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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

mardi 6 décembre 2016

111 - Quatrième jour : Entrer dans la cité #3/4

3. La cohérence impossible.

Diogène a saisi sa cohérence à bras-le-corps. Diogène a été comme il a un jour décidé qu’il serait, libre et seul. Animal et survivant. Ostensible et indifférent, avec, on ne se refait pas, un petit coup d’œil pour vérifier l’effet. Mais, mordicus, ne rien devoir à qui que ce soit, essayez un peu pour voir, vous qui êtes si malins. Il faut disputer aux chiens leurs os, il faut gratter le sol à la recherche de racines encore heureux si on trouve un radis, il faut creuser les immondices pour en extraire du comestible, il faut attendre la pluie pour boire, il faut trouver un tonneau pour habiter, et je ne suis pas certain que les tonneaux existaient en ce temps-là, n’était-ce point une jarre ? Il a vécu sa pensée, il en a payé l’inconfort. Je le répète, car c’est essentiel, il en a supporté la cohérence, seul dans l’histoire du cynisme à l’avoir fait. Sans approuver quoi que ce soit, je le respecte pour cela.


Un beau matin, Diogène se penchant sur le miroir d’une flaque s’est dit qu’il fermerait sa gueule, ne parlant pour personne. Par sa vie entière en accord intime avec ses convictions, sans aucun autre discours que les célèbres invectives, il nous laissa un message assez clair pour que, deux mille trois cents ans plus tard on parle encore de lui.


Diogène m’a enseigné une chose et une seule, je l’ai déjà écrite et je ne crains pas de me répéter car elle est décisive : l’homme est certes un animal, rien de plus, rien de moins ; mais une seule chose distingue l’espèce homme de toutes les autres espèces du cosmos tout entier jusqu’aux confins de l’univers, j’ai bien écrit une seule, qui me permet d’échapper au désespoir cynique : c’est que tu en es, c’est que j’en suis, c’est que nous tous ici en sommes, des humains. Rien de plus, rien de moins.


à suivre #4/4

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vendredi 25 novembre 2016

110 - Quatrième jour . Entrer dans la cité #2/4

2.  Humains, seulement humains.


Je n’accepte pas qu’il en soit ainsi qu’il nous dit, je n’accepte pas ce que j’ai compris de Diogène. Je combats sans trêve le principe même de sa démarche, quels qu’en soient les justifications partielles et parfois pertinentes. Nul ne peut récuser l’homme en tant qu’homme, car s’il est pur animal, il est d’une espèce nommée homme, c’est ainsi, nommons la autrement elle restera espèce donnée, dont nous tous qui lisons et écrivons faisons partie. Ni chat ni chien, ni vermisseau, mais bel et bien humains. Il n’y a là aucune supériorité qui tienne ni aucune infériorité, mais une singularité définitive.

Il peut toujours se récuser en tant qu’homme, notre homme, il est le seul à qui je reconnaisse ce droit qu’il a assumé. Chaque homme a ce droit pour lui seul et ne peut l’exercer sur quiconque. Qu’il se l’exerce donc en assumant tout, j’en prends acte et je ne l’écoute plus. Mais pour être ce chien il n’en sera pas moins homme.

L’homme n’est tel que social. Seul, isolé, tour d’ivoire et stylobate, il n’est rien, il n’est plus rien. Même plus un animal. A l’instant où l’imprécateur de service ouvre la bouche, misanthrope mis en scène, reclus ostensible, il se détruit, il se dénie toute raison d’être ; finies les imprécations à peine commencées, qu’il parle encore ou ferme sa petite gueule, la terre n’en a même plus le souvenir. Par son rejet de la haïssable société des hommes, il se refuse à lui-même sa propre existence

Qui se croit magnifié par un splendid-yzlment, j’y reviens, n’est plus qu’incohérence hérissée.

Qu’on ne m’accuse pas de faire taire l’imprécateur, arrière petit-bâtard du grand Diogène. Il a proféré lui-même l’anathème contre lui-même, il n’a pas eu besoin de moi. Pourtant le voici qui crie à la censure, à l’étouffoir, et qui feint de s’étonner d’être banni de la cité, lui qui est sorti sans que nul ne le lui demande. Le vieux réflexe infantile, la faute aux autres, la faute au monde hostile, la faute à Voltaire, la faute à Rousseau.

Faire porter le chapeau à autrui. Voilà la ruse. Mais c’est moi qu’on accusera.

Diogène, notre Diogène d’antan n’est pour rien dans cette stratégie perverse et n’a jamais imaginé le chemin hypocrite de son petit bâtard. Il n’a pas fait de grands discours ; il ne s’est pas réfugié avec ostentation dans quelque pavillon de banlieue délabré. Il ne s’est pas embarqué dans sa petite auto que lui a construite la haïssable société des homme, petite auto ou petit vélo ou quoi que ce soit de son époque qui l’aurait véhiculé ; il n’a pas bu le vin produit par la haïssable société des hommes, vin ou tord-boyau ou simple eau du robinet ; et que dire du robinet lui-même qu’un plombier venu de la haïssable société des hommes a bien dû un jour et forger et poser.

Que sont devenus les vêtements que lui a tissés la haïssable société des hommes pour l’empêcher d’attenter à la pudeur et d’avoir froid, et la nourriture un simple quignon de pain suffirait à mon discours ?

C’est facile à comprendre : tu ne veux pas de tes frères, alors tu dois t’en passer, définitivement, vivre nu et à découvert, ne rien devoir serait-ce un bâton qu’un autre t’aurait taillé, errant sur terre, toute ta vie. Vois Diogène, laisse tout derrière toi, et suis-le.

C’est exactement ici que commence le respect que j’éprouve pour notre homme à la lanterne et que je refuse à l’imprécateur de banlieue.

à suivre #3/4

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mercredi 23 novembre 2016

109 - Quatrième jour : Entrer dans la cité #1/4

1. L'empereur des cyniques

J’ai trop péroré sur le sous-Diogène d’aujourd’hui, le pâle imitateur. Lui et ses groupies m’avaient agacé et j’ai perdu du temps. Ce fut une sorte d’entrée en matière, un angle d’attaque, mais maintenant il me faut passer au plat de résistance, il faut que je m’occupe de l’original plutôt que la copie, m’en prendre à Diogène lui-même. C’est une bien autre affaire qui m’attend : Diogène n’est pas de ces imprécateurs de salon et de pavillon frisquet. Loin s’en faut. Autant les imprécateurs d’aujourd’hui sont futiles, autant je respecte Diogène en le combattant. Non seulement le combattre mais le vaincre, lui faire mordre la poussière, et pourquoi pas l’anéantir, lui et ses postures.

J’ai les yeux plus grands que le ventre, mais ce ne sera pas faute d’essayer.

Diogène fut le premier, le premier connu, à récuser l’homme en tant qu’être supérieur. Il lui a assigné un statut strictement animal, comme par exemple le chien. Pourquoi le chien je ne sais, mais il s’agit ici de cynisme alors pourquoi pas le chien. Il se trouve que je ne rejette pas cette idée-ci que l’homme n’est ni plus ni moins qu’un animal, qu’un chien. Mais je refuse de voir dans cette idée une bonne raison de mépriser l’homme en tant que tel ; nous sommes tous de ce drôle d’animal là et ce qui me différencie de Diogène est ce constat que, moi qui t’écris, je suis un homme et non un chien. En cela l’homme m’est plus précieux que le chien, en cela seulement, définitivement. Ni supérieur, ni inférieur, précieux.

