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MON NOM EST THEOLONE

Les chroniques de Théolone. Chroniques anachroniques d'un moine inconnu au bataillon sur la vie comme elle va. Banalités et lieux communs en pagaille.

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    a. Bloguézamoi. Errances, erreurs.
    b. Bloguézamis. Zailleurs un peu.
    c. Bloguézailleurs. Zamizossi.
  • vendredi 3 juin 2005

    INTRODUCTION.

    CECI N'EST PAS UNE PIPE.

    Ceci est un blogue, nom d'une pipe. Et je vais commencer par le mode d'emploi.

    Tu sais te servir d'un blogue, ce n'est pas suffisant pour te servir du mien, si par hasard l'envie t'en prenait. Et pour commencer, tu es ici au début, tout début du blogue. Ceci n'est pas une blague, ceci est un blogue. Pourtant ce billet est le premier, daté du vendredi 3 juin 2005, date de naissance, et non date d'arrêt de mort.

    Tu n'as jamais su, probablement, qu'il existait dans les temps anciens d'avant les ruptures et les lobotomies des objets de papier qu'on dépliait à la première page et qu'on lisait jusqu'à la fin dans l'ordre croissant des pages qui correspondait à l'ordre croissant de la lecture. On utilisait pour les désigner le mot livre. Ne cherche pas dans le dictionnaire en ligne, ce mot n'y apparaît pas, c'est du vieux français bizarre.

    Non, je ne le dirai pas, je ne suis pas Louis Jouvet.

    Bizarrerie disparue, désormais seule la dernière page surgit quand tu m'appelles, elle efface toutes les précédentes que tu n'as pas envie de voir, trop vieilles, au moins d'un jour, d'une semaine, d'un mois, quel intérêt ce qui s'est écrit il y a un mois, je te demande, n'est-ce-pas?

    J'essaie de faire fonctionner la machine. La technique bloguifique a des secrets que je ne suis pas prêt de percer. Il va bien falloir le mettre en ligne, ce blogue, pourtant, depuis le temps qu'il attend, depuis le temps qu'il essaie de trouver un squat.

    Alors suis bien ces instructions, car ceci est un mode d'emploi.

    Tu liras ce blogue comme en lit un livre, en commençant du début et en ahanant dans l'ordre chronologique vers la fin, il y aura bien une fin un jour. Il y a des chapitres, et un chapitre fini est fini, je n'y ajouterai pas de texte ni de billet, s'il le faut je ferai un autre chapitre sur le même sujet pour compléter ce que j'aurai mal dit, ou pas assez dit, et pour corriger des erreurs, ou pour me contredire allègrement parce que je suis chez moi et que je change d'avis si je veux. Lecture dans l'ordre. Rien ne t'empêche de prendre des raccourcis et de lire la fin avant le début.

    Ce n'est pas un roman policier, et si tu connais l'assassin trop tôt tu ne perds rien pour attendre. Ton ordre sera le tien, donc le meilleur. Ton meilleur. Mais n'oublie jamais qu'ici aucun billet ne chasse l'autre et que ce blogue ne s'empile pas à l'infini, au risque de s'effondrer un soir triste de cafard où je me demanderais dans quel état je tourne. J'ai dû rater un calembour, mais tant pis.

    Tu peux aller directement visiter des chapitres lointains qui t'attirent, grâce à la colonne de gauche, alinéa "chapitres". Tu peux visiter mes archives dans le temps si le temps s'améliore, avec l'alinéa "archives". Tu peux repérer mes derniers écrits directement grâce à l'alinéa "derniers messages". Admire comme je suis inventif pour mes titres d'alinéas.

    Toujours à gauche, tu peux aller lire mes voyages en Italie endormis chez encritude, dans l'alinéa "mon éditeur est en ligne". Et tu peux aller visiter mes deux autres blogues, dans l'alinéa étrangement nommé "mes autres blogues". Parce que j'écris ailleurs aussi, j'ai d'autres visées, d'autres visions, d'autres vies. Enfin, tu trouveras à gauche les blogues qui me conviennent et m'accompagnent, pas tous parce que je ne peux suffire à la tâche, mais certains d'entre eux, les plus anciens, les premiers découverts, et quelques amitiés solides survenues depuis en même pas de vue mais presque. Rubriques "bloguézamis" et "bloguézailleurs". Que ceux qui ne sont pas cités ne soient pas dépités, je les aime aussi.

    A droite, l'habitude blogueuse: dans le désordre, des expressos, un calendrier, les derniers commentaires, et quelque uns des blogues amis avec leurs derniers billets, pour mon usage personnel de suivi mais pourquoi ne les visiterais-tu pas?

    Voilà, à nous deux maintenant, parlons de Théolone.

    ____________________________________________________________

    Le titre sera : Les chroniques de Théolone. je ne me suis pas fatigué, puisque c'est Théolone lui-même qui les a écrites, et puisqu'il me les a envoyées en les désignant comme des chroniques.

    J'ai croisé ce personnage bizarre il y a déjà quelques années. Sans que nous ayons vraiment sympathisé et pour de curieuses raisons qu'il n'est pas opportun de raconter ici, il s'est mis à m'envoyer de temps à autre et sans préavis des textes plutôt confus rédigés d'une écriture jetée sur des feuilles de carnet à spirales arrachées sans ménagement.

    Ne sachant qu'en faire, je les ai laborieusement recopiées et enregistrées sur un ordinateur de hasard. J'ai même pris parfois la liberté d'y ajouter quelques paragraphes sous prétexte de liant. Des transitions, des annonces, des repères, enfin tout ce qui parasite le naturel et l'empêche de revenir au galop. Il serait furieux, mon moine, surtout ne lui dites rien.

    En italiques ce sera moi, sinon c'est lui.

    Entre temps, le blogue, enfin ce nouvel avatar de la bouteille à la mer, est devenu paraît-il très en vogue. Pour une bouteille à la mer, c'est la moindre des choses d'être en vogue. Alors voguons, divaguons, je ne sais si l'homme sera content ou furieux, mais mon petit doigt me dit qu'il attend depuis des années que je me décide, sans jamais avoir rien manifesté.

    Il me faut encore maîtriser la bête, comprendre ces mots mystérieux, le blogue, le blogging, le clipping, les newsfeed, et tous ces mystères insondables. Ne vous étonnez pas si des textes disparaissent, s'ils surgissent de rien, s'ils font désordres, s'ils sautent d'un site à l'autre. Je clique, et hop me voici parti dans des circuits inconnus devenus fous.

    Je vais tenter de maintenir une numérotation vaguement datée, non seulement de la date des mises en ligne, l'automatisme y pourvoira, mais de la date à laquelle le personnage a cru bon de se référer dans ses textes, celle de l'écriture initiale, et que confirme parfois la date à laquelle les feuilles arrachées me sont parvenues.

    Soyons fous et embarquons. Personne, moi le premier, ne connaît la destination.

    Posté par andremriviere à 10:46 - 0 - INTRO - Commentaires [14] - Permalien [#]

    samedi 4 juin 2005

    Tout recommencer

     

    Pouf pouf.

    Je recommence tout. Je perds les articles, je les retrouve ailleurs, je les reperds, je ne sais plus où ils sont. Je ne sais même pas si quelqu'un peut les voir quelque part. Naviguez, qu'ils disaient. Pour naviguer, je navigue, je rame, je nage en eaux troubles. Alors je repars à zéro, avec le premier article. Tant pis pour les doublons qui ne vont pas manquer de survenir. Heureusement que j'en avais gardé une copie ailleurs.

    Que vous disais-je ? Oui, le personnage rencontré il y a cinq ou six ans, et ses étranges carnets déchirés. Je vous les confie de nouveau, en commençant par le premier jour. Il sont classés par jours qui ne se suivent pas, mais qui restent dans l'ordre chronologique. C'est bien pour cet ordre là que le blog a été inventé, non ? Enfin, à condition que je réussisse à le faire fonctionner avec tous ces boutons, ces onglets et ces formules cabalistiques directement traduites de l'anglophonie sans aucun mot de passe.

    La première fois que j'ai reçu un de ces billets, j'étais au mois mai 1999. Vous aussi d'ailleurs, mais vous ne le saviez pas. Je ne me souviens plus du jour exact, ce qui me donne la liberté d'en inventer un. Ce sera donc le 21 mai 1999, le cachet de la poste n'ayant rien à voir.

    Posté par andremriviere à 11:43 - 0 - INTRO - Commentaires [2] - Permalien [#]

    mardi 7 juin 2005

    CHAPITRE PREMIER - 1.1 - Se taire.

    Premier jour.

     

    21 Mai 1999.

     1a.    Il s’appelle Théolone et il est moine. Il habite la grande île. Ne le croyez pas ermite sur son rocher, battu par les flots, barbe hirsute et vêtements négligés, œil hystérique et geste vengeur. Son île est douce et peuplée, elle est assez vaste pour vous contenir tous, et il ne fuit pas notre compagnie.

