encore bien rare que cette incertitude soit levée. Que penserait-on de l’homme qui réclame son analyse de salive avant de donner son nom. Sans en venir aux détails sordides des erreurs de labo, des trafics de résultats, enfin tout ce qu’il faudrait de truchements pour s’engager sur la vie. Sitôt que l’enfant porte le nom de celui qui s’est déclaré père, plus aucune éprouvette ne pourra rien annuler, jusqu’à la fin des temps. Alors les analyses de laboratoire ne sont que des faux-fuyants, et des trompe-l’œil. Et le père qui se défile après avoir fait en secret ces analyses des années plus tard n’est qu’un misérable.

J’ai évoqué le lien animal qui existe avec la mère, et je sais que le moment de la séparation physique peut être une douleur mentale comme il est une douleur physique souvent. Je sais aussi que ce lien animal ne se transforme pas par magie en amour maternel, ci-devant instinct trop commode. Il faut aussi, pour la femme qui a accouché après neuf mois d’intimité, accepter malgré cet arrachement l’engagement définitif sur le chemin de la mère. Mais au moins l’incertitude génétique initiale n’existe pas. Elle a eu neuf mois pour décider, pour confirmer ou pour renoncer. Voilà où se pose la dissymétrie fondamentale.

J’aimerais bien que l’on comprenne que la transmission du nom ne constitue pas un avantage masculin ; je ne défends aucun privilège en plaidant cette cause. Au contraire, il s’agit d’abord d’imposer à l’homme une obligation, il s’agit d’abord de traduire, de révéler, d’authentifier sans échappatoire la nécessaire égalité de partage de la charge de l’enfant entre le père et la mère ; et cette loi barre le chemin de cette libération là. Vous avez perdu, vous toutes qui croyiez avoir gagné.

La tentation est grande, pourtant, de contester ce point, au motif que la mère mériterait de bénéficier, c’est le mot qu’ils emploient, bénéficier, de ce qui serait un juste retour des choses, la transmission du nom, compensation méritée pour la simple raison qu’aujourd’hui encore et dans la grande majorité des cas, elle se paye toutes les corvées, pour parler rude. Alors je le proclame tout net : le nom donné à l’enfant n’est pas un privilège, c’est une fleur de lys à l’épaule, une marque indélébile apposée le jour de la naissance ou presque, qui permet de le placer à égale distance de l’un et de l’autre parent à l’instant où il est devenu vivant parmi les vivants.

Les voilà tous autour de moi, les féministes ou plutôt ceux qui croient l’être, et ils me contestent ce point, je vous le disais bien. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils disent. Ils ne comprennent pas que, si l’on veut espérer qu’un jour tous les pères prennent en charge la moitié des corvées, égalité, égalité vous dis-je, il n’existe rien de plus symbolique, permanent, inaltérable, que ce nom en épée de Damoclès pour le leur rappeler nuit et jour, jour et nuit, cigarettes ou jupons. Quoi d’autre pourrait le leur rappeler ? Les gros yeux du qu’en dira-t-on ? La porte fermée à clé de la maison ? L’interdiction d’acheter des cigarettes ? Allons donc, cherchez, rien qui vaille une vie entière.

Je sais que plusieurs siècles d’attribution du nom du père n’ont pas fait avancer d’un centimètre le partage des tâches. D’autres barricades devaient d’abord être emportées ; toutes étaient construites autour du patriarcat, droit divin ou presque, et il fallait d’abord se débarrasser de cet encombrant personnage qui ne dort que d’un œil dans l’ombre, rien n’est jamais définitif. Je veux être formel : il est hors de question de réveiller cet hydre, ni explicitement ni par des voies obscures ; j’en connais qui vont m’accuser de complot subreptice, et par une argumentation fallacieuse de tenter de faire avancer la reculade, de tenter de restaurer le pater familias du bon vieux temps.

