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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

samedi 23 juin 2018

208 - Intermezzo : La morale étriquée

LA MORALE ETRIQUEE

 

Je peux m’attarder sur ton arrivée, petite grenouille. Diogène et ses émules le disent, te voici parmi nous, animale comme nous le sommes tous, et le moine en écho réplique, animale de l’espèce humaine comme moi et comme lui.

C’est ma petite idée à moi sans aller chercher midi à quatorze heure. Le discours du moine me l’a enfoncée dans la tête dès ses toutes premières fiches avec sa façon de rentrer dans le chou du vieux à la lanterne : tu te trouves dès ta naissance entourée de tes semblables de même espèce, famille de plus en plus élargie cercles après cercles jusqu’à l’humanité entière. Que tu le veuilles ou non, ta vie dépend de ta capacité à coexister avec tout ce monde-là quelles qu’en soient les abominations. Petite idée, grand principe.

Ne fais pas semblant de prétendre t’en écarter. On ne s’écarte jamais de notre humaine animalité. Je devine tes objections et nous aurions pu en débattre, mais en cet instant où tu me lis c’est désormais trop tard. Je tenterai pourtant d’y répondre dans tout ce qui suit, sous un prétexte ou sous un autre en m’appuyant sur Théolone, stratagème dérisoire.

Le principe symétrique que je vais aussi rabâcher est que je dénie à quiconque dans le monde, quel que soit son rang et quelles qu’en soient les bonnes raisons, le droit de te bannir de la cité, toi ou qui que ce soit. C’est dangereux je le sais bien, mais plus dangereux encore est de rejeter, qui revient à nier la notion même de cité.

Il y a maintenant une grande pile de fiches venues du moine à recopier, elles ont des années de retard, je vais m’éloigner, te débarrasser provisoirement de mes morales étriquées.

 

 Fin du chapitre sixième : au nom du père 1ère partie

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vendredi 8 juin 2018

207 - Vingt-sixième jour . Faux-semblants

7/18 – Il faut des règles autour de la naissance

Je ne suis pas d’accord avec l’idée de la liberté du choix initial. Nous devons, pour vivre, accepter notre origine et le nom participe à la matérialisation de cette origine.

Liberté ni pour les parents, ni pour le rond de cuir derrière son hygiaphone, ni pour quelque conquérant venu saccager le paysage. Le nom, il s’agit bien ici du patronyme, doit se transmettre sans aucun choix possible, selon une règle directe et simple, à Carrefour-sur-Gambette comme dans toutes les communes du pays, règle cohérente avec le passé, avec le présent et avec le futur que l’on souhaite pour tout ce petit monde-là, étriqué ou universel. Nous devons tous être capables d’assumer d’où nous sommes, pour ensuite s’envoler, libres, vraiment.

Changer la règle n’est pas innocent et la changer sans réfléchir est coupable ; la changer sans que personne n’ait rien demandé à quiconque est une légèreté insoutenable. J’aimerais bien qu’on entende ceci : avant de supprimer la règle de la transmission paternelle du nom sous prétexte d’un faux-semblant féministe, une réflexion approfondie préalable aurait été nécessaire et cette réflexion n’a pas eu lieu. Les règles existantes viennent de loin, se sont lentement forgées et contribuent au patrimoine de la société où elles s’appliquent. Les envahisseurs et les dictatures savent bien ce qu’elles font quand elles imposent leurs règles nouvelles et qu’elles privent les populations de leurs noms.

Je m’occuperai bientôt du faux-semblant féministe.

Les dictatures ont bien compris les enjeux. Je suis bien obligé de le remarquer et je ne m’en réjouis pas. Parmi tous les défauts qu’on leur trouve, les démocraties perdent un temps fou à batailler, à argumenter, à hésiter et à écouter ce que chacun peut dire. Et si ce n’était pas là le mérite de la démocratie ? Et si ce n’était pas là le meilleur moyen, ou le moins mauvais, pour éviter le faux pas destructeur ? En matière de législation sur la transmission du nom, était-il vraiment si urgent de se dépêcher ? Savoir sauvegarder le squelette.

 

Il y a souvent un squelette à sauvegarder dans une société ancienne où se mêlent des forces passées et des désirs à venir, des mémoires enfouies et des idées nouvelles, des lignées entrecroisées et des générations impatientes, face à un monde changeant. Il ne faut jamais oublier que le monde est changeant depuis toujours, et parfois très vite, ce n’est pas une prérogative des changements de maintenant. Alors, prenons garde à ne pas perdre pied sous prétexte de se jeter dans le courant, non par réflexe conservateur mais par nécessité de clarté.

 

On tâte du bout de l’orteil, on vérifie la profondeur, on regarde les autres se noyer, et on enfile sa bouée. A moins qu’il faille faire table rase comme dit la chanson, et dans ce cas pourquoi ne pas se jeter du haut de la falaise sans même regarder s’il y a de l’eau.

 

8/18 . à suivre

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jeudi 7 juin 2018

206 - Vingt-cinquième jour . Le préalable

6/18 - Ici et ailleurs

Le nom qu’on porte est un élément essentiel de notre identité ; c’est-à-dire de la perception que nous avons de nous-mêmes et que les autres ont de nous-mêmes, que nous avons de ce que les autres ont de nous.

Le nom qu’on porte est à la fois une donnée individuelle et une donnée sociale. Essayez d’imaginer très fort que soudain on vous dise pour vos dix-huit ans que vous ne vous appelez pas Séraphine Trucmuche mais Gertrude Stein. Alors, heureuse ?