Il fut aussi le premier à refuser la société des hommes, non tant la société de son temps que l’idée même de société, toute société humaine. Il a revendiqué l’animalité exclusive et ostensible comme seule condition de l’être, il a revendiqué l’absence totale de sens à être. Il a revendiqué sa chienne de vie de chien. Mais derrière la séduction et la radicalité, il y a un oubli fondamental : presque tous les animaux, à commencer par les chiens et par l’homme, n’existent que par leur vie en société. Accorder à chacun une individualité unique est indispensable, mais ne suffit pas, cette individualité unique ne prendra son envol qu’au milieu des autres individualités uniques que sont tous ses semblables différents ; l’envol en sera contrarié, plus ou moins, mais il aura lieu. Contrarié mais possible, tout est là. Tu ne voleras jamais seul dans ton coin. Qui es-tu pour te croire au dessus de ta contingence ?

Mon petit cerveau de moine a pauvrement tenté d’écrire ce que Diogène n’a jamais pris la peine de formuler. Pour qui l’aurait-il fait ? C’est la cohérence même de Diogène de se taire, discourir serait donner de l’importance à qui n’en a pas à ses yeux : l’homme que je suis en particulier, nous tous en général. A-t-il écrit, a-t-il laissé traités et discours ? Non. Quelques invectives devenues célèbres, quelques accessoires, lanterne et tonneau, toutes ces choses que l’on raconte. Rusé, le bougre, laisser faire le bouche à oreille, économie de paroles pour une célébrité millénaire, et me voici encore aujourd’hui obligé de le réfuter maladroitement.

Réfuter un discours qui n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais, en reformulant et donc en déformant ou, du moins, en donnant prise à l’accusation de déformation du propos véritable, le piège est béant devant moi et je m’y précipite. Comment sinon se défendre contre cette marée montante de haine que l’on percevait alors et qui envahit notre horizon. Il faut réfuter et tant pis pour les accusations faciles. Si mes déformations ne conviennent pas, alors que l’on reformule à l’envi ! Et quand viendront ces autres reformulations, je continuerai à réfuter. Je le réfute, cet animal d’homme, sans discontinuer.

à suivre #2/4

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mardi 8 novembre 2016

108 - Troisième jour : enfin Diogène #3

3. La posture ou la maladie.


Les braves gens n’adhèrent pas toujours à ses imprécations de misanthrope, ils en sont parfois si effrayés qu’ils préfèrent se réfugier dans la pitié, cet autre sentiment de supériorité qui vous saisit face au misérable, barrage contre la peur et la conscience. « N’entendez-vous point sa douleur derrière les imprécations ? » disent les braves gens. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en pense, l’homme en question, d’être ainsi médicalisé plutôt qu’entendu.


Est-il planté dans sa posture mûrement réfléchie que je combats car cette posture est une imposture, ou sa philosophie n’est-elle que cris compulsifs relevant alors de l’assistance publique ? Il n’y a pas d’hésitation possible. Il sera beaucoup moins humilié d’être combattu que soigné : la posture lui conviendra mieux que la maladie.

C’est pourquoi je le combats. Ne l’ai-je point dit ?

Que m’importe au fond les bonnes âmes, les dames patronnesses et la compassion des bonnes consciences. Il faut que je les mette de côté, elles reviendront à la charge et je m’occuperai d’elles s’il le faut. Pour l’instant, c’est à la posture que je m’adresse, réfléchie et organisée, soigneusement mise en scène pour la plus grande édification des foules. Il faut se pencher sur l’enjeu caché, sur les ombres qui se profilent derrière le discours du cynique, discours élégant ou éructant et discours de haine, sur ces ombres effrayantes dont le vingtième siècle a vécu les ravages.


L’imprécateur de service se complait à exacerber les mérites de la liberté individuelle absolue et affranchie de toutes contingences sociales, de toutes les règles collectives, forcément insupportables à ses yeux. Il ne cherche pas à détruire telle ou telle règle, mal née, mal rédigée, mal acceptée, il s’en prend à l’idée même de règle, à l’idée même de contrainte, il s’en prend à cet aphorisme essentiel venu du fond des âges et de Mytilène : soufre que ton voisin te gêne un peu. Du haut de sa posture il ne voit dans cette foule que moutons : nous sommes tous des moutons, dit-il, lui est un libre chien qui fouille les immondices en toute liberté.


Le voilà bien, le discours de l’imprécateur qui ouvrira un jour la porte aux torrents sanglants ; il le sait ou il l’ignore, il fait semblant de l’ignorer, mais il en est complice par complaisance, par suffisance, par calcul. Personne ne songe un instant à s’y opposer, les bonnes âmes et les braves gens se rassurent en prétendant soigner la souffrance dont ils disent que l’imprécation est l’écho ; Alceste est un homme honorable. Et pourtant il n’y a pas l’ombre d’un cheveu entre le cynique de philosophie et le misanthrope de service.


Les braves gens font ainsi d’une pierre trois coups : se ranimer la bonne conscience comme une flamme d’arc de triomphe, échapper à l’imprécation, clouer au pilori l’imprudent qui dénonce le discours d’apocalypse. Car il en vient toujours un qui va se dévouer, un imprudent qu’on traînera dans un de ces procès en sorcellerie que les braves gens savent si bien instruire, et personne ne bougera. Je vais m’éloigner un temps de ma chapelle, je ne voudrais pas qu’elle brûle avec moi car je suis cet imprudent. Que personne ne prenne ma défense, dans les procès en sorcellerie on brûle les accusés et on pend leurs avocats. Dieu reconnaîtra les siens.

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samedi 5 novembre 2016

107 - Troisième jour : enfin Diogène #2

2. Le pavillon d’ivoire.


Il est de bon ton, pour qui se veut grand penseur, grand révolté, poète maudit, et sage méconnu, de se draper ostensiblement dans une misanthropie grandiose méprisant toute forme de société organisée. Je veux ici être clair : il faut balayer cette tentation, qui relève de la posture et, risquons le mot, du cynisme. Il y a une nécessité ontologique humaine à vivre en groupe, quel que soit le nom que je donnerais à ce groupe. Le grand Diogène et ses petits imitateurs peuvent vitupérer tant qu’ils veulent du fond de leurs tonneaux et autres refuges, l’humanité n’a que faire d’eux et de leur « Splendid Yslment ».

Justement, voici un de ces émules. Je m’en vais l’examiner, le suivre dans ses gesticulations, je le connais mieux qu’il ne croit. Notre ci-devant penseur veut être remarqué, il ménage ses effets et prend soin de cracher visiblement sur la société où nous vivons, cette société où vivent tous ceux qui le voient, et il crache avec application sur nous autres, nous tous qui peu ou prou en acceptent les lois pour y vivre. Puis il se retire en grande pompe, tour d’ivoire inconfortable, forcément inconfortable, délicieusement inconfortable, d’où il peut à loisir se proclamer libre.

Je l'observe : il se complaît dans la délectation que donne un vague sentiment de supériorité sur la masse des terriens entassés dans leurs clapiers. Je vois bien comme il méprise le réflexe grégaire, comme il dit. Notre homme a su garder la liberté de son refuge austère. Il ne craint pas de nous le montrer, ce refuge signe de sa gloire, dont l’austérité revendiquée appelle notre admiration mais il ne faut pas trop le répéter, ce serait irrespectueux pour ce penseur supérieur. D’ailleurs, il le dit lui-même, il y fait froid, preuve s’il en fallait de son héroïsme et de la méchanceté du monde.

