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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

mardi 16 janvier 2018

132 - Seizième jour : Thé à la menthe

#1/3 . Descendre, dit-elle

Descendance et patrimoine, nature contre volonté, fidélité contre foi, foi sans fidélité, commune reconnaissance de l’autre, comme autre et comme nécessité, des alter ego en quelque sorte, ce mot latin a-t-il au moins un pluriel ?

La voici, la folle illusion dont tout découle : je suis éternel parce que mon enfant est moi, stupide projection, stupide incarnation, stupide désir ; je me crois éternel alors que pèse sur cet enfant, que nul n’a le pouvoir ni même le droit de lui imposer, cette chape de plomb : porter l’éternité du père. Il faudra que l’enfant le veuille sans que personne ne le lui demande, il faudra que ce soit pour lui une liberté, un envol ; nul ne doit lui en tenir rigueur s’il m’a oublié avant même que je meure. Je dois être capable d’endurer cet oubli. Sinon, comment pourrait-il vivre et, par sa vie, m’obtenir l’éternité revendiquée.

En serais-je capable ?

Il est si tentant d’imposer sa règle. Toi la femme tu porteras le voile, et par la même occasion les paquets. Moi l’homme, j’ai besoin de mes mains pour montrer l’horizon d’un air savant. Toi, l’enfant, tu me porteras moi le vieux, et quand par ta faute je serai mort, tu resteras près de mon corps à chanter mes louanges. Mes pairs veilleront à cela.

Il est si facile de se barricader ainsi contre la poussière. Quarante milliards d’hommes, disent les spécialistes, et personne encore pour comprendre que l’éternité n’est pas ce rendez-vous là, que ces danses de pouvoir ne sont que danses macabres. A ce petit jeu, c’est la mort qui gagne. La femme reste muette et l’enfant ne vit pas. Et s’il ne vit pas, qui pourra chanter mes louanges ?

#2/3 . Le mal aux pieds

Il est temps de parler d’adoption. Je croule sous les fiches : moi, Théolone le Moine, du haut de ma retraite, je rêve que l’homme est grand. Je veux dire ici l’homme comme on dit la mésange ou la panthère, ni mâle ni femelle mais l’homme qui fit Dieu à son image. Car l’homme, tout masculin qu’il soit, n’est pas plus mâle que femelle d’être homme, tout comme la panthère n’est pas plus femelle que mâle d’être féminine.

C’est juste une affaire de probabilité binaire et salutaire. Seront perdus les peuples qui tricheront avec cette probabilité, en tuant les hommes sous prétexte qu’ils sont soldats, en tuant les femmes sous prétexte qu’elles sont femmes.

Je rêve que l’homme est grand. Il n’est jamais si grand qu’en brandissant sa volonté, individuelle ou collective, contre ce monstre tentaculaire qu’on appelle l’ordre des choses. Les sourcils se froncent déjà à me lire. Ceux qui attendaient que coule de source la mélodie gracieuse du thème, la voient se déhancher, se désarticuler, se caricaturer ; l’accord parfait du début tourne à l’aigre, le sucré devient salé, le lait caille.

Froncez, sourcils. Comment aurait-on le fromage si le lait ne tournait, que serait l’océan sans le sel, et le gigolo du début ne serait qu’un tube. L’homme n’a que faire de la nature et de son ordre, de ses ordres, de ses désordres. Laissez la faire, et vous la verrez vite se dresser contre sa créature et la broyer comme un vulgaire et fragile dinosaure.

Mon imprudence aventureuse m’oblige à vous parler de la nature et de l’homme, l’homme sans genre, avant de vous parler adoption, mon idée de départ. Une petite fourche d’écologie de chambre s’impose, puisque j’en viendrai à la question de la volonté humaine comme seule chance de survie. L’homme est nu, faible, myope et sourd ; il ne dispose que d’une seule arme pour résister au monde hostile qui l’environne, cette sainte nature que l’on proclame verdoyante, cette bonne nature et son oxygène vivifiant. Mère nature, je te vois venir, tu n’attends que la première occasion pour nous étouffer et nous brûler les os avec ton oxygène.

Cette arme unique aurait été localisée à l’intérieur du crâne. Je ne suis pas allé voir moi-même, mais je crois volontiers ce qu’on m’a dit à ce sujet : je ne suis bon à rien quand j’ai mal à la tête. Pourtant j’ai aussi quelques difficultés à penser lorsque j’ai très mal aux pieds. Il se pourrait bien que l’on pensât avec son corps entier, et ceux qui viendront me contredire ont peut-être déjà mal aux pieds. Appelons donc cerveau le lieu de nos pensées, à titre provisoire. C’est lui l’arme fatale.

#3/3 . Le goût du thé

Revenons au thème, Just a gigolo. Il a été mis à toutes les sauces, sucrées et salées, et l’auteur de la chanson n’avait pas imaginé que sa ritournelle allait résister à tous les traitements, les plus académiques et les plus sauvages. J’ai planté là mon discours sur la femme et sur l’adoption juste comme il commençait à m’intéresser, pour dériver dans un éloge du cerveau et une invective à la nature, sortes de cheveux sur une soupe même pas encore cuite. J’y reviendrai, aux éloges et aux invectives, à la femme aussi d’ailleurs, ils ne perdent rien pour attendre, mais le thème, la jolie chanson américaine, continue de faire entendre sa mélodie sous les cafouillages, les silences, les oublis, il est le standard, le tremplin, la planche de salut. Mon gigolo juste s’appelle ici Adoption comme expression de l’humaine volonté, comme point culminant du refus de l’ordre des choses.

Il y a des descendances qui coulent de source. L’homme a enfermé la femme devenue pubère, il a triomphalement montré le linge taché de sang, et par un effort digne des héros de l’antiquité, il a placé ses gènes dans son plaisir. Il a poussé le cri de victoire, il a employé les mots de pureté et de certitude. Il peut maintenant dormir tranquille le restant de ses jours en buvant son thé ou son whisky, selon sa culture et l’endroit où il se trouve. Il a échappé à la malédiction. Cet homme est un con.

Même dans ces pays où la vie se passe comme je viens de raconter, ces pays-là existent hélas et dans les autres pays on y met un peu plus de forme mais guère, c’est à la naissance de l’enfant puis de ses sœurs et de ses frères, que commence la vie du père, celle qui mérite d’être vécue, celle pour laquelle il a vécu, c’est seulement à ce moment-là, pas une minute plus tôt. Réveille-toi, homme qui dort sur tes certitudes ! Quand bien même ta femme aurait été cloîtrée toute sa vie, quand bien même tu aurais été le premier et le seul, quand bien même tu pourrais jurer de tout cela, ton travail ne commence qu’au jour de la naissance de tes enfants. Ta femme est embarquée depuis longtemps dans cette aventure, depuis beaucoup plus de neuf mois, depuis le jour où le premier filet de sang a coulé le long de sa cuisse effrayée.