Il faut dépasser les questions idéologiques de l’égalité ou de la liberté, surmonter le combat de l’homme et de la femme, surveiller l’émancipation de l’individu face à la collectivité ; il faut oublier ces enjeux là pour mieux cerner ceux qui nous attendent ici. Le premier reproche que je fais aux auteurs de la loi est de n’avoir pas effectué ce travail préalable et de s’être précipités dans un consensus mou de bonne conscience.

Il y va justement de l’insertion de l’individu dans sa culture, dans son histoire avec une petite et une grande hache, dans sa société. Mademoiselle Séraphine Trucmuche est née à Carrefour-sur-Gambette, dans le département du Rhône-et-Garonne, et non à Navajo-over-Rainbow ou à Xian-Shou. Elle n’a eu ni le choix ni la liberté ni de naître, ni de vivre, ni ici ni ailleurs. Mais elle est ici et elle vit, un point c’est tout. Elle est de ce lieu, de ce monde, de cette culture, de cette histoire et pas d’une autre.

Je n’ai pas fini et déjà j’entends mugir les féroces soldats.

7/18 . à suivre

Posté par andremriviere à 15:11 - 201 - CH.06 . Au nom du père .I. - Commentaires [0] - Permalien [#]

mercredi 30 mai 2018

205 - Vingt-quatrième jour . Les autres

5/18 – Corps social.

Petit point de sémantique : il y a autour de l’enfant qui naît toute une population qui vit ou qui survit. Pour désigner cette population et l’ensemble des liens qui maintient ensemble tout ce petit monde, tout ce grand ensemble, les proches et les lointains, j’ai choisi le terme de corps social.

Le terme n’est peut-être pas très heureux, mais il m’a semblé moins chargé de sens préalable que les mots de peuple, de nation, de tribu, d’ethnie, et je ne citerai le mot race que pour mémoire parce que ce serait le pire de tous. Le corps social, bien sûr, ne peut être pris en compte si un envahisseur ou une dictature interdisent ou imposent les usages que je prendrais en exemple. L’usage ne vaut que s’il est avalisé par le corps social. Qu’on ne vienne pas me plaquer de soi-disant contre-exemples puisés dans ces eaux troubles, ce sont mes moulins qu’elles alimenteraient.

J’évoque des pratiques étrangères seulement pour limiter le champ de ma réflexion aux pratiques de mon monde, celui où trainent mes pas et dont je respire les effluves, et certainement pas pour démontrer je ne sais quelle supériorité des uns (mon monde à moi par exemple) sur les autres (leur monde à eux par exemple). Je revendique pour eux le statut plein et entier de cohérence spécifique, je le revendique autant pour les miens. Ceux qui savent se respecter eux-mêmes n’en sauront que mieux respecter leurs voisins.

Je bavarde du haut de mon tabouret et je tourne autour du pot, il serait temps que j’y vienne, à cette histoire du nom du père. Oui, mais je ne veux pas oublier les balises, et les lumières qui délimitent les zones dangereuses, les sables mouvants et les rochers affleurants. Personne ne m’a demandé de m’embarquer et je suis fait comme un rat, mais je pose mes conditions. Vas-y maintenant, cesse de tergiverser.

6/18 . à suivre

Posté par andremriviere à 00:10 - 201 - CH.06 . Au nom du père .I. - Commentaires [0] - Permalien [#]

jeudi 26 avril 2018

204 - Vingt-troisième jour . Intime conviction

 

4/18.      On a voté une loi.

La loi a été votée aux premiers temps du millénaire par de braves députés de droite sur un projet inventé par de braves députés de gauche et sous prétexte d’une directive européenne. Une loi pour faire du féminisme de bonne conscience.

Mes objections précédentes sont inutiles. La nouvelle loi a tout prévu et nos sages ont barricadé l’avenir, il n’y aura pas de nom quadruples, l’élimination du trop plein de noms est organisée. Je comprends bien cette soudaine prudence devant les noms qui commencent à s’aligner dans le sens de la longueur, je ne vais pas me répéter. Mais voilà, on a fait une loi sous prétexte de grands principes égalitaires et féministes, et on s’empresse de les bafouer dès la seconde génération. Il va bien falloir éliminer, jeter des lignées entières aux orties, et qui va devoir faire le sale travail ? Les parents eux-mêmes. Où est le progrès ?

Je vais tenter de dire mon intime conviction que cette loi n’avait pas lieu d’être ; les amuse-bouche d’arguments qui précèdent ne sont pas ceux qui vont suivre. On ne les oublie pas, mais on examine. Je ne vais pas dépecer, cherchant ici ou là je ne sais quel modèle à brandir, les civilisations Navajos, Birmanes, Mongoles, Papoues, ni même Espagnoles ou Polonaises, ni aucune autre que la nôtre. C’est une manie trop répandue de brandir des modèles, le modèle suédois, le modèle allemand, le modèle américain, tout est bon pour servir de modèle à nous autres pauvres ignorants qui ne saurions pas comment vivre ensemble. Je ne cèderai pas à cette manie.

Le mot de civilisation est peut-être un peu fort, j’aurais pu me contenter du mot culture, ou du mot usage, ou du mot pratique. A vous de choisir, je m’en voudrais de choquer les esprits sensibles avec un mot trop fort, ou d’affadir mon discours avec un mot trop faible. La pratique du nom et de sa transmission s’inscrit dans un contexte emberlificoté de traditions et de modes de vie, qu’on peut appeler pratiques, usages, cultures et parfois civilisations. On ne peut jamais impunément extraire d’ici ou de là-bas un élément de son contexte pour l’insérer chez soi. Ce qui fonctionne ailleurs ne fonctionne pas ipso facto autre part.

