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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

samedi 4 mai 2019

308 - Quarante-deuxième jour . Impunité

Impunité.

L’impunité vous dis-je. Elle scandalise celui qui s’est vu jeté dans la boue ou balafré dans une rue sombre. Elle encourage le balafreur et bientôt le voici roi du monde. Quelle est cette loi dont on le menace et qui se tait ?

Lorsque l’enfant a vu ainsi prospérer son grand frère balafreur, et en reflet repoussoir son père s’amoindrir dans le respect de l’écrit du savoir et du droit en attendant sagement le bon vouloir des uns et les subventions des autres, comment pourrait-il comprendre soudain qu’il mérite la matraque et la prison en devenant à son tour balafreur ? Et s’il se trouve par quelque concours de circonstances enfin enfermé et puni, il se verra victime, et en déduira comme seule leçon qu’il lui faudra être plus féroce encore pour échapper, la prochaine fois, à ce châtiment injuste venu de ceux qui humilient son père silencieux.

Le droit chemin n’est pas pour demain, Monsieur le Ministre, si vous restez du bon côté de la matraque, si vous vous contentez de sa seule logique sans même vous regarder dans le miroir où se cache votre laideur.

C’est trop tard maintenant, l’enfant est devenu bête fauve qui ne sera pas la première à lâcher prise. C’est à nous, gens de la bonne société car nous le sommes n’est-ce-pas, d’oublier nos matraques et nos prisons et de trouver comment sauver cette énergie, pour eux et pour nous. Pour en finir avec l’impunité qu’on nous brandit comme un épouvantail pour faire avaler d’autres couleuvres autrement plus graves, je me souviens que ces brandisseurs d’épouvantails sont parfois les plus impunis de vos impunis.

FIN du chapitre neuvième : de mauvaire humeur

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mardi 30 avril 2019

307 - Quarante et unième jour . Gouvernance

Gouvernance.

La bonne gouvernance. Les grands principes démocratiques. Les gros mots sont lâchés, un peu ridicules, pompeux, désuets, dérisoires. Comment disent les bonnes gens d’aujourd’hui ? Ringards, disent-ils. Ces mots sont ringards. Voilà ce que disent les gens d’aujourd’hui. Ou d’hier, je ne suis pas les usages d’assez près, ils disent peut-être un autre mot, maintenant, les gens, et ringard est à son tour ringard.

Voilà aussi pourquoi j’écris, pour leur permettre de survivre, leur donner une toute petite chance de survie, à ces gros mots. Vous prétendez les défendre, ces grands principes, Monsieur le Ministre, avec vos airs de très sûr de vous télévisuel. Alors commencez par les respecter vous-même. Mettez-vous devant la glace tous les matins, et récitez deux fois la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, pensez au droit de la défense, à la présomption d’innocence ; si vous craignez d’user ces mots à force de trop les prononcer, alors faites comme celui-là qui disait à propos de tout autre chose, n’en parler jamais y penser toujours.

Je m’égare. Je sais bien que je suis en dehors du sujet. Mais n’oubliez pas qu’ici, le sujet, c’est moi qui le choisis.

Vous avez découvert qu’en vous cachant derrière la sauvegarde de notre sécurité, bel écran de fumée, la sécurité, ma sécurité, vous alliez réussir à détruire ce que vous haïssez tant, au fond, et que j’ai nommé avec des mots ringards. L’occasion est trop belle pour vous et vos complices ; impuissant, je vous vois faire depuis mon banc public, vous, le gnome du Poitou, la rombière des Millevaches, le garde des impunités, et je sais que d’autres suivront qui vous ressembleront, peut-être en pire.

De nouveau, je me penche vers la gauche pour évaluer les forces en présence et je ne vois personne. Ceux qui devraient crier leur colère restent cois et laissent déferler la vague satisfaite. Ils ont oublié qui ils étaient. Ils nous préparent sans doute quelque coup monté qui va nous étonner, en mal ou en pis, mais pour le moment sœur Anne est devenue aveugle. Le vent se lève et la poussière, il est temps de replier ma table. Je referme le petit carnet, j’empile les papiers dans le coffre. Il me faut fermer la chapelle à clé pour la nuit, on ne sait jamais, avec tous ces policiers qui rôdent.

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samedi 27 avril 2019

306 - Quarantième jour . #4/4 De la politique de Sécurité

 #4/4 - Certains quartiers sont invivables.

Je le sais madame la Directrice. Il y faut de l’autorité, de l’énergie, de la présence. Policière, oui, éducative aussi, civilisée, nombreuse, compétente. Quelques cow-boys n’ont jamais porté la paix dans les rues. Je l’écrivais déjà bien avant que l’autre énervé ne vienne mettre le feu aux lieux.

Je suis bien incapable, pauvre de moine, d’aller parlementer avec les habitants les plus patibulaires de ces endroits, prêts à tout pour me voler ma belle auto rutilante. Je ne vais pas prétendre ici qu’un beau discours est une protection suffisante. Cet angélisme me va mal, et je sais bien qu’il faut d’autres armes, je sais bien et vous devez savoir, monsieur le chef, et encore mieux que moi, que la meilleure arme est d’abord la compétence. Je suis le premier des incompétents.

Me voici entouré de tous les malfrats dont vous m’aviez menacé. Où est le policier qui va me tirer de ce mauvais pas ? Où sont les éducateurs, bien payés, bien épaulés, qui auraient dû les encadrer à cette heure là, quand leurs parents cherchent encore du travail ? Où sont le téléphone pour appeler, le café pour me restaurer, l’hôpital pour me soigner ? Le voici, votre travail, monsieur le chef, et vous ne le faites pas. Nul besoin de changer la loi, nul besoin de tordre le cou à nos grands principes démocratiques sous prétexte, comment dites vous, d’une efficacité jamais atteinte, illusoire, incompétente, oui, vous aussi.

Monsieur le Ministre, vous préférez gesticuler devant caméras et badauds. Puis un jour vous serez la honte de vos enfants pour ce que vous avez fait et ce que vous n’avez pas fait.

FIN

 

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dimanche 14 avril 2019

305 - Quarantième jour . #3/4 De la politique de sécurité

#3/4 L'omelette, le lecteur et la Directrice

Je sais, monsieur mon lecteur et madame la Directrice, qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et que je serai bien le premier à réclamer la mort pour qui m’aurait tué ceux que j’aime, le premier à oublier alors mes beaux discours qu’on qualifiera d’humanistes avec un rien de moquerie. Mais la société ne peut durer sur mes pulsions de mort.

Je vous dirai un jour tout le mal que je pense du mot humanisme. Nous en reparlerons. Monsieur le chef, monsieur le chef de la police, je déteste votre complaisance à flatter les peurs pour asséner vos coups bas, voter vos lois scélérates, lâcher vos sbires policiers ; votre empressement à effacer ce qui vous a pourtant permis, à vous, d'être ici. Si vous prétendez protéger ce monde dont vous êtes désormais, il vous incombe d’ignorer les démons de notre société, de toute société, et de refuser peurs, colères, vengeances, tout ce qui, de l’intérieur vous qui en êtes le ministre, pourrait la détruire.

Monsieur le ministre, vous ne protégerez pas la société en bafouant les règles qui la fondent, quand bien même ces règles protègeraient aussi ses ennemis. Ces ennemis là n’attendent que de vous voir gesticuler ainsi sous prétexte de les combattre car ils savent qu’à ce moment précis où vous aurez bafoué vos règles ils auront gagné la bataille.

C’est pourquoi votre agitation me terrifie au lieu de me rassurer.

Encore une fois, le symptôme n’est pas la maladie même s’il faut lui accorder attention et vigilance et éviter qu’il ne l’aggrave, mais pour ne vous occuper que de lui, vous attaquez nos libertés et vous donnez ainsi raison à tous ceux qui voudraient nous en priver, de notre liberté ; vous êtes le médecin qui pour détruire la maladie administre un remède qui détruit le malade.