Que les vieux birbes, les intégristes des valeurs familiales d’une famille idéale qui n’a en fait jamais existé, que les chantres de travail famille patrie, les constructeurs de gynécées et les gardiens de harem remballent leurs compliments, je ne tolérerai jamais que mes discours leurs servent.

Mis en bouteille le 25 février 2005 à 13h35. A suivre #14/18, plus tard.

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lundi 24 septembre 2018

213 - Trente-et-unième jour . Le long chemin

12/18.    Formalisme et paperasse

Je dois avouer mon ignorance en procédures d’état civil ; mais je ne les juge pas sans importance et je veux en avoir fini avec tous les aspects de la question du nom.

Des anomalies existent aujourd’hui, à cause de pratiques imprécises, d’officiers incompétents ou intrusifs et de rigidités administratives, j’en conviens volontiers et je souscris à la nécessaire neutralité du scribe. Mais ne venez pas m’agacer là-dessus, ce n’est pas mon sujet, avec ce froid sur la place je pourrais me taire à jamais si je me dispersais.

Voici ce qui me préoccupe : quelle que soit la forme de la démarche administrative et le lieu où elle s’accomplit, sur terre sur mer en l’air, il est indispensable que l’homme qui n’est pas encore le père au moment du cri surtout si tout blanc il vacille sur sa chaise, se mette en état de le devenir, sans retour possible. Là est le point essentiel : l’impossible renoncement. Il est indispensable que tous sachent et témoignent de ce qu’ils ont vu, et pour y parvenir il faut un rituel, de préférence le jour même mais il arrive que ce soit longtemps après, il arrive tant de choses.

Deux volontés et deux décisions doivent alors se confondre. La volonté et la décision de la dame qui désigne le monsieur, sans cet aveu rien n’est possible et cet aveu engage par-dessus toute autre manipulation de laboratoire. Et face à elles, la volonté et la décision de l’homme d’accepter la désignation, sans cette acceptation, cette soumission, rien ne sera possible non plus. C’est la volonté et la décision de la femme de faire cet aveu, c’est la volonté et la décision de l’homme de recevoir cet aveu, et alors ils deviennent irrémédiablement père et mère, sinon tout-à-fait du moins en devenir, mais en tout cas irrémédiablement.

L’administration veille et le scribe grave l’aveu et la soumission sur les tablettes de la cité. On pourra tartiner des pages sur les modalités du scribe, pourvu qu’elles soient fiables.

Il n’y a pas symétrie entre la femme et l’homme dans ce moment décisif, l’ultime moment où tout peut encore basculer. La femme a désigné, aveu, l’homme a accepté, soumission, le scribe a gravé la tablette, naissance. Dès cet instant, l’homme sera le père de l’enfant pour le restant de leurs jours à tous deux, à charge pour eux d’apprendre le métier de père et d’enfant, ils ont toute la vie pour le faire avec toutes les obligations qui en découlent. Certitude absolue et unique, moment unique et absolu, la prise en charge d’un être humain. Je n’ai pas dit l’appropriation, attention aux mots que vous lisez. Et qu’il faille toutes les années à suivre pour que la paternité s’accomplisse n’y change rien.

Et souvent, surgit à cet instant une bouffée de bonheur total : le long chemin vient juste de commencer.

La transmission du nom est le résultat de cette dissymétrie et le signe de l’obligation vitale, j’allais dire viagère, qui désormais lie le père à l’enfant, le père vers l’enfant, le symbole, la preuve. C’est l’échange fondamental, qui signe et qui désigne un engagement dont personne naturellement ne mesure le poids au moment où il se prend. Quand même le monsieur tenterait de fuir à l’autre bout du monde sous prétexte d’acheter des cigarettes, courir tous les jupons qui passent à sa portée, renier les promesses de l’aube lumineuse ou du tendre crépuscule, son enfant portera son nom et il ne pourra jamais feindre de l’ignorer.

Ce ne sera jamais un privilège, un droit, une récompense. Juste une obligation définitive.