Mais toi, qu’as-tu fait ce temps-là ? Tu as été le surveillant de la grille et le gardien des cadenas. Maintenant, tu vas devoir adopter ces enfants, les faire tiens. Comment dis-tu, ils sont à toi, ces enfants ? De quel droit, de quel Dieu les tiendrais-tu ? Seraient-ce les cadenas, les grilles et les certitudes qui te rendent ainsi propriétaire ? Tu dérailles, mon pauvre homme, personne n’est propriétaire des enfants qui sont nés, et leur mère le sait. A toi de l’apprendre, maintenant. A toi de les vouloir, de le vouloir, et de devenir leur père par un long combat protecteur, contre eux, contre toi, contre la nature, la verte nature. Si tu as de la chance, à leur tour, dans très longtemps, ils t’adopteront et ta vie n’aura pas été vécue pour rien. Sinon, ils t’oublieront sans que tu aies démérité et ta vie deviendra ce boulet dont personne ne veut.

Si tu oublies cette loi, si tu bois ton thé à la menthe assis sur ta certitude initiale, tu ne seras rien ; un matin tu te réveilleras et tu découvriras que tu es mort ; ton discours de la supériorité de l’homme sur la femme aura pris comme le thé que tu bois un drôle de goût.

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mardi 2 janvier 2018

131 - CHAPITRE QUATRIEME . LA JUSTICE ET LE GIGOLO (Quinzième jour)

Quinzième jour : Les silences

De l’influence de la peur de la mort sur l’oppression de la femme par l’homme.

Je n’arrive pas à comprendre comment l’humanité en est arrivée là qu’une moitié d’elle-même réduise à ce point son autre moitié. Je vais tenter d’élucubrer là-dessus, en tâtonnant en m’étonnant, et cette élucubration pour y voir clair n’est pas pire qu’une autre.

Comment se fait-il qu’aucune femme pendant si longtemps ne se soit vraiment révoltée, ni qu’aucun homme n’ait fini par avoir honte ? Vous allez m’en trouver, des femmes qui se sont étonnées, des femmes qui montent la garde, bien sûr, des figures de proue depuis deux siècles, quelques illuminées depuis deux mille ans qu’on s’est empressé d’assassiner, d’Hypatie à Olympe ; mais a-t-on jamais vu quelque part dans l’Histoire se révolter massivement femmes en colère et hommes lucides contre ce scandale universel ? Car la seule universalité qui tienne est celle du scandale de la domination. Si j’oublie quelques frémissements depuis cinquante ans, je vois un immense tchadri qui recouvre le monde.

Alors un doute me saisit. Il y a un discours nauséeux qui revient sans cesse, serait-il donc vrai ? Je tente de le placer là, ce discours, au risque de lui donner de l’importance. Mais il en a, de l’importance, et c’est bien là que le bât blesse, alors qu’il ne se rengorge pas trop vite, il faut le répéter pour mieux le dénoncer : selon ceux qui le profèrent ce serait l’ordre des choses, la pente naturelle de l’espèce, sa logique propre, sa condition humaine, et ne parlons même pas de je ne sais quel dieu ; l’universalité qu’on observe en serait la preuve irréfutable. Voilà c’est dit et je ne peux m’y résoudre, je ne peux accepter la violence qu’on me fait en argumentant de la sorte. J’y reviendrai certainement car ces prétendues évidences naturelles ne me plaisent pas ni bien sûr les preuves avancées. J’espère seulement que ce que j’ai déjà écrit servira.

Comment pourrais-je imaginer un complot si vaste, une complicité si secrète et si répandue, où les femmes elles-mêmes se prêtent au jeu de leur déchéance ? Ainsi, l’éternité leur est si bien accordée que peu importe leur réalité quotidienne ; l’essentiel leur est acquis. Voilà ce qu’on me murmure, voilà ce à quoi je devrais me résoudre. Objection. L’éternité que promet l’enfantement est un leurre, tout comme est leurre la certitude de la petite graine. Elle est simple apparence, elle est le masque de la réalité, elle est le voile. La réalité est autrement plus difficile qu’une certitude métaphysique, la réalité compte bien plus que la certitude métaphysique. On n’a pas à sacrifier celle-là à celle-ci.

Je dois évoquer aussi la femme stérile et la femme hostile, dont la seule existence suffit à détruire l’argument procréateur ; qu’elles n’aient pas d’enfant par refus ou pathologie ne les rend pas moins femmes, et je dois détruire la simagrée de l’instinct maternel ; pourquoi seraient-elles enchaînées à cet instinct obligatoire décrété par l’homme ? Je dois balayer tous les lieux communs qui occupent le terrain, et ne garder ici que les deux seuls qui vaillent, la mort et la naissance.

J’aimerais bien découvrir et expliquer comment s’affranchir de ce combat absurde où l’homme impose sa loi jusqu’au plus profond du langage, et donner les règles qui sauvent. Pauvre de moine, tranquille auprès de ma chapelle bariolée, quelle mouche me pique de m’interposer ainsi, qui ne sais pas m’occuper des miens et qui suis le premier à profiter de la domination. Moine, je n’en suis pas moins homme et cette injustice qui me permet insidieusement d’en profiter, de petit détail en petit détail, fait de moi ce que nous sommes tous, des gigolos.

Une civilisation de gigolos.

Regarde donc tes hirondelles, a dit l’archange, soigne tes cerisiers et tes icônes précieuses, et joue seul ta mélodie. Tu peux même garder le silence, plaquer tes silences sur le bruit, il en est qui t’ont rendu célèbre.

Tu as raison, mon cher ange. Pourtant, mes silences ne sont célèbres que par ce qui les sépare, mes voix, mes notes, ma musique, ma parole. Laisse-moi donc à mon discours je te prie, il rendra plus magique le moment où je me tairai.

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vendredi 15 décembre 2017

130 . Intermezzo : Les intermezzos

 

 

LES INTERMEZZOS

 

 

Je ne devrais pas céder à la tentation d’encadrer les fiches du moine. Besoin d’introduire, de clarifier, de débroussailler, sans doute pour tenter d’inventer du sens là où parfois son travail pataugeait dans l’approximatif sous mon regard incertain. Trahison naturellement que ces cadrages, vieux réflexe de photographe.

Le flou monacal est nécessaire à Théolone, la liberté de son lecteur en dépend. Un jour je te parlerai du flou, non point le flou artistique qui n’est que cache-misère, mais le flou cosmique sans lequel nous n’aurions jamais existé, ni toi, ni moi, ni la voie lactée. Ou plutôt non, c’est le moine lui-même qui s’en chargera. Moi je suis le répétiteur, le copiste. Sans rien inventer, j’empile les ornements et les paraphrases grâce auxquels tu te souviendras : tout ce qui est empilé t’appartient.

Puis il y eut le schisme. Mes intermezzos ont alors pris toute leur ampleur. Je me suis mis à t’y écrire exclusivement renonçant aux milliards de lecteurs possibles ; mon ambition démesurée est devenue notre tu intime, ce silence qui nous désunit. C’est entre nous deux que se joue désormais la comédie et s’il y a du monde dans la salle ni toi ni moi ne le voyons.