    Je m’appelle Théolone et je suis moine. Je vis dans la montagne, modeste montagne, quelques hauteurs qui me donnent l’illusion vite dissipée de dominer un peu. De ma fenêtre, j’aperçois la plaine où court la séparation, et la capitale au loin qui poudroie. Poussière, poussière, dois-je vraiment devenir un jour cette brume impalpable qui recouvre meubles et immeubles, folie et sagesse, ceux d’ici et ceux d’en face, ainsi qu’il est écrit là où c’est écrit ? Et qui alors vais-je recouvrir ? A choisir, quelque nymphe émue.

    Un matin, je me souviens que c’était un matin, j’avais très mal dormi et la soirée de la veille m’avait laissé un goût de sel je ne sais plus pourquoi, j’ai décidé de me taire. Il y a longtemps maintenant, bien avant que je vienne habiter ici dans mon rocher confortable et peint. Soudain, il me fallait le silence et ce matin là je m’en suis emparé.

    J’avais essayé d’autres fois, des silences, j’en avais placé ici et là, parfois dans l’indifférence, et parfois à la surprise générale, il y en eut même d’historiques à ce qu’on m’a dit. Mais ils ne m’appartenaient pas, ils m’échappaient les uns après les autres, on me les confisquait. Je n’étais jamais le maître de mes silences.

    Alors il a fallu dépasser les bornes, cesser de résonner dans le vide, et plonger dans le silence du cosmos qui m’habitait. Fini, infini, sphérique ou non, avec ou sans les alvéoles feutrées des anciens, je ne saurais vous le dire, peu importe sa forme et sa texture, du moment que j’en devenais seul et définitif dépositaire, gardien de l’éternité.

    Les alvéoles feutrées. Ils ont l’air fins, les anciens, maintenant qu’on les a traduits avec nos pauvres mots, eux qui tentaient de saisir l’insaisissable. On a fait de leur angoisse cosmique des approximations comiques, et nos pédants traducteurs les ont ridiculisés. Alvéoles feutrées, air substratum, âme humide et raisin sec. Par la sandale d’Empédocle, quel jargon, quel embrouillis, quel marécage, ces traductions rampantes de ceux-là qui volaient si haut.

        1b.    Il s’appelle Théolone. Il est le maître du silence.

    J’ai autrefois déchaîné des vacarmes et des tonnerres, et j’ai su échapper à leurs poisons. Aujourd’hui enfin j’entends. Les cris des hirondelles, elles nichent ici huit mois par an puis repartent vers le nord, le bruissement des cerisiers, la rumeur de la nationale qui serpente vers la plaine et, d’année en année, la folie des gens qui réfléchissent à se tirer dessus, le long de la ligne.

    Entendre. Surtout ne pas écouter. Entendre le monde.

    Le bruit du monde est une langue étrangère qu’on n’a pas apprise. Des sons chuintants ou rauques, des accents et des gargouillis, voilà la vérité des hommes dont je suis, et tout ce qui en reste là-haut. Lentement je désapprends le langage, je vais finir par y parvenir, au stade du gargouillis, encore un petit effort.

    Que vais-je alors pouvoir vous écrire, dans ce silence ?

    Posté par andremriviere à 12:16 - 0 - INTRO - Commentaires [3] - Permalien [#]

    mercredi 8 juin 2005

    1.2 Se taire ou se taire, jamais.

    1.2. Deuxième jour.

    Les traducteurs des anciens ne méritent pas l’injustice de mon ironie facile. Tous comptes faits, nous commençons par eux. Tout commence par eux

    Traducteurs hésitants et confus, incertains et pédants, ils ont beaucoup tâtonné pour nous donner les clés, pour nous ouvrir des portes qui nous étaient infranchissables. Eux-mêmes ne savaient trop sur quoi elles ouvraient, ni s’il y avait seulement des portes qui allaient avec les clés. Le cosmos a pris aujourd’hui une figure plus ou moins compréhensible, alors comment exprimer sans ridicule les tourments de ceux qui sans rien savoir, tentaient le diable et le tiraient par la queue ?

    Pourtant, le cosmos soi-disant compréhensible a lui aussi ses mystères, et les plus puissants télescopes nous brouillent un peu plus la vue à chaque nouvelle découverte, nous brouillent un peu plus la certitude. Le cosmos est à la mode ces jours-ci, avec l’éclipse totale de soleil qui se prépare. Quoi de plus simple qu’une éclipse totale de soleil ? Je prends une balle de ping-pong, un gros pamplemousse, une lampe de poche, et je te démontre l’éclipse de soleil en deux temps trois mouvements.

    Les pauvres philosophes d’autrefois ne connaissaient ni la lampe de poche ni la balle de ping-pong. Je ne suis pas très sûr pour le pamplemousse, mais il se peut qu’ils l’aient ignoré aussi. La Malaisie est si loin ! Comment veux-tu qu’ils puissent accéder à l’étincelante vérité ? Alors, faute de la comprendre, ils l’inventaient, ils lui donnaient un son, une texture, une couleur. Ainsi sont nés les alvéoles feutrées, la musique des sphères, la musique de Sphère ; ainsi ils ont fini par créer l’univers, ils l’ont appelé Cosmos, et la connaissance dont nous nous targuons gémirait encore dans sa caverne sans cette invention là.

    Posté par andremriviere à 13:19 - 0 - INTRO - Commentaires [4] - Permalien [#]

    jeudi 9 juin 2005

    1.3 DIOGENE

    1.3.                       Troisième jour.

    3 a    Je vous assomme déjà d’une philosophie de néophyte. Trois mille ans de réflexion, et à peine né je devrais conclure. Je devrais plutôt me poser la question du quoi dire. Se la pose t’il, lui ?

    Il ne faut pas me rebattre les oreilles avec la page blanche et le reste, s’il faut noircir je noircis à la demande, un centime la ligne et je deviens milliardaire. L’ambition est autrement folle, il faut l’admettre dès maintenant. Il s’agit rien moins que de devenir immortel, rejoindre les héros antiques qui ont mis le doigt sur ce qui faisait mal : et depuis ce temps là, l’homme n’a plus jamais guéri d’exister, lui qui était malade de vivre.

    Une telle ambition, il en faut les moyens. Les plus célèbres de ces héros paradaient sur une place publique, entourés d’un groupe d’éphèbes éberlués. Je vous rassure, ils le faisaient en dehors des saisons touristiques afin d’échapper aux hordes germaniques déshabillées et grasses, et aux escouades nippones et dociles, afin surtout d’échapper à l’Apollon solaire qui déverse ses quarante degrés à l’ombre alors qu’on serait si bien à faire la sieste.

    Je vous concède qu’au temps de Platon le mois d’août n’existait pas. Mais Apollon savait bien faire la différence entre le soleil pour les touristes et le soleil pour les philosophes ; point de sphère cosmique pour séparer de l’été l’hiver, de l’hébétude vacancière la violence de la pensée. Alors, pour commencer ma promenade péri-pathétique, je vais vous parler de mon meilleur ennemi, Diogène l’imprécateur muet.

    3 b    Comptoir pour comptoir, je vais vous torcher une petite philosophie de comptoir, de trottoir, de chambre d’hôtel, histoire de me donner l’importance que je n’ai pas. Et je n’aime pas voler haut, rapport au vertige.

    Il est de bon ton, pour qui se veut grand penseur, grand révolté, poète maudit, et sage méconnu, de se draper ostensiblement dans une misanthropie grandiose et de cracher sur la société, sur toute société ; comme notre penseur veut être remarqué et montrer son grand courage, il prend soin de cracher sur la société où il vit, et sur les misérables êtres qui s’y agitent.

    Puis il se retire dans sa tour d’ivoire en forme de pavillon de banlieue mal chauffé, d’où il peut à loisir se proclamer libre et par là supérieur à ces terriens grégaires qui s’entassent avec délice dans des HLM surpeuplés, puisque bien sûr ces misérables là étaient friands d’HLM surpeuplés. Lui, le grand homme, il a su garder la liberté de son pavillon. Il a eu surtout les moyens d’y être mais ne le dites pas, ce serait irrespectueux vis-à-vis d’un si grand homme. D’ailleurs, il le dit lui-même, il est mal chauffé.

    Il ne faudrait pas qu’on l’oubliât ; alors par soubresauts il revient de temps à autre sur la place publique, et il y va de son imprécation, avec force points d’exclamation. Il a même du talent, le bougre. Puis il se retire plus ostensiblement encore, une sorte de coïtus interruptus. Les braves gens qui l’écoutent sont saisis d’une ferveur étrange, hésitant entre l’admiration veule et l’apitoiement médical. Entre l’envie de se retirer à leur tour, les gens sont si méchants, bienvenue dans ma tour d’ivoire, et celle de soigner le pauvre souffrant que voici.