Que devient la mère dans ce tourbillon ? Il est question ici du nom du père et de ses obligations, justement pour que s’équilibrent enfin les fardeaux respectifs. Le père qui se dérobe se verra privé de nom à transmettre, mais nous n’en sommes pas encore là.

#13/18 à suivre

 

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dimanche 23 septembre 2018

212 - Trentième jour . Le droit de l'évidence

11/18.    La grossesse est ostensible.

Un beau matin ou un soir de crachin, on appelle le taxi et on se rue à l’hôpital, avec le chauffeur qui panique à cause du tissu tout neuf des sièges et ces bagnoles qui n’avancent pas.

Même à Carrefour-sur-Gambette, il y a des embouteillages mal placés. On arrive enfin et, plus ou moins vite, retentit le fameux cri. Au moment même où quelqu’un vient couper le cordon qui libère la femme, qui lance le nouveau-né dans la grande ronde des vivants. Cet instant là est décisif, l’instant où l’enfant devient un sujet de droit distinct, l’instant où sa vie est séparée de celle de sa mère pour le restant de ses jours. C’est généralement ainsi que les choses se passent et il en fut ainsi pour Séraphine et Bonemine. Il y avait assez de monde dans la salle qui pouvait témoigner avoir vu Séraphine sortir toute rouge de Bonemine, sauf peut-être l’Augustin tout blanc assis là que réconforte l’infirmière et dont on dit qu’il est le père.

Nous ne sommes pas toujours brillants dans ces moments-là, nous autres les mâles qui se veulent dominants, et parfois ce sont les plus dominants qui sont les plus blancs, bande de chiffes molles.

Puis interviennent l’administration et sa poussière. Faut-il parler de déclaration de naissance ou de reconnaissance, l’un et l’autre sont-ils superposables, opposables, ou indépendants ? La pratique montre qu’il y a souvent simultanéité : il est là, visage pâle assis sur sa chaise quand passe monsieur l’officier d’état-civil, et c’est lui qui, muni des certificats idoines et réglementaires, va donner les éléments pour inscrire le nouvel être humain dans le grand livre de la nation. Ouf.

C’est en nommant l’enfant que le père commence leur voyage à tous deux, que la mère avait déjà entrepris seule longtemps auparavant.

#12/18 à suivre

 

 

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samedi 22 septembre 2018

211 - Vingt-neuvième jour . L'évidence du droit

 

10/18 – On a ouvert la porte à cette étrange liberté : un nom pour Séraphine, puisque la loi se tait.

 

Alors, père ou mère, qui va transmettre son nom, ou plus exactement à qui faut-il demander de transmettre son nom et à qui de l’abandonner ? Lançons-nous dans le marécage sournois. Je ne sais pas si vous avez remarqué, il y a une légère différence entre l’homme et la femme. Neuf mois durant, elle porte l’embryon puis le fœtus, ce qui deviendra un être humain au moment du cri primordial.

Nous y voilà. La malédiction physiologique. La Nature et sa grande haine. Les violons commencent à gémir dans le fond et vous attendez la chanson de la divine maternité, le don de la vie, et tout le fourbi. On a vu le ventre s’arrondir, les seins se gonfler, le visage s’épanouir.

Raté, ne comptez pas sur moi, ni pour les violons ni pour le fourbis. Il est des grossesses nauséeuses, interminables, et je connais des femmes qui ne veulent pas en entendre même parler, des femmes pour qui ce ne sera jamais, et des femmes pour qui plus jamais ça. Des femmes n’y ont pas survécu, beaucoup aux temps anciens et encore un peu aujourd’hui.