#4/4 à suivre

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lundi 25 mars 2019

304 - Quarantième jour . #2/4 De la politique de sécurité

 #2/4 - Il a installé sa table pliante devant la petite chapelle

J’ai installé ma table pliante devant la petite chapelle. Le vent est tombé et les oiseaux ont un air de fin de saison. Ils se groupent, ils s’affairent pour ne rien dire. On se croirait dans une entreprise, à les voir. Je peux étaler mes papiers et cesser de m’envoler de rage. Je ne suis pas une hirondelle, je ne fais printemps ni automne, je ne cherche pas là où il ferait meilleur, où l’herbe serait plus verte. Moine je suis et ma chaise est fixe. Vous avez deviné ce qui bout en moi à la lecture des journaux et à l’écoute des ondes, images et sons. Il me faut pourtant reprendre mon souffle et oublier les premiers mouvements, la colère dont on dit qu’elle méconseille.

Rassurez-vous, j’y reviendrai, à ma colère, il y a toujours une coda. Entre temps, quelques accords, quelques silences, quelques dissonances, viendront semer la variation et la fugue, quelques désaccords aussi, inévitables.

Les pôles, il faut deux pôle pour un combat : à ma gauche, mais qu’y a-t-il à ma gauche, ils sont tous passés en face ! Voyons en face, à ma droite. L’ordre règne. Les bottes battent le pavé. Le chef gesticule devant les caméras. Je connais son discours, je peux le resservir en ayant coupé le son. La violence s’exerce d’abord sur les faibles et les démunis dit le chef, et je viens vous protéger vous qui avez tant besoin de moi, vous tous commerçants ouvriers paysans, je viens vous protéger des hordes frénétiques surgies d’on-ne-sait-où. Le chef ne les nomme pas, les hordes, il sait car tout le monde a bien fait son travail que chacun mettra un visage et une couleur sur on-ne-sait-où. Il sait qu’il y aura beaucoup plus de café et de chocolat que d’eau et de lait. Il sait que le Sud est beaucoup plus on-ne-sait-où que le Nord. Il ne dira rien, on ne pourra rien lui reprocher.

On entend les bottes derrière le chef qui vont maintenir l’ordre, qui vont attaquer le symptôme. On va arracher la peau à qui a la lèpre croyant le guérir. Et le pauvre à qui l’on voulait faire croire qu’ainsi il était protégé se retrouvera sur les routes et dans la mer, après avoir perdu son travail, sa maison, sa famille, et il sera renvoyé dans un pays dont il ne parle pas la langue et où il n’était jamais allé.

A gauche, ils se taisent.

à suivre #3/4

Posté par andremriviere à 21:39 - 301 - CH.09 . De mauvaise humeur - Commentaires [0] - Permalien [#]

mardi 12 mars 2019

303 - Quarantième jour . #1/4 De la politique de sécurité

             #1/4  L’ordre moral est de retour

On m’abreuve de théories au sujet de l’insécurité, c’est le mot qu’ils utilisent. Grands débats montés en épingle selon une savante dramaturgie, avec à ma gauche, par exemple, ceux qui sont accusés de négligence coupable, et à ma droite les agitateurs de chiffons rouges. Très loin à ma droite, et un peu plus bas. Mais de quoi parle-t-on, au juste ?

Insécurité, risque zéro, ces formules abondent à chaque coin de rue, de bistrot, d’écran. Faut-il reprendre le vieux débat sur ce qu’on est prêt à sacrifier pour une tranquillité de façade. Et qui doit-on avoir à l’œil ? Celui-ci qui, bien au chaud dans son véhicule dernier cri pourrait tuer pour une rayure ou un geste malveillant, et ne serait-ce pas moi, ce danger potentiel, ou toi, ou toi ? Savons-nous de quoi nous serions capables sur une colère soudaine ?

Ou bien faut-il surveiller celui-là, encore enfant dans son crâne que personne n’a jamais regardé et qui soudain veut exister ? C’est trop tard, il faudrait l’enfermer avant qu’il n’agisse comme on le voit faire dans les romans effrayants des futurs. Comment savoir s’il va agir vraiment, mal agir s’entend, et faut-il enfermer tous ceux qu’on suspecte de pouvoir agir, et qui pourra échapper alors à la suspicion de nous tous, parce que nous tous nous avons quelque chose de Tennessee ? Qui va-t-on montrer du doigt ? La réponse sera simple, ce ne sera pas nous, bonnes gens bien comme il faut, ce sera l’enfant turbulent bien sûr, l’enfant perdu trop facile à désigner, trop haïssable sans réfléchir, trop « irrécupérable ». Inutile de prétendre lui tendre la main, tout le monde te le dira, il va la mordre, alors raison de plus. Je sais bien que je ne lui tendrai pas la main, ni aux parents qui n’ont pas vu qu’ils n’existaient plus dans ce monde que nous prétendons nôtre.

Je ne saurai jamais tendre la main à ces gens, parce que la bonne volonté ne suffit plus désormais, un barrage trop haut est levé, je veux une compétence qui le fera mieux que moi. C’est une affaire de temps, de patience, de compétence et rien n’est gagné, mais je demande à ce monde que je crois mien de trouver ce temps, cette patience, cette compétence, et si cela doit me coûter je veux bien. A force de rejeter, dans ce monde qui est mien, plus rien ne devient possible sans un effort surhumain que je ne sais plus accomplir, et mon désir de Société se heurte à la double hostilité de mon monde qui me tient par les basques et de ces gens-là qu’on a jeté sur le côté, le fils turbulent et ses parents débordés et tout le petit peuple autour d’eux qui ne veulent pas que j’approche, qui m’attendent au tournant, qui voient bien que je ne sais que faire, assis que je suis bien confortable sur ma chaise.

Alors faute de mieux je montrerai du doigt ceux qui ont rejeté le père parce qu’ils n’avaient plus besoin de son travail, ceux qui ont fermé la gare la poste et l’école de ce recoin de ville où vivaient ce père, cette mère, cet enfant et qui lui donnaient un air de coin du monde, je montrerai du doigt le guichetier qui a refusé la carte de séjour tout fier de son pouvoir de guichetier, au nom d’une règle que personne ne lui demandait d’appliquer. Je montrerai du doigt le comptable qui dresse les listes de qui garder et qui rejeter, numéro après numéro, et qui se targue de gestion au gré des courbes et des déliés. Je n’ai rien contre les comptables, mais j’aimerais qu’ils sachent les flots de sang et les livres de chair qui se cachent derrière leurs chiffres, j’aimerais qu’ils découvrent que leurs chiffres ne sont pas leur monde ni le mien.

Qui fait donc l’insécurité chez nous, qui est le coupable et qui est la victime ? Faut-il en parler, des victimes ?

à suivre #2/4

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dimanche 3 mars 2019

302 - Trente-neuvième jour #2/3 & #3/3 . Tartarin I & II

2/3             Tartarin I.         

Nous voici engagés, nous l’Europe, et avec nous l’occident tout entier, bien que ce mot ne soit pas exact je nomme ainsi le monde dont je suis et je n’y mets pas de majuscule, nous voici engagés dans la destruction méthodique de nos racines et du tronc qui nous y relie, de nos fondations mentales, de notre raison d’être. Au nom de la sécurité désormais promue veau d’or, voici qu’on assassine à petit feu la liberté d’être, et même celle de paraître pour peu que l’apparence soit un peu différente, la liberté d’aller et de venir, la liberté de dire.