    Les braves gens n’adhèrent pas toujours aux imprécations du misanthrope, ils en sont parfois si effrayés qu’ils préfèrent se réfugier dans la pitié, ce sentiment de supériorité qui vous saisit face au souffreteux. Cet homme souffre comme un damné, disent les braves gens, n’entendez-vous point sa douleur derrière les imprécations ? Il serait intéressant de savoir ce qu’il en pense, l’homme en question, d’être réduit à un cas clinique, il serait même intéressant de savoir s’il accepte tout simplement le statut d’homme.

    Est-il drapé dans une posture mûrement réfléchie que je vais alors combattre car cette posture est une imposture, ou sa philosophie n’est-elle que cris compulsifs qui relèvent alors de l’assistance publique ? Je vous le dis, il sera beaucoup moins humilié d’être combattu sur sa posture que soigné par pitié et par quelque bonne âme se cherchant une bonne conscience : la posture lui conviendra mieux que la maladie. Mais les bonnes âmes n’en ont cure, seule compte la bonne conscience.

    Que m’importe au fond les bonnes âmes, et les mines compatissantes des bonnes consciences. C’est à la posture que je m’adresse, réfléchie et organisée, soigneusement mise en scène pour la plus grande édification des foules. Il faut se pencher sur l’enjeu caché de la posture, sur le monde qui se profile derrière le discours de haine, élégant ou éructant, sur ce monde effrayant dont notre vingtième siècle finissant nous a montré les ravages. L’imprécateur de service se complait à exacerber les mérites de la liberté individuelle absolue et affranchie de toute ces contingences sociales, de toutes ces règles collectives, forcément minables à ses yeux. Des moutons, tous des moutons, dit-il du haut de sa posture d’orgueil. A plus de quatre on est une bande de moutons, pour rimer avec la chanson. Il faudrait que moutons n’ait qu’une syllabe en on.

    C’est le discours de l’imprécateur que je répète ici, vous l’avez bien compris, ce discours qui ouvre la porte aux torrents sanglants ; il le sait ou il l’ignore, il fait semblant de l’ignorer, mais il en est complice, par complaisance, suffisance, ou par calcul. Comme nul ne veut combattre, lâcheté quand tu nous tiens, ni l’orgueil de l’imprécateur ni celui qui rôde en nous auquel il fait écho, les bonnes âmes et les braves gens se rassurent en croyant soigner une souffrance, et font ainsi d’une pierre trois coups : se ranimer la bonne conscience comme une flamme d’arc de triomphe, éviter de croiser le regard de l’imprécation, clouer au pilori celui qui dénonce le discours d’apocalypse.

    Car il en vient toujours un qui va se dévouer, un imprudent qu’on clouera au pilori dans un de ces procès en sorcellerie que les braves gens savent si bien instruire, et personne ne bougera comme d’habitude. Je vais m’éloigner un temps de ma chapelle historique, je ne voudrais pas qu’elle brûle avec moi. Je serai cet imprudent. Que personne ne vienne me secourir, vous savez bien qu’il est déconseillé d’être avocat de la défense dans les procès en sorcellerie : on y brûle les accusés, et on y pend leurs avocats. Dieu reconnaîtra les siens.

    3 c    Vous allez me dire que je n’ai pas encore parlé de Diogène. Ne vous affolez pas, il approche, sa lanterne à la main et la bave au rictus.

    Diogène n’est pas de ces imprécateurs de salon et de pavillon frisquet. Loin s’en faut. Autant le discours des imprécateurs me paraît odieux, nul et non avenu, autant je respecte Diogène tout en le combattant sans merci. Diogène fut le premier, le premier connu, à cracher sur l’homme, jusqu’à lui récuser le statut d’homme, la statue d’homme, le calembour était inévitable. Il faut aussi le premier à cracher sur la société des hommes, la société de son temps, la société quelle qu’elle soit, toute société humaine. Il a revendiqué l’animalité, exclusive et ostensible, comme seule condition de l’être, il a revendiqué l’absence totale de sens à être. Vous pardonnerez à mon petit cerveau de moine d’avoir si pauvrement tenté de formuler ce que Diogène n’a jamais pris la peine de formuler, pour qui l’aurait-il fait ?

    Je n’accepte pas qu’il en soit ainsi. Je n’accepte pas ce que j’ai compris de Diogène. Je combats sans trêve cette vision, cette attitude, cette approche. Le seul qui se soit récusé en tant qu’homme est Diogène, et ses imitateurs ronflants. L’homme n’est tel que social. Seul, isolé, tour d’ivoire et stylobate, il n’est rien, il n’est plus rien. Même plus un animal. Il n’existe plus. A l’instant même où l’imprécateur ouvre la bouche, il se détruit lui-même, il se dénie le droit d’exister ; finies les imprécations à peine commencées, qu’il parle encore ou ferme sa petite gueule, la terre n’en a même plus le souvenir. Qui se croit magnifié par un splendid yzlment n’est plus qu’incohérence hérissée. On ne pourra accuser personne de l’avoir fait taire ou disparaître, mais par un renversement du temps il n’aura même pas commencé d’exister, de lui-même. Ce qui ne l’empêchera pas de crier à la censure, à l’étouffoir. Faire porter le chapeau à autrui.

    Et c’est exactement ici que commence le respect que j’éprouve pour notre homme à la lanterne. Il n’a suivi ni précédé le chemin hypocrite de nos imprécateurs incohérents, il n’a surtout pas fait de grands discours, il ne s’est pas réfugié avec élégance et ostentation dans un pavillon de banlieue même mal chauffé tout en roulant dans sa petite auto que lui a construite l’haïssable société des homme, petite auto ou petit vélo, peu importe, en buvant le vin qu’a produit l’haïssable société des hommes, vin ou tord boyau, ou simple eau du robinet, qu’importe, sans parler du robinet lui-même qu’un plombier venu de l’haïssable société des hommes a bien dû un jour et forger et poser. Parlerai-je des vêtements que lui a tissés l’haïssable société des hommes et qui l’empêchent d’attenter à la pudeur et d’avoir froid, de la nourriture, un simple quignon de pain suffirait à mon discours ? Non je n’en parlerai pas, ce serait trop facile, l’incohérence est si monstrueuse, j’arrête.

    Diogène n’a parcouru aucun de ces chemins ridicules. Diogène a vécu comme il a un jour décidé qu’il vivrait, libre et seul. Animal et survivant. Ostensible et indifférent, un petit coup d’œil pour vérifier l’effet. Mais, mordicus, ne rien devoir à qui que ce soit, essayez un peu pour voir, vous qui êtes si malins. Il faut disputer aux chiens leurs os, il faut gratter le sol à la recherche de racines encore heureux si on trouve un radis, il faut creuser les immondices pour en extraire du comestible, il faut attendre la pluie pour boire, il faut trouver un tonneau pour habiter, et le pire est qu’à son époque les tonneaux n’avaient pas encore été inventés par les gaulois. Diogène l’a rêvé, il se l’est fait. Je le respecte pour cela.

    Un beau matin, Diogène dans son miroir s’est dit qu’il fermerait sa petite gueule, car pour qui parlerait-il ? Et par sa vie entière en accord intime avec ses convictions, sans aucun discours à part quelques invectives célèbres, il nous laissa un message suffisamment clair pour que, deux mille trois cents ans plus tard on parle encore de lui. Il a eu le mérite d’avoir su se taire, il en a payé le prix, il fut le seul à le payer. Alors que personne ne vienne se réclamer de lui, merci.

    Posté par andremriviere à 13:24 - CH.01 - DIOGENE. - Commentaires [5] - Permalien [#]

    vendredi 24 juin 2005

    1.3 fin - en finir avec Diogène ?

    Le soir du troisième jour.

    3 d    Je n’en dirai pas beaucoup plus sur Diogène. Ma philosophie de comptoir est trop limitée pour pouvoir longtemps discourir et approfondir. Un survol sommaire et je suis content de moi.

    Je dois malgré tout ajouter une pierre à mon édifice, ou plutôt mon modèle réduit, ma maquette et revenir aux braves gens de tout à l’heure. Ils n’ont pas dit leur dernier mot.

    Les braves gens se réclament de lui et nous brandissent leur Diogène à tous les coins de rue. Etourdiment, ils en font le porte drapeau du combat des réprouvés de la terre, le noble forcément noble combat des victimes contre le monde impitoyable des puissances étatiques, financières, racistes, nationalistes, tout ce que le monde compte d’écraseurs de pauvres, de veuves et d’orphelins. Les robins des bois du temps de maintenant, en quelque sorte. Les braves gens se pavanent leur bonne conscience en bandoulière et un petit Diogène à la boutonnière. Les voilà qui défilent pour défendre les sans papiers, les sans logis, les sans métier, les sans. Jolie expression, ce mot de « sans ». Les « sans », tout y est. On aperçoit la longue cohorte des miséreux qu’on ne veut pas voir, et autour d’elle, affairés, les braves gens. Je crois que nous devons ce mot de « sans » à Albert Jacquard.