Je respecte et j’admire ces femmes qui ont le courage du refus d’enfanter, ce refus encore si mal vu de nos jours dans nos cités, sans même aller voir d’autres cieux plus lourds de menaces encore. Comment pourrait-on les blâmer, de quel droit, à quel titre, en quel nom ? L’enfantement est la prérogative absolue de la femme : dans une société libre digne de ce mot, la femme dispose, la femme devrait disposer sans limite. Nous sommes des mammifères et le fœtus est porté par la femme, on n’a pas encore trouvé moins pire pour assurer la descendance, même à nos temps présents ; elle en subit les risques, les souffrances, les contraintes, alors elle doit avoir toute liberté, neuf mois durant, de renoncer, de disposer. Ce droit n’est pas négociable, échangeable, partageable. Je ne saurais être plus clair dans le discours, et je sais bien qu’il n’est pas audible. C’est pourquoi je le plaque sans détour ni fioriture, il devra tôt ou tard devenir ce qu’il est, un impératif de civilisation. Nous sommes encore plongé dans l’obscurité des temps primitifs, qui nous croyons évolués.

Le seul droit du fœtus qui vaille est le droit de la femme qui le porte. Ce que j’écris au sujet du nom de l’enfant n’a aucun sens, autrement.

Que la grossesse soit une bénédiction ou une malédiction, c’est la femme qui porte l’enfant. Ni vous ni moi n’y pouvons rien, aucun homme n’y peut rien, aucune autre femme non plus d’ailleurs. Mon sentiment est que la majorité des femmes est heureuse de cet état de choses, mais ce n’est que mon sentiment et il ne pèse rien dans ce discours, n’en tenez pas compte sinon pour une petite digression histoire de mélanger un peu vos pinceaux.

11/18 à suivre

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samedi 28 juillet 2018

210 - Vingt-huitième jour . L'alouette

9/18 – Résumé des épisodes précédents.

Madame Bonemine Dumou et Monsieur Augustin Trucmuche ont eu, dans la ville de Carrefour-sur-Gambette, une fille Séraphine. Ils forment un couple uni, ils se regardent dans les yeux, ils vivent l’un pour l’autre, le reste du monde est à feu et à sang, qu’importe, ils s’aiment. Je ne vais pas commencer avec un exemple où tout part à la dérive, nous n’en sortirions pas. Plus tard les nuages, encore un peu de temps avant le drame, monsieur.

On me dit qu’ils revendiquent le droit de nommer leur fille comme ils l’entendent, ce nom qu’elle devra se traîner toute sa vie. Après tout, il est des pays où ils auraient pu, en Amazonie, à Trébizonde, en Bactriane ou dans les collines par-delà les montagnes à trois jours de cheval d’ici, par exemple l’appeler Alouette-qui-rit-dans-le-soleil. On me dit qu’ils revendiquent le droit de l’appeler Alouette-qui-rit-dans-le-soleil.

Ce nom n’est pas ridicule, il est poétique. Mais comme nom à Carrefour-sur-Gambette, cette poésie-là n’est pas de mise. Vous l’avez ressenti ainsi et vous avez raison. Vous voyez-vous trimballer ce nom toute votre vie, poétique ou pas ? Les coutumes de là-bas sont aussi respectables que celles d’ici, mais ce sont avec celles d’ici que Séraphine va apprendre à vivre et qu’elle va découvrir le monde, son monde, et qu’elle va savoir qui elle est. Ce n’est pas l’aimer que se faire plaisir à ses dépends.

Ensuite, elle saura partir à la rencontre de ceux de là-bas sans crainte, comme eux le font peut-être vers nous. La Séraphine fricotera avec l’alouette quand elle sera forte. Il nous faut savoir d’où nous venons pour savoir où aller, on te l’a déjà dit, non ?

#10/18 à suivre

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samedi 23 juin 2018

208 - Intermezzo : La morale étriquée

LA MORALE ETRIQUEE

 

Je peux m’attarder sur ton arrivée, petite grenouille. Diogène et ses émules le disent, te voici parmi nous, animale comme nous le sommes tous, et le moine en écho réplique, animale de l’espèce humaine comme moi et comme lui.