Chaque jour apporte son petit coup de rabot. Le phénomène est insidieux et chacun s’en défend, mais la réaction en chaîne ne fait que s’amorcer, diverger disent les réactionnaires en chaîne. Nous n’avons encore rien vu. Il est encore temps de répéter un absolu intangible et intemporel sans discontinuer, et peu importe que la complainte soit ancienne, banale, rebattue, lieu commun : à quoi bon la liberté si nous devons y renoncer pour combattre ceux qui la combattent ? A quoi bon l’égalité si on lui donne un air de misère venue du sud pour justifier la construction d’un mur ? A quoi bon la fraternité si elle sert à dérouler le tapis rouge pour la parade des escrocs ?

Ils ont renoncé à la sève républicaine ceux-là que la sève républicaine a installé dans les palais, et ils flattent les peurs de quelques uns en oubliant les quatre cinquièmes qui les ont fait rois. Ils remplissent les prisons avec des enfants perdus au nom du refus d’impunité qu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes, alors que leur travail serait de les retrouver, ces enfants perdus.

3/3             Tartarin II.

J’entends déjà l’argument rebattu, le coup bas est classique : si vous étiez l’agressé, me dites-vous, parleriez-vous le même langage ? Si on vous tuait vos enfants, ou pire encore ? Vous devriez le savoir et vous le savez sans doute comme moi, la colère et la souffrance de la victime ne se soignent pas avec des bourreaux ni des barreaux, et la brutalité contre un criminel n’a jamais recousu une plaie. Occupez-vous déjà de recoudre les plaies, occupez-vous aussi des criminels, et d’abord évitez d’en fabriquer par votre exemple et votre incompétence. Soignez ceux qu’on peut soigner, et protégez-nous des incurables.

Plus facile à dire qu’à faire, n’est-ce pas ? Personne ne vous a obligé à solliciter nos suffrages, personne ne vous a obligé à être là où vous êtes, il est un peu tard pour vous apercevoir que vous en êtes incapables. Il est encore temps de partir. Et si vous restez, cessez de gesticuler, et faites votre difficile travail : une tâche patiente et ardue vous attend dans les palais que vous convoitiez et où désormais vous trônez, alors accomplissez là en silence.

Evidemment, pour Tartarin, c’est hors de portée.

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jeudi 21 février 2019

301 - CHAPITRE NEUVIEME . De mauvaise humeur (Trente neuvième jour)

Trente-neuvième jour.  #1/3 Il faudrait tout recommencer.

Je suis loin d’en avoir fini avec cette histoire de père et de mère. De longues années séparent la mise en bouteille de l’ivresse. Ce que je raconte, moi Théolone, sur la grossesse et la naissance sont des prémisses, des débuts, des origines. Peut-on parler de père et de mère à ce moment-là, vraiment ? L’homme qui a mis la graine, est-il père ? Il va le plus souvent décider à ce moment-là de le devenir, il l’a déjà décidé depuis longtemps dans sa tête et devant tout le monde, c’est entendu, mais il ne l’est pas, pas encore.

Il commence tout juste à l’être. Il a engendré, un point c’est tout, tout reste à faire, le père et le fils, le père et la fille. On est au point zéro de la filiation. Les gènes, les acides aminés, les hélices et les chromosomes ne sont rien sans l’apprentissage que le père et son enfant vont faire de leur lien, sans les dix, quinze, vingt années qui viennent. Il arrive hélas que rien ne se passe, et les acides aminés n’y changeront rien.

Et si pour la mère il existe peut-être un lien plus animalement immédiat, tout l’apprentissage de la filiation reste à faire aussi. Alors qu’on ne pense plus père et mère comme flammes divines descendant du ciel. C’est un parcours, ce n’est en aucun cas et ce ne sera jamais un état préalable.

C’est mon jeu préféré de m’embrouiller un peu les fiches, de les jeter à l’eau sans ordre apparent. Remonter le temps. Après tout, il ne fallait pas faire à ce point confiance aux courants marins. Je vais reprendre mes anciennes collections oubliées dans le tiroir. Est-ce si important, le temps qui passe, pour ce qu’il me raconte et me permet de raconter ?

---

Automne 2002. Je suis tranquille dans ma chapelle. Je vais pouvoir écrire sur tout et sur rien, plutôt sur rien, tiens. Je suis de mauvaise humeur, une humeur de moine. Laxisme ou sévérité ne sont pas de mise ici. Pourtant la question agite les esprits dans la plaine à mes pieds. Je conçois qu’on ne vit pas si l’on doit se faire égorger à chaque coin de rue. Alors voilà, je vais tenter d’aborder la question, et d’abord dire ce qui ne me convient pas, le roulement des mécaniques.

Voilà plus de trois ans que tous les six mois je noircis deux pages de carnets de pensées définitives et de théories stupéfiantes. Je m’étonne surtout de ne pas me trouver plus ridicule que je ne suis. Je change un mot ici ou là quand par hasard je me relis ou quand je retranscris le crayon sur un écran ; je retourne une tournure, je calme un délire ou je l’aggrave, je tais une dissonance, mais mes idées je les garde. La femme, l’homme, l’enfant, l’adoption, Dieu, l’éternité, la mort. Je les garde comme je les ai faites.

Plus que jamais je désire rétrécir ma retraite ; ma petite chapelle enfumée est encore trop vaste et je vais rapprocher la clôture. A quoi bon les grands espaces, les plateaux arides coupés de gorges inaccessibles ; à quoi bon jeter d’immenses passerelles sur les abîmes vertigineux ? La poussière reste et gagne, toujours, elle danse dans la lumière tant qu’il y aura de la lumière.

Je croyais gagner de l’éternité en écrivant. J’ai dû gagner quelques jours de survie et mes idées se noient dans mon verre d'eau. Désormais, le haut du pavé m’écrase de certitudes. Il existe à Sienne un tableau sur la bonne gouvernance et sur la mauvaise gouvernance ; il ne dit pas ce qu’est la gouvernance sommaire, la flatterie de l’instinct, la facilité immédiate, l’appétit de plaire, le contentement de soi, les ravages de Lapalisse.

Tartarin de Tarascon est le chef de la police, malheur à qui regarde la mobylette de son voisin mais honneur aux voleurs intouchables en lambris dorés ; je ne peux plus continuer à ruminer ma rage et mon impuissance face à ce spectacle de déjà vu. Je sais qu’il faut les dire, mais je sais qu’elles ne partiront pas. Semer sans relâche, un brin fragile poussera peut-être.

Si tu ne sèmes pas, rien ne poussera.

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lundi 7 janvier 2019

300 - TROISIEME PERIODE

LES ANACHRONIQUES

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222 - Intermezzo : L'enclume au bois dormant

.

Ma chère petite, presque cinquante-quatre années nous séparent et une longue vie dont tu es l’aboutissement. Plusieurs vies en réalité, plusieurs histoires, je fais partie de quelques unes et d’autres me sont étrangères qui n’en sont pas moins importantes pour toi. L’histoire de ton père t’est essentielle et je n’en suis pas, je n’y prétends rien. L’histoire de ta mère passe par moi, tu n’y peux rien. Mon histoire y a toute son importance, ta mère le sait, elle le tait.

Je ne saurai jamais ce qui t’a poussée loin de moi, te rendant hémiplégique ; là où tu es maintenant, tu peux penser que ce n’est pas grave et que tu as bien d’autres chats à fouetter. Je n’en suis pas si sûr et j’aimerais avoir tort de ne pas en être si sûr. Bien repus de leur arrogante certitude et dressés dans leur mépris bien-pensant, ils doivent exister quelque part ceux qui se réjouissent du gouffre qui nous sépare, je ne veux pas les connaître. Puissent-ils ne pas te nuire.

Je te voulais de multiples horizons, des mondes chatoyants, mille chemins à parcourir ; on t’a construit des couloirs et des œillères et on t’a fait croire à leur confort. Je crois bien que tu sauras y échapper, en tout cas je l’espère de toutes mes forces.