    Entendons-nous bien. Je n’ai rien contre Albert Jacquard qui serait bien surpris de se voir mêlé à mon propos. Son énergie et ses convictions portent déjà leurs fruits, et loin de moi l’idée d’en rire ou d’en diminuer l’importance. J’admire le travail d’Albert Jacquard même si parfois je ne le suis pas sur certains terrains. Ce n’est pas l’objet de ce chapitre et je me garderai de toute ironie à son sujet. Je m’inquiète en revanche de ces bonnes âmes qui lui ont collé Diogène dans les pattes et qui, ce faisant, avec toutes la meilleure conscience qui soit, cette bonne conscience dont ces bonnes âmes se complaisent à contempler l’image dans leur glace tous les matins, anéantissent les efforts de notre bon vieux professeur.

    Parce qu’une chose essentielle a échappé aux bonnes âmes, que le vieux professeur connaît bien, lui. Vous l’avez vu, la spécialité de Diogène est de cracher sur le monde entier à l’instant même où le monde se prétend humain. Il crache sur les puissants, bien sûr, mais Diogène ne s’embarrasse pas de considérations de pouvoir et de fortune et il ne se gêne pas pour cracher sur les miséreux que nos bonnes âmes prétendre secourir, avec le même enthousiasme, la même application, la même constance, la même vigueur. Puissant ou misérable, dès qu’on se prétend homme on devient méprisable pour notre Diogène. Le voici, le comble du contresens de ceux-là qui se réclament de Diogène, de ceux-là qui se battent pour intégrer la société des hommes, de ceux-là qui crèvent d’en avoir été exclus contre leur gré, et de tous ceux qui les aident, ils se réclament tous de ce Diogène qui s’est exclus de lui-même, qui se proclame joyeusement exclu par choix, par décision, et qui s’en vante, plutôt crever que d’intégrer la société des hommes.

    Ne voyez-vous pas, bonnes âmes béantes, que les puissants que vous prétendez combattre à votre tour de vos vains petits poings, sont bien plus proches de votre soi-disant maître Diogène que vous ne le serez jamais ? Pour eux, rien ne vaut tant que leur réussite individuelle, leur puissance ancienne ou nouvelle, les moyens importent peu pourvu que le résultat soit là, et les cadavres laissés en route peuvent être oubliés sans remord, puisque justement l'homme n’est rien, même pas un homme. Le cynisme insupportable d’usage courant n’est pas le petit frère bâtard d’un cynisme philosophique honorable, ils sont frères jumeaux, et qui soutient l’un soutient l’autre.

    Alors réclamez-vous de Diogène tant que vous voulez ; chacun son choix. Mais votre bonne conscience, elle restera à jamais coincée dans votre miroir, profitez en bien avant de sortir dans la rue.

    ---------FIN DU TROISIEME JOUR----------------

    Posté par andremriviere à 13:52 - CH.01 - DIOGENE. - Commentaires [1] - Permalien [#]

    vendredi 1 juillet 2005

    CHAPITRE DEUXIEME - 2.1 - Rêver.

    Chapitre deuxième (à quoi rêvent les moines).

    2.1.                       **Quatrième jour recommencé.

    Il ne suffit pas de monologuer d’un air pénétré pour trouver à dire et à redire. Il faut trouver dehors quelqu’un à qui confier ses monologues et leur plus secrets détours, et dedans un détour à immortaliser. Je crois bien que le moine m’avait choisi pour ce rôle là, pour lui donner une raison d’exister. Je passais dans le coin et il m’est tombé dessus. Je serais passé un quart d’heure plus tôt ou plus tard, un autre aurait reçu les feuillets arrachés de son carnet minuscule et n’aurait su qu’en faire jusqu’à l’invention des blogues.

    Il avait du mal à se séparer de son Diogène, je le sentais bien. Déjà, ses envois avaient ralenti, il y avait comme une hésitation à poursuivre, comme un regret devant le silence du vieux fou. Il aurait aimé que le vieux fou sorte de son tombeau et l’invective la bave aux lèvres et le mépris en éventail. Il est bien trop malin, le vieux fou. Il se terre et se tait, on n’en parle que davantage.

    Je pense que Diogène viendra encore croiser sa route ; il n’est pas du genre à se laisser impressionner, ni même oublier, et notre moine devra reprendre le combat. En attendant, il va probablement écrire sur autre chose comme un chat qui devant le danger semble soudain s’en désintéresser, alors que son air indifférent cache une vigilance redoublée. Malheur à qui le croit distrait.

    Pendant ce répit, c’est de l’immortalité de Théolone dont je me préoccupe. Plusieurs mois sans rien recevoir parfois me plongent dans le doute. Il m’a rendu dépendant, je guette chaque jour l’enveloppe malhabile et chiffonnée qui ne vient pas, je suspecte le facteur de lire dans mon dos, ou de jeter le document non conforme, ou d’autres avanies inavouables. Je devine les questions qui le tourmentent. Je n’ai même pas besoin de les deviner, il m’en a fait la confidence et je vous la transmets.

    Le cri des hirondelles au milieu des cerisiers me dit que je suis vivant, vivant mais inutile tant que je n’écris pas. Pour autant, suis-je utile à écrire, utile à qui, utile à quoi ? Rien ne me permet de le savoir et je dois continuer inlassable et lent dans mon brouillard, aligner les caractères afin qu’à la fin la longue ligne des caractères te permette, à toi qui me lis et me répands selon ce qui t’aura plu ou qui t’aura endormi, de répondre.

    J’écris sur de petits carnets à spirales que je cache dans la chapelle sur la grande île, et je t’en envoie des pages arrachées quand je veux, quand je peux, si je peux, si je veux. A toi de continuer le cycle, il se pourrait qu’un jour quelque chose m’en revienne.

    On dit que le véritable penseur et le parfait écrivain travaillent avec méthode. Ce que j’entreprends ici, mon travail de moine à musique, je devrais d’emblée l’aborder avec un arsenal de petites cases, de petits tiroirs, à chacun sa pensée, à chacune son sujet, par ordre alphabétique, par ordre chronologique, par ordre de tailles croissantes, ordre ordre comme les défilés militaires. Tu vas te perdre comme je suis déjà perdu : il n’y aura ni case, ni tiroir, ni défilé, pas même un défilé de mode. Je suis moine, et les nuages passent comme ils passent, le vent tourne, au delà de cinq jours plus personne ne sait le temps qu’il fera. Alors l’éternité, tu peux te brosser. Je plante une girouette dans mon crayon et mes paroles vaudront mes silences.

    Selon que le réveil sera gai ou brumeux, le repas copieux ou chiche, j’écrirai léger ou ballonné, je citerai Héraclite ou Dupont la Joie, je disserterai ou je délirerai, et chaque fois ce sera utile. Mais utile à quoi, bon sang ? Je n’ai aucune réponse à donner, si tu ne les as déjà.

                                                                                                                                   Mai 1999.

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    2.2 - La fillette.

    2.2.                       Cinquième jour. La fillette.

    Le clapotis de la mer est irrégulier. Il faut dire qu’elle est étonnamment calme, comme seule doit l’être à l’autre bout du monde la mer des Caraïbes entre deux cyclones. Alors ici ou là un rouleau de dix centimètres de haut vient se fracasser sur la plage minuscule avec le plus de bruit possible histoire de détourner l’attention et me donner un début. Il fait bon rêver aux autres mers chaudes, celles que mes ancêtres ont conquises de leur langue, mes ancêtres cousins, partis de cette mer-ci.

    Questions, questions, questions ! Il faut donc sans cesse répondre à ses questions, en lâchant tout qui se fracasse au sol en mille éclats informes. Elle ne voudra donc jamais que j’écrive, et le passage ne sera jamais libre ! Naturellement, elle jurera qu’elle n’a rien dit rien fait, qu’on lui fait un mauvais procès, et qu’il sera toujours temps de reprendre après l’interruption, la fine mouche. Comme si on pouvait reprendre, après une interruption, comme si on pouvait recoller les morceaux éparpillés. La trivialité quotidienne piétine mes plates-bandes, dérisoires et marécageuses. Il me reste à devenir légume, et la trivialité y trouvera son compte enfin, sainte trivialité dévouée et inlassable. Les points sont bien à leur place sur les zi, jamais je ne pourrai écrire, sinon quelques instants volés, sinon quelque fugacité saisie en vol, et vite plaquée, planquée.