La question du nom de l’enfant chez les indiens ou chez les mongols est liée à leurs savoirs, à leurs conditions de vie et de survie, dans le monde qui est le leur. Nos façons de faire leur sont tout aussi étrangères que les leurs pour nous. Tenter d’implanter un élément des unes chez les autres est voué à l’échec, qu’on détruise l’élément qu’on a voulu inoculer ou qu’on détruise la culture dans laquelle on a voulu l’inoculer. J’aimerais bien éviter les importations étourdies et les invasions barbares, même lorsqu’elles ne sont, avant de devenir importation ou invasion, ni étourdies ni barbares.

Je crois que je m’éloigne de mon sujet, non ? Peut-être pas tant qu’il n’y paraît.

5/18 à suivre

 

 

 

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mercredi 4 avril 2018

203 - Vingt-deuxième jour . Ordre et désordre


3/18. Madame Bonemine Dumou et Monsieur Augustin Trucmuche ont la joie de vous faire part de la naissance de leur fille Séraphine. Séraphine comment ?


Séraphine Trucmuche, Séraphine Dumou, Séraphine Trucmuche-Dumou, Séraphine Dumou-Trucmuche ? Nous sommes à la première génération, je peux encore aligner tous les cas possibles. Au nom sacré de la Liberté, on va m’expliquer que Madame et Monsieur ont tous les choix à leur disposition ; au nom sacré de l’Egalité, on va m’expliquer que le choix du nom double est le seul qui vaille. Liberté et Egalité enfantent ainsi Absurdité. Il s’agit bien de cette fantaisie qui a saisi nos députés de voter une loi donnant le choix du nom de leurs enfants aux parents, le nom du père, le nom de la mère, les deux noms accolés, comme tiveutichoise.

Pour commencer, je vais formuler deux petites objections matérielles au nez de ces dignes défenseurs de Liberté et d’Egalité. Petits détails sans importance, de ceux-là même où se cache le diablotin de la bêtise, qui n’effleurent même pas la discussion du fond à venir.

Si je relie le double nom par un tiret, ou pire un double tiret idée vite abandonnée mais on y voit bien le degré d’improvisation de nos bonnes consciences en marche, il va me falloir choisir dans quel ordre je vais les écrire et les prononcer, ces deux noms. Comme l’usage avec l’usure oublie souvent le second nom, surtout pour un nom long et ils vont devenir longs les noms, je le condamne à une mort annoncée. L’égalité revendiquée est un leurre, il y aura toujours un premier et un second.

Mais il se peut, ô divine surprise, que le second nom ne disparaisse pas. Séraphine devenue grande aura un enfant de Gaétan Lebouton-Dutiroir. Restant logique, cohérent et égalitaire en diable, j’accole les deux fois doubles-noms pour former le nom de l’enfant, et me voici embarqué dans un quatre-à-la-suite endiablé. Mais lesquels éliminer sur les quatre ? Les défenseurs de l’égalité vont de nouveau se mobiliser et les défenseurs de la liberté vont réclamer le libre choix des seize possibilités. Or éliminer la génération d’hier serait renier les bonnes raisons de n’avoir pas voulu oublier celle d’aujourd’hui. Et d’abord y-a-t’il bien seize possibilités ?

Pourquoi les bonnes raisons seraient-elles bonnes pour les uns et cesseraient-elles de l’être pour les vieux ? Si le principe d’égalité veut qu’on n’élimine personne, alors il ne faut jamais éliminer si l’on veut rester cohérent. Je m’en tiens là aux déclarations fracassantes de ceux qui vous assènent cette forme d’égalité comme un principe, je les prends au mot et je tente de rester dans leur logique. Voyez alors la longueur des noms, dans deux générations et suivantes. Je n’ai pas besoin de dessin, cette logique égalitaire est une impasse, autant décider dès maintenant qui reste et qui s’en va. Et s’il faut décider, autant épargner la cruauté du choix aux parents, et laisser la société trancher, usage, loi, règle, enfin, quelque chose à quoi s’accrocher avec quelques ouvertures d’exceptions car il faut toujours des exceptions. On y revient, au vieux système ?

Voyons enfin ce que veut Liberté : il faut, dit-on, laisser à chacun le choix. C’est la loi du plus fort qui va régner dans le couple, le plus persuasif, le plus obstiné, et probablement le moins aimant, car qui aime cède à la fin. Si fort que soit aujourd’hui l’amour d’un couple, le lancinant souvenir d’un nom perdu finira par troubler l’âme, tôt ou tard une rancune sortira qu’on n’imaginait pas à l’heure du miel. Ils ont inventé la discorde, nos consensuels députés.
Voilà pour l’ordre des noms. Ce n’était qu’une question subsidiaire mais on devine déjà l’ampleur du paysage. J’ai déjà beaucoup dit de ce qui suit.

4/18 . à suivre

Posté par andremriviere à 17:35 - 201 - CH.06 . Au nom du père .I. - Commentaires [0] - Permalien [#]

mercredi 28 mars 2018

202 - Vingt-et-unième jour . Du nom et des noms


2/18.    Nommer son enfant.