De qui est-il question ? Si mes soupçons coïncident avec ce que tu crois, nous ne pourrons jamais en parler, nous ne le devrons jamais. Nous aurons autre chose à penser si nous devons nous parler de nouveau, nous aurons ailleurs où regarder. En attendant, je survis en ramassant et recopiant mes fiches, faute de mieux, faute de paroles. « Palabras, palabras ». Echafauder des plans sur la comète. N’est-ce-pas notre condition humaine de ne disposer que de suppositions plus ou moins vérifiées plus ou moins étayées plus ou moins concordantes et de s’organiser avec, en acceptant d’avance que toujours tôt ou tard elles soient prises en défaut par de nouvelles observations.

Mon histoire qui te précède est déjà consignée ailleurs et je ne vais pas te la raconter ici. Tu as voulu me sortir de ta vie en un seul et meurtrier message, tes racines en ont été plus sûrement tranchées qu’un chêne millénaire sous une tronçonneuse de bûcherons et en moi l’incendie fait rage. Il y a pourtant des fils de soie qui nous relient et c’est là que se cache le danger, que l’incendie les suivent pour se propager jusqu’à toi. Alors mes écrits sont comme des cataractes d’eau pour couper les flammes, car je ne couperai jamais les fils.

Comprendre. Ce mot a-t-il un sens ? Chacun y va de sa théorie et les psys de bistrot s’en donnent à cœur-joie. Il y a ceux qui rassurent : « tout ça n’a qu’un temps, adolescence passe », et sans en croire un mot je m’accroche à ces douceurs. Il y a ceux dont les silences n’en pensent pas moins : « il n’y a pas de fumée sans feu ». Ils ignorent tous à quel point je cherche ce feu caché dont la fumée me détruit. Quelle énorme faute pour un tel châtiment, quelle forêt de fautes minuscules pour me brouiller la vue, la vie ?

Mais de quoi faut-il que je m’excuse ?

Ainsi, comme pour ta mère, le mort empêchera toujours les vivants de vivre, et tu prends la relève. On dit que je suis papi jetable, je ne me laisserai pas jeter.

S’il suffit de prendre un autre mouchoir en papier pour remplacer l’usagé, la boîte à papi ne contient qu’un exemplaire. Voilà pourquoi j’écris. Je suis ressorti de ta poubelle à la faveur de la nuit et puisque le moine m’en a donné le prétexte, je m’en suis entiché pour toi, pour mieux t’atteindre. Que ces mots te parviennent un jour et tu ne seras plus tout à fait hémiplégique.

Je dois arriver au bout de cet effort avant que l’incendie n’ait tout ravagé.

Dans les fiches que je ramasse, le moine raconte ses rêves. Tu as anéanti les miens, de rêves, d’un grand coup d’enclume, avec cette complicité parentale qui t’exonère. Je la crains pourtant : à cause d’elle, personne ne viendra t’ouvrir les yeux pour que tu regardes le monde autour de toi autrement. Tu vas continuer à grandir et pour échapper au poids de l’enclume tu vas l’entourer d’une broussaille impénétrable à jamais. Tu m’as enchaîné à l’enclume. Te voilà libre de construire ta seule vérité, loin de la mienne, sans aucun risque de te voir un jour contredite ne serait-ce que par toi-même. Veille à ce qu’aucun recoin de ton cerveau n’en garde une trace, elle pourrait gratter à ta porte un jour.

Demande à tes parents de bien faire le ménage, de tout vérifier dans ta chambre, d’éliminer la moindre poussière et la cendre la plus ténue. Il en faut si peu pour que l’incendie reprenne et ce sera alors en toi qu’il rugira, je serai consumé depuis longtemps.

Ici ne se tiennent que le discours du moine et mes apartés que j’appelle encadrements, intermezzos. Deux musiques. Je te les réserve afin que tu entendes encore ma voix quand elle se sera tue. Un petit filet d’eau fraîche dans l’odeur de brûlé et la touffeur des canicules. Ainsi j’existe.

 

FIN DE LA DEUXIEME PERIODE.

Posté par andremriviere à 23:01 - 216 - CH.08 . Au nom du père (III) - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 5 janvier 2019

221 - Trente-huitième jour . Mon grand retour

 

19/18.    Billet final, 19 billets pour le prix de 18.

Une bizarrerie, le nom de l’enfant de deux lesbiennes. Mais ce n’est pas une impossibilité. Alors pourquoi ne pas se pencher sur ce curieux berceau ? Juste histoire de finir mon long plaidoyer par un exemple saugrenu, et une proposition hasardeuse dont je ne fais pas un principe inamovible. Juste une façon de me dire qu’on peut réfléchir à toutes ces éventualités ouvertes une fois déchirée la camisole des principes idéaux et invivables.

Je propose donc, dans ce cas très spécial, que celle qui n’accouche pas donne son nom, dès l’instant où il y a véritablement engagement vital et définitif de l’une et de l’autre vis-à-vis de l’enfant. Si d’aventure l’une accouche et l’autre aussi, les deux frères porteront un nom différent. Où est l’embrouille ? Que celui qui connaît une telle famille se lève, moi non. Mais qu’importe la rareté d’aujourd’hui, si demain elle se répand ! Bavardages tout au plus. La solution doit être inventée, pourvu qu'on y réfléchisse. Je n'en fais pas une cause de guerre. Les difficultés sont multiples, autant avoir un fil rouge bien visible, surtout lorsqu'on sera obligé de s'en éloigner. Après tout, c’est peut-être ici le seul cas où le double nom serait justifié !

Vous voyez où peuvent me conduire mes thèses réactionnaires accrochées à la bonne vieille famille du bon vieux temps. J’avais probablement besoin de cet étrange avatar familial pour bien me montrer à moi-même que ma conviction ne se construit pas sur des relents de machisme. Stupide miroir ricanant, tu peux te rhabiller.

Et l’adoption ? Quel que soit le couple adoptant, mon discours sur l’ostensible du ventre vole en éclat, ou presque. Nous revoilà face au dilemme, lequel des deux noms choisir, lequel des deux mettre en premier, et ne faudrait-il pas chercher un nom ailleurs si j’y suis ? Je ne vais pas vous donner de solution, cette fois-ci je n’en ai point. Mais je suis certain d’une chose, qui perdure d’un bout à l’autre de mon propos : il ne peut pas y avoir de libre choix des adoptants. Ils peuvent exprimer un souhait, un désir, une préférence, et ils peuvent l’argumenter.

Ils ne prendront pas la décision ultime. Celle-ci viendra à la fin du processus d’adoption, dont la lenteur est éprouvante et parfois exagérée, il faut bien toujours donner du temps au temps. Trois années est une bonne durée. La décision relèvera du corps social, le revoilà encore celui-là, décidément il nous colle, et prendra la forme qu’on voudra bien lui donner ; je sais qu’aujourd’hui c’est un juge qui scelle ce destin là, encore un juge en état de marche. Durant ce temps nécessaire, chacun aura pu donner son avis, son vécu, ses souhaits : les adoptants, les enquêteurs, les ascendants, les descendants, la concierge de l’immeuble d’en face, et le raton-laveur. La valeur du laveur ne sera pas celle des adoptants, vous m’aurez compris, mais elle n’est pas tout à fait inexistante. Pas de règle préalable mais une longue réflexion collective.

Et s’il fallait conclure, avant d’aller me réchauffer ?

Je sais ce que je sais, je sais ceci : un homme débarque dans la vie d’une femme et de son enfant, et prend tout le paquet de la mono-famille que voici, que l’enfant ait trois jours, huit ans ou quinze ; pour cet homme, l’une ne va pas sans l’autre, son couple nouveau n’existerait pas sans l’enfant déjà né. Je vous dis, moi, que la loi, puisque vous tenez tellement à la changer, devrait attribuer le nom de cet homme à l’enfant à l’instant même où il dit oui à la mère, parce qu’il a déjà dit oui à la question que l’enfant lui a posée en silence. Peu importent alors les modalités administratives du oui et les modalités administratives du nom. Un don simple, immédiat, pas plus compliqué qu’un mariage mais lui, irrévocable.