                                                                                                                                                Mai 2000.

    Posté par andremriviere à 16:01 - CH.02 - LA FILLETTE - Commentaires [4] - Permalien [#]

    2.3 - La fillette (suite)

    2.3.                       Sixième jour.

    Un an plus tard je reçus la suite.

    Un an de silence. Aucun instant n’a pu être volé. La fine mouche est toujours là qui veille, inlassable et dévouée. Elle enquête, elle questionne, tu écris tes mémoires, dit-elle de ce ton neutre où transpirent la moquerie, l’impatience, de ce ton qui en quatre mots brise chaque commencement de début d’intention, chaque effluve.

    Pour me donner l’illusion que je vis, j’ai repris le crayon aujourd’hui. Il faut saisir mon rêve de moine et l’ouvrir comme on éventre. Diable si je parviens à retrouver le balancement de la mer si calme. La menace de son mouvement perpétuel est presque invisible, et l’on pourrait s’embarquer sans crainte ; les grands naufrages viendront plus tard. Voilà un an, je me proposais un rêve, je ne sais plus lequel. Je dois en inventer de nouveaux. N’allez pas croire que les rêves surgissent du néant et y retournent, sur commande.

    Nous sommes nos rêves, il n’est pas de néant qui tienne, à nous de les chevaucher à leur passage dans un rodéo furioso. Mes rêves d’antan ont fondu dans la fournaise des emplois du temps. La fine mouche ne laisse aucun vide où ils pourraient se réfugier, avec leurs complices, paresse, errance, égarement. Mais puisque j’ai commencé ainsi, rêves de moine, je dois rester sur la grille, les harmonies, la cadence.

    Depuis un an, une nouvelle parole a commencé à monter dans le ciel et à se mêler au cri de l’hirondelle, une nouvelle parole que fait naître une nouvelle pensée et qui s’ajoute à un nouveau regard clair après qu’il se soit posé sur moi. Posé, vraiment ? Le regard m’a traversé et m’a transformé, la parole doucement est venue ensuite et a donné vie à mes rêves ; je ne retrouverai plus jamais ma bulle de silence sans que cette parole et ce regard m’y accompagnent.

    Emma, petit bout de fillette aux yeux bleus, tu t’es installée dans ma vie avec une autorité tranquille que rien ne peut fléchir, il n’y changerait rien que tes yeux soient noirs c’est l’autorité tranquille qui compte. Et mes rêves tourbillonnent autour de toi, je tente de les dompter, de chasser les rêves noirs, d’éclairer les papillons colorés, si tant que chaque soir où je t’ai vue je m’endors épuisé.

    Longtemps avant que tu parles, je t’avais emmenée en Italie. Tu restais au nid avec tes parents attentifs, mais je te savais près de moi et je te montrais ce qu’il fallait te montrer. Pendant toute cette année où le moine se taisait coupé dans son élan par la fine mouche, je t’écrivais de ville en ville, le long de l’Adriatique, à Naples, au bord du Pô. Puis ta parole est sortie de terre et l’air s’est mis à trembler. Je commence à ne plus trouver les mots qu’il te faut de peur de te taire, comme j’ai tu Marion. Taire, tarir, tuer, taire et mère, une folie de mélanges phoniques.

    Déjà tu sors de mes rêves, et déjà tu décides, tu marches en avant, tu veux, tu sais ce que tu veux. D’autres sont là qui vont te montrer le chemin, leur bon chemin, qui vont poser des garde-corps, qui vont baliser les précipices. Moi, je te montrerai les précipices, les chemins de traverse, les actes gratuits et les folies inutiles, je serai ton mauvais élève : je parlerai à ton imagination. J’espère que tu ne croiras jamais ce que je te raconterai, et que tes yeux brillants auront toujours une lueur de doute. Ainsi protégée, tu pourras chevaucher librement et bientôt loin de moi.

    Juin 2001               

    Posté par andremriviere à 16:05 - CH.02 - LA FILLETTE - Commentaires [5] - Permalien [#]

    2.4 - La fillette (suite).

    2.4.                       Septième jour.

    Je crains tellement les rêves noirs.

    Les dangers qui rôdent autour d’une fillette de deux ans blondinette et rieuse sont tous aux aguets, derrière chaque carrefour, chaque bonhomme, chaque fenêtre, chaque fumée. Rien ne suffira, ni la chambre sourde, ni la camisole, ni les remparts de Varsovie, de Séville ou de Jéricho, ni mes bras écartés et mes alarmes de crécelle. Il faut accepter la peur constante et l’enfouir dans une insouciance gaie et une attention rêveuse. Il faut laisser vivre la vie au risque d’en mourir, il faut espérer mourir le premier, et le plus tard possible.

    Le monde des rêves peut en un instant devenir un cauchemar ; aux premières lueurs de l’aube on se réveille, il n’est rien arrivé de funeste aujourd’hui sèche ta sueur et cesse tes tremblements, retrouve ton monde de rêves, et repars en voyage. Partons en voyage, Emma ma petite-fille qui m’a rendu père, Emma qui a fait de sa mère ma fille, et qui peut-être un jour l’en convaincra.

    Emma qui m’a rendu chèvre aussi : je bêle à tout va. Ma musique déraille et je trébuche, de silence en dissonance, le rêve du début est en miettes et c’est tant mieux. Du haut de ma colline, le calme revient la nuit tombée, à peine remué d’un vol d’oiseau nocturne battement d’aile mat et furtif, d’un ruisseau sous la mousse il a plu ce matin, d’une respiration d’enfant endormie avec l’histoire que je t’ai lue. A mon tour je vais dormir, je vais retrouver la maison géante de mon enfance, les frayeurs des précipices sans fond, la voix de mon père ou d’un oncle sévère et bon, et peut-être nous nous croiserons, toi l’enfant et ses sortilèges moi le moine endormi.

    Je tourne en fermant les yeux autour du lit, pas lourd et dansant de l’ours. Je suis sphère.

    Juin 2001

    Posté par andremriviere à 16:12 - CH.02 - LA FILLETTE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    lundi 4 juillet 2005

    2.5 - La fillette (suite et fin).

    2.5.                       Huitième jour.

    Etrange paradoxe.

    Alors que l’éternité s’ouvre à l’instant où paraissent la fille et la petite-fille, il faut que l’avenir en devienne un péril immense. Bien sûr que j’ai peur de la mort, de ma mort. Peur de n’avoir pas fini, peur d’être oublié, peur que le paradis soit une escroquerie et même l’enfer, mais cette peur n’est rien. C’est le malheur et la mort des enfants et des enfants de leurs enfants qui me terrifient. Je serai peut-être oublié depuis longtemps quand surviendra l’apocalypse, mais son idée seule suffit à me paralyser ; pourquoi dois-je vivre, comme nous vivons tous, avec cette pesanteur, avec ce boulet, avec cette impossible certitude ?

    Si encore je pouvais croire que cette peur les protège, elle me serait légère, mais non elle n’a jamais protégé personne. Quatre-vingt cinq milliards d’êtres humains sont morts pendant que quatre-vingt cinq milliards d’êtres humains craignaient qu’ils ne meurent. Que les angoisses de la nuit me poursuivent donc puisqu’on ne peut les interrompre. Si tel est le prix à payer pour voir vivre et sourire, payons ; et puis oublions l’apocalypse, oublions l’apocalypse inévitable.

    C’est comme un déjà dit tout ce tournis inquiet. Tournis en effet. La peur tourne et moi je tourne sur moi-même, au rythme bien carré de ceux qui m’accompagnent, un univers orthogonal où je peux laisser gondoler mes courbes, mes inflexions, mes rebroussements, mes cardioïdes, mes dérives intégrales. Sphère, je ferme les yeux, tout défile, tout se répète à l’infini, mais de petit décalage en petit décalage, je finis par aboutir.

    Coda.

    Juin 2001

    Posté par andremriviere à 09:30 - CH.02 - LA FILLETTE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    mercredi 6 juillet 2005

    CHAPITRE TROISIEME. 3.1 - Reproduire.

    Petite radicelle têtue.

    3.1.                       Neuvième jour.

    Juillet 2001.        Dans la grande marelle des idées, certains musiciens savent sauter à pieds joints d’une majeure à un mineur ; on peut à l’infini concevoir des variations et des fugues sur l’ambiguïté de ces deux mots, du sens commun au sens légal, de la mélodie au sous-sol, du détournement au désaccord.

    Je n’ai pas cette souplesse-là. Je suis saisi du bonheur d’être grand-père, de quel droit l’aurait-on un jour interdit aux moines, et je ne me débarrasse pas si facilement de l’entrelac qui l’accompagne. Du haut de ma butte, un peu alangui de chaleur et confortablement installé, je n’ai aucun mal à imaginer à qui appartient le monde à mes pieds. Mais voilà, moi Théolone le moine, je sais bien qu’il ne faut pas écraser la belle enfant sous trop de richesses, fût-ce le monde entier, qu’il ne faut pas lui faire porter tout le fardeau de mes rêves d’éternité.