Pour ne pas s’engager sur une fausse piste, il faut éviter de confondre le nom qui s’échange dans un couple, et le nom que le couple donne à l’enfant.

Bien entendu, les deux situations sont liées et les usages sont encore bien figés qui donnent un nom unique à tout le petit monde de la famille, père mère enfants. Ces usages sont grignotés par les comportements n’en déplaise aux idolâtres d’un passé révolu, auxquels on ne manquera pas de m’associer pour éviter de réfléchir. Il faut bien distinguer le nom que chacun doit porter dans un couple lorsqu’un couple s’est formé, et le nom que ce couple va donner aux enfants si ce couple a des enfants, dépassant alors sa propre durée de vie.

La question de l’échange de nom à l’intérieur du couple est ici une question secondaire. Je vais néanmoins l’examiner brièvement, pour ne plus y revenir ensuite, afin de déminer mon territoire. On me reprochera peut-être la longueur du démarrage, mais pas l’esquive.

Selon le bon vieil usage idolâtre, la femme du jour de son mariage portait le nom de son mari. Tout au plus acceptait-on qu’elle accolât son patronyme, consolation de pacotille. J’ai souvenance d’un temps où non seulement le nom mais le prénom lui-même de madame disparaissait derrière le nom et le prénom de monsieur, où Mademoiselle Bonemine Dumou, sous prétexte de mariage avec un certain Augustin Trucmuche, devenait Madame Augustin Trucmuche. Disparue Bonemine Dumou, volatilisée, interdite à jamais. Je n’ai pas besoin ici de perdre mon temps à dénoncer tout ce que cette pratique encore vivace aujourd’hui implique de domination, notre époque s’efforce heureusement d’oublier cet usage qui pourtant résiste.

Autant le dire tout de suite, cette façon de faire disparaître la femme derrière l’homme, y compris toute la lignée d’où elle respire, m’insupporte. Certains esprits chagrins qui verront dans mes prochains discours une tentative de restauration de cet ordre ancien appelé patriarcal doivent savoir que je réprouve ces usages et qu’il n’y a aucune contradiction entre cela et ce qui vient ; qu’ils me lisent attentivement.

Une mienne et longue tradition familiale, inhabituelle dans le concert des usages de ces époques qui remontent au moins à mes arrières grands-parents, a voulu que dans tous les couples de mes lignées jusqu’à mes parents, chacun a porté son nom de naissance, et ce quelle que soient leurs penchants philosophiques ou religieux, du catho à l’athée, du coco au facho. Il y a tout ce monde-là dans mes globules. Dans mon biberon se trouvaient ainsi tous les ingrédients du conflit permanent que cette tradition entretenait dans ma famille avec les administrations, les voisins, les amis de fraîche date et les ennemis héréditaires : les gendarmes, les maires, les hygiaphones, les douaniers, et tout ce qui, casquette sur le crâne, se considère tenant et aboutissant de l’ordre de l’état-civil ; ils n’ont jamais réussi à faire plier le clan. Bonemine s’est toujours nommée Bonemine de mère en fille, et Augustin Augustin de père en fils. Dumou pour l’une et Trucmuche pour l’autre. Il n’y a pas de mais. Quant aux courriers reçus à la maison par madame (grand-mère, mère, femme, fille), s’il portait derrière la madame le nom du mari c’était péché véniel, s’il portait le prénom du mari c’était péché mortel, et si la lettre venait d’un ami il ne l’était plus. C’est dire comme pour moi cette cause-là vaut chute petit dans la marmite.

Ce sujet est désormais évacué. Non ; encore un petit point. Pour faciliter la comprenette des ignorants et pousser mon bouchon jusqu’en butée, il me faut préciser que, dans nos usages familiaux, le mari pouvait tout aussi bien s’affubler du nom de sa femme sans que cela ne dérange personne par chez nous, pour peu que la situation s’y prêtât.

Ainsi Monsieur et Madame font ce qu’ils veulent de leurs noms depuis toujours chez moi, depuis peu chez les autres. J’en ai fini de ce sujet ici. La seule question posée désormais est celle du nom qu’on donne à l’enfant qui naît. Cette question-là me chagrine, cette question-là seule est décisive. La pilule est autrement difficile à avaler.

Que ce soit bien clair : je m’élève avec toute l’énergie de vieux moine dont je suis capable contre cette pratique légalement instituée qui consiste à laisser le choix aux parents du nom que porteront leurs enfants. J'ai bien écrit "le nom", il ne s'agira pas ici du prénom, du surnom, du petit nom, et des sobriquets et autres étiquettes. C’est la raison pour laquelle je suis monté sur mon tabouret glacial et que j’harangue la population absente pour cause de blizzard. J’espère avoir assez de temps pour tout dire avant d’être entraîné chez les fous

Je vais m’expliquer en déroulant tous les tentacules du sujet, espérant sans y croire que je ne serai pas récupéré par la triste engeance des traditionalistes de tout poil. C’est évidemment le danger qui me guette de tous côtés, les uns m’accusant de vouloir reconstruire l’ordre ancien, les autres se réjouissant de me voir défendre le passé. Double contre-sens auquel je ne pourrai rien et qui ne m’empêchera pas de poursuivre mes marottes.

3/18 à suivre

Posté par andremriviere à 22:53 - 201 - CH.06 . Au nom du père .I. - Commentaires [0] - Permalien [#]

lundi 26 mars 2018

201 - CHAPITRE SIXIEME . AU NOM DU PERE 1ère partie (vingtième jour)

 

Vingtième jour : Un tabouret incertain.