Dix neuf billets pour en finir là. J’aurais dû commencer par la fin.

FIN

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lundi 24 décembre 2018

220 - Trente-septième jour . De la diversité

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18/18.    Il y aura une prolongation dans la numérotation, j’en étais sûr.

Faut-il aligner comme autant de petits soldats tous les cas de figure où plus rien ne fonctionne dans la transmission du nom ? Ces cas pourront discréditer mes prétentions, ils discréditeront tout autant celles qu’on m’opposera. On peut toujours trouver sous le sabot de son cheval un cas discréditant pour ce qu’on veut discréditer. Et j’avoue qu’au dix-septième paragraphe si j’ai bien compté, je me lasse et je vous sais lassés.

Je vais bientôt être pris dans les glaces, debout sur mon tabouret.

Les objections n’en sont pas qui se construisent sur des cas particuliers, où la famille prend une tournure plus inventive que la bonne vieille famille de nos ancêtres, tu sais bien, cette famille idéale qui n’a jamais existé en réalité. Je vais pourtant vous citer quelques exemples.

Je commencerai avec la famille monoparentale, la vraie, où seul un parent existe, quelle que soit la raison du vide laissé par l’autre. Nous le savons, la seule qui reste est presque toujours la mère, et comme presque toujours, il y a des exceptions. Le nom sera celui de la mère, presque toujours, à l’exception de l’exception.

Il y a le cas du remue-ménage. Un père passe et manque, puis un autre, puis d’autres encore. Aucun ne se résout à rester, peu importent les torts et les raisons. La mère récupère toute la charge ; les grandes vertus s’offusqueront qu’elle en est une petite, c’est pourtant bien elle qui donnera son nom, et ce sera justice.

Il y a encore d’autres cas.

Il y a les homosexuels, hommes ou femmes. Je ne vais pas ici me lancer dans la trappe du bien-fondé ou non de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, une sorte de difficulté philosophique que je n’ai pas encore résolue. Des couples homosexuels aujourd’hui élèvent des enfants, ni mieux ni moins bien que les gens, comment dites-vous, normaux, le font. Il se trouve que les cas que je connais sont plutôt de bons exemples. Ma philosophie de cet état de choses n’est donc pas de mise, et il importe que ces enfants soient dans notre société comme tous les autres enfants. Inutile d’en débattre ici, il fait décidément trop froid, et une autre place publique mieux chauffée est prévue pour cela. Plus tard s’il vous plait.

La question se pose donc déjà ; qu’à cela ne tienne, on pourra se reporter à ce qui sera fait en cas d’adoption, les ressemblances sont trop fortes, et on se heurtera aux mêmes difficultés dans les mêmes termes. Pourtant il y a une exception à cette belle ressemblance, qui ô surprise va ressembler à mon bon vieux couple provincial du début ; voici le couple de femmes qui accueille des enfants par le seul fait d’accoucher. Qui pourrait prétendre qu’une lesbienne ne pourrait pas se trouver enceinte ?

Vous me permettez j’espère d’utiliser le mot lesbienne, j’aime bien ce mot et ses souvenirs égéens.

#19/18 à suivre

 

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samedi 8 décembre 2018

219 - Trente sixième jour . Démonstration

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17/18.    Il y aurait des exceptions.

Il faudrait faire le tour des exceptions à cette règle que j’aurais aimé inventer, cette règle qui existait déjà depuis longtemps de la transmission du nom et qu’on a érigée en horreur patriarcale, ce qu’elle a pu être en effet alors qu’elle peut être tout autre, ne l’ai-je point déjà expliqué ? Je ne ferai pas ce tour, mais je vais jouer les prolongations, examiner quelques cas qui, paraît-il, seraient des exceptions.

J’ai oublié bien du monde en me penchant sur le monsieur et la dame qui ensemble ont abouti à la naissance d’un enfant, leur enfant. Je n’ai parlé ni des monoparents, ni des homoparents, ni des zéroparents. Je n’ai rien écrit sur ces situations où mes belles histoires n’ont plus cours, où il n’y a plus ni vraiment père ni vraiment mère. On ne va pas manquer de les mettre en travers de mon chemin pour démontrer à quel point je suis un réactionnaire invétéré.

On aime bien démontrer, sur cette place publique. On aime bien asséner de la mathématique sur la réflexion, et des certitudes sur le doute surmonté. Faut-il vous dire qu’on n’est pas dans le registre du théorème ni dans celui du mâle dominant ? Oui, il faut le répéter, en pure perte d'ailleurs ; quoi que j’écrive, vous me démontrerez que je n’ai rien prouvé, vous, vous savez ce que démontrer veut dire, et moi, je m’accrocherai aux branches de sassafras et je répondrai que vous n’aurez rien démontré non plus, et toc. On sera bien avancé, et hop.

Le sujet qui me préoccupe ici n’a rien à voir avec la mathématique, et le peu de logique qui apparaît est du ressort de l’intuition, de la conviction, de la nécessité, de l’impérieux. Oserais-je ajouter que l’expérience y a sa part ? J’ose.

#18/18 à suivre

 

 

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samedi 24 novembre 2018

218 - Trente cinquième jour . Le combat perdu

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16/18.    J’ai de plus en plus froid.

Il me reste peu de temps et je vais m’enflammer pour me réchauffer.

Ton fils pourra te haïr, te mépriser, te traîner devant les tribunaux ; il pourra s’inscrire aux croix de feu, au Medef, à l’UMP, voter pour des extrémistes nationalistes haineux ou pire encore ; il partira à la ville voisine ou à l’autre bout du monde et ne donnera plus jamais de nouvelles, ou bien il prendra toute la place dans la maison et te mettra dehors, te dépouillera jusqu’à l’os. Qu’importe, il porte ton nom, tu es son père, jusqu’à ta mort et la sienne.

La mère, elle, sait qu’elle l’est, chair de sa chair, et le monde entier l’a vu.

On a institué l’égalité dans le couple, et chacun s’en réjouit, et s’en réjouira davantage lorsque la vie quotidienne, la vie professionnelle, la vie politique, verra le vrai partage exister dans tous les domaines. Là, et seulement là, est le véritable combat qu’il faut mener ; aujourd’hui, les lois ont donné ce qu’elles pouvaient donner.

Mais si la loi se mêle d’enlever le seul véritable signe du devoir de paternité, alors le combat dont je parle et dont les femmes ont encore tant besoin, est perdu d’avance. Vous savez bien qu’il ne s’agit pas des pères qui sont prêts à tout donner et même davantage, des pères engagés dans la vie de leur enfant sans la moindre réticence, pour le meilleur et pour le pire, l’Augustin de service, vous savez bien qu’il s’agit du moment où s’installent le doute, la lassitude, la discorde ; c’est à ce moment là que tous ont besoin d’un signe, du signal, de la piqûre de rappel.

Or, voici que la loi s’en est mêlée, et rien de ce que je raconte désormais n’a de sens puisqu’une liberté trompeuse a été gravée dans le marbre. Je peux aller me rhabiller avec ma rage, ce n’est pas moi qui ai perdu la bataille. Il n’y aura plus jamais de piqûre de rappel.

#17/18 à suivre

 

 

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mardi 30 octobre 2018

217 - Trente quatrième jour . Aire de repos

15/18.    Une petite respiration de résumé avant les dernières étapes.

On a fait porter aux femmes une partie des chapeaux qu’elles réclamaient, en leur laissant ceux qu’elles avaient déjà. Double tâche, double journée, double vie, double peine. Il est temps que la société, ou plus généralement le corps social, ce machin qu’on me reproche d’invoquer mais je n’ai pas trouvé d’autre mot, se préoccupe de rappeler aux pères qu’ils ont droit eux aussi à la double vie et que, aussi ostensiblement que la mère mais par un moyen différent, ils sont pères et que cet état est irrévocable. Ce moyen différent, le seul qui soit, surprise, c’est le nom donné.