    Le monde lui appartient en effet, cette terre où je vis, la plaine et la montagne, la capitale, la ligne, l’île schizophrène. Mais il est vrai aussi qu’elle n’en saisira peut-être qu’un arpent, qu’une poignée, qu’un caillou, comme aujourd’hui elle se baisse pour prendre délicatement un petit gravier de la cour de son immeuble ou du jardin des plantes. Il lui a fallu bien des millions d’années à ce gravier pour exister ainsi dans sa menotte, il est devenu le gravier le plus important de la création, et peu importe que moi le moine savant je puisse raconter son histoire calcaire ou siliceuse, le crustacé initial, les coulées d’acides en fusion. Peu importe que mes rêves de moine se gonflent dans le vent, elle a décidé que sa vie pendant quelques minutes était ce caillou, et mes rêves n’existent plus.

    à suivre.

    Posté par andremriviere à 09:20 - CH.03 - LITTLE ROOTIE TOOTIE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    jeudi 7 juillet 2005

    3.2. Radicelle têtue.

    3.2. Dixième jour.

    Doit-on laisser l’enfant s’enfermer sur un caillou ridicule ou lui ouvrir les yeux sur l’univers, les vignes au loin sur les crêtes, les oliviers et le blé de la plaine, les guerres des hommes qui coupent les routes et les champs, le soleil si chaud et les étoiles si loin, Copernic et Andromède ?

    En moine consciencieux, je m’assoie à ma table et je m’apprête à disserter doctement. Que peut un caillou contre l’Education, avec un œuf majuscule ?

    N’attendez pas que vienne la réponse facile qui donne raison au caillou. Je m’appelle Théolone et je suis moine et je ne rigole pas avec l’éducation. Je vais donc vous entretenir de l’inné et de l’acquis, du souhaitable et du possible, des pères et des filles, d’Eros et de Thanatos, de la survie de l’espèce et de l’immortalité. Non mais sans blague.

    N’attendez pas non plus que je finisse en équilibriste du juste milieu, je vais en traîner tous ces contraires dans la bouillie du précipice, là où ne sont que grincements d’inconciliables.

    Je suis assis à ma table de travail et je me dis que mon ambition me perdra. Voilà six mille ans qu’on a inventé l’écriture pour disserter sur toutes ces choses que j’ai annoncées dans un grand geste, le geste auguste du semeur. A peine semées, je vois pousser d’obscures forêts impénétrables entremêlées de lianes vénéneuses. Depuis six mille ans, pas une ligne ne s’est écrite qui s’écarte de ces sujets, sans jamais apporter la moindre lumière.

    Me voici, moine Théolone, qui prétend échapper à la malédiction, qui prétend résoudre l’énigme du caillou et de l’univers.

    Bon, par quoi commencer ? Au hasard, la peur de la mort.

    (à suivre)

    Posté par andremriviere à 18:41 - CH.03 - LITTLE ROOTIE TOOTIE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    vendredi 8 juillet 2005

    3.3. Petite radicelle têtue.

    Onzième jour.

    J’ai peur de la mort. Terrifié, anéanti rien que d’y penser, je sais que je vais mourir et je ne sais même pas quand, et je suis le quatre-vingt cinq milliardième humain à qui cette aventure arrive. Je ne suis pas à un milliard près.

    Voilà qui est dit. Que fait-on maintenant ? Que fait-on, où va-t’on ? La frénésie me saisira t’elle, tout faire tant qu’il est temps, mais n’est-il pas déjà trop tard, tout dire mais quoi, et penser à laisser les timbres bien rangés. Un jour, j’écrirai sur les timbres bien rangés. Ils ont à voir avec la mort. Mais auparavant, il faut songer à l’éternité. Elle est le seul moyen de vaincre la noire silhouette qui attend, dirait Lapalisse, et s’il ne l’a pas dit tant pis pour lui maintenant c’est trop tard.

    Un jour, au fond de la grotte et tremblant de froid et de peur, un homme a découvert qu’il suffisait d’avoir des enfants pour devenir éternel. Il y avait longtemps que la femme savait et maligne elle se taisait, mais lui, trop occupé à jouer avec ses petits camarades, ne s’apercevait de rien. Par moments, il jouait un peu avec elle surtout les nuits de pleine lune quand il faisait si chaud et qu’on pouvait se deviner dans la lumière pâle, puis il repartait pour de nouvelles aventures.

    Au retour, un homoncule braillard occupait le terrain, et peu à peu le poussait vers la sortie.

    Par une illumination d’un soir d’orage, ou de neige je n’y étais pas alors je ne me souviens plus très bien, il découvrit que ce petit était lui et qu’il était son père, je veux dire que lui était devenu son père à lui, pas au petit, vous me suivez, non bien sûr. Enfin presque, et le presque suffira.

    Le fils est devenu le père parce que le père a reconnu le fils, s’est reconnu en lui. Voilà tout. Il faudra qu’un jour le fils reconnaisse le père pour vivre, mais c’est une autre histoire. L’homme dans la grotte venait d’inventer l’éternité. Little rootie tootie. Ainsi fut-il nommé, le fils. Petite radicelle têtue. On peut imaginer cette trahison là des mots étranges. Plus personne n’eut besoin de pousser le père vers la sortie, il s’en est allé gaiement de lui-même parcourir les plaines ensoleillées, goûter les fruits de la sérénité, en laissant sa collection de timbres bien rangée.

    Et si le fils avait été une fille, se demandèrent tout à coup les fauteurs de trouble. Bon, je vais me pencher sur les filles, sur les pères et les filles, sur l’homme et la femme. Je sens que je vais déplaire à tout le monde. Ce serait pourtant bien simple de dire que ce serait exactement la même chose, que l’enfant soit fils ou fille.

    Il a fallu qu’on complique tout.

    (à suivre - laissez moi un peu de temps, je ne retrouve plus ses papiers, au moine, et je dois récupérer ma tête)

    Posté par andremriviere à 09:29 - CH.03 - LITTLE ROOTIE TOOTIE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    jeudi 21 juillet 2005

    3.4. Petite radicelle têtue #2.

    3.4.                       Douzième jour.

    4.a    Je suis moine et je m’appelle Théolone. Je ne suis pas anthropologue, ni philosophe, ni linguiste, ni sociologue, ni sexologue, ni militant féministe, encore moins militant machiste à supposer que cette engeance existe, ni chien de garde, berger allemand, juif ukrainien, taliban, desperado.

    Je ne suis donc absolument pas qualifié pour écrire sur les relations entre les hommes et les femmes et sur la condition féminine et sur le comportement masculin à travers les âges, à travers la géographie, les civilisations, les religions, et tout et tout. Je vais donc écrire là-dessus. Les savants qui me précèdent ont dit tant et tant et tant que je ne crains pas d’ajouter une goutte d’eau à la mer.

    Mon premier est un postulat dont tout relève ; l’homme ne porte pas l’enfant qui va naître. Il s’agit bien sûr de l’homme masculin, je dis homme par commodité et parce que cette langue cultive cette ambiguïté. Entendons-nous bien, je dirai homme pour dire le masculin, et femme pour dire le féminin, Lapalisse n’aurait pas fait mieux. Et je serai embarrassé pour parler de tous, je trouverai bien, le moment venu, une solution. Quant au postulat, il est très mal présenté, il ne réside pas dans l’évidence biologique. Ne pas porter l’enfant, pour le mâle, est la moindre des non-choses. Il en est ainsi depuis que les mammifères gambadent dans nos prés.

    4.b    Mais il me fallait un tremplin.

    Mon postulat est que cette évidence est une chance. Je la vis telle. On va me vanter les mérites de la grossesse, les joies de l’accouchement, l’exaltation de la maternité. Je laisse dire, moi je ne me vois pas traverser les neuf mois pour aboutir au cri primordial. Alors, dans ma petite lorgnette d’homme, c’est une chance.

    Cette chance, l’homme l’a transformée en malédiction. Ce confort biologique, qui lui permet toutes les imprudences les soirs de vague à l’âme sans mettre en question le reste de sa vie, il l’a associé à un doute fondamental et définitif : il ne sera jamais certain d’être immortel. Et à ce moment précis commence la férocité : au lieu d’être beau joueur, l’homme n’a eu de cesse, une fois découvert son rôle procréateur, de déposséder la mère de son éternité à elle.