C’est ma petite idée à moi sans aller chercher midi à quatorze heure. Le discours du moine me l’a enfoncée dans la tête dès ses toutes premières fiches avec sa façon de rentrer dans le chou du vieux à la lanterne : tu te trouves dès ta naissance entourée de tes semblables de même espèce, famille de plus en plus élargie cercles après cercles jusqu’à l’humanité entière. Que tu le veuilles ou non, ta vie dépend de ta capacité à coexister avec tout ce monde-là quelles qu’en soient les abominations. Petite idée, grand principe.

Ne fais pas semblant de prétendre t’en écarter. On ne s’écarte jamais de notre humaine animalité. Je devine tes objections et nous aurions pu en débattre, mais en cet instant où tu me lis c’est désormais trop tard. Je tenterai pourtant d’y répondre dans tout ce qui suit, sous un prétexte ou sous un autre en m’appuyant sur Théolone, stratagème dérisoire.

Le principe symétrique que je vais aussi rabâcher est que je dénie à quiconque dans le monde, quel que soit son rang et quelles qu’en soient les bonnes raisons, le droit de te bannir de la cité, toi ou qui que ce soit. C’est dangereux je le sais bien, mais plus dangereux encore est de rejeter, qui revient à nier la notion même de cité.

Il y a maintenant une grande pile de fiches venues du moine à recopier, elles ont des années de retard, je vais m’éloigner, te débarrasser provisoirement de mes morales étriquées.

 

 Fin du chapitre sixième : au nom du père 1ère partie

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vendredi 8 juin 2018

207 - Vingt-sixième jour . Faux-semblants

7/18 – Il faut des règles autour de la naissance

Je ne suis pas d’accord avec l’idée de la liberté du choix initial. Nous devons, pour vivre, accepter notre origine et le nom participe à la matérialisation de cette origine.

Liberté ni pour les parents, ni pour le rond de cuir derrière son hygiaphone, ni pour quelque conquérant venu saccager le paysage. Le nom, il s’agit bien ici du patronyme, doit se transmettre sans aucun choix possible, selon une règle directe et simple, à Carrefour-sur-Gambette comme dans toutes les communes du pays, règle cohérente avec le passé, avec le présent et avec le futur que l’on souhaite pour tout ce petit monde-là, étriqué ou universel. Nous devons tous être capables d’assumer d’où nous sommes, pour ensuite s’envoler, libres, vraiment.

Changer la règle n’est pas innocent et la changer sans réfléchir est coupable ; la changer sans que personne n’ait rien demandé à quiconque est une légèreté insoutenable. J’aimerais bien qu’on entende ceci : avant de supprimer la règle de la transmission paternelle du nom sous prétexte d’un faux-semblant féministe, une réflexion approfondie préalable aurait été nécessaire et cette réflexion n’a pas eu lieu. Les règles existantes viennent de loin, se sont lentement forgées et contribuent au patrimoine de la société où elles s’appliquent. Les envahisseurs et les dictatures savent bien ce qu’elles font quand elles imposent leurs règles nouvelles et qu’elles privent les populations de leurs noms.

Je m’occuperai bientôt du faux-semblant féministe.

 

Les dictatures ont bien compris les enjeux. Je suis bien obligé de le remarquer et je ne m’en réjouis pas. Parmi tous les défauts qu’on leur trouve, les démocraties perdent un temps fou à batailler, à argumenter, à hésiter et à écouter ce que chacun peut dire. Et si ce n’était pas là le mérite de la démocratie ? Et si ce n’était pas là le meilleur moyen, ou le moins mauvais, pour éviter le faux pas destructeur ? En matière de législation sur la transmission du nom, était-il vraiment si urgent de se dépêcher ? Savoir sauvegarder le squelette.