Il importe que le corps social leur rappelle qu’il résulte de cet état un devoir, et aucun droit. Il y a longtemps que les femmes le savent, mais les hommes ont un peu de mal à s’y habituer. Ne leur donnons pas une bonne raison de se défiler encore, en leur refusant ce qui les marquera à jamais, le don ostensible du nom. La mère ne se défile pas, ou se défile peu, plus rarement que les hommes en tout cas, je ne pense pas être démenti sur ce point, et la pression de l’évidence, l’ostensible, n’y est pas pour rien.

La volonté de la mère a été matérialisée par une grossesse menée à terme ; n’oublions pas que l’avortement aujourd’hui est légal bien qu’insuffisamment organisé et accessible, et nos parlementaires satisfaits auraient mieux fait de s’occuper de cette affaire que des histoires de noms ; mais qui et quoi pour matérialiser la volonté du père ? Un parchemin, un acte notarié, une signature perdue dans des dossiers poussiéreux ? Le souvenir d’un médecin, une trace de mégot dans une salle d’attente ? L’enregistrement des ébats de neuf mois plus tôt ? On ne va pas passer sa vie à se traîner des dossiers ni des vidéos intimes.

C’est pourquoi il y a le nom de l’enfant.

#16/18 à suivre

 

 

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mercredi 24 octobre 2018

216 - CHAPITRE HUITIEME . AU NOM DU PERE 3ème partie (Trente troisième jour)

Trente-troisième jour. La faute du père.

14/18 – Première phase.

J’écoute le bruit des énervements qui me parviennent des persiennes fermées. Ils me disent que la transmission du nom paternel fait fi du comportement de l’homme, homme que l’on va décrire indifférent et lointain, volage et violent, et toutes ces horreurs qu’on entend dans les prétoires quand la mère vient faire un procès pour se débarrasser du mari indifférent, lointain, volage et violent.

Les hommes ont bon dos, et ils l’ont cherché car nombreux, trop nombreux, sont ceux qui sont comme ils sont décrits là. Je ne vais pas idéaliser la femme, il en est qui sont pires encore. Le propos n’est pas ici de brandir des chiffres de malfaisance comparée, et ce serait tomber dans les stéréotypes que je réprouve. Les enfants ont bon dos aussi. Tout se déciderait dans l’intérêt de l’enfant, quelle belle formule, quel beau piège, pour l’enfant et pour la femme ! Je le dis depuis le début et je n’en démordrai pas : il s’agit ici exclusivement de la question du lien aux enfants, du lien du père à ses enfants, définitif toujours, et non de la question du lien de l’homme à la femme, provisoire parfois, fût-elle la mère. Tout comme est définitif le lien de la mère à ses enfants quand le lien à l’homme peut n’être que provisoire. Ce qui signifie que dans cet océan de provisoire, quelque chose reste définitif entre les deux parents, qu’ils le veuillent ou non, que leur vie ait pris un autre cours. Et cela, le corps social ne peut pas l’oublier et ses règles doivent en tenir compte. On ne recommence jamais rien à zéro.

Quand donc feras tu un peu plus attention ?

Rien ne souligne dans nos institutions l’obligation faite aux pères de partager, au sens de prendre sa part de charge, hormis un vague article du code vite lu vite oublié, et encore faut-il qu'on se marie pour l'entendre. Rien de rien, même les pratiques de séparation, où le juge confie l’enfant à la mère dans presque tous les cas, et où le père, fautif ou non fautif, se retrouve dépossédé de sa paternité. On ne lui demandera pas moins de contribuer, ce qui est légitime. Mais que lui restera-t-il s’il n’a même plus transmis son nom ?

Oui je sais. Il faut y revenir, aux pères défaillants, aux pères insuffisants, aux pères négligents, aux pères volages, aux pères violents, qui sont pris dans la tourmente et nous prennent tous dans leur tourmente, qui se sont éloignés à l’insu de leur plein gré comme le veut cette formule involontairement géniale. Les mères furieuses, parfois à bon droit et parfois à tort, toutes les mères ne sont pas irréprochables, se vengent de leur vie en saccageant ce qui devrait rester indéfectible : le lien du père à l’enfant. Et elles ont tort, je l’affirme, même lorsque le père a tort. Et comme tout est toujours compliqué, il faudra bien penser à ne pas donner prise au combat nauséabond de ceux qui tentent d’utiliser ces pères en perdition.

 

14/18 - Seconde phase.

 

Il arrive en effet que des pères se soient totalement désintéressés des rejetons qu’ils avaient pourtant acceptés au début. Défaillance absolue, et on ne manquera pas de me jeter au visage cette situation là pour me clouer au pilori. Vade retro pilori de peu.

 

Faisons un sort à ces pères-là. Il faut s’interroger sur la légitimité de la transmission de leur nom. Que de tels pères existent est sûr et certain et si je suis dérangé de savoir qu’ils existent, je ne le suis pas que leur existence vienne me contredire. Sont-ils si nombreux qu’on le dit ? A un certain degré de défaillance, de nuisance, de danger, degré à examiner chaque fois avec prudence, la société pourra décider de changer le nom des enfants de tels pères. Elle devra le faire, je ne peux dire mieux. J’ai bien dit la société, avec ses institutions, ses corps constitués, toute cette architecture par laquelle elle tient debout. Ne me parlez pas de sauvette, d’arrière-cour et de mairie clandestine, de décision unilatérale et individuelle. Il faudra beaucoup de travail pour que le nom change, il faudra y passer du temps et ^tre nombreux à tourner sept fois sa langue dans sa bouche.

 

Je l’ai déjà expliqué : il faudra y mettre les forme, prendre son temps, retrouver un autre juge en état de marche. Il faudra regrouper le monde qui entoure les enfants concernés, parents voisins concierge raton-laveur gendarme et témoins. Il faudra écouter et entendre les enfants eux-mêmes dont l’avis même petits ne compte pas pour du beurre. Il faudra enfin obtenir un jugement sur cette douloureuse question de garder ou non le nom du géniteur défaillant, selon la durée la gravité la nature la certitude de la défaillance. Et alors, quel nouveau nom donner ? Simultanément, il faudra considérer la défense du père, et surtout ne pas confondre sa défaillance aux enfants avec sa défaillance à la femme, ce sont deux causes distinctes, la rupture du lien provisoire du mariage et la rupture du lien définitif de paternité. Il en faudra, des bonnes raisons, pour déchoir le père de sa paternité.

 

Je ne traiterais pas du cas de la mauvaise mère. On doit parfois en croiser.

 

Encore une fois, ce n’est pas la liberté du parent qui importe ici, cette fausse liberté de changer de nom comme de chemise, mais l’aboutissement d’un long travail contradictoire dans lequel tous les avis de tous les intervenants vont compter, ceux que j’ai cités et ceux que j’ai oubliés, à hauteur de la valeur et de la priorité de chacun. Le temps fait beaucoup à l’affaire, l’hésitation, le débat, et la sérénité espérée d’une justice qui doit encore ici rester lente. Le père pourra même faire valoir ses raisons, et se racheter, pourquoi pas ? Comme quoi, voilà de l’eau à mon moulin, la transmission du nom du père reste un lien assez fort pour maintenir les défaillants dans le droit chemin de la paternité nécessaire, ou les y ramener.

 

Heureusement, la plupart des pères sont comme Augustin Trucmuche, amoureux, dévoué, fidèle, présent. Il n’a pas besoin qu’on le rappelle à l’ordre, et c’est tant mieux.

 

 #15/18 à suivre

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lundi 22 octobre 2018

215 - Intermezzo : Embouteillage

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EMBOUTEILLAGE

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Te rappelles-tu ce moment d’attente ?