Par soubresauts et de peur qu’on l’oublie il revient sur la place publique, il recommence son imprécation avec force points d’exclamation. Il a même du talent, le bougre. Puis il se retire plus ostensiblement encore, une sorte de coïtus-interruptus. Les braves gens qui l’écoutent sont saisis d’une ferveur étrange, hésitant entre l’admiration incrédule et l’apitoiement médical. Hésitant entre l’envie de se retirer à leur tour, disciples du disciple, les gens sont si méchants bienvenue dans ma tour d’ivoire, et celle de soigner le pauvre souffreteux misanthrope. Faut-il le soigner, faut-il le suivre, ou bien faut-il le combattre ?

Je le combats.

à suivre #3

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samedi 8 octobre 2016

106 - Troisième jour : enfin Diogène #1


1. Marche à l’ombre.

Il ne faut pas me rebattre les oreilles avec la page blanche et le reste, s’il faut noircir je noircis à la demande, un centime la ligne et je deviens milliardaire. Le projet est gigantesque, il faut l’admettre dès maintenant. Il s’agit rien moins que de devenir immortel, rejoindre les héros antiques qui ont mis le doigt sur ce qui faisait mal : depuis ce temps-là, l’homme n’a plus jamais guéri d’exister, lui qui était malade de vivre. Je ne vois pas pourquoi il me faudrait quelque viatique officiel pour ceci : il suffit d’être pour philosopher.


Les plus célèbres de ces héros paradaient sur une place publique, entourés d’un groupe d’éphèbes éberlués. Héros du langage, de la pensée, du discours, héros de l’aventure dialectique, où le seul ennemi à vaincre est l’inaccessible réalité, autrement plus redoutable que des hoplites armés jusqu’aux dents. J’imagine parfois que ces héros de parole combattaient en dehors des saisons touristiques afin d’éviter les hordes germaniques et les escouades nippones, échappant ainsi à l’Apollon solaire qui déverse ses quarante degrés à l’ombre alors qu’on serait si bien à faire la sieste. Esprit chagrin qui me lis et grimaces, je sais bien qu’au temps de Platon le mois d’août n’existait pas ni les touristes de Plaka. N’en faisait-il pas moins chaud en été dans les étroites rues d’Athènes ? Apollon savait faire la différence entre le soleil pour les visiteurs et le soleil pour les philosophes ; point de sphère cosmique pour séparer l’hiver de l’été et de l’hébétude vacancière la violence de la pensée.


Pourtant, je vais laisser là mes anachronismes et oublier Platon, provisoirement : je commence ma promenade péripatétique avec mon premier ennemi, Diogène.

à suivre #2

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lundi 29 août 2016

105 - Deuxième jour : l'éclipse totale de soleil

 

Deuxième jour : l'éclipse totale de soleil


Traducteurs hésitants et confus, scribes incertains et pédants, ils ont beaucoup tâtonné pour nous donner les clés, pour nous ouvrir des portes qui nous étaient infranchissables. Ne crois pas que je me moque de ces lettrés patients ou que je les méprise, il leur en fallait, du bon vouloir et du désir pour se lancer dans cette aventure, alors un peu d’orgueil leur sied : eux-mêmes ne savaient trop sur quoi ouvraient ces portes ni s’il en existait qui aillent avec les clés. Il leur fallait décider entre dix ou cent possibilités, entre mille logiques vraisemblables. Alors pourquoi pas des alvéoles feutrées ? Le cosmos a pris aujourd’hui une tournure vaguement compréhensible, alors comment exprimer sans ridicule les tourments de ceux qui sans rien savoir, tentaient le diable et le tiraient par la queue ? A chacun de nous, lecteurs, d’inventer à partir des approximations des scribes la pensée qui fleurissait voici deux mille ans.


Le cosmos a ses mystères et les plus puissants télescopes nous brouillent un peu plus la vue à chaque nouvelle découverte, nous brouillent un peu plus la certitude. Le cosmos est à la mode en ces jours de 1999 avec l’éclipse totale de soleil qui se prépare pour le mois d’août prochain. Quoi de plus simple qu’une éclipse totale de soleil ? Je prends une balle de ping-pong, un gros pamplemousse, une lampe de poche, et je démontre l’éclipse de soleil en deux temps trois mouvements.


Nos philosophes d’autrefois ne connaissaient ni la lampe de poche ni la balle de ping-pong. Je ne suis pas très sûr pour le pamplemousse mais il se peut qu’ils l’aient ignoré aussi. La Malaisie est si loin d’où vient ce fruit à face de carême ! Comment pourraient-ils accéder à l’étincelante vérité ? Faute de la comprendre, ils l’inventaient, ils lui donnaient un son, une texture, une couleur, une majuscule. Ainsi sont nées les alvéoles feutrées, la musique des sphères, la musique de Sphère ; ainsi ils ont fini par créer l’univers, ils l’ont appelé Cosmos, et la connaissance dont nous nous targuons gémirait encore dans sa caverne sans cette invention.

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vendredi 5 août 2016

104 - Intermezzo : bouteilles à la mer


BOUTEILLES A LA MER

Voilà des années que j’empile les fiches écrites par Théolone le moine après avoir prétendu sur la première d’entre elles qu’il allait se taire, qu’il n’avait rien à dire de mieux que son silence. Pendant qu’à l’autre bout de la chaîne j’attends, il cherche, il craint, il doute. Coquetterie, hésitation, va savoir. Il faut bien commencer par son message du premier jour, car je sais aujourd’hui que son silence n’est pas pour demain, sinon des silences provisoire comme il en est en musique. Je me suis piégé tout seul en me lançant dans l’aventure et je dois désormais transcrire tout ce que la mer m’apportera, je dois obéir à l’injonction maritime. Je me souviens du jour où je me suis pris dans les filets du pêcheur invisible.


Je rôdais sur la petite plage que tu connais bien, un soir de printemps, et j’ai trébuché sur un flacon ensablé. Soigneusement bouché, il contenait quelques feuilles de carnet à spirale, crayonnée m’a-t-il semblé à travers le verre rayé et terni. N’importe qui aurait fait pareil, ramassé la bouteille, débouché, lu. Voilà, c’est toute l’histoire. Romanesque un instant et finalement rien de plus qu’une lecture un peu difficile dans le soir frileux à la lumière de rien.


Mais le piège s’était refermé sur moi, dans la banalité même de la déception. Je n’avais trouvé aucun appel au secours, aucun naufragé lointain sur une île déserte, aucune urgence, pas la moindre apocalypse à me mettre sous la dent, pas même un roman d’aventures. On aurait dit une sorte de discours hésitant et bleu, comme celui par lequel on éveille l’intérêt d’un inconnu avant de savoir la moindre chose sur lui, que ce soit pour l’apprivoiser, l’aimer ou le rouler dans la farine. Il y avait des mots fragiles, et la nuit claire et la fraîcheur du vent, rencontre si singulière qu’il m’était impossible de ne pas lui donner suite. Alors j’ai décidé de recopier les mots et de les poser ici, aux yeux de tous et d’abord aux tiens : les courants marins n’auront pas couru pour rien, et ce n’est pas moi qui aurai tu la voix des mers, la voie du moine. A toi maintenant de t’appliquer un peu pour ne pas couper le fil.


D’autres bouteilles suivront. Comme si recopier la première avait largué un flux constant qui apportait son lot de phrases à chacune de mes venues sur la plage. Qui pouvait bien les poser sur le sable, était-ce une marée, ou bien juste un facteur ? Un soi-disant moine, un petit plaisantin, mon ombre, mon avatar ? Je ne mettrai jamais ma main à couper sur une seule hypothèse ; il n’est pas nécessaire de savoir le vrai. Le mieux est de jouer le jeu, de ramasser les flacons chargés d’ivresse ou d’eau sale, et de faire comme s’il était normal que mois après mois, sur la même plage, et seulement quand j’y passe seul, apparaissent des papiers quadrillés en forme de fiches à défricher et déchiffrer, qu’à mon tour je jette dans les courants entoilés du monde numérique.