 


1/18 - Le 16 février 2005. Préambule


Le vent glacial de février balaie la place publique. Parfois un ombre furtive, les épaules enfoncées, contourne les piliers et s'évanouit. La fontaine est sèche, les services municipaux l'ont coupée par crainte du gel.


Il fait presque nuit. J'avais pris ma respiration et mon petit tabouret, bien décidé à prononcer mon discours. Je n'ai l'air de rien ou plutôt je sais de quoi j'ai l'air, frigorifié sur le pavé luisant avec ce vent qui m'arrache les feuillets de la bouche, encore heureux que j’aie mon Damart. Voilà la neige fondue qui s'y met avec un petit coup de tonnerre au passage. Toutes les boutiques ont fermé et l'on devine à travers les persiennes le scintillement des écrans pailletés. Qu'est-ce je fais ici à me geler ?

J'ai eu l'imprudence de faire le malin, de dire qu'on allait voir ce qu'on allait lire, que rien ne me ferait reculer. Je ne peux plus rentrer à la maison si je ne fais rien. Je la vois déjà, la maison, son ricanement en bandoulière et son ironie dépenaillée. Alors je pose mon petit tabouret sur le pavé, et je cherche en grelottant la position où les quatre pieds sont en contact avec le sol, il ne manquerait plus qu'un vol-plané. Je chausse mes lunettes qu’une buée épaisse envahit de l'intérieur, je me hisse à tâtons sur ce perchoir sournois, et je déploie ce qui me reste de liasse : je suis là pour causer, pour parler, pour pérorer, pour discourir, et quand tout sera fini, pour quitter les lieux sans aucun résultat. Il n'y a personne et c’est tant mieux, je pourrai rentrer sain et sauf en disant tu vois bien je te l'avais dit, je l'ai fait.

Mais de quoi s’agit-il ? Quelle noble cause à défendre peut expliquer cette mise en scène ridicule ? Et pourquoi faut-il que je me sente obligé de braver les intempéries sans espoir de réussite ? Il va falloir d’emblée que je déçoive, le combat est minuscule et j’aurais mieux fait de rester au chaud. Mais la colère est mauvaise conseillère, on ne le redira jamais trop, et je suis en colère. Une loi a été votée il y a peu dans un grand élan d’unanimité parlementaire ; on a réformé le mode de transmission du nom des parents aux enfants : le nom de la mère, le nom du père, ou les deux accolés, selon le choix libre des parents.

Voilà bien de quoi se mettre en colère, il y a tant d’autres raison autrement plus vigoureuses.

J’ai les colères que je veux. J’éprouve de la colère devant le consensus auto-satisfait qui s’est exprimé sur les bancs de nos députés, cette institution qu’on aime tant détester et qui pourtant est ce que nous avons inventé de mieux pour nous gouverner. Que des débats musclés s’y déroulent est une bonne chose et il faut toujours laisser le temps de ces joutes, il en sort, sinon la vérité majuscule, du moins une vérité qui, pendant quelques mois, quelques années ou quelques siècles, nous aidera à vivre ensemble. Mais parfois un étrange accord vient survoler l’hémicycle afin de construire une loi unanimiste. Alors je crains le pire.

Je sais, l’idée est excellente qui va faire tomber une fois pour toute la domination mâle dans la société. Les féministes applaudissent à ce qu’ils croient une grande victoire et les députés plus patriarcaux que jamais se sont fait à peu de frais une virginité. Il n’y a pas eu foire d’empoigne, il n’y a pas eu débat : le malentendu règne en maître et l’absence de contrariété cache un piège mortel. Je déteste l’autosatisfaction devenue à ce point aveuglement universel. Ils croient avoir fait un grand pas vers l’égalité, mais cette conquête apparente recèle un recul que je vais tenter de montrer.

C’est pour expliquer ce que j’entrevois que je suis monté sur mon tabouret. C’est cela, mon discours solitaire dans la tempête, une explication qui sera emportée par le vent mauvais, avec les mots de Villon ou de Prévert.


2/18 à suivre


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200 - DEUXIEME PERIODE

LES ANACHRONIQUES

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lundi 12 mars 2018

137 - Intermezzo : La fillette et la fin du monde

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« mamie et toi avaient dit des choses sur maman. j'ai donc décidé de faire une croix sur vous deux. papa vous en avez déjà parlé deux fois pendant une heure. donc voilà c'est décidé. papa et maman sont d'accord avec moi. donc adieu »

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« même si tu réponds en t'excusant (ce qui m'étonnerait) votre vie et la mienne se sont séparées. Dans ceux que j'aime, personne je dis bien PERSONNE n'a jamais rien dit de méchant sur papa ou maman. Or, vous ne faites pas parti de ceux que j'aime ».

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J’ai exactement tout transcrit. Mot à mot, lettre à lettre et on ne va pas ergoter l’orthographe ni le style.

Je reprends lentement ma respiration et je déchausse mes lunettes de vieillard. Je te connais assez pour savoir que ce n’est pas écrit à la légère malgré ton jeune âge et qu’il n’y a que de la sincérité dans ces mots. Douze ans et demi de réflexion et de décision. On ne va donc pas commencer dénégations et chasse-mouches ni tenter de justifier, de contester, de questionner. Comprendre peut-être, comprenne qui peut, découvrir les forces sourdes qui viennent de faire éruption, irruption, tectonique des plaques et volcanisme silencieux. Premier message daté du 12 septembre 2011, passé inaperçu pour cause d’absence, second message du 10 octobre, et tous deux lus à une heure de décalage. C’est exactement cela, un premier séisme et sa réplique plus destructrice encore sur le corps fissuré.