Alors voilà. Je ramasse, je classe, je trie, je déchiffre, je recopie. C’est tombé sur moi, et le schisme aussi m’est tombé dessus comme une enclume, je ne pourrais pas lui survivre si je n’écrivais autour des fiches. Il y sera question de filiation et de genre, tu es bien placée pour savoir à quel point je suis concerné. Il devine tout, ce diable de moine, il sait à quel point je suis concerné, père et fille, grand-père et petite-fille, l’être ou ne pas l’être.

Écoutons-le.

Fin du chapitre trois - Little Rootie Tootie

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mercredi 13 décembre 2017

129 . Quatorzième jour #2/2 Adoption et liberté

 

2/2.  Adoption et liberté

 

A chaque naissance, tout est refaire. Qui ose encore parler de fidélité ?

Je ne peux imaginer d’autre chemin vers l’éternité que cette sorte d’adoption commune par les parents, au moment de la naissance ou longtemps après : deux personnes autour d’un enfant, nouveau-né ou déjà grand, qui se rencontrent, qui s’unissent autour de lui, qui l’enveloppent de leur vie. Sans cela, aucune légitimité ne peut exister, et l’enfant va errer dans un monde sans foi ni loi et devenir un ennemi de lui-même. Aucun ADN au monde ne pourra lui rendre le bercail perdu.

Une fois l’adoption prononcée, et point besoin de juge ni de témoin pour cela, le lien des parents et de l’enfant devient indissoluble, absolu, péremptoire, il est l’éternité gagnée. Unis ou séparés, les parents restent liés à l’enfant aux termes de ce contrat de vie.

L’enfant, lui, reste libre. La patience, l’amour, la chance, le temps surtout, permettront peut-être qu’un jour à son tour il adopte ses parents. Rien ne l’y oblige, et cette incertitude est le prix que les parents doivent payer, le prix de l’égalité conquise de l’homme et de la femme face à l’enfantement. Cette adoption en retour peut ne jamais venir sans que la moindre faute ne pèse sur l’enfant devenu adulte. C’est ainsi, et que serait ce retour s’il était imposé ? A cette condition là seulement l’universelle peur aura disparu, celle de la mort, parce que l’universelle injustice, celle de l’homme contre la femme, aura aussi disparu.

Little rootie tootie. Juillet 2001

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mardi 12 décembre 2017

128 . Quatorzième jour #1/2 Le contrat de vie : la fidélité

1/2. La fidélité


J’ai écrit quelque part le mot de fidélité. Que nul ne se méprenne, et qu’on ne me prête pas d’intentions que je n’ai pas. Moine, je sais ce qu’est une règle, je sais que les seules dignes de l’être sont celles auxquelles chacun accepte librement de se soumettre, condition de vie commune et non servitude volontaire. Il n’appartient à personne d’imposer à celui-ci ou à celle-là une règle de fidélité autre que celle qu’il se donnera.

La fidélité obligatoire, imposée, impérieuse, implacable, ne sera jamais un passeport pour l’éternité. La seule qui vaille est librement consentie. Que celui qui veut tirer mes propos vers l’obligation et la punition soit jeté dans les ténèbres extérieures où sont les pleurs et les grincements de dents. Après que la femme l’a désigné, l’homme a décidé « cet enfant est mien ». Désignation suivie de décision. A partir de cet instant précis, il pourra devenir le père de l’enfant. Honte à qui ricane sous prétexte que l’enfant serait noir quand père et mère sont blancs ou tout autre motif, rumeur ou vérité passée, honte à qui jette le trouble et la zizanie ; le père sera le père, et tous les gènes du monde n’y pourront rien ni les séparations à venir. Le législateur n’a plus qu’à légiférer sans se perdre dans un dédale de vérifications.

Bien sûr, il devra réfléchir aussi à l’homme qui n’a rien décidé, à la femme qui n’a désigné personne ; il devra trouver des réponses à ces questions-là. Mais lorsque l’un et l’autre ont décidé et désigné, nul ne peut plus casser le lien filial, refermer la porte.


Et le laborantin sera jeté aux lions.

à suivre

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mardi 26 septembre 2017

127 . Treizième jour : ADN - Imbécillité masculine

#2/2   Imbécillité masculine


L’homme a prétendu et prétend encore échapper à l’amour et à la foi nécessaires. Il s’est vu fermer la porte au nez par l’Amazone ; il pourra la charger de chaînes, l’enfermer au gynécée ou au harem, la recouvrir de pied en cap d’un tissu chatoyant, la payer moins pour un même travail, il ne trouvera jamais la bonne clé, la seule porte qui compte restera fermée.


Il a trouvé aujourd’hui quelque chose qui ressemble bigrement à cette clé : l’Acide-Desoxyribo-Nucléique. Il lui fallait bien un nom barbare, pour une nouvelle barbarie. Il tient la preuve enfin, il prend les salives et secrètement va trouver son laborantin préféré qui lui donnera la réponse fatale. Qu’attend-il, l’imbécile ?


Sa méfiance détruira son éternité, quelle qu’ait pu être la réponse. Au lieu de se légitimer, il se sera déshonoré, et l’enfant ne pourra plus le reconnaître, ADN ou non. Ce n’est pas la clé des champs, mais celle du placard de Barbe-Bleue. Le père qui tente ce diable-là cesse d’être père à l’instant même où il croit tenir la preuve. Point n’est besoin d‘une petite graine pour être père, il faut la vie entière. Nous ne l’avons toujours pas compris, nous sommes incorrigibles. Enfin bon, moi vous savez, je suis moine.

FIN

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dimanche 30 juillet 2017

126 . Treizième jour #1/2 : ADN - Les argonautes

#1/2    Les argonautes

 

La dépendance de l’homme, la porte de l’éternité, seule l’Amazone en a la clé. Il a beau la déclarer inhumaine et la repousser aux confins du Pont-Euxin quelque part entre Crimée et Tchétchénie, il a beau la conquérir elle et sa toison, on pourrait en dire long sur cette toison féminine, il n’a jamais réussi à voler la clé.


Jason lui-même, trop facile vainqueur, s’est vu claquer la porte au nez par Médée la pure. Nous les hommes, nous pouvons quelquefois conquérir la toison ; nous ne devons jamais tenter de prendre la clé, sous peine de mort. Privation d’éternité, voilà le pouvoir de Médée, il ne faut pas lui disputer cette puissance. Dans quelques siècles l’Amazone nous ouvrira à simple demande et nul ne songera un instant à forcer le passage ; de ce jour-là nous ne prenons pas le chemin, mes amis, mes frères.

En attendant, chacun s’organise. L’homme et la femme se marient et se jurent fidélité, on devine que cette foi est le meilleur chemin vers l’éternité sans même devoir inventer une religion. L’athée et le croyant sont égaux devant cette foi-là. L’enfant qui naît de sa femme, tous l’ont vu sortir ; le mâle aussi, pourtant si fragile à la vue du sang il a tenu le coup quoiqu’un peu pâle ; cet enfant est mien, doit dire l’homme. Pourtant, de tous ceux qui ont vu l’enfant sortir et qui pourraient témoigner que la mère est la mère et que l’enfant est son enfant, lequel pourrait témoigner que le père est le père ? Personne.