Ne te fatigue pas à me prendre la main dans le sac, à dénoncer une ruse cousue de fil blanc, je sais d’avance tout ce que tu vas dire de ce dispositif facétieux. Imagine un instant qu’il advienne après tes rires et tes méfiances que tout soit vrai, et vois le monde autour de toi devant ton vain embarras. Je veux bien admettre que ce n’est pas le plus probable.


Au contraire, que tes soupçons s’avèrent, et vois le monde autour de toi devant ta satisfaction inutile. Ce que tu auras lu en sera-t-il différent pour l’usage que tu peux en faire ? Après tout, nous serons unis dans notre lecture commune, et chacun y verra midi à sa porte, chacun aura gagné au change de croire aux fiches du moine et de rêver à ce qu’elles contiennent.


Voici donc les chroniques de Théolone comme elles me sont parvenues jour après jour, qui furent si longues à traverser les impondérables et qui attendirent encore dans le secret de mes sous-sols, à en devenir anachroniques. Je les ai platement numérotées. Parfois un jour pour plusieurs fiches, parfois plusieurs jours pour une seule, découpées en fragments, à chaque fragment son flacon, à chaque flacon son jour. Ne t’étonne pas si des textes disparaissent, s’ils ne surgissent de rien, s'ils sautent comme saute un microsillon rayé sur nos vieilles platines des siècles passés. Je fais semblant de croire que l’ordre d’arrivée est celui de l’écrit, le coq et l’âne sont du voyage.


Parfois surviendra une date quelque part sur quelque fiche, comme un coup de gong. La date du dernier remord, celle de la trouvaille, un clin d’œil à nos vies, tout sera possible et il ne servira à rien de tenter de dresser un tableau du temps qui passe. Contentons nous de la numérotation sommaire.


Le plus difficile n’est pas de recopier les déambulations du moine, ni même de faire semblant de les comprendre, le plus difficile est de te les présenter. J’ai hésité très longtemps, trop sans doute, mais voilà, j’ai commencé. Il ne me reste rien d’autre à t’offrir. Nous sommes embarqués dans un voyage inattendu dont nous ignorons la destination. C’est un voyage philosophique, un voyage dans le monde vacillant des idées, un voyage dont personne ne revient. Un de ces voyages dont le lieu commun prétend que seul compte le chemin, non la fin, alors que nous savons que c’est faux, l’un ne peut être sans l’autre. Nous sommes tous des enfants d’Ulysse et nous ferons le voyage sans savoir, mais pour voir, juste pour voir.

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103 - CHAPITRE PREMIER . Played twice


Premier jour. 21 avril 1999.

Je m’appelle Théolone et je suis moine. Je vis dans la montagne, modeste montagne, quelques hauteurs qui me donnent l’illusion vite dissipée de dominer un peu. De ma fenêtre, j’aperçois la plaine où court la séparation, et la capitale au loin qui poudroie. Poussière, poussière, dois-je vraiment devenir un jour cette brume impalpable qui recouvre meubles et immeubles, folie et sagesse, ceux d’ici et ceux d’en face, ainsi qu’il est écrit ? Et que recouvrir alors, ou plutôt qui ? Quelque nymphe émue ?

Un matin, je me souviens que c’était un matin, j’avais très mal dormi et la soirée de la veille m’avait laissé je ne sais plus pourquoi un goût de sel, j’ai décidé de me taire. Il y a longtemps de cela maintenant, bien avant que je vienne habiter ici dans mon refuge confortable et peint. Soudain, il me fallait le silence et ce matin-là je m’en suis emparé.

J’avais essayé auparavant ; des silences, j’en avais placé ici et là, parfois dans l’indifférence et parfois à la surprise générale, il y en eut même d’historiques à ce qu’on m’a dit. Mais ils ne m’appartenaient pas, ils m’échappaient les uns après les autres, on me les confisquait. Je n’étais jamais le maître de mes silences.

Alors il a fallu dépasser les bornes, cesser de résonner dans le vide, plonger dans le silence du cosmos qui m’habitait. Fini, infini, sphérique ou non, avec ou sans les alvéoles feutrées des anciens, je ne saurais te le dire, peu importe sa forme et sa texture, du moment que j’en devenais seul et définitif dépositaire, gardien de l’éternité. Il me fallait retrouver l’archaïsme.

Les alvéoles feutrées. Nos anciens ont une drôle de dégaine maintenant qu’on les a traduits avec nos pauvres mots, eux qui tentaient de saisir l’insaisissable. On a fait de leur angoisse cosmique des approximations comiques, et nos pédants traducteurs les ont ridiculisés. Alvéoles feutrées, air substratum, âme humide et raisin sec. Par la sandale d’Empédocle, quel jargon, quel embrouillamini, quel marécage, ces traductions rampantes de ceux-là qui volaient si haut.

J’ai autrefois déchaîné des vacarmes et des tonnerres, et j’ai su échapper à leurs poisons. Aujourd’hui enfin j’entends : le cri des hirondelles qui nichent ici huit mois par an puis repartent faire le printemps dans le Nord, le bruissement des cerisiers, la rumeur de la nationale qui serpente vers la plaine et, d’année en année, la folie des gens dont la seule pensée audible est le tir à balles réelles le long de la ligne.

Entendre. Surtout ne pas écouter. Entendre le monde.

Le bruit du monde est une langue étrangère qu’on n’a pas apprise. Des sons chuintants ou rauques, des accents et des gargouillis, voilà la vie des hommes dont je suis, voilà ce qui m’en parvient en haut de mon perchoir. Lentement je désapprends le langage, encore un petit effort et je finirai par l’atteindre aussi, le stade du gargouillis. Ne pas croire qu’un énoncé soit vrai parce qu’il est clair, ne pas tomber dans ce piège, prendre garde à l’aphorisme évident, au slogan impératif, au résumé lumineux. Ne pas croire que le faux se cache mieux dans le compliqué que dans le simple ; il devient invisible d’être trop voyant alors qu’au milieu des entortillements se cache sans cesse le grain à moudre.

Que vais-je alors pouvoir t’écrire, dans ce silence ?

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dimanche 31 juillet 2016

102 - Intermezzo : Naissance - Théolone




NAISSANCE

Tu ne peux t’en souvenir, de ce jour du premier flacon trouvé dans le sable, ce jour d’avril. Ce siècle avait quatre-vingt-dix-neuf ans. Tu étais vieille d’une heure, exactement. Si petite, si émouvante, si parfaite. Tu ne savais pas que c’était avril à Paris, le joli mois de la chanson, je ne savais pas encore qui tu serais, qui l’aurait su ? Je me souviens de la date du flacon puisque je l’ai inventée le jour même de ta naissance. Tu as fait venir les mots.
Tu vas m’accompagner tout au long de ces anachroniques, c’est pour toi que je les recopie et que je les commente, les numérote, les intitule, et pour finir, les revendique. J’essaierai ainsi d’oublier le mur qui nous sépare ou plutôt, je m’en vais le charger de graffitis en espérant sans y croire qu’un jour, comme nous l’espérions sans y croire à Berlin, il tombe. Et ce mur d’être tombé a-t-il rendu le monde meilleur ?