Reprenons depuis le début, après un silence d’une année. Tu avais un an et je tentais de trouver comment exister en ta compagnie. C’est toi qui me donnais le mode d’emploi, à chaque rencontre un alinéa de plus. An 2000, si tu savais.

Un silence d’une année. Rien ne s’échouait sur la plage, certes, mais j’y passais très peu depuis qu’une nouvelle parole avait commencé à monter dans le ciel se mêlant au cri de l’hirondelle, nouvelle parole et nouvelle pensée qui désormais accompagnaient le regard clair après qu’il s’était posé sur moi. Posé, vraiment ? Ton regard m’a traversé et m’a transformé, ta parole est venue ensuite et m’a redonné vie ; je ne retrouverai plus jamais ma bulle de silence sans que ta parole et ton regard m’y accompagnent, mots doux, mots durs.

Petit bout de fillette aux yeux bleus, tu t’es installée dans ma vie avec une autorité tranquille que rien ne peut fléchir, il n’y changerait rien que tes yeux soient noirs c’est l’autorité tranquille qui importe. Et mes pensées tourbillonnent autour de toi, je tente de les dompter, de chasser les rêves noirs, d’éclairer les papillons colorés, si tant que chaque soir où je t’ai vue je m’endors épuisé.

Longtemps avant que tu parles, je t’avais emmenée en Italie. Tu restais au nid avec tes parents mais je t’avais en esprit et tout ce que je voyais t’était destiné : pendant ces vacances italiennes je t’écrivais de ville en ville, de l’Adriatique à Naples, dans les marais et le delta du Pô. Tous ces écrits sont là, quelque part dans un tiroir à t’attendre, il n’est plus sûr facteur que celui qui attend là où tu passeras. Puis ta parole est sortie de terre et l’air s’est mis à trembler. Déjà je ne trouve plus les mots qu’il te faut tant je crains de te taire, comme s’est tue ta mère, murée dans le silence qui nous sépare. Taire, tarir, tuer, taire et mère, une folie de mélanges phoniques.

Je crains tellement les rêves noirs. Les dangers rôdent autour d’une fillette de un an, puis deux ans, puis trois, blondinette et rieuse ; ils guettent, à chaque carrefour, chaque bonhomme, chaque fenêtre, chaque fumée. Rien ne suffira, ni la chambre sourde, ni la camisole, ni les remparts de Varsovie, de Séville ou de Jéricho, ni mes bras écartés et mes alarmes de crécelle. Il faut accepter la peur constante et l’enfouir dans une insouciance gaie et une attention rêveuse. Il faut laisser vivre la vie malgré la mort qui veille, et si elle devait survenir que ce soit moi qu’elle touche, mais quand même, le plus tard possible.

En un instant le monde des rêves peut devenir cauchemar ; aux premières lueurs de l’aube on se réveille, il n’est rien arrivé de funeste aujourd’hui sèche ta sueur et cesse tes tremblements, retrouve ton monde de rêves, et repars en voyage.

Partons en voyage, toi ma petite-fille qui m’as rendu père, car tu as fait de ta mère ma fille et toi seule un jour pourrais peut-être l’en convaincre, impossible rêve mais seul chemin d’accès. Mais tu m’as aussi rendu chèvre et je bêle à tout va. Déjà tu sors de ma vie, et déjà tu décides, tu marches en avant, tu veux, tu sais ce que tu veux. D’autres sont là qui vont te guider sur leur voie, ils vont poser des garde-corps, ils vont baliser l’itinéraire.

Moi, je voulais te montrer les précipices, les chemins de traverse, les actes gratuits et les folies inutiles, je voulais être ton mauvais élève, je voulais parler à ton imagination et que tu ne croies jamais à ce que je te raconte. Je t’ai refusé les tapis rouges et les lignes droites, parce que j’aimais que dans tes yeux toujours brille comme une lueur de doute. Et un jour sans signe avant-coureur j’ai vu que j’avais trop bien réussi : tu as pu chevaucher si librement que le premier lien que tu as coupé pour t’envoler fut le nôtre, tu as décidé de ne rien croire de mes chimères et tu as tout balayé d’un revers de pensée. Il t’a suffi de ces deux imêles.

Deux imêles à un mois d’intervalle : un mois de réflexion pour être bien certaine de ne pas être dans la spontanéité étourdie vite dite et vite regrettée, vite oubliée. Non, tu as réfléchi, tu as pesé, tu as récidivé. Je sais qu’il n’y aura pas de retour et je laisse parler les bonnes âmes. Voilà aujourd’hui six ans qu’elles parlent, les bonnes âmes, et que rien n’arrive.

Proclamer mon intime vérité serait absurde. Voir des complots partout et les déjouer ridicule, gesticulation inutile, sables mouvants à tous les étages, plus tu t’agites et plus tu t’enfonces. J’aurais dû m’en débrouiller. Adulte, prendre mon parti, prendre ma part, prendre à partie, prendre parti. Je ne m’en suis pas débrouillé. Automne 2017, aujourd’hui six ans plus tard mes mains tremblent en recopiant le texte maladroit d’une enfant qui avait douze ans et qui va sur ses dix-neuf. Il fallait pourtant en répéter exactement tous les mots ; on ne comprendrait rien à ce que je raconte, on ne comprendrait pas pourquoi je m’acharne à t’écrire publiquement. Puisque père et mère n’ont pas su te retenir et ne font rien pour rebâtir, quelle autre issue que de laisser cette trace ?