 

Il y a souvent un squelette à sauvegarder dans une société ancienne où se mêlent des forces passées et des désirs à venir, des mémoires enfouies et des idées nouvelles, des lignées entrecroisées et des générations impatientes, face à un monde changeant. Il ne faut jamais oublier que le monde est changeant depuis toujours, et parfois très vite, ce n’est pas une prérogative des changements de maintenant. Alors, prenons garde à ne pas perdre pied sous prétexte de se jeter dans le courant, non par réflexe conservateur mais par nécessité de clarté.

 

On tâte du bout de l’orteil, on vérifie la profondeur, on regarde les autres se noyer, et on enfile sa bouée. A moins qu’il faille faire table rase comme dit la chanson, et dans ce cas pourquoi ne pas se jeter du haut de la falaise sans même regarder s’il y a de l’eau.

 

8/18 . à suivre

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jeudi 7 juin 2018

206 - Vingt-cinquième jour . Le préalable

6/18 - Ici et ailleurs

Le nom qu’on porte est un élément essentiel de notre identité ; c’est-à-dire de la perception que nous avons de nous-mêmes et que les autres ont de nous-mêmes, que nous avons de ce que les autres ont de nous.

Le nom qu’on porte est à la fois une donnée individuelle et une donnée sociale. Essayez d’imaginer très fort que soudain on vous dise pour vos dix-huit ans que vous ne vous appelez pas Séraphine Trucmuche mais Gertrude Stein. Alors, heureuse ?

Il faut dépasser les questions idéologiques de l’égalité ou de la liberté, surmonter le combat de l’homme et de la femme, surveiller l’émancipation de l’individu face à la collectivité ; il faut oublier ces enjeux là pour mieux cerner ceux qui nous attendent ici. Le premier reproche que je fais aux auteurs de la loi est de n’avoir pas effectué ce travail préalable et de s’être précipités dans un consensus mou de bonne conscience.

Il y va justement de l’insertion de l’individu dans sa culture, dans son histoire avec une petite et une grande hache, dans sa société. Mademoiselle Séraphine Trucmuche est née à Carrefour-sur-Gambette, dans le département du Rhône-et-Garonne, et non à Navajo-over-Rainbow ou à Xian-Shou. Elle n’a eu ni le choix ni la liberté ni de naître, ni de vivre, ni ici ni ailleurs. Mais elle est ici et elle vit, un point c’est tout. Elle est de ce lieu, de ce monde, de cette culture, de cette histoire et pas d’une autre.

Je n’ai pas fini et déjà j’entends mugir les féroces soldats.

7/18 . à suivre

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mercredi 30 mai 2018

205 - Vingt-quatrième jour . Les autres

5/18 – Corps social.

Petit point de sémantique : il y a autour de l’enfant qui naît toute une population qui vit ou qui survit. Pour désigner cette population et l’ensemble des liens qui maintient ensemble tout ce petit monde, tout ce grand ensemble, les proches et les lointains, j’ai choisi le terme de corps social.

Le terme n’est peut-être pas très heureux, mais il m’a semblé moins chargé de sens préalable que les mots de peuple, de nation, de tribu, d’ethnie, et je ne citerai le mot race que pour mémoire parce que ce serait le pire de tous. Le corps social, bien sûr, ne peut être pris en compte si un envahisseur ou une dictature interdisent ou imposent les usages que je prendrais en exemple. L’usage ne vaut que s’il est avalisé par le corps social. Qu’on ne vienne pas me plaquer de soi-disant contre-exemples puisés dans ces eaux troubles, ce sont mes moulins qu’elles alimenteraient.

J’évoque des pratiques étrangères seulement pour limiter le champ de ma réflexion aux pratiques de mon monde, celui où trainent mes pas et dont je respire les effluves, et certainement pas pour démontrer je ne sais quelle supériorité des uns (mon monde à moi par exemple) sur les autres (leur monde à eux par exemple). Je revendique pour eux le statut plein et entier de cohérence spécifique, je le revendique autant pour les miens. Ceux qui savent se respecter eux-mêmes n’en sauront que mieux respecter leurs voisins.