THEOLONE

Il faut t’expliquer qui est ce Théolone, le peu que j’en sais, du moins.
J’ai mis longtemps avant de le connaître un peu, et je ne suis sûr de rien. J’invente beaucoup à son sujet, histoire de t’en donner une image qui ressemblera à celle que je me suis construite faute de lui ressembler vraiment. Ne le crois pas ermite sur son rocher battu par les flots, barbe hirsute et vêtements négligés, œil hystérique et geste vengeur. Son île, douce et peuplée, est assez vaste pour nous contenir tous. Il ne fuit pas notre compagnie, il espère notre attention, il glisse ses billets dans des flacons jetés à la mer, mare nostrum, qu’il supplie de nous les apporter, et il se prétend moine sans vouloir qu’on le croie.
Il se moque. Il est injuste. Les traducteurs des anciens ne méritent pas son ironie facile. Les mots qui sont sortis de leur travail ingrat trahissent sans doute les visions des philosophes, mais nous savons tous qu’il est impossible de trouver les bons mots. La référence philosophique ne lui est qu’un prétexte, il veut garder sa liberté d’écrire. Ce n’est pas le monde antique qui lui importe mais le sien, le tien belle enfant que tu commences juste à découvrir en mille sensations ; elles te serviront à le reconstruire à ton tour, à ta façon, comme nous le faisons tous à la nôtre.
Et notre travail philosophique n’est-il pas celui-là plutôt que celui-ci de répéter le discours des autres ? Quand il nous servirait, à l’occasion, de béquille ou de viatique.

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samedi 30 juillet 2016

101 - Une si longue attente

 

Voilà longtemps que le temps a continué sans moi. Et je crains que ce ne soit définitif. Tout ce qui me rattachait à un sens s'est effacé et je me laisse porter machinalement par la seule respiration, quoi d'autre pour ne pas mourir sur place ? Plus aucun écrit, plus aucune pensée qui vaille, l'oreille où faire couler mon cerveau s'est fermée, autant rester sec. Petite oreille de 12 années d'âge partie te faire pendre ailleurs, tu n'as plus voulu de moi et qu'importe que ce soit injuste ou logique, voulu ou téléguidé, nécessaire ou absurde. J'ai tari la source, j'ai tu mon bruit, j'ai oublié ma question.

 

Mais je m'ennuie. J'ai entendu que cent fois, le métier, l'ouvrage, et toutes ces choses. Alors puisque rien de nouveau ne peut venir, je reprends l'ancien, le rouillé, le perdu, et je vais me répéter, et comme je ne vais pas comprendre ce que je vais répéter, recopier, relancer, je vais le rendre compréhensible à moi, pour que peut-être là où je vais le jeter il soit enfin compréhensibles ailleurs, tant pis si ce compréhensible là contredit l'incompréhensible du temps de la joie.

 

Ce qui viens est la reprise de tout ce qui traîne sur ce blogue depuis le début, en changeant l'ordre et le sens sans doute, et désormais maintenant que les cartes du temps ont été battues ce seront des ANACHRONIQUES.

 

Voici les anachroniques, du moine Théolone.

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mercredi 27 juillet 2016

100 - PREMIERE PERIODE

 

LES ANACHRONIQUES

A compter du 27 juillet 2016

 

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samedi 10 mars 2012

25.02 - L'angélisme inévitable. (dernier texte de ce blogue, arrêté en 2012, avant la reprise située au dessus à partir de 2016)

Angélisme. Il n’aime pas que je vienne tracer des arabesques dans ses obliques, le moine. Je ne peux résister parfois à mes envies de grain de sel, et à mon besoin de poser mon esprit. Je ne cherche pas tant à paraphraser ni à clarifier, je ne cherche pas tant à simplifier ni résumer, ce serait trahison trop violente et importune, mais comme chacun, il faut qu’esprit volant parfois se pose et prenne un bol avant de repartir en campagne.

Et lorsque le silence du moine survient, quelle belle occasion ! Il a débusqué le petit malin qui ricane en invoquant l’angélisme, tous ces petits malins qui se saisissent du moindre incident pour réclamer la prison nécessaire, la sévérité immédiate, la dissuasion punitive. Il faudrait s’en débarrasser de ces petits malins, aussi sûrement qu’eux-mêmes cherchent à enfermer les gens.

Cent-cinquante-deuxième jour.


Le petit malin est de retour. Je sais qu’il me taxe d’angélisme. Façon bien à lui de souligner ma faiblesse mentale, ma lâcheté congénitale, ma bêtise humanitaire, mon ignorance des réalités de la vraie vie. Il y a, dit-il, les béatitudes de celui qui, du fond de sa cave ou de sa chapelle, rêve un monde idéal, et il y a les réalistes bien ancrés dans la gadoue qui savent bien que sans armes à feu, barreaux aux fenêtres et garde-chiourmes, rien ne va plus. Je me place définitivement dans le camp des béats. Si l’on veut se pencher sur le salut de nos cités, si l’on veut conjurer les anéantissements qui nous guettent tous tant que nous sommes, si ce que j’écris a un sens, je dois rester dans le registre béat où me cantonne le petit malin.


Ce n’est ni ignorance, ni lâcheté, ni fuite. L’homme n’est pas bon naturellement, l’ai-je assez répété ! Je n’y reviens pas, et la cité ne peut se dispenser de lois et de gardiens. Je prétends seulement qu’aucun homme vivant ne peut être privé de sa liberté de vivre dans la cité, que la cité n’existe que par ceux qui sont en elle, que ce soit d’allégeance ou de passage, par hasard ou par nécessité. Ainsi se définit la cité, et l’évolution de la population qui l’habite du fait de l’histoire ou de la géographie, du fait de la pensée des hommes, du fait des récoltes ou des découvertes, fera changer la cité afin qu’elle reste la cité de ces hommes là et non une cité rêvée juste réduite à ceux qui croient être là les premiers.


Il y aura toujours un premier. Et quoi, il faudrait que la cité se réduise au seul premier, alors ?


Angélisme. Il faut que j’examine cela. Une cité libre, et tu mets ce que tu veux derrière ce mot, une cité libre est une cité où l’exercice par chacun de sa liberté contribue au bien-être de tous.

 

Je n'y arrive plus. Tout se mélange, et je ne sais pas pourquoi j'écris, ni pour quoi ni pour qui. Depuis six mois le monde s'est écroulé et j'ai beau essayer de faire comme si, je vois bien l'inutilité de l'exercice. Je vais me taire, aussi longtemps que rien ne viendra. Peut-être un jour serai-je capable de prendre la parole à nouveau et de pérorer sans m'inquiéter de l'utile ou de l'inutile. Peut-être. Ou non. Au revoir et merci.

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lundi 9 janvier 2012

CH.25 LES CITES NOIRES - 25.01 - La naissance de l'angélisme

 


Au commencement universel serait ainsi la liberté animale. Je ne connaîtrais pas le moine comme si je l’avais fait, je craindrais qu’il ne se prît pour quelque nouveau Rousseau vantant l’état de nature. Prudent, je n’irai pas si vite en besogne à traduire ainsi sa pensée, je m’invite même à chasser ces contresens de l’envie que j’ai de les commettre. J’aime parfois les erreurs, je peux mieux m’en guérir. L’humain n’est ni naturellement bon ni mauvais naturellement, il cherche comme tout être vivant le mieux être possible à tout instant en utilisant ce qui est à sa portée. Et il le fait à l’intérieur des multiples cités dont il est élément, prisonnier ou volontaire, par désir ou par nécessité, par l’histoire et par la géographie, les uns et les autres se confondant parfois.

Cent-cinquante-et-unième jour. La naissance de l’angélisme.

Les cités existent dès que nous sommes plusieurs. Il faut un chiffre, plus de quatre. Tonton Georges s’est délecté à nous traiter de bande de cons, à plus de quatre. C’est la grâce du poète de savoir nous rappeler à l’ordre au détour d’une chanson ou d’une page ouverte par hasard. L’ami Claude a son tour l’a dit, qu’on se traite de con à peine qu’on se traite. Nous le sommes sans doute et notre agitation vaine prête à rire. Nous n’empêcherons pas la cité d’exister, et notre vaine agitation sera un moteur de sa prospérité, souvent. N’en tirons pas gloriole et rions avec la liberté des poètes.