Si la vérité traîne au fond de quelque éprouvette ou au bout d’un coton-tige, il faudra bien que chacun croit ou fasse semblant de croire la parole de celui qui a regardé dans le microscope et a su y lire les lignes de la main. Ce sera encore une affaire de foi.

Ainsi le père devra aimer sans réserve et sans preuve, il devra décider, parce que seuls cette foi, cet amour et cette décision vont le rendre père. L’histoire ne fait que commencer, il faudra encore que l’enfant vive et qu’un jour il adopte à son tour son père, pour que ce père accède enfin à l’éternité.

#2/2 à suivre

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vendredi 28 juillet 2017

125 . Douzième jour #4/4 . Une affaire de genre (#4/4 nature et tradition)

#4/4    Voilà le discours : nature et tradition


Faut-il y ajouter sel et poivre ? En ai-je assez dit ? Le discours est multiple mais sans cesse il retombe dans l’ornière que je viens de réciter. Il n’y a aucune caricature, il n’y a que le squelette, tout le reste est habillage, ramage, plumage, verbiage, maquillage. Sans ces atours, peu de restes, peu de chair, peu de matière, un spectre. Il faudra le reconnaître partout, ce discours ; il est malin, il saura se parer des plumes du paon pour mieux séduire les adeptes de la nature, on ne sait laquelle mais on sait lesquels, il saura aussi s’appesantir à coup de gourdins ou de pierres pour mieux écraser quelques rebelles. Il saura même surgir sous mon crayon au moment où je croirai le dénoncer. Lisons-le ce discours, vingt ou cent fois de suite jusqu’à la nausée. Plus tard, nous serons alertés aux moindres effluves.


Un point mérite un paragraphe supplémentaire, la question de l’universalité. La domination de l’homme mâle sur l’homme femelle est répandue sur toute la planète et rares sont les exceptions. Intéressantes aussi d’ailleurs car tout exceptions qu’elles soient, elles sont. Qu’un seul cas existe et l’universalité ne tient plus et avec elle la nature, ou la divinité.

Il est d’autres formes d’universalité qui n’ont pas ce caractère ontologique bien commode pour asséner de soi-disant vérités, mais qui sont si largement partagées qu’on peu les qualifier d’universelles, même lorsque des exceptions surviennent du fait d’individus isolés. Ainsi en est-il de la peur de la mort. Je propose l’idée que la procréation était une forme de lutte contre cette peur, une recherche d’immortalité par l’enfant. La certitude est le privilège de la femme et l’incertitude qui taraude l’homme l’a rendu fou. Il n’échappera à la folie dominatrice qu’en se confrontant à sa propre mort, en l’acceptant, quand elle serait fin de tout, sans espoir surnaturel.

Ceux qui surent regarder en face leur propre finitude sont aussi ceux qui ont laissé aux femmes leur liberté et leurs droits, ce n’est ni hasard ni coïncidence. Regardez donc les rares exemples de sociétés ainsi construites, regardez donc quels hommes combattent aux côté des femmes. Nous n’avons de cesse encore aujourd’hui de faire disparaître ces sociétés au nom du progrès, tribus perdues dans des milieux inhospitaliers, ou pire encore riches en gisements pour leur malheur, et de réduire au silence ces hommes dans des culs-de-basse-fosse ou dans des placards dorés.

Ainsi, la stratégie de domination issue de la peur de la mort prend l’apparence d’une vérité universelle parce que cette peur est très largement partagée. Il ne s’agit pas de cette mort qui approche en terrain découvert et fait fuir tout ce qui respire, le feu ou le lion affamé et tous ces périls auxquels tout être vivant tente d’échapper jour et nuit, et auxquels souvent il échappe, mais celle à laquelle nous savons tous que nous n’échapperons pas quoique nous fassions.

L’homme n’a jamais appris à supporter l’idée d’être à ce point dépendant de la femme pour gagner son éternité. Il n’aura de cesse d’inventer des simulacres, des contes à dormir debout, des stratégies alambiquées, et même des analyses de laboratoire, pour s’assurer que l’enfant vient de lui et gagner l’éternité qui en découle. Les inventions les plus étonnantes ont été décrites par les anthropologues. Il serait temps d’apprendre, enfin. Les civilisations naîtront le jour où cette dépendance sera acceptée ; j’en suis loin, nous en sommes loin. L’hélice magique porteuse de vérité a légèrement diminué le champ de l’incertitude mais elle reste entre les mains d’autrui, elle n’apporte pas la réponse définitive.

Nous n’avons pas besoin de cette réponse. C’est plutôt en renonçant à la connaître que nous deviendrons adultes, humains, enfin. Père ou mère, notre enfant n’est pas celui que nous avons engendré mais celui que nous avons élevé, fait grandir, à qui nous avons ouvert la porte du monde. Combien de siècles de misères devrons-nous encore traverser pour l’admettre ? Voilà pourquoi j’écris tout ceci : accepter ma finitude, et léguer ma suite à qui la voudra.

FIN

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lundi 24 juillet 2017

124 . Douzième jour #3/4 . Une affaire de genre (#3/4 Il y a une effrayante universalité)

3/4   Il y a une effrayante universalité


Celle de la mainmise de l’homme sur la vie de la femme. On trouvera peut-être des tribus, des cultures, des pays, où ces comportements n’existent pas. Les anthropologues sauront m’en dénicher, Amazonie ou contreforts himalayens. Ces paradis sont isolés dans le grand concert du machisme ; ils n’auront pas contribué à la construction du monde où je vis.


Ma grande île ignore ces raretés, et je vais donc les ignorer aussi. Ma lorgnette ne va pas au-delà de la plaine partagée qui seule m’intéresse. Je veux braquer mon artillerie sur le discours parsemé d’évidences prétendues naturelles, de ces évidences que l’on dit irréfutables, de ces Vérités tombées du ciel, éternelles forcément.

Alors, pour dégonfler ces baudruches, car je ne suis pas ici dans la réfutation mais dans la dégonflette, je vais les inscrire ici, les mettre sous nos yeux, en m’efforçant de ne pas les ridiculiser ce qui sera peut-être la part la plus difficile de l’exercice. Nous en sommes imprégnés depuis notre plus tendre enfance au point de ne plus en sentir l’odeur, elles polluent ce que nous touchons voyons entendons, tellement évidentes qu’elles en sont invisibles. Alors il faut s’ébrouer, se désenvoûter, se désincarcérer, et s’entendre soi-même proférer les lieux communs qui nous enferment jusqu’à découvrir que nous les proférons sans les entendre. Je vais les déclamer haut et fort avec toute la lumière crue possible, pour être sûr de les reconnaître ensuite sous tous leurs déguisements. Je suis moi aussi un homme et je n’échappe pas à l’imprégnation.