    Les ruses des constructions sociales pour y parvenir sont innombrables ; je lis les livres d’histoire, je feuillette les journaux, j’entends la radio, je trouve un vieux grimoire où l’on parle de nos ancêtres grecs, syriens, persans, indiens ; je subis des conférences sur des sociétés englouties. Partout dans le monde, où que j’aille dans le temps et dans l’espace, tout autour de notre vieille planète essoufflée, je ne connais que domination de l’homme, ou tentatives de domination, mille stratégies de mise en dépendance et de soumission, parfois jusqu’à la négation d’être, un état de non-état.

    Je ne suis pas venu ici pour stigmatiser les pratiques que l’on dit archaïques. Je ne vais pas jouer les donneurs de leçons à tel pays montagneux d’Asie ou à tel désert africain, bien qu’il faille sans cesse combattre les tentations et déjouer les ruses. Je connais la force et le danger de l’argument culturel, sa perversité, et je sais que le poids des traditions, loin d’être un lien social, permet de perpétuer des injustices insupportables en lui donnant une couleur honorable.

    Il suffit de rester devant chez soi, devant sa porte, à son bureau, dans les rue de nos pays que l’on dit modernes pour voir comme la tradition pèse aussi de tout son poids, jusqu’en nous-mêmes.

    4.c    Il y a une effrayante universalité. Celle de la main mise de l’homme sur la vie de la femme. On trouvera certainement des tribus, des cultures, des pays, où ces comportements n’existent pas. Les anthropologues sauront m’en dénicher. Si on en trouve, ces paradis resteront isolés dans le grand concert du machisme ; et à coup sûr ils n’auront pas contribué à la construction du monde où je vis.

    Ma grande île les ignore, et je vais donc les ignorer aussi. Ma lorgnette ne va pas au delà de la plaine partagée, et c’est elle qui m’intéresse.

    Je vais tout de suite déclamer ce que l’homme de chez nous s’efforce d’imprégner dans les esprits, à commencer par le sien. Je vais le déclamer haut et fort, avec toute la lumière crue possible, pour être sûr de le reconnaître ensuite sous tous les déguisements que prendra le discours. Je suis moi aussi un homme et je ne suis pas certain d’échapper à l’imprégnation capillaire des résines néfastes.

    Que disent-elles, les résines ? Elles disent que c’est universel parce que c’est la nature des choses, que c’est la nature des choses parce que c’est universel. Le discours tourne en rond, il se nourrit de sa propre évidence, et comme un cyclone il devient irréfutable. La femme accouche c’est naturel, elle nourrit les petits c’est naturel, l’homme chasse et pêche c’est naturel. Pourquoi vouloir aller contre l’ordre universel, contre le principe de vie ? Parce que bien sûr tout ceci procède du principe de vie, et tant qu’à dire, de Dieu.

    Naturel, méfiez-vous du naturel, vous savez, celui qui revient si vite. Par conséquent, soudain la logique s’en mêle pour caser un par conséquent péremptoire, c’est naturel que l’homme soit plus fort, plus habile, plus intelligent. C’est naturel parce que c’est ainsi que survit l’espèce. L’homme ne se mêle pas de l’accouchement des femmes, pourquoi voudriez-vous que les femmes se mêlent du jeu des hommes, chasse, pêche, culture du blé, commander au bureau, présider les républiques.

    4.d    Voilà le discours. Nature et tradition. L’ai-je bien descendu ?

    Il faudra le reconnaître partout, ce discours ; il est malin, il saura se parer des plumes du paon pour mieux séduire les adeptes de la nature, on ne sait pas laquelle mais on sait lesquels, il saura aussi s’appesantir à coup de gourdins ou de pierres pour mieux écraser quelques rebelles. Il saura même surgir sous mon crayon au moment où je croirai le dénoncer. Lisez-le, ce discours, vingt ou cent fois de suite, jusqu’à la nausée. Plus tard, nous serons alertés aux moindres effluves.

    Mais alors, si ce n’est l’universalité de la nature ou de Dieu ce qui revient au même, quelle est-elle ? La seule universalité qui tienne à l’homme est la peur de la mort. Parce qu’il rit, parce qu’il parle, l’homme a peur de la mort, non celle qui approche et fait fuir tout ce qui respire, le feu ou le lion affamé, mais celle dont il sait qu’il n’y échappera pas, quoiqu’il fasse. Et l’homme ne peut supporter l’idée d’être à ce point dépendant de la femme pour gagner son éternité. Il n’aura de cesse d’inventer des simulacres, des contes à dormir debout, des stratégies alambiquées, pour se persuader que de lui seul dépend cette naissance, et il finit parfois par s’en persuader et par en persuader sa compagne. Les inventions les plus étonnantes ont été décrites par les anthropologues.

    Pourtant, les civilisations naîtront le jour où cette dépendance acceptée deviendra le fondement de toute pensée ; j’en suis loin, nous en sommes loin. Combien de siècles de misères devrons-nous encore traverser ?

    (à suivre)

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    mercredi 3 août 2005

    3.5. Petite radicelle têtue #3.

    3.5.                    Treizième jour.

    La dépendance de l’homme, la porte de l’éternité, seule l’Amazone en a la clé. Il a beau la déclarer inhumaine et la repousser aux confins du Pont-Euxin quelque part entre Crimée et Tchétchénie, il a beau la conquérir elle et sa toison on pourrait en dire long sur cette toison féminine, il n’a jamais réussi à voler la clé.

    Jason lui-même, trop facile vainqueur, s’est vu claquer la porte au nez par Médée la pure. Nous les hommes, nous pouvons quelquefois conquérir la toison ; nous ne devons jamais tenter de prendre la clé, sous peine de mort. Dans quelques siècles peut-être l’Amazone nous ouvrira à simple demande et nul ne songera un instant à forcer le passage ; de ce jour là nous ne prenons pas le chemin, mes amis, mes frères.

    En attendant, chacun s’organise. L’homme et la femme se marient et se jurent fidélité, on devine que cette foi est le meilleur chemin vers l’éternité sans même devoir inventer une religion. L’athée et le croyant sont égaux devant cette foi là. L’enfant qui naît de ma femme, que tous ont vu sortir et moi aussi, pourtant si fragile à la vue du sang j’ai tenu le coup ce jour là, cet enfant est mien, a dit l’homme. Pourtant, de tous ceux qui ont vu l’enfant sortir et qui pourraient témoigner que la mère est la mère et que l’enfant est son enfant, lequel pourrait témoigner que le père est le père ? Personne.

    Seule la mère va pouvoir témoigner et le dire : toi tu es le père, et seul le père devra croire et aimer, parce que seuls cet amour et cette foi vont le rendre père. L’histoire ne fait alors que commencer, par l’amour et par la foi. Il faudra encore que l’enfant vive et qu’un jour il adopte à son tour son père, pour que le père accède enfin à l’éternité.

    L’homme a prétendu et prétend encore échapper à l’amour et à la foi nécessaires. Il s’est vu fermer la porte au nez par l’Amazone ; il pourra la charger de chaînes, l’enfermer au gynécée ou au harem, la recouvrir de pied en cap d’un tissu chatoyant, la payer moins pour un même travail, il ne trouvera jamais la bonne clé, la seule porte qui compte restera fermée.

    Dans son combat, dans sa résistance farouche et irréductible, l’Amazone ne devra pas oublier qu’elle ne pourra jamais vaincre en tant qu’Amazone même si par moment il lui faut l’être, mais en tant que femme. Hélas, le mot homme désigne l’espèce tous genres confondus et ce mot est masculin, au lieu d’être seulement masculin et désigner seulement l’homme. J’aurais bien aimé qu’il existe un genre masculin-féminin, je n’ai pas dit neutre, pour désigner l’espèce humaine, une espèce d’homme par exemple, pour pouvoir enfin écrire avec le bon genre que la femme n’atteindra son but qu’en tant qu’homme.

    Vous vous rendez compte du chemin qu’il reste à parcourir. Même le langage doit changer, la grammaire et ses pièges, les homonymes et leurs sous-entendus. L’Amazone me reprochera encore d’avoir inventé un genre masculin-féminin, que j’aurais tout aussi bien pu nomme féminin-masculin. Nous sommes incorrigibles. N’est-ce pas, Alonso ?

    A suivre

    Posté par andremriviere à 11:33 - CH.03 - LITTLE ROOTIE TOOTIE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    mercredi 10 août 2005

    3.6. Petite radicelle têtue (Fin).

    3.6                      Quatorzième jour.

    Il a écrit quelque part le mot de fidélité. Que nul ne se méprenne, et qu’on ne lui prête pas d’intentions qu’il n’a pas. Moine, il sait ce qu’est une règle, il sait que les seules dignes de l’être sont celles auxquelles chacun daigne librement jour après jour se soumettre. Il n’appartient à personne d’imposer à celui-ci ou à celle-là une règle de fidélité, une obligation autre que celle qu’il se donnera.