Je bavarde du haut de mon tabouret et je tourne autour du pot, il serait temps que j’y vienne, à cette histoire du nom du père. Oui, mais je ne veux pas oublier les balises, et les lumières qui délimitent les zones dangereuses, les sables mouvants et les rochers affleurants. Personne ne m’a demandé de m’embarquer et je suis fait comme un rat, mais je pose mes conditions. Vas-y maintenant, cesse de tergiverser.

6/18 . à suivre

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jeudi 26 avril 2018

204 - Vingt-troisième jour . Intime conviction

 

4/18.      On a voté une loi.

La loi a été votée aux premiers temps du millénaire par de braves députés de droite sur un projet inventé par de braves députés de gauche et sous prétexte d’une directive européenne. Une loi pour faire du féminisme de bonne conscience.

Mes objections précédentes sont inutiles. La nouvelle loi a tout prévu et nos sages ont barricadé l’avenir, il n’y aura pas de nom quadruples, l’élimination du trop plein de noms est organisée. Je comprends bien cette soudaine prudence devant les noms qui commencent à s’aligner dans le sens de la longueur, je ne vais pas me répéter. Mais voilà, on a fait une loi sous prétexte de grands principes égalitaires et féministes, et on s’empresse de les bafouer dès la seconde génération. Il va bien falloir éliminer, jeter des lignées entières aux orties, et qui va devoir faire le sale travail ? Les parents eux-mêmes. Où est le progrès ?

Je vais tenter de dire mon intime conviction que cette loi n’avait pas lieu d’être ; les amuse-bouche d’arguments qui précèdent ne sont pas ceux qui vont suivre. On ne les oublie pas, mais on examine. Je ne vais pas dépecer, cherchant ici ou là je ne sais quel modèle à brandir, les civilisations Navajos, Birmanes, Mongoles, Papoues, ni même Espagnoles ou Polonaises, ni aucune autre que la nôtre. C’est une manie trop répandue de brandir des modèles, le modèle suédois, le modèle allemand, le modèle américain, tout est bon pour servir de modèle à nous autres pauvres ignorants qui ne saurions pas comment vivre ensemble. Je ne cèderai pas à cette manie.

Le mot de civilisation est peut-être un peu fort, j’aurais pu me contenter du mot culture, ou du mot usage, ou du mot pratique. A vous de choisir, je m’en voudrais de choquer les esprits sensibles avec un mot trop fort, ou d’affadir mon discours avec un mot trop faible. La pratique du nom et de sa transmission s’inscrit dans un contexte emberlificoté de traditions et de modes de vie, qu’on peut appeler pratiques, usages, cultures et parfois civilisations. On ne peut jamais impunément extraire d’ici ou de là-bas un élément de son contexte pour l’insérer chez soi. Ce qui fonctionne ailleurs ne fonctionne pas ipso facto autre part.

La question du nom de l’enfant chez les indiens ou chez les mongols est liée à leurs savoirs, à leurs conditions de vie et de survie, dans le monde qui est le leur. Nos façons de faire leur sont tout aussi étrangères que les leurs pour nous. Tenter d’implanter un élément des unes chez les autres est voué à l’échec, qu’on détruise l’élément qu’on a voulu inoculer ou qu’on détruise la culture dans laquelle on a voulu l’inoculer. J’aimerais bien éviter les importations étourdies et les invasions barbares, même lorsqu’elles ne sont, avant de devenir importation ou invasion, ni étourdies ni barbares.

Je crois que je m’éloigne de mon sujet, non ? Peut-être pas tant qu’il n’y paraît.

5/18 à suivre

 

 

 

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mercredi 4 avril 2018

203 - Vingt-deuxième jour . Ordre et désordre


3/18. Madame Bonemine Dumou et Monsieur Augustin Trucmuche ont la joie de vous faire part de la naissance de leur fille Séraphine. Séraphine comment ?