Que disent-ils, ces discours ? Ils disent que c’est universel parce que c’est la nature des choses, que c’est la nature des choses parce que c’est universel. Le discours tourne en rond, il se nourrit de sa propre évidence, et comme un cyclone il devient irréfutable. La femme accouche c’est naturel, elle nourrit les petits c’est naturel, l’homme chasse et pêche c’est naturel. Pourquoi vouloir aller contre l’ordre universel, contre le principe de vie ? Parce que bien sûr tout ceci procède du principe de vie, et tant qu’à dire, de Dieu. La religion n’est pas la plus lente à pérorer sur la question du naturel et de l’évidence inventée. Toutes les religions, d’où le singulier que j’utilise ici. Mais ils sont nombreux ceux qui ne montent pas jusqu’à Dieu, je ne leur ferai pas le plaisir de les absoudre au nom de la laïcité, il y a aussi une laïcité du naturel et de l’évidence inventée. « Natura rerum » la nature des choses, ou bien « res naturae » les choses de la nature.

Naturel, méfiez-vous du naturel, vous savez, celui qui revient si vite. La pompe à logique imparable est amorcée et le par conséquent dévastateur surgit : par conséquent, c’est naturel que l’homme soit plus fort, plus habile, plus intelligent. C’est naturel parce que c’est ainsi que survit l’espèce. L’homme ne se mêle pas de l’accouchement des femmes, pourquoi voudriez-vous que les femmes se mêlent du jeu des hommes, chasse, pêche, culture du blé, arts et lettres, pensées profondes, présidence des républiques.

Je m’essouffle à cet exercice. Je ne puis le laisser sans réponse hic et nunc, renonçant à la démonstration. Tu sauras bien y ajouter ta pelletée d’évidences du même acabit si tu y tiens, je vais continuer ma route autrement, en me souvenant que les différences biologiques incontestables ne rendent ni supérieur ni inférieur, ne confine personne à telle ou telle tâche, ne préjuge en rien des capacités intellectuelles, sensibles, physiques. Faut-il être à ce point attardés que je me croie obligé de l’écrire comme pour exorciser les démons ?

à suivre #4/4

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lundi 17 juillet 2017

123 - Douzième jour #2/4 . Une affaire de genre (#2/4 Mais il me fallait un tremplin)

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2/4. Mais il me fallait un tremplin

Néanmoins je postule. Je postule que cette donne biologique est pour nous mâles une chance. Je la vis telle. On va me vanter les mérites de la grossesse, les joies de l’accouchement, l’exaltation de la maternité. Je laisse dire, moi je ne me vois pas traverser les neuf mois pour aboutir au cri primordial. J’observe dans ma petite lorgnette toute leur vie durant les femmes se confronter aux désagréments de leur condition animale, et je me dis que je me sens bien mieux en mâle, parce que mon quotidien à moi est plus confortable.


Au lieu de s’en réjouir, et de tenter d’apporter un peu de baume à la condition des femmes, le mâle a transformé sa chance en malédiction dont il lui faudrait se venger. Ce confort biologique, qui lui permet toutes les imprudences les soirs de vague à l’âme sans mettre en question le reste de sa vie, il l’a associé à un doute fondamental et définitif : il ne sera jamais certain d’être père, c’est-à-dire immortel. Et à ce moment précis commence la férocité : au lieu d’être beau joueur, l’homme n’a eu de cesse de déposséder la femme de son éternité à elle au nom de la petite graine.

Les ruses des constructions sociales pour y parvenir sont innombrables ; je lis les livres d’histoire, je feuillette les journaux, j’entends la radio, je trouve un vieux grimoire où l’on parle de nos ancêtres grecs, syriens, persans, indiens ; je subis des conférences sur des sociétés englouties. Partout dans le monde, où que j’aille dans le temps et dans l’espace, tout autour de notre vieille planète essoufflée, je n’observe que domination de l’homme sur la femme par mille stratégies de mise en dépendance et de soumission, jusqu’à la négation d’être, un état de non-état.

Il y a bien eu cette nouveauté de la belle hélice ; ma théorie s’évanouit devant la science. Pourtant je la maintiens. Des millénaires de vieux prétextes ne vont pas se dissiper devant un génome, un microscope, une goutte de salive. Il est vrai que depuis moins de cinquante ans l’abominable incertitude est en mauvaise posture, et c’est une bonne nouvelle. Il faudra du temps pour que nos esprits testostéronés s’apaisent de savoir qu’ils peuvent savoir. A condition bien entendu d’être sûr que le laboratoire soit sûr, qu’aucun complot ne soit ourdi, et que le papier de garantie soit authentique. Finalement, nous resteront toujours tributaires du bon vouloir de quelqu’un.

Je ne suis pas venu ici pour stigmatiser les pratiques que l’on dit archaïques. Je ne vais pas jouer les donneurs de leçons à tel pays montagneux d’Asie où à tel désert africain, bien qu’il faille sans cesse combattre les tentations et déjouer les ruses. Mais je connais la force et le danger de l’argument culturel, sa perversité, et je sais que le poids des traditions, loin d’être un lien social, permet de perpétuer des injustices insupportables en lui donnant une couleur honorable.

Il suffit de rester devant chez soi, devant sa porte, à son bureau, dans les rue de nos propres pays pour voir comme la tradition pèse aussi de tout son poids, jusqu’en nous-mêmes.

#3/4 à suivre

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lundi 3 juillet 2017

122 - Douzième jour #1/4 . Une affaire de genre (#1/4 La question du langage)

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1/4. La question du langage


N’étant ni anthropologue, ni philosophe, ni linguiste, ni sociologue, ni sexologue, ni militant féministe, encore moins militant machiste il paraît que cette engeance existe, ni chien de garde, berger allemand, juif ukrainien, taliban, desperado, je ne suis absolument pas qualifié pour écrire sur les relations entre les hommes et les femmes, sur la condition féminine et sur le comportement masculin à travers les âges, à travers la géographie, les civilisations, les religions, et tout et tout. C’est bien pourquoi je vais le faire. Les savants qui me précèdent y ont tant disserté que je ne crains pas d’ajouter une goutte d’eau à la mer.


Mon premier est un postulat dont tout relève ; l’homme ne porte pas l’enfant qui va naître. Il s’agit bien sûr de l’homme masculin, je dis homme par commodité et parce que ma langue cultive aussi cette ambiguïté. Entendons-nous bien, je dirai homme pour dire le masculin, et femme pour dire le féminin, Lapalisse n’aurait pas fait mieux. Et quand il faudra écrire sur tous, j’emploierai aussi le mot homme. Gardez vos simagrées. A quoi bon s’indigner des préférences langagières au point de sombrer dans les périphrases précautionneuses jusqu’à se rendre illisible. Le mot homme en notre langue commune désigne tantôt le mâle et tantôt l’espèce. J’accepte cette confusion que le contexte suffit à éviter et si des points doivent être mis sur des zi, ils le seront et je préciserai en cas de danger d’un malentendu, sinon à chacun de rétablir l’exactitude manquante.


De beaux esprits rétorqueront qu’il suffit d’écrire « l’humain ». Voilà soi-disant l’ambiguïté levée. Mais n’est-il pas masculin, ce mot là, aussi ? Objection retenue, je garde le mot homme.


Si nous avions été panthère, le nom de l’espèce aurait été féminine, mâles et femelles indifféremment désignés comme panthère, avec un e pour accorder l’adjectif et le participe. Ce n’est pas contre le langage qu’il faut lutter, mais contre les comportements. Tôt ou tard, le langage suivra, mais jamais il ne précède. Le jour où LA ministre ou LA présidente seront devenus aussi spontanés que LE homme de ménage ou LE sage-femme, c’est qu’une bonne partie du chemin aura déjà été accomplie !