Le Moine est là-bas quelque part qui m’oblige à continuer le travail. Tant que les courants me donnent de ses nouvelles, entre deux arrivages, entre deux philosophies, en dépit de tout, je m’obstine à t’écrire.


2000 à 2017 - FIN DE LA PREMIERE PERIODE.
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dimanche 4 mars 2018

136 - Dix-Neuvième jour . Bis repetita placent


Comme autour d’un totem une chaude nuit d’été indien, je tourne autour de l’idée de mort, la seule qui nous donne notre universalité humaine avec, Lapalisse ne m’aurait pas contredit, le fait de la naissance. Un fait pour commencer, une idée pour finir. Je fais le pari que l’universel n’existe que par ce court intervalle, ce petit laps de temps entre le fait et l’idée, le fait d’être né pour ceux qui savent qu’ils sont, l’idée de la mort pour ceux qui y ont accès. Pourquoi sinon écrire ?

Pourquoi le mâle aurait-il à ce point asservi la femelle dans l’espèce homme ? Certes, cet asservissement offre de multiples avantages matériels au mâle, autant de bonnes raisons d’éviter de se pencher sur la question, et il convient d’autant plus de les dénoncer et de combattre leurs retours incessants dans les pratiques et les mentalités. Mais il ne faut pas oublier la racine première de cette étrange universalité, cette pente savonneuse irrésistible : la peur de la mort engendre le besoin de se prolonger dans les enfants qui engendre la tentation d’être sûr que l’enfant est sien qui engendre l’enfermement au gynécée et toutes ces stratégies prétendues purificatrices.

Autant de gesticulations vouées à l’échec, et qu’elles aient échoué à vaincre la mort depuis le début de l’humanité n’a pas permis encore de les invalider. Voilà pourquoi j’ai d’emblée écrit là-dessus.

Reste à la regarder en face, cette fin terrifiante et amicale, cette fin inévitable à ce qu’on dit, plutôt que de prendre des postures en proclamant que l’amour vaincra que la foi vaincra que la révolution vaincra que les matins chantent et que la lutte est finale.

Nous autres vivants n’aurions-nous nous donc pas d’autres chats à fouetter que ces idées de vent ? Rien ne se lève dans mon paysage sinon justement le vent qui trouble le silence. Un grillon se moque de moi derrière le buisson épineux. Tenir la posture alors que tombe l’humidité donne des crampes et le lumbago. Ne faut-il pas plutôt écrire sur l’urgence, tant qu’à prendre son temps ?

Il doit bien y avoir une phrase que personne n’a encore proférée qui changera la face du monde, qui disqualifiera idées fumeuses, peurs inutiles, vaine oppression et monde supra-lunaire, Sisyphe et Prométhée, qui écartera la mort et ses oripeaux, quelque peau de banane où elle se cassera le squelette. Je suis vivant et tant que je suis vivant je m’occupe de ma cité, et c’est ainsi et seulement ainsi que je prends un petit acompte d’éternité. Il faudra que je reprenne le flambeau qu’Héraklite a laissé tomber. Lui aussi combattait le vent de la vérité.

Pourquoi donc écrirais-je, sinon aussi dans un espoir insensé de victoire.

Que mes graines germent ou dépérissent ensuite, que m’importe si je ne vis plus. C’est de semer qu’il s’agit, non de survivre. Plus que jamais je désire rétrécir ma retraite, ma petite chapelle enfumée de cierges est encore trop grande et je vais rapprocher la clôture. A quoi bon les grands espaces, plateaux arides coupés de gorges infranchissables, à quoi bon les immenses passerelles jetées sur de vertigineux abîmes ? La poussière reste et gagne, toujours ; elle danse dans la lumière tant qu’il y a de la lumière.

Let’s cool one : 11 septembre 2001

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lundi 26 février 2018

135 - CHAPITRE CINQUIEME . LAISSONS-NOUS ALLER (Dix-huitième jour)

Dix-huitième jour. Contemplation

La terre que je contemple depuis mon observatoire est calme, le paysage s’étend en une paisible apparence.

Pourquoi rien ne m’y alerte sur les forces souterraines à l’œuvre, sans lesquelles ce paysage même n’existerait pas pour être contemplé ni moi pour le contempler, je le sais je l’ai appris on me l’a dit, mais par lesquelles un jour, dans une minute, dans une heure ou un millénaire, il va exploser en poussières. Faut-il en faire tout un plat, de ce court moment de répit qui m’a permis de penser, trouver des causes et des immanences, ou bien se contenter de penser avant qu’il soit trop tard ?

L’immanence attendra. Je ne perdrai pas de temps avec elle. Il y a déjà beaucoup de poussière, dans le paysage. Un peu de sécheresse, un chouia de vent, et l’horizon se trouble au passage des camions, des moissonneuses, des troupeaux. Ce pourrait même être la poussière d’amiante, celle de derrière la colline par chez moi, qui ronge les plèvres.

1999

Poussière, poussière, l’éternité frappe à la porte et il faut tout recommencer. Voilà plus de trois ans que je noircis mon carnet de phrases définitives ; je m’étonne de ne pas me trouver ridicule, je change un mot ici ou là, mais les idées je les garde comme je les ai couchées et comme elles reviendront sans doute au hasard des méandres. Il ne faut pas recommencer.