Depuis de longs mois, le silence était devenu pesant. Vingt fois sur la plage j’étais passé à marée basse, vingt fois j’ai dû reculer devant les vagues. Du bois mort, des coquillages, des détritus, et là-bas le phare qui se moquait, immobile. Les mois et les années se sont étirées sans que rien ne vienne. Les bouteilles se fracassaient-elles sur les rochers, le facteur avait-il bu, les écrits s’égaraient-ils perdus chez Calypso ou Polyphème ? A moins que le moine n’ait soudain cessé d’écrire ou presque, pour quelques rares arrivages, quelques avortons d’écrits.

Je ne pouvais pas te les recopier, ces avortons. Je ne comprenais rien à ces amorces sans suite, tâtonnements hasardeux, tentatives naufragées de l’esprit.

Puis survint en quelques semaines une pêche miraculeuse, dix-huit bouteilles, métronome en main toutes les trois marées basses. A peine le temps de souffler, de déchiffrer et d’encadrer. En plein hiver. Le gros paquet de jeunes fiches a joué des coudes pour devancer les bouts d’essai qu’un jour je te donnerai à lire même si leur cohérence m’échappe. Dix-huit fiches fraîches émoulues. Une bonne occasion de tordre le coup à l’ordre dicté par le temps ; je reprendrai Chronos au mot quand il aura fini sa prière, « au nom du père », puisque tout au long des dix-huit fiches, il ne sera question que de paternité, cachée derrière la transmission du nom.

Voilà déjà treize bouteilles vidées de leur contenu. Il me faut un chapitre supplémentaire pour caser la fin de la récolte. Vous en reprendrez bien un petit dernier, histoire de finir le tour de la paternité, que le Moine puisse redescendre de son tabouret. Ce sera le chapitre huitième, le nom du père numéro trois, une fois avalé l’inévitable intermezzo qui vient après celui-ci.

Tu sais très bien combien la question me travaille, et pourquoi.

 

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lundi 1 octobre 2018

214 - Trente-deuxième jour . Damoclès

13/18.    Je voudrais être précis et complet, éviter les malentendus et les contre-sens.

La pensée peut si vite se détourner pour prendre un tour nauséabond, malgré tous les points sur tous les zi ; il n’y en a jamais assez.

Il me faut alors revenir sur mes pas, tâtonner, redire, répéter, et parfois contredire ce que j’ai écrit. Vous êtes obligés de me suivre sur mon sentier malaisé, même si je vois bien qu’il n’y a personne autour de mon tabouret instable dans le vent de février. Il faut insister sur la question de la dissymétrie. Je suis au cœur de mon sujet, ici. J’entends sans cesse crier les sourds, qui couvrent ma voix dans le froid. Le nom que porte l’enfant est le garant de cette fidélité que lui doit le père, celui qui a été désigné comme tel et qui l’a accepté.

Prétexte, prétexte ! Les voix s’élèves derrière les rideaux baissés de la place où je parle. Je les entends du haut de mon tabouret. Prétexte ! On a imposé la règle de transmission du nom avec ce prétexte et on s’est vite dépêché de l’oublier une fois bien entré dans les mœurs phallocratiques. Voilà ce que me disent les volets clos. D’avoir été oubliée ne rend pas la bonne raison mauvaise, et il sera d’autant plus facile d’y revenir et d’y rester, cette fois, qu’elle a déjà été utilisée.

On peut tenter de remonter le temps jusqu’aux origines de cet usage. Soit pour mieux le justifier, soit pour mieux le détruire. Mais à quoi bon ! Peu importent les mœurs ou les motivations passées qui l’ont créé, qui l’ont maintenu. Peut-être un vieux fond phallocratique gaulois, chrétien ou méditerranéen, je veux bien en accepter le reproche. Je veux bien admettre qu’il puisse être frustrant de ne pouvoir se revendiquer d’une lignée de femmes comme tout mâle peut se prévaloir d’une lignée d’hommes. Est-ce au fond si essentiel, la lignée, en dehors de nos aristocrates imbus de leurs aïeux ? Tout exercice de généalogie permet de remonter souvent de plusieurs siècles, y compris avec les femmes, ce qui montre bien que le suivi du nom n’est pas décisif, j’allais dire traçabilité. Alors même si la vieille phallocratie est le péché originel, je me l’approprie et je maintiens ma revendication : la dissymétrie, la certitude pour l’une, l’engagement pour lui.

Je veux bien écouter ce que me diront les historiens sur l’histoire de cette règle et accepter le point de départ quel qu’il soit. Il n’y a pas de prétexte qui tienne, il ne peut en aucun cas invalider les raisons que j’invoque pour la maintenir aujourd’hui, voilà ce que je voulais rappeler. Prenons le présent au mot. Construisons une cité où les pères seront liés à leurs enfants sans recours, sans recul, sans retour. Avec autant de devoirs et de charges que la mère. Avec autant de temps passé, autant d’énergie, que la mère aujourd’hui leur consacre, et sans aucune échappatoire offert par la vie professionnelle. Que vient donc faire cette loi imbécile face à cette exigence là qu’elle oublie ; pire, qu’elle met de côté, qu’elle refuse, qu’elle piétine, quand c’est la seule exigence recevable dans ce débat.

Faut-il enfoncer le clou davantage ? A l’inverse de ce que prétendent les bonnes âmes, accepter que l’enfant puisse désormais porter le nom de sa mère condamne celle-ci à toutes les charges domestiques dont elle croyait pouvoir s’affranchir.

Certitude, incertitude, est-ce bien d’actualité ? Il existe aujourd’hui des techniques qui permettent de lever toute incertitude génétique, puisqu’il me faut employer des gros mots. Le jour même où passe le scribe, il est encore bien rare que cette incertitude soit levée. Que penserait-on de l’homme qui réclame son analyse de salive avant de donner son nom. Sans en venir aux détails sordides des erreurs de labo, des trafics de résultats, enfin tout ce qu’il faudrait de truchements pour s’engager sur la vie. Sitôt que l’enfant porte le nom de celui qui s’est déclaré père, plus aucune éprouvette ne pourra rien annuler, jusqu’à la fin des temps. Alors les analyses de laboratoire ne sont que des faux-fuyants, et des trompe-l’œil. Et le père qui se défile après avoir fait en secret ces analyses des années plus tard n’est qu’un misérable.

J’ai évoqué le lien animal qui existe avec la mère, et je sais que le moment de la séparation physique peut être une douleur mentale comme il est une douleur physique souvent. Je sais aussi que ce lien animal ne se transforme pas par magie en amour maternel, ci-devant instinct trop commode. Il faut aussi, pour la femme qui a accouché après neuf mois d’intimité, accepter malgré cet arrachement l’engagement définitif sur le chemin de la mère. Mais au moins l’incertitude génétique initiale n’existe pas. Elle a eu neuf mois pour décider, pour confirmer ou pour renoncer. Voilà où se pose la dissymétrie fondamentale.

J’aimerais bien que l’on comprenne que la transmission du nom ne constitue pas un avantage masculin ; je ne défends aucun privilège en plaidant cette cause. Au contraire, il s’agit d’abord d’imposer à l’homme une obligation, il s’agit d’abord de traduire, de révéler, d’authentifier sans échappatoire la nécessaire égalité de partage de la charge de l’enfant entre le père et la mère ; et cette loi barre le chemin de cette libération là. Vous avez perdu, vous toutes qui croyiez avoir gagné.

La tentation est grande, pourtant, de contester ce point, au motif que la mère mériterait de bénéficier, c’est le mot qu’ils emploient, bénéficier, de ce qui serait un juste retour des choses, la transmission du nom, compensation méritée pour la simple raison qu’aujourd’hui encore et dans la grande majorité des cas, elle se paye toutes les corvées, pour parler rude. Alors je le proclame tout net : le nom donné à l’enfant n’est pas un privilège, c’est une fleur de lys à l’épaule, une marque indélébile apposée le jour de la naissance ou presque, qui permet de le placer à égale distance de l’un et de l’autre parent à l’instant où il est devenu vivant parmi les vivants.