Mais revenons à mon postulat. Postulat n’est pas le mot qui convient. Préalable biologique serait plus juste. Ne pas porter l’enfant, pour le mâle, est la plus évidente des choses depuis que les mammifères gambadent dans nos prés. Il ne s’agit donc pas d’un postulat, d’une invention, mais d’un simple constat d’animalité. Nous ne décidons rien, c’est lui qui s’impose.

#2/4 à suivre

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samedi 13 mai 2017

121 - CHAPITRE TROISIEME . PETITE RADICELLE TÊTUE

Onzième jour. Générer le monde

Oui j’ai peur de la mort. Terrifié, anéanti rien que d’y penser, je sais que je vais mourir, je ne sais pas quand, je suis le quatre-vingt-cinq milliardième humain à qui cette aventure arrive. Je ne suis pas à un milliard près.

Voilà qui est assez répété. Que fait-on maintenant ? Que fait-on, où va-t-on ? La frénésie me saisira-t-elle, tout faire tant qu’il est temps mais n’est-il pas déjà trop tard, tout dire mais quoi, et penser à laisser les timbres bien rangés. Un jour, j’écrirai sur les timbres bien rangés. Ils ont à voir avec la mort. Mais auparavant, il faut songer à l’éternité. Elle est le seul moyen de vaincre la noire silhouette qui attend dirait Lapalisse, et s’il ne l’a pas dit tant pis pour lui maintenant c’est trop tard.

Un jour, au fond de la grotte et tremblant de froid et de peur, un homme a découvert qu’il suffisait d’avoir des enfants pour devenir éternel. Il y avait longtemps que la femme savait et maligne elle se taisait, mais lui, trop occupé à jouer avec ses petits camarades, ne s’apercevait de rien. Par moments, il jouait aussi avec elle surtout les nuits de pleine lune quand il faisait si chaud et qu’on pouvait se deviner dans la lumière pâle, puis il repartait pour de nouvelles aventures.

A son retour, un homoncule braillard occupait le terrain, et peu à peu le poussait vers la sortie.

Par une illumination d’un soir d’orage ou de neige, je n’y étais pas ou je ne me souviens plus très bien, il découvrit que ce petit était lui et qu’il était son père ; merveilleuse ambigüité de ma langue où les pronoms et possessifs de la phrase s’appliquent indifféremment à l’enfant et à l’adulte pour lui donner tous les sens possibles, tous les sens que je voulais lui donner.

Le fils de l’homme est devenu le père de l’homme parce que père il a reconnu le fils, il s’est reconnu en lui. Il est devenu le père et son fils a pris sa place de fils. Un cran de génération, un coup de cliquet. Voilà tout. L’homme dans la grotte venait d’inventer l’éternité, au moins y croire un instant. Little Rootie Tootie, ainsi fut nommé le fils. Petite radicelle têtue, trahison approximative mais on peut imaginer cette traduction-là. Plus personne n’eut besoin de pousser le père vers la sortie, il s’en est allé gaiement de lui-même parcourir les plaines ensoleillées, goûter les fruits de la sérénité, en laissant sa collection de timbres bien rangée.

Il faudra qu’un jour le fils reconnaisse le père pour vivre, mais c’est une autre histoire.

Et si le fils avait été une fille, demandèrent tout à coup les fauteurs de trouble. Je ne vais pas tout mélanger et faire genre, me pencher sur les filles, me lancer dans de doctes traités différenciant l’homme et la femme. La question ne se pose pas : que l’enfant soit fils ou fille, l’éternité est la même. Ce n’est pas compliqué, je recommence ce qui précède en remplaçant fils par fille, rien ne change. Je ne suis pas de ces illuminés sans cervelle qui compliquent tout avec leur mauvais genre.

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dimanche 2 avril 2017

120 - Intermezzo : La folle ambition

LA FOLLE AMBITION



Je vais devoir m’y faire, après une bonne part de ma vie à courir après la vérité vraie. Trois mille ans de réflexion pour finalement tout reprendre à zéro. Ne vaut que la construction de l’esprit après qu’il a recuit en lui-même les tourments de la nécessité vitale, du sensible, les picotements de la peau, du nez, de la langue, des yeux, des oreilles. Vaut pour moi mais seulement pour moi, ce que seul mon corps a pu emmagasiner des signaux que le monde m’a envoyés à travers mes cinq sens depuis ma naissance. Aujourd’hui j’en fais une sauce pour te mettre en appétit. Il n’y a pas d’autre vérité en moi que cette vérité fabriquée. Elle est indicible, intransmissible, insécable, et sans cesse ondoyante, et pourtant je dois te la dire, te la transmettre, te la découper, te la fixer. J’en prends mon parti, j’en prends le pari.


Ne t’y trompe pas : ce n’est pas une conclusion, c’est un tremplin. Te voici lancée dans les étoiles. Depuis toutes ces années que je le lis bouteille après bouteille, je vois bien que le moine a l’ambition de se construire sa philosophie, une philosophie de l’incertitude, de l’aléatoire, du discontinu et du mobile. Une philosophie quantique, en quelque sorte. Ce moine est fou furieux. Il faut se donner les moyens d’une telle ambition, il n’arrivera jamais en haut de ce chemin escarpé. D’autres s’y sont déjà cassé le nez : il a devant lui un tas de pierres vestige d’une construction ruinée par les contresens et les utilisations partisanes davantage que par de véritables adversaires. Mais un petit début sera déjà beaucoup et je lui accorde le bénéfice de la sympathie préalable.


Depuis quelque temps, les flacons se font plus rares sur ma plage, et plus difficiles à lire les pattes de mouche sur papier délabré. Mais j’ai une bonne pile sous le coude, de quoi attendre que tu vieillisses un peu, et que tu saches devenir cruelle. Continue ta lecture. Ecoute ce qu’il écrit. Tu comprendras ce qui arrive. Il te faudra bien toute cette lecture pour que le moine en vienne au fait. Ne crois pas que ce sera inutile. Il y a quelque chose du discours de la méthode, de sa méthode, dans cette longue introduction. Comme un mode d’emploi.


Au début, le moine règle ses comptes. Il ignore Platon et bastonne Diogène, il te torche une petite philosophie de comptoir, de trottoir, de chambre d’hôtel, et je te la ressors toute chaude si j’ose dire après un si long voyage en mer, histoire de me donner l’importance que je n’ai pas. Pas question de rejoindre le monde supra-lunaire des idées supérieures, comme lui je n’aime pas voler haut rapport au vertige. Mais je te donne de la matière à réfléchir et s’il ne te reste que cela de moi, le moine m’aura été précieux.


Nous nous contenterons des ombres que je vois sur le mur, prisonnier comme tout le monde de la caverne originelle, sans prétendre inventer ce qui les produit, puisque déjà nous savons que nous ne le saurons jamais.