Séraphine Trucmuche, Séraphine Dumou, Séraphine Trucmuche-Dumou, Séraphine Dumou-Trucmuche ? Nous sommes à la première génération, je peux encore aligner tous les cas possibles. Au nom sacré de la Liberté, on va m’expliquer que Madame et Monsieur ont tous les choix à leur disposition ; au nom sacré de l’Egalité, on va m’expliquer que le choix du nom double est le seul qui vaille. Liberté et Egalité enfantent ainsi Absurdité. Il s’agit bien de cette fantaisie qui a saisi nos députés de voter une loi donnant le choix du nom de leurs enfants aux parents, le nom du père, le nom de la mère, les deux noms accolés, comme tiveutichoise.

Pour commencer, je vais formuler deux petites objections matérielles au nez de ces dignes défenseurs de Liberté et d’Egalité. Petits détails sans importance, de ceux-là même où se cache le diablotin de la bêtise, qui n’effleurent même pas la discussion du fond à venir.

Si je relie le double nom par un tiret, ou pire un double tiret idée vite abandonnée mais on y voit bien le degré d’improvisation de nos bonnes consciences en marche, il va me falloir choisir dans quel ordre je vais les écrire et les prononcer, ces deux noms. Comme l’usage avec l’usure oublie souvent le second nom, surtout pour un nom long et ils vont devenir longs les noms, je le condamne à une mort annoncée. L’égalité revendiquée est un leurre, il y aura toujours un premier et un second.

Mais il se peut, ô divine surprise, que le second nom ne disparaisse pas. Séraphine devenue grande aura un enfant de Gaétan Lebouton-Dutiroir. Restant logique, cohérent et égalitaire en diable, j’accole les deux fois doubles-noms pour former le nom de l’enfant, et me voici embarqué dans un quatre-à-la-suite endiablé. Mais lesquels éliminer sur les quatre ? Les défenseurs de l’égalité vont de nouveau se mobiliser et les défenseurs de la liberté vont réclamer le libre choix des seize possibilités. Or éliminer la génération d’hier serait renier les bonnes raisons de n’avoir pas voulu oublier celle d’aujourd’hui. Et d’abord y-a-t’il bien seize possibilités ?

Pourquoi les bonnes raisons seraient-elles bonnes pour les uns et cesseraient-elles de l’être pour les vieux ? Si le principe d’égalité veut qu’on n’élimine personne, alors il ne faut jamais éliminer si l’on veut rester cohérent. Je m’en tiens là aux déclarations fracassantes de ceux qui vous assènent cette forme d’égalité comme un principe, je les prends au mot et je tente de rester dans leur logique. Voyez alors la longueur des noms, dans deux générations et suivantes. Je n’ai pas besoin de dessin, cette logique égalitaire est une impasse, autant décider dès maintenant qui reste et qui s’en va. Et s’il faut décider, autant épargner la cruauté du choix aux parents, et laisser la société trancher, usage, loi, règle, enfin, quelque chose à quoi s’accrocher avec quelques ouvertures d’exceptions car il faut toujours des exceptions. On y revient, au vieux système ?

Voyons enfin ce que veut Liberté : il faut, dit-on, laisser à chacun le choix. C’est la loi du plus fort qui va régner dans le couple, le plus persuasif, le plus obstiné, et probablement le moins aimant, car qui aime cède à la fin. Si fort que soit aujourd’hui l’amour d’un couple, le lancinant souvenir d’un nom perdu finira par troubler l’âme, tôt ou tard une rancune sortira qu’on n’imaginait pas à l’heure du miel. Ils ont inventé la discorde, nos consensuels députés.
Voilà pour l’ordre des noms. Ce n’était qu’une question subsidiaire mais on devine déjà l’ampleur du paysage. J’ai déjà beaucoup dit de ce qui suit.

4/18 . à suivre

Posté par andremriviere à 17:35 - 201 - CH.06 . Au nom du père .I. - Commentaires [0] - Permalien [#]

 
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