Les voilà tous autour de moi, les féministes ou plutôt ceux qui croient l’être, et ils me contestent ce point, je vous le disais bien. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils disent. Ils ne comprennent pas que, si l’on veut espérer qu’un jour tous les pères prennent en charge la moitié des corvées, égalité, égalité vous dis-je, il n’existe rien de plus symbolique, permanent, inaltérable, que ce nom en épée de Damoclès pour le leur rappeler nuit et jour, jour et nuit, cigarettes ou jupons. Quoi d’autre pourrait le leur rappeler ? Les gros yeux du qu’en dira-t-on ? La porte fermée à clé de la maison ? L’interdiction d’acheter des cigarettes ? Allons donc, cherchez, rien qui vaille une vie entière.

Je sais que plusieurs siècles d’attribution du nom du père n’ont pas fait avancer d’un centimètre le partage des tâches. D’autres barricades devaient d’abord être emportées ; toutes étaient construites autour du patriarcat, droit divin ou presque, et il fallait d’abord se débarrasser de cet encombrant personnage qui ne dort que d’un œil dans l’ombre, rien n’est jamais définitif. Je veux être formel : il est hors de question de réveiller cet hydre, ni explicitement ni par des voies obscures ; j’en connais qui vont m’accuser de complot subreptice, et par une argumentation fallacieuse de tenter de faire avancer la reculade, de tenter de restaurer le pater familias du bon vieux temps.

Que les vieux birbes, les intégristes des valeurs familiales d’une famille idéale qui n’a en fait jamais existé, que les chantres de travail famille patrie, les constructeurs de gynécées et les gardiens de harem remballent leurs compliments, je ne tolérerai jamais que mes discours leurs servent.

Mis en bouteille le 25 février 2005 à 13h35. A suivre #14/18, plus tard.

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lundi 24 septembre 2018

213 - Trente-et-unième jour . Le long chemin

12/18.    Formalisme et paperasse

Je dois avouer mon ignorance en procédures d’état civil ; mais je ne les juge pas sans importance et je veux en avoir fini avec tous les aspects de la question du nom.

Des anomalies existent aujourd’hui, à cause de pratiques imprécises, d’officiers incompétents ou intrusifs et de rigidités administratives, j’en conviens volontiers et je souscris à la nécessaire neutralité du scribe. Mais ne venez pas m’agacer là-dessus, ce n’est pas mon sujet, avec ce froid sur la place je pourrais me taire à jamais si je me dispersais.

Voici ce qui me préoccupe : quelle que soit la forme de la démarche administrative et le lieu où elle s’accomplit, sur terre sur mer en l’air, il est indispensable que l’homme qui n’est pas encore le père au moment du cri surtout si tout blanc il vacille sur sa chaise, se mette en état de le devenir, sans retour possible. Là est le point essentiel : l’impossible renoncement. Il est indispensable que tous sachent et témoignent de ce qu’ils ont vu, et pour y parvenir il faut un rituel, de préférence le jour même mais il arrive que ce soit longtemps après, il arrive tant de choses.

Deux volontés et deux décisions doivent alors se confondre. La volonté et la décision de la dame qui désigne le monsieur, sans cet aveu rien n’est possible et cet aveu engage par-dessus toute autre manipulation de laboratoire. Et face à elles, la volonté et la décision de l’homme d’accepter la désignation, sans cette acceptation, cette soumission, rien ne sera possible non plus. C’est la volonté et la décision de la femme de faire cet aveu, c’est la volonté et la décision de l’homme de recevoir cet aveu, et alors ils deviennent irrémédiablement père et mère, sinon tout-à-fait du moins en devenir, mais en tout cas irrémédiablement.

L’administration veille et le scribe grave l’aveu et la soumission sur les tablettes de la cité. On pourra tartiner des pages sur les modalités du scribe, pourvu qu’elles soient fiables.

Il n’y a pas symétrie entre la femme et l’homme dans ce moment décisif, l’ultime moment où tout peut encore basculer. La femme a désigné, aveu, l’homme a accepté, soumission, le scribe a gravé la tablette, naissance. Dès cet instant, l’homme sera le père de l’enfant pour le restant de leurs jours à tous deux, à charge pour eux d’apprendre le métier de père et d’enfant, ils ont toute la vie pour le faire avec toutes les obligations qui en découlent. Certitude absolue et unique, moment unique et absolu, la prise en charge d’un être humain. Je n’ai pas dit l’appropriation, attention aux mots que vous lisez. Et qu’il faille toutes les années à suivre pour que la paternité s’accomplisse n’y change rien.

Et souvent, surgit à cet instant une bouffée de bonheur total : le long chemin vient juste de commencer.

La transmission du nom est le résultat de cette dissymétrie et le signe de l’obligation vitale, j’allais dire viagère, qui désormais lie le père à l’enfant, le père vers l’enfant, le symbole, la preuve. C’est l’échange fondamental, qui signe et qui désigne un engagement dont personne naturellement ne mesure le poids au moment où il se prend. Quand même le monsieur tenterait de fuir à l’autre bout du monde sous prétexte d’acheter des cigarettes, courir tous les jupons qui passent à sa portée, renier les promesses de l’aube lumineuse ou du tendre crépuscule, son enfant portera son nom et il ne pourra jamais feindre de l’ignorer.

Ce ne sera jamais un privilège, un droit, une récompense. Juste une obligation définitive.

Que devient la mère dans ce tourbillon ? Il est question ici du nom du père et de ses obligations, justement pour que s’équilibrent enfin les fardeaux respectifs. Le père qui se dérobe se verra privé de nom à transmettre, mais nous n’en sommes pas encore là.

#13/18 à suivre

 

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dimanche 23 septembre 2018

212 - Trentième jour . Le droit de l'évidence

11/18.    La grossesse est ostensible.

Un beau matin ou un soir de crachin, on appelle le taxi et on se rue à l’hôpital, avec le chauffeur qui panique à cause du tissu tout neuf des sièges et ces bagnoles qui n’avancent pas.

Même à Carrefour-sur-Gambette, il y a des embouteillages mal placés. On arrive enfin et, plus ou moins vite, retentit le fameux cri. Au moment même où quelqu’un vient couper le cordon qui libère la femme, qui lance le nouveau-né dans la grande ronde des vivants. Cet instant là est décisif, l’instant où l’enfant devient un sujet de droit distinct, l’instant où sa vie est séparée de celle de sa mère pour le restant de ses jours. C’est généralement ainsi que les choses se passent et il en fut ainsi pour Séraphine et Bonemine. Il y avait assez de monde dans la salle qui pouvait témoigner avoir vu Séraphine sortir toute rouge de Bonemine, sauf peut-être l’Augustin tout blanc assis là que réconforte l’infirmière et dont on dit qu’il est le père.

Nous ne sommes pas toujours brillants dans ces moments-là, nous autres les mâles qui se veulent dominants, et parfois ce sont les plus dominants qui sont les plus blancs, bande de chiffes molles.

Puis interviennent l’administration et sa poussière. Faut-il parler de déclaration de naissance ou de reconnaissance, l’un et l’autre sont-ils superposables, opposables, ou indépendants ? La pratique montre qu’il y a souvent simultanéité : il est là, visage pâle assis sur sa chaise quand passe monsieur l’officier d’état-civil, et c’est lui qui, muni des certificats idoines et réglementaires, va donner les éléments pour inscrire le nouvel être humain dans le grand livre de la nation. Ouf.

C’est en nommant l’enfant que le père commence leur voyage à tous deux, que la mère avait déjà entrepris seule longtemps auparavant.

#12/18 à suivre

 

 

Posté par andremriviere à 00:12 - 209 - CH.07 . Au nom du père .II. - Commentaires [0] - Permalien [#]

 
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