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mercredi 22 mars 2017

119 - Dixième jour : Le caillou


Doit-on laisser l’enfant s’enfermer sur un caillou dérisoire ou lui ouvrir les yeux sur l’univers, les vignes au loin sur les crêtes, les oliviers et le blé de la plaine, les guerres qui coupent routes et champs, le soleil si chaud et les étoiles si loin, Copernic et Andromède ? En moine consciencieux, je m’assoie à ma table et je m’apprête à disserter doctement. Que peut un caillou contre l’Education ?

J’aurais pu donner raison au caillou. Paradoxe et provocation. Éros plutôt que Thanatos. Je ne rigole pas avec l’éducation et je vais discourir de l’inné et de l’acquis, du souhaitable et du possible, des pères et des filles, de la survie de l’espèce et de l’immortalité. Vaste programme dont je ne viendrai pas à bout. Je suis au moins certain de cet échec annoncé mais d’avoir commencé, et aussi de ne jamais finir en équilibriste du juste milieu : je déteste le juste milieu, l’entonnoir de tous les compromis, de tous les malentendus, de tous les non-dits. Je vais plutôt entraîner tous les contraires dans la bouillie du précipice, là où ne sont que grincements d’inconciliables, terreau lugubre d’où germeront mes fleurs.

Je suis assis à ma table de travail et je me dis que mon ambition me perdra. Voilà six mille ans qu’on a inventé l’écriture pour toutes ces choses que j’ai annoncées dans un geste auguste de semeur. A peine semées, je vois pousser d’obscures forêts entremêlées de lianes vénéneuses. Depuis six mille ans, pas une ligne ne s’est écrite qui s’écarte de ces sujets.

Me voici, moine Théolone, qui prétend échapper à la malédiction, qui prétend résoudre l’énigme du caillou et de l’univers. Bon, par quoi commencer ?


Forcément, la peur de la mort.

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lundi 27 février 2017

118 - Neuvième jour : La mort inévitable


Etrange fable de moine, cette fable du vieux et de la petite fille. Voici que l’éternité s’ouvre à l’instant où paraissent la petite-fille et son caillou, voici que l’avenir devient un péril immense. Bien sûr que j’ai peur de la mort, de ma mort. Peur de n’avoir pas fini, peur d’être oublié, peur que le paradis soit une escroquerie et même l’enfer, mais cette peur n’est rien. C’est le malheur et la mort des enfants et des enfants de leurs enfants qui me terrifient. Je serai peut-être oublié depuis longtemps quand surviendra l’apocalypse, mais son idée seule suffit à me paralyser ; pourquoi dois-je vivre avec cette pesanteur, avec ce boulet, avec cette impossible certitude ?


Si encore je pouvais croire que cette peur les protège, elle me serait légère, mais elle n’a jamais protégé personne. Quatre-vingt-cinq milliards d’êtres humains sont morts pendant que quatre-vingt-cinq milliards d’êtres humains craignaient qu’ils ne meurent. Que les angoisses de la nuit me poursuivent donc puisqu’on ne peut les interrompre. Si tel est le prix à payer pour voir vivre et sourire, payons ; et puis oublions l’apocalypse, oublions l’apocalypse inévitable.


Ma musique déraille et je trébuche de silence en dissonance, le rêve du début est en miettes et c’est tant mieux. Du haut de ma colline, le calme revient la nuit tombée, à peine remué d’un vol d’oiseau nocturne battement d’aile mat et furtif, d’un ruisseau sous la mousse il a plu ce matin, d’une respiration d’enfant endormie. A mon tour je vais dormir, je vais retrouver la maison géante de mon enfance, les frayeurs des gouffres sans fond, la voix de mon père ou d’un oncle sévère et bon, et peut-être nous nous croiserons, elle l’enfant et ses sortilèges moi le moine endormi.


Je tourne en fermant les yeux autour du lit comme s’il était ce piano que j’écoute, pas lourd et dansant de l’ours. Sphère. C’est comme un déjà dit tout ce tournis inquiet. Tournis en effet. La peur tourne et moi je tourne sur moi-même, au rythme bien carré de ceux qui m’accompagnent, un univers orthogonal où je peux laisser gondoler mes accords, mes inflexions, mes rebroussements, mes cardioïdes, mes dérives. Sphère, je ferme les yeux, tout défile, tout se répète à l’infini, touches blanches et touches noires dentier géant, mais de petit décalage en petit décalage, je finis par aboutir.


Coda.




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vendredi 17 février 2017

117 - Huitième jour : Enfance


Dans la grande marelle des idées, certains musiciens savent sauter à pieds joints d’une majeure à un mineur ; on peut à l’infini concevoir des variations et des fugues sur l’ambiguïté de ces deux mots, du sens commun au sens légal, de la mélodie au sous-sol, du détournement au désaccord. Je n’ai pas cette souplesse-là. Je regarde passer en contrebas ce vieil homme et sa petite-fille qui gazouille. Je suis saisi de son bonheur d’être grand-père. Du haut de ma butte, un peu alangui de chaleur et confortablement installé, je n’ai aucun mal à imaginer que le monde lui appartient, à la demoiselle qui rit à mes pieds ; je sais bien qu’il ne faut pas écraser la belle enfant sous trop de richesses, fût-ce le monde entier, qu’il ne faut pas lui faire porter tout le fardeau de nos rêves d’éternité, ni ceux du vieux qui la guide, ni les miens.

Le monde lui appartient en effet, cette terre où je vis, la plaine et la montagne, la capitale, la ligne, l’île schizophrène. Elle n’en saisira peut-être qu’un arpent, qu’une poignée, qu’un caillou comme le gravier qu’elle prend aujourd’hui sur le chemin, délicatement accroupie. Il a fallu bien des millions d’années à ce gravier pour exister ainsi dans sa menotte, il est devenu le gravier le plus important de la création. Il est inutile qu’en moine savant je raconte son histoire calcaire ou siliceuse, le crustacé initial, les coulées d’acides et les roches en fusion.

Vainement nos rêves de vieux se gonflent dans le vent, elle a décidé que sa vie serait un instant ce caillou et nos rêves n’existent plus.


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mardi 7 février 2017

116 - Septième jour : Une si longue attente.

 


Un an de silence. Aucun instant n’a pu être volé. L’icône est toujours là qui veille, inlassable et dévouée. Elle enquête, elle questionne, tu écris tes mémoires dit-elle de ce ton neutre où transpire la moquerie, de ce ton qui en quatre mots brise chaque commencement de début d’intention, chaque effluve.


Pour me donner l’illusion que je vis, j’ai repris le crayon aujourd’hui. Il faut saisir mon rêve de moine et l’ouvrir comme on éventre. Diable si je parviens à retrouver le balancement de la mer si calme. La menace de son mouvement perpétuel est presque invisible, et l’on pourrait s’embarquer sans crainte ; les grands naufrages viendront plus tard. Voilà un an, je me proposais un rêve, je ne sais plus lequel. Je dois en inventer de nouveaux.