La bonne marche des cités est possible par l’entrelacs de lois qu’elle s’est donnée. Qu’il se resserre trop et la cité s’étrangle, qu’il se relâche et la cité s’éparpille. Le château de cartes ne tient que par la multiplicité, qui permet ici ce qui est impossible là, qui écoute là-bas au fond le muet inaudible ici devant. D’une cité à l’autre les lois diffèrent et peuvent s’opposer parfois ; le citoyen saura concilier les contradictions en devenant multi-citoyen. Il trouve ainsi la liberté de son chemin, s’éloignant de celle-ci qui ne lui convient plus, rejoignant l’autre aux mille attraits momentanés.

Loin d’un angélisme béat où les hommes convergeraient dans un folleville amoureux, la multiplicité peut se partager en deux grandes catégories : la cité obligée et la cité facultative. Bien entendu, tu veux des exemples. Tu veux toujours des exemples, à croire que tu es incapable de les trouver seul. Ils te sont venus à l’esprit, je le sais, mais tu attends que je les répète en lisant dans tes yeux. Pourtant je t’ai entendu protester parfois : l’homme n’est point libre de choisir sa cité ; et te voici à nommer les cités qu’on ne choisit pas. Ou bien encore, l’homme peut se faire mettre à la porte ; et te voilà à nommer les portes qui se referment. Tu vois bien que tu en as, des exemples à la pelle.

Je m’éternise un peu dans ma fiche. Si je suis trop court, l’autre là-bas qui repêche mes bouteilles va pérorer, illustrer, commenter, comme si je n’avais pas droit au silence de temps en temps. Il va discourir sur mon discours, imposer sa loi de terrien embourbé, couper les ailes du vent. Moine je suis, peu enclin à faire la leçon. Je préfère mes ambiguïtés, mon angélisme et mes contradictions à un mode d’emploi détaillé. On sait bien que les modes d’emploi détaillés sont toujours de mauvaises traductions. Enfermer les idées dans leur logique sans en humer les parfums est pire que piétiner cette liberté que je cherche.

Alors, l’angélisme, je le revendique, je m’en glorifie, sans lui je ne saurais pas déployer mes ailes.

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jeudi 27 octobre 2011

24.08 - Civilisations mortelles.


Ma liberté est universelle en ce que je dois y renoncer si la survie de l’espèce est en jeu ; mais ce renoncement n’a de sens que s’il est librement décidé. Sinon la survie de l’espèce devient elle-même un enjeu mensonger, aucune espèce ne mérite de survivre et certainement pas la nôtre si seule la contrainte conduit les actes de tous. . Il est difficile d’imaginer comment s’appliquent ces principes un peu théoriques, mais il est encore plus difficile d’imaginer des principes contraires, ou même seulement un peu différents. Je vais me pencher sur la question, pendant que le moine s’égare dans la nuit.

 

Cent-cinquantième jour.

Fay ce que vouldras, disait le moine rubicond, un collègue en mal-pensance. A quoi je réponds que je fais ce que je veux en effet, à condition que derrière moi l’herbe ait le temps de repousser et que s’efface sur le sable les pas de mes sandales désunies.

Le soleil se lève déjà. Je n’aurai pas beaucoup dormi cette nuit, mais l’angoisse de la veille s’est dissipée. Je laisse libre le champ de bataille où le législateur va devoir combattre contre lui-même. Sa tâche est très difficile et je me demande parfois pourquoi vous êtes si nombreux à vouloir cette place dans un hémicycle, sous une coupole, en haut d’un capitole, sur un trône. Si vous êtes tant à le vouloir, ne vous plaignez pas d’y être et acceptez en les servitudes et la dureté des jours. Vous étiez libres de n’y pas monter et c’est bien de liberté qu’il s’agit ; penchez-vous résolument sur votre travail ardu et laissez moi à mes colères si votre travail ne me convient pas, si vous marchez à côté de votre animalité.

Tout le monde n’a pas la capacité de guider un paquebot de vingt mètres de largeur à travers le canal de Corinthe et c’est pourtant la tâche qui vous attend.

Vous ne devrez jamais oublier que ce n’est pas à la cité, aux cités, à toutes nos cités, de nous assigner nos libertés et nos résidences mais que c’est à nous tous, en exerçant nos libertés, de comprendre qu’il y va de notre survie. Ont disparu les civilisations qui avaient perdu ce fil du rasoir. Nous ne partons pas de zéro mais d’un enchevêtrement de lois devenu incompréhensible, et inopposable en toute justice. Il ne faut pas ajouter de ficelle à l’écheveau, il faut s’occuper de démêler.

Il y a du travail politique à faire, un sacré boulot, vous l’avez voulu vous l’avez, et ne vous plaignez pas que je reste au balcon à vous juger, je vous forge des outils en écrivant ici.

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lundi 24 octobre 2011

24.07 - La panique générale.


Vivant simultanément dans plusieurs cités, je puis décider de mes gestes à tout moment, en décidant dans quelle cité je serai au moment opportun. Si la loi de ce pays ne me sied pas, je vais traverser la montagne et me marier de l’autre côté. Ou bien, si je suis obligé de rester assis devant mon écran à guetter le moment propice à mes affaires, je peux le lendemain, partir m’allonger dans l’herbe tendre entouré d’amis chers. Oui, mais il faudra bien que mes affaires marchent si je veux passer du temps avec mes amis, et il faudra bien que je revienne au pays une fois marié, et que dira-t-on alors de mon couple ? On ne peut jamais éternellement ignorer le qu’en dira-t-on.

Je n’ai pas dû choisir les bons exemples. Pourtant, je sens bien que ma liberté est là, dans la multiplication, dans la diversité, dans l’éparpillement. Quelque part, cachée, attendant l’âme.

 

Cent-quarante-neuvième jour. 

Je vais tenter de sauver quelques meubles. Parce qu’aujourd’hui c’est la terre entière qui s’assèche, la limite à la liberté animale devient à son tour une question animale, une contrainte universelle. Nos différences culturelles, nos chocs de civilisation, ne pèsent pas lourd devant le mur de flammes et nous devrons faire face ensemble, universellement, comme fuient les animaux toutes espèces confondues devant l’incendie de la savane. Tôt ou tard, nous le ferons. Malheur à nous si nous attendons trop, si nous croyons laisser tirer les marrons de ce feu-là en attendant le butin, si nous laissons les aigrefins se croire plus malins que la mort. Malheur à nous si nous écoutons les prophètes de malheur, les agitateurs de cataclysmes, plus prompts à nous faire la leçon qu’à se jeter dans la bataille, plus puritains que jamais, comme si la haire et la discipline ostensibles pouvaient ralentir la course de la terre autour du soleil.


Faire face. Non point se figer en une posture terrifiée, non point vider la mer avec un dé à coudre, les leçons qu’on nous donne sont de cet acabit, non point se vautrer dans la gabegie avant qu’il soit trop tard, certains le font qui devront être jugés le jour venu, mais faire face. Et s’il reste du pouvoir entre les mains des chefs des cités, les politiques comme ils aiment dire qu’ils sont, c’est ce pouvoir là de faire face, d’armer toute la cité qu’ils ont en charge pour cette sauvegarde.