    La fidélité obligatoire, imposée, impérieuse, implacable, ne sera jamais un passeport pour l’éternité. La seule qui vaille est amour et foi. Que celui qui veut tirer mes propos vers l’obligation et la punition soit jeté dans les ténèbres extérieures où sont les pleurs et les grincements de dents.

    L’homme a désigné l’enfant, il a dit cet enfant est mien. La femme a dit cet enfant est sien. A cet instant précis, il est le père de cet enfant. Honte à qui pourra ricaner en cachette ou bruyamment sous prétexte que l’enfant serait noir quand le père est blanc et la mère blanche, à qui jette le trouble et la zizanie ; le père restera le père, et tous les gènes du monde n’y pourront rien. Le législateur n’a plus qu’à légiférer, et sans se perdre dans un dédale de preuves et de vérifications il devra réfléchir à l’homme qui n’a rien dit ou à la femme qui a refusé de confirmer ; il devra trouver des réponses à ces questions-là. Mais lorsque l’une et l’autre ont parlé et désigné, nul ne peut plus casser le lien filial, refermer la porte.

    A chaque naissance, tout est refaire. Qui ose encore parler de fidélité ?

    Je ne peux imaginer d’autre chemin vers l’éternité, cette sorte d’adoption commune par le père et la mère, qu’elle se produise à la naissance ou longtemps après : un homme et une femme autour d’un enfant, nouveau né ou déjà grand, qui se rencontrent, qui s’unissent autour de lui, qui l’enveloppent de leur vie. Sans cela, aucune légitimité ne peut exister, et l’enfant va errer dans un monde sans foi ni loi et va devenir un ennemi de lui-même. Aucun ADN au monde ne pourra lui rendre le bercail perdu.

    Une fois l’adoption prononcée, et point besoin de juge ni de témoin, le lien des parents et de l’enfant devient indissoluble, absolu, péremptoire, il est l’éternité gagnée.

    L’enfant, lui, reste libre. La patience, l’amour, la chance, le temps surtout, permettront peut-être un jour qu’à son tour il adopte ses parents. Rien ne l’y oblige, c’est le prix que les parents doivent payer, le prix de l’éternité, le prix de l’égalité conquise de l’homme et de la femme face à l’enfantement. A ce moment là seulement, l’universelle peur aura disparu, celle de la mort, parce que l’universelle injustice, celle de l’homme contre la femme, aura aussi disparu.

    Juillet 2001.

    Posté par andremriviere à 10:06 - CH.03 - LITTLE ROOTIE TOOTIE - Commentaires [1] - Permalien [#]

    vendredi 12 août 2005

    CHAPITRE QUATRIEME. 4.1 - Adopter.

    Ugly beauty.

    4.1.                       Quinzième jour.

    Août 2001            De l’influence de la peur de la mort sur l’oppression de la femme par l’homme. J’ai honte d’avoir laisser se déployer une théorie pareille. D’ailleurs non, je n’ai pas honte. Finalement, il pourrait bien ne pas avoir entièrement tord, mon moine. Je n’arrive pas à comprendre comment l’humanité en est arrivée là, qu’une moitié d’elle-même réduise à ce point son autre moitié, alors cette élucubration n’est pas pire qu’une autre.

    Comment se fait-il qu’aucune femme, pendant si longtemps, ne se soit vraiment révoltée, sans qu’aucun homme finisse par avoir honte, justement. Vous allez m’en trouver, des femmes qui se sont étonnées, des femmes qui montent la garde, bien sûr, des figures de proue depuis deux siècles, quelques illuminées depuis deux mille ans, qu’on s’est empressé de brûler ou de décapiter ; mais qui donc quelque part aurait bien pu massivement se révolter contre ce scandale universel dans l’histoire ? Si j’oublie quelques frémissements depuis cinquante ans, je vois un immense tchadri qui recouvre le monde.

    Alors un doute me saisit. Le discours nauséeux serait-il donc vrai ? N’est-ce pas l’ordre des choses, la pente naturelle de l’espèce, sa logique propre, sa condition humaine ? Et l’universalité qu’on observe n’en est-elle pas une preuve irréfutable ? Je vous laisse à ces questions. J’y reviendrai peut-être, si je veux, ces questions ne me plaisent pas. Tant d’objections se pressent !

    Comment pourrais-je imaginer un complot si vaste, une complicité si secrète et si répandue, où les femmes elles-mêmes se prêtent au jeu de leur déchéance ? Ainsi, l’éternité leur serait si bien accordée que peu importe l’apparence, peu importe la réalité quotidienne ; l’essentiel leur est acquis. Objection. L’apparence est bien plus que l’apparence, elle n’a que trop le masque de la réalité, la réalité du masque, du voile. La réalité est autrement plus difficile qu’une certitude métaphysique, et la réalité compte au moins autant que la certitude métaphysique. On n’a pas à sacrifier l’une à l’autre, le mystère demeure donc.

    Je devrais évoquer aussi la femme stérile et la femme hostile ; je devrais détruire la simagrée de l’instinct maternel, pourquoi seraient-elles enchaînées à cet instinct obligatoire décrété par l’homme, je devrais échapper à la confusion des lieux communs avec les deux seuls lieux communs qui vaillent, la mort et la naissance, d’où surgit la repoussante beauté de la vie.

    J’aimerais bien découvrir et expliquer comment s’affranchir de ce combat absurde où l’homme impose sa loi jusqu’au plus profond du langage, et donner les règles qui sauvent. Pauvre de moine, tranquille auprès de ma chapelle bariolée, quelle mouche me pique de m’interposer ainsi, qui ne sais pas m’occuper des miens et qui suis le premier à profiter de la domination.

    Regarde donc tes hirondelles, a dit l’archange, soigne tes cerisiers et tes icônes précieuses, et joue seul ta mélodie. Tu peux même garder le silence, plaquer tes silences sur le bruit, il en est qui t’ont rendu célèbre.

    Tu as raison, mon cher ange, répondit le moine. Pourtant, mes silences ne sont célèbres que par ce qui les sépare, mes voix, mes notes, ma musique, ma parole. Laisse moi donc à mon discours je te prie, il ne rendra que plus magique le moment où je me tairai.

    à suivre

    Posté par andremriviere à 09:16 - CH.04 - LA JUSTICE ET LE GI*GOLO. - Commentaires [3] - Permalien [#]

    lundi 22 août 2005

    4.2. Descendre, dit-elle.

    4.2.                      Seizième jour.

    2.a   

    Descendance et patrimoine, nature contre volonté, fidélité contre foi, foi sans fidélité, commune reconnaissance de l’autre, comme autre et comme nécessité, des alter ego en quelque sorte, ce mot latin a-t’il au moins un pluriel, chez nous ?

    Je suis éternel parce que mon enfant est moi, mais s’il le veut seulement. Rien ne l’y oblige et nul ne doit lui en tenir rigueur s’il m’a oublié avant même que je meure. Sinon, comment pourrait-il vivre et par sa vie m’obtenir l’éternité revendiquée ?

    Il est si tentant d’imposer sa règle. Toi la femme tu porteras le voile et par la même occasion les paquets. Moi l’homme, j’ai besoin de mes mains pour montrer l’horizon d’un air savant. Toi, gamin ou fille, tu me porteras moi le vieux, et quand par ta faute je serai mort tu resteras près de mon corps à chanter mes louanges. Mes pairs veilleront à cela.

    Il est si facile de se barricader ainsi contre la poussière. Quarante milliards d’hommes, disent les spécialistes, et personne encore pour comprendre que l’éternité n’est pas ce rendez-vous là, que ces danses de pouvoir ne sont que danses macabres. A ce petit jeu, c’est la mort qui gagne. La femme reste muette et l’enfant ne vit pas.

    Qui chantera mes louanges, si l’enfant est mort ?

    (à suivre)

    Posté par andremriviere à 10:51 - CH.04 - LA JUSTICE ET LE GI*GOLO. - Commentaires [0] - Permalien [#]

    mardi 6 septembre 2005

    Respiration.

    En ce moment c'est calme plat. La pile de billets du moine monte, le temps passe, et je ne fais rien. Il va s'énerver, sur son île.

    Laissez moi respirer un peu. La vraie vie me secoue un peu en ce moment. Enfin ce que certains appellent la vraie vie, là dehors avec de vrais gens et de vraies douleurs. Il n'a aucune idée de la vraie vie, notre moine bavard, il ne comprend pas toujours qu'on soit bousculé, je le soupçonne même de feindre de ne pas comprendre.

    Il se peut qu'il ait raison, il se peut que ce soit lui, la vraie vie, et ce que nous faisons ensemble, nos fiches, nos piles, nos piles de fiches, nos piles et faces, nos faces de carême.

    A tout de suite, demain, dans quelques jours.

    Posté par andremriviere à 08:53 - Les attentes et les lenteurs - Commentaires [8] - Permalien [#]



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