Nous sommes nos rêves, il n’est pas de néant qui tienne, à nous de les chevaucher à leur passage dans un rodéo furioso. Mes rêves d’antan ont fondu dans la fournaise des emplois du temps. L’icône ne laisse aucun vide où ils pourraient se réfugier, avec leurs complices, paresse, errance, égarement. Mais puisque j’ai commencé ainsi, rêves de moine, je dois rester sur la grille, les harmonies, la cadence. Monk’s Dream n’est pas un songe vaporeux de nuit d’été, c’est une frappe sèche, un rythme soutenu, et de courtes phrases finissant en bleu.


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lundi 6 février 2017

115 - Sixième jour : La trivialité quotidienne.


Le clapotis de la mer est irrégulier. Il faut dire qu’elle est étonnamment calme, comme seule doit l’être à l’autre bout du monde la mer des Caraïbes entre deux cyclones. Alors ici ou là un rouleau de dix centimètres de haut vient se fracasser sur la plage minuscule avec le plus de bruit possible histoire de se donner de l’importance et me donner un début. Il fait bon rêver aux mers chaudes où sont allés se perdre les marins et les capitaines partis de cette mer ci.

Questions, questions, questions ! Il faut sans cesse répondre aux questions, en lâchant l’édifice qui se brise au sol en mille éclats informes. Naturellement, on jurera qu’on n’a rien dit rien fait rien demandé, que c’est un mauvais procès et qu’il sera toujours temps de reprendre après l’interruption ; comme si on pouvait reprendre après une interruption, comme si on pouvait recoller les morceaux éparpillés. La trivialité quotidienne piétine mes plates-bandes, dérisoires et marécageuses. Il me reste à devenir légume, et la trivialité y trouvera son compte enfin, sainte trivialité dévouée et inlassable qui pousse mon fauteuil ostensiblement.

Les points sont bien à leur place sur les zi, jamais je ne pourrai écrire, sinon quelques instants volés, sinon quelque fugacité saisie en vol, et vite plaquée, planquée. Il ne faudra jamais espérer de la pensée continue ici, de ces longs enchaînements imparables et solennels comme seuls les très savants et les très philosophes savent dérouler.

Ici, ce sera du puzzle, de la traverse, du désordre. Il faudra sauter de pierre en pierre comme à gué pour passer d’une rive à l’autre, d’une entrée à une conclusion, d’une hypothèse à une impasse. Je ne sais pas faire autrement, les pages de mes carnets sont trop petites et mes envolées courtes sur pattes.

Ici, ce sera du point à la ligne.

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lundi 16 janvier 2017

114 - CHAPITRE DEUXIEME . A QUOI REVENT LES MOINES

Cinquième jour. Monk’s dream.

Le cri des hirondelles au milieu des cerisiers me dit que je suis vivant, vivant mais inutile tant que je n’écris pas. Pour autant, suis-je utile à écrire, utile à qui, utile à quoi ? Rien ne me permet de le savoir et je dois continuer inlassable et lent dans mon brouillard, aligner les caractères. Utile à moi seul peut-être bien, pour dissiper un peu, comprendre.

Essayer.

J’écris sur de petits carnets à spirales que je cache dans la chapelle sur la grande île, et j’en envoie des pages arrachées quand je veux, quand je peux, si je peux, si je veux. Il faut imaginer le cycle, il se pourrait qu’un jour quelque chose m’en revienne. On dit que le véritable penseur et le parfait écrivain travaillent avec méthode. Ce que j’entreprends ici, mon travail de moine à musique, je devrais donc l’aborder avec un arsenal de petites cases, de petits tiroirs, à chacun sa pensée, à chacune son sujet, par ordre alphabétique, par ordre chronologique, par ordre de tailles croissantes façon défilés militaires. Je ne défile pas, je file, je me défile et je suis déjà perdu : il n’y aura ni case, ni tiroir, ni défilé, pas même un défilé de mode. Je suis moine, et les nuages passent comme passent les pensées, le vent tourne, au-delà de cinq jours plus personne ne sait le temps qu’il fera. Alors l’éternité des idées claires et distinctes, tu peux te brosser. Je plante une girouette dans mon crayon et la météo fait le reste.

Selon que le réveil sera gai ou brumeux, le repas copieux ou chiche, j’écrirai léger ou ballonné, je citerai Héraklite ou Dupont-la-Joie, je sauterai du coq à l’âne, de la thèse au délire, et chaque fois ce sera utile. Utile ? Je n’ai aucune réponse à donner à qui ne les a déjà.

Je n’ai pas envie maintenant.

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dimanche 15 janvier 2017

113 - Intermezzo : Un mode de vie

 

 

UN MODE DE VIE

La tentation est grande d’ajouter mon grain de sel à la sauce du moine. Faire le malin et ajouter mon discours à son discours. Après tout, qui pourrait deviner que je recopie des fiches ramassées dans le sable, pourquoi ne pas les endosser tant qu’elles me conviennent et que j’ai l’impression de m’y retrouver ? Et si elles ne me conviennent pas, réécrire, déformer, mettre à ma main.


La règle du jeu serait bafouée. Il faut que je retienne mes envies, et si je dois ajouter des textes de mon cru, qu’ils soient à la hauteur de ma myopie, à ta hauteur quand je m’accroupis pour te regarder dans les yeux, toi qui tiens debout depuis dix jours et qui me tends les bras pour me faire fondre de bonheur. Un jour on paye cher ce bonheur mais je ne le sais pas pour le moment, j’ai un crédit sur douze ans, alors laisse-moi fondre aujourd’hui.

J’ai su bien plus tard que le moine avait été pris à partie pour s’être insurgé contre le discours de notre misanthrope des faubourgs. Il avait dit ce qui relevait de la cohérence : quand on est misanthrope, on ferme sa gueule. Les invectives avaient fusé derechef, que n’avait-il point dit là ! Le voici accusé de vouloir réduire au silence le contestataire de ces dames, de bâillonner la libre expression, de faire taire la vérité, le voici transformé en nazillon de la pensée. Pour ma part, j’avais noté seulement qu’il révélait l’incohérence de l’imprécation.

Alors voilà, parfois je m’emporte. Je ne devrais pas me mêler de philosophie, de cynisme, de Diogène et compagnie, au moine de faire face seul à ses détracteurs, à moi de seulement recopier pour toi ce que j’arrive à déchiffrer. Tu en penseras ce que tu voudras le moment venu, c’est toi qui devras te pencher pour me regarder dans les yeux, si par hasard tu le souhaites. Je n’ai pas à me prendre au jeu sur ce que j’ignore ni à te donner un mode d’emploi, un prêt-à-penser qui pourrait bien t’empêcher de choisir entre ton vrai et ton faux, de décider de ton monde à toi.

Je dois me taire et recopier. Je peux cependant te dire que tu es humaine, vieille d’un peu moins d’un an maintenant ; rien ne te permettra d’être autre. Il te faudra côtoyer tous tes semblables humains, vivre avec eux, vivre par eux et pour eux, non dans une sorte de don de soi que certains tenteront peut-être de t’inculquer, mais dans cette simple et continuelle coexistence qu’on appelle la condition humaine.

Alors, les règles, la foule, les gardiens, les barrières, les portes, il y en aura, sans cesse, tu devras les franchir, les contourner, les accepter, les combattre, les changer. Mais tu ne pourras pas en nier la nécessité.

Nous sommes déjà en l’an 2000.

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