C’est tout le charme de nos cités. Il leur faut une panique générale, un sauve-qui-peut de dernière minute, une catastrophe bien sonnante et bien trébuchante, pour soudain se raidir et se précipiter, enfin unir ses forces. Je ne prétends pas réformer les cités de maintenant. Je ne vais pas me fâcher et morigéner les fous qui ne regardent pas le mur où ils se précipitent. J’en suis, et je ne sais pas moi-même dans quel gouffre me plongent ces ombres qui s’agitent sous mon nez.

Je n’écris pas pour échapper à un malheur qui nous attend peut-être, mais pour comprendre comment si différents soyons-nous les uns des autres et si libres, nous n’en sommes pas moins tenus par tous les fils de soie dont l’entrelacement est notre seule chance de survie, en tant qu’individu et en tant qu’espèce. Si contrainte à la liberté il y a elle ne portera que sur ce point là : que survive l’espèce, que survive la planète pour que survive l’espèce, pour que survive l’homme. Ne nous y trompons pas, il s’agit bien de la survie de l’homme, et la sauvegarde de notre monde n’est qu’un moyen pour nous sauvegarder nous-mêmes, rien de plus, telle est notre obligation et ne pas s’y soumettre est renier notre humanité.

Pour quel profit ?

L’homme n’est ni supérieur ni inférieur aux autres espèces animales peuplant cette petite boule perdue du cosmos. Je ne vois personne qui aurait pu donner à ce minuscule point noir sur fond noir une telle importance ontologique hormis nous tous tant que nous sommes, puisque nous tous tant que nous sommes y sommes collés par la force de la pesanteur et l’immensité des vertiges. Je ne reviendrai pas sur mon refus de la transcendance, je m’en tiens à ma myopie et à mes ombres, et je ne vois qu’un point noir sur fond noir ; si je donne tant d’importance à ce monde lilliputien qui tourne en boule, c’est seulement parce que j’en suis.

Je ne suis ni chat ni chien, ni aigle ni reptile ni morue, mais homo sapiens-sapiens, je me suis moi-même nommé ainsi, ou quelqu’un des miens. En cela l’espèce humaine m’est plus importante que toutes les autres, en cela seulement, en cela définitivement.

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vendredi 21 octobre 2011

24.06 - Liberté sous contrainte #2.

Suite du cent-quarante-huitième jour

2. Un pour tous.

Il y a toujours un petit malin qui va parler de jungle, de loi du plus fort, qui va me réveiller de ma béatitude face à une foule de dix milliards, quinze milliards et toi et toi et toi. Bientôt la terre sera sèche et certains annoncent que l’homme mourra, l’animal humain, espèce d’humanité, disparue. Je me méfie de ces annonciateurs d’apocalypse, Savonarole de maintenant.

J’aimerais bien faire le pari. S’il est stupide au point d’aboutir à quinze milliards, il me sied qu’alors il meure et moi avec. Mais le puritanisme rampant des prophètes de malheurs n’est pas le bon chemin. Depuis des siècles qu’on nous brandit en roulant des yeux féroces nos péchés et nos excès, qu’on nous promet la damnation et la culpabilité éternelle, comment pourrais-je écouter ces mêmes discours dans de nouvelles bouches et les croire ?

Etrangement ou raisonnablement, je sais qu’il en survivra assez pour garder un peu de cervelle et organiser la renaissance. J’en fais le pari, te dis-je ; je ne promets pas que ce sera sans douleurs et qu’il n’y aura pas ici et là quelques catastrophes épouvantables, elles sont déjà en route, je ne promets pas que moi j’en serai ni toi, de la renaissance, je promets plutôt l’inverse, horreurs, enfer, sang et sueurs, larmes et désespoirs.

Nous y courrons tous gaiement et j’appellerai le sage à mon secours, lui qui a dit cette parole antique : souffre que ton voisin te gêne un peu. Un peu : un peu d’organisation dans la cité, un peu de règles, un peu de contraintes, voilà ce qu’il faudra.

Je suis contraint par cette cité dont je suis ; par cette contrainte librement consentie j’en deviens citoyen, et non de cette autre là-bas qui pourtant me fait de l’œil et où l’on m’a dit que l’herbe est plus verte. Vérité de ce côté-ci des montagnes, mensonge au-delà, et pourtant, d’un versant à l’autre, universelle est notre humaine condition.

Tu t’es construit ton univers, à commencer par toi-même, en te saisissant de ce qui était à ta portée, et tu ne cesseras l’exercice qu’à ta mort. Tu mourras le jour où tu ne voudras plus continuer à élever ta tour d’ivoire. Et tant de briques et de terre auront servi à l’ouvrage qu’il ne ressemblera à nul autre.

Te voici devenu un, unique personne dans le monde entourée de congénères qui ne sont point toi. Te voici individu. Je vais te dire un secret : l’universel ne survient pas dans la reproduction à l’identique d’individus qui seraient toi, mais dans le fait que tous les individus qui ne sont pas toi sont chacun d’eux lui comme tu es toi. Ces unicités empilées et différentes sont la base de l’universalisme humain.

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vendredi 14 octobre 2011

24.06 - Liberté sous contrainte #1.


Pour être animal, l’homme n’en est pas moins homme. Les cités qu’il va fréquenter dès son premier jour vont l’entourer de garde-fous, et il n’y a pas si loin du garde-fou au garde-barrière, du garde-barrière au barreau de la prison. L’animal que nous sommes ne saurait vivre seul, il doit donc se soumettre à une loi collective, la loi du groupe, la loi de la cité. Il y a là une contradiction difficile que je ne sais pas trop circonvenir. En jouant sur les cités nombreuses, je sais que je peux échapper un temps à ce piège. Je ne suis pas certain de gagner la partie.

Cent quarante-huitième jour.

1. La lionne et le voisin.


Nul n’appartient à la cité. Elle n’existe, ne devrait exister, que par chacun de ses membres. Personne ne peut prétendre en exclure qui que ce soit, et si de nouveaux arrivants en modifient la figure, il conviendra de dire que la figure en est modifiée et non que les arrivants doivent partir, sous peine de décider que la cité n’est plus ; elle est parce que nous en sommes tous, tous et chacun, et chacun peut s’en détacher par son seul désir de n’en plus être. S’il se croit assez fort pour cela, s’il y parvient, et s’il paie le prix à payer, qui sera souvent exorbitant. La volonté d’en être n’est pas nécessaire à chacun pour en être, et il faut à chacun la volonté de ne pas en être pour ne pas en être.


Imagine un groupe dans la savane crétacée. Dix-neuf individus y forment un groupe qui marche vers le soleil couchant. Tu es dans ce groupe. Par ta seule présence, tu en es un élément, tu fais partie de cette cité. Qu’elle te chasse à cause de ta couleur verte quand ils sont tous jaune à pois, elle perd son âme, sa raison, et très vite elle en chassera d’autres de jaune trop clair ou de pois trop ronds, et elle disparaîtra. Le groupe n’aura jamais existé. Que ton voisin te déplaise et que la cité lui donne raison, tu l’acceptes, tu changes de voisin si tu peux, ou tu pars en courant dans la savane. Prend garde, veille la lionne avec ses petits affamés qui va te repérer derechef. Il te faudra courir vite, très vite, et te battre, nu. Alors, la lionne, ou le voisin ?

Cela se passait du temps des reptiles et jamais le monde des hommes ne commettrait de telles folies. Et que celui qui veut me dire que les lions n’existaient pas en ce temps là se taise ; depuis quand ne pourrais-je pas raconter des histoires ?

Cela s’applique aux cités de toute nature, à toutes les cités dont tu es, simultanément et séparément. En retour, ne compte pas sur la cité, sur aucune d’entre celles dont tu es, pour te donner une identité. Ce n’est pas de la cité que te vient ton être, n’attend rien de ce côté-là. Souviens-toi des briques, toutes ces briques que tu as cueillies en grandissant et en vivant, tout bonnement, depuis ta naissance. Tu en as fait un gros tas d’amour avec un grand A. La voilà. Elle vient de tout ce que tu auras saisi depuis ta naissance et assaisonné à ta sauce, toute la multiplicité. Les multiples cités y participent bien entendu, ai-je dit autre chose, mais tu es d’abord espèce d’animal ce que tu as fait de toi, avec ou sans l’aide de ceux qui t’entourent et t’ont entouré. Tu n’es ni coupable ni responsable de ce que tu es mais tu es ce que tu es, ni plus ni moins, et tu n’es pas près d’en avoir fini avec cette construction là.

Ne sois pas triste. D’être animale ne la rend pas moins aimable, ta liberté. Je lui donne ainsi un coup de jeune, un coup de fouet, un coup de sang. Sous prétexte de lois de la cité, elle se réduisait comme peau de chagrin, aujourd’hui encore elle reçoit des coups qui la font vaciller au nom de je ne sais quelle guerre, quelle efficacité, quelle rationalité, quelle sécurité. Le premier des droits de l’homme est cette liberté là, son tas de briques, sa multiplicité, universelle.


La voilà renaissante, mon universalité perdue.

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jeudi 6 octobre 2011

24.05 - La naissance de l'homme libre #2

Suite du cent quarante septième jour


Où va-t-il, le moine ? Son vieux péripatétique est l’ennemi de l’inventeur de la caverne, pourquoi ce mélange ? Il les a mis dans le même sac, les deux piliers de la pensée d’Occident. Il me semblait que nous nous penchions sur l’universel et l’inné, opposables peut-être à l’acquis local. L’humain culturel contre l’animal planétaire. Ma fiche oscille entre Platon et Aristote, entre Augustin d’Afrique et Thomas de Naples. Il me fait voyager, mais ne serait-ce pas un tour de manège, un tour de magie, pour me sortir de cette prison duelle.

#2. Le mot de citoyen.

Il n’y a pas un seul humain qui ne soit né d’une femme, dans le sang et les eaux, et qui n’ait inspiré l’air de la Terre une première fois en criant. Chacun de nous a survécu à cet incroyable instant. Nous avons tous cela en commun et nous n’avons tous que cela en commun.


Ensuite, les cités prennent le relai. Non point la cité à laquelle chacun pense, mais toutes ensembles entrecroisées, toutes ces cités auxquelles il peut donner un nom, un aspect, un sens, un espace : village, quartier, ville, campement, ghetto, grotte, tribu, syndicat, entreprise, administration, service, association, équipe, club, bande, mafia, orchestre, famille, clan, nation, peuple, classe, stalag, paroisse, parti, mouvement, religion, secte, ethnie, langue, corporation, groupuscule.

Point à la ligne. Je suis un peu essoufflé. C’est incroyable comme ma langue, comme sans doute toutes les autres, a su inventer de mots pour désigner toutes ces cités dans lesquelles puisera le nouveau né animal homo sapiens-sapiens pour en devenir citoyen, citoyen de toutes à la fois, de toutes celles qui s’entrecroiseront en lui. Bien entendu, je dois le dépouiller de tous ces oripeaux nécessaires, de toutes ces peaux empilées, de ces tuniques de Nessus, pour libérer l’animal et lui donner ses droits, qui deviendront la première enveloppe protectrice et fondatrice. Liberté, égalité, fraternité, encore et toujours ici et maintenant.

Et l’on voudrait que ce ne soit pas universel !

Quoi qui l’habille ensuite, cet universel là le couvrira pour le restant de ses jours quand bien même l’une des cités dont il sera l’oublierait, quand bien même lui-même l’oublierait en sa servitude volontaire. Sa liberté individuelle est le premier de ces droits. Il l’exercera immédiatement en criant, la tête en bas dans les mains de l’accoucheur, en agitant ses membres, en se tortillant sous les caresses et les mimiques. Il fut un temps où des enfants mourraient par la seule entrave de leurs mouvements de nouveau-nés, au nom de je ne sais quel principe autoritaire de je ne sais quelle cité.

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dimanche 2 octobre 2011

24.05 - La naissance de l’homme libre #1


Inné et acquis. Je pensais ce point là réglé. Pourquoi faut-il qu’il revienne sur le tapis ? Une simple incursion dans la recherche de l’universel, un simple appel aux droits de l’homme et voilà le débat qui reprend ! Je n’en finirai donc jamais avec les contradictions du moine !

Cent-quarante-septième jour.

 

Il me semble que c’est un peu court de considérer notre statut de mammifère comme seule origine du monde, quand on a devant soi une belle conquête philosophique mise noir sur blanc une folle semaine de 1789. Belle conquête, vraiment, ou piège subtil, cette déclaration universelle ?

#1. Rester dans la caverne.

La question de l’inné est étroitement liée à celle du divin depuis que Platon a été récupéré par les monothéismes. Alors qu’on ne vienne pas m’entraver avec les transcendances. Cela regarde le secret de nos cœurs, au fin fond de nous-mêmes, et se trouve donc exactement à l’autre bout de ma lorgnette. Je ne veux pas asséner des vérités qui nous dépassent ni les rejeter sans les connaître, j’ai décidé que je ne les connaîtrai jamais et que tout peut s’examiner sans les connaître, sans même imaginer un seul instant qu’elles puissent exister.


Je fais l’économie de ce monde là. Personne ne pourra me contredire là-dessus, ou du moins, personne ne pourra tenir un discours qui couperait ma route, puisque l’absence de transcendance divine est ce qui libère le discours par lequel je me construis. Il ne s’agit pas d’entrer en guerre, de démontrer l’inexistence au seul motif d’une absence revendiquée, d’ailleurs l’inexistence ne se démontre pas plus que l’existence ; je veux juste me débrouiller seul, sans béquille, sans révélation, face à l’écran du fond de ma caverne où s’agitent les ombres. Je suis content avec mes ombres, elles vivent, elles me font vivre.

De grands esprits m’ont dit qu’il pourrait y avoir des humains supérieurs ou des surhumains encore plus supérieurs qui viendraient couper le soleil et ainsi faire jouer ces ombres pour m’égarer ou me distraire, pour me donner l’illusion d’un réel projeté, pour m’emprisonner dans une sensation factice.

Je n’envie pas la supériorité de ces grands esprits qui voient la Vérité au travers de ces ombres portées et ont la science infuse des mécanismes de ce théâtre trompeur. Tu peux te le garder, ton mythe de la Caverne, vieux péripatétique, ma réalité sont ces ombres et rien de plus et plutôt que de jouer les prophètes de l’humanité errante, je préfère les observer attentivement pour les comprendre, pour m’inventer le monde qui leur correspond et qui sera, à coup sûr, la seule vérité que je revendiquerai.

C’est la vérité de ces ombres que voient mes yeux et à travers eux mon cerveau, celle de mes sens et de mon raisonnement. Mes yeux sont myopes et mon cerveau lent même aidés de tous les instruments de la terre. Mais ils sont les seuls instruments dont je dispose, et les surhumains que je ne verrai jamais peuvent s’agiter autant qu’ils peuvent dans les vrais rayons d’un vrai soleil, s’ils existent ils n’existeront pour moi que par les ombres qu’ils m’envoient et ce vrai là est un faux jeton.

Ces ombres, je saurai bien leur trouver un sens ; à défaut, je les en affublerai d’un.

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Posté par andremriviere à 23:12 - CH.24 - DE L'UNIVERSALITE - Commentaires [1] - Permalien [#]

 
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