Il faut poursuivre. Il n’y a jamais d’impasse et s’il faut je creuserai avec mes ongles dans le mur du fond.

Il y a un projet dans ce que j’écris, assis devant ma chapelle, dans mes élucubrations voyageuses et mes annotations disparates, dans mon effort à leur donner une apparence. Je serais le plus heureux des moines si, à cet instant, je pouvais attribuer un titre à ce projet et lui assigner un objectif explicite. Démontrer ceci, résoudre cela, organiser le monde ainsi, et sauver la planète au passage. Quelques unes de mes marottes sont passées dans mes paragraphes, Diogène, les femmes et les enfants d’abord, et j’y reviendrai, c’est sûr. Mais je n'oublierai certainement pas Héraklite.

Mais je ne peux enfermer mon projet dans un cadre. De multiples chemins se présentent sur la carte que je viens de déployer, je ne m’en refuse aucun, des plus confortables aux plus escarpés. Il faudra bien, à chaque carrefour, décider de prendre par ici ou par là ; mais je suis sur une île et l’itinéraire est indifférent qui, quoi qu’il arrive et pourvu qu’on m’en donne le temps, me fera passer par toutes les nuances du territoire. De temps à autre, je gravirai une montagne, un petit sommet, mon île n’a rien d’himalayen, et j’écrirai le panorama qui s’étendra. Il faudra m’avoir accompagné jusque-là.

Ce soir, regardant vers le nord à moitié dévoré par l’ombre de la montagne, entre les premières lumières de la ville au loin et la côte abandonnée au vent, je dispose d’une vue partielle assez étendue pour pérorer. Mais pour tortueux que soit le trajet, tôt ou tard, je reviens toujours à ma chapelle, au centre de l’île.

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Cachet de la poste : 11 septembre 2001

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lundi 29 janvier 2018

134 - Intermezzo : Présentations

 

 

Au motif que je recopie les fiches du Moine je pérore ici et là, je commente et disserte. Je te parle. J’entrecoupe le discours droit sur ses ambages de textes incongrus tout penchés d’italiques. Mais à qui la faute ? N’est-ce point lui qui m’a poussé dans les feux de la rampe, au bord de la scène, en pleine lumière ? Théolone reste caché dans sa chapelle et crayonne en paix dans son réduit. Qu’il vienne se plaindre, j’aurai de quoi lui river son caquet.

Il faut bien que je te donne mon avis, après tout c’est pour toi que j’ai collecté ces fiches, c’est aussi un travail de transmission. La plage où s’échouent les bouteilles est notre plage, tu y as couru derrière nos ballons et tu y as construit des châteaux contre la mer ; l’encre de mes noires pensées est mon encre, je recopie si je veux et je commente si je veux, et si je suis à côté de sa plaque personne ne l’empêche de venir la ramasser et de l’emporter avec le vent.

Il est temps de se présenter. J’ai laissé toute la place à Théolone qui a pris ses quartiers d’hiver et qui a engagé la conversation. Il a répandu sa pensée dans mon salon et je ne sais plus très bien qui je suis ni qui tu es. Je ne lui refuse pas mon hospitalité, au contraire. Je l’ai accueilli volontiers et depuis longtemps ; sans qu’il me l’ait demandé, je fais mes tours sur la plage à marée basse voir si un nouveau flacon est arrivé. Cette présence m’est indispensable et rien de ce que je t’écris ne serait écrit sans lui.

Il me donne matière et esprit. Il faut t’y habituer, tu ne me trouveras jamais seul sur le canapé et je n’existe que s’il y est assis.

Tu avais juste une heure, soixante minutes de vie, lorsque la première fiche est arrivée. J’ai déjà fait un sort à la coïncidence, elle est notre naissance à tous trois, toi, le moine et moi. Depuis, treize fois tu as fêté le vingt-et-un avril de ton anniversaire et tu le fêteras sans doute encore longtemps avant de lire ce que j’écris ici. Tu as l’âge où ce sont les super-héros qui sauvent le monde qui te plaisent plutôt que ces vieux rabougris de grecs, tu as l’âge des histoires pour de faux et pour de vrai, tu as l’âge de la gourmandise. Lire les fiches de Théolone est le cadet de tes soucis, tu te fiches de ses fiches, ah-ah, ah-ah.

Pourtant c’est l’idée qu’un jour viendra où ces fiches et mes italiques qui les encadrent tomberont sous tes yeux devenus curieux qui m’a mis l’épée dans les reins au point de me faire revenir sur la plage saison après saison. Mon histoire de flacon te fera rigoler, ah-ah, ah-ah. Ricaner sans doute. Mais tu liras. Tu me l’as fait souvent, ce « ah-ah, ah-ah », pour bien marquer ta distance, et je faisais semblant de te trouver drôle. Que tu le veuilles ou non, tu es ma petite-fille et je suis ton papi avec un point sur le i, et ce qui s’écrit ici, inventé ou recopié, est ce qui nous lie plus sûrement que ce que certains s’imaginent de chromosomes impossibles et d’affaires familiales hasardeuses.

Je m’y tiendrai, à cette histoire sableuse, et ce seront bien des flacons trouvés sur cette plage d’enfance que sortent les fiches du Moine, bouteilles à la mer jetées d’une île là-bas, une île de notre mer à tous, la mer du milieu des terres, à quoi bon y chercher une métaphore ? Inutile d’étudier une carte des courants marins. Si quelque indice permettait de trouver la plage et l’île, tu le sais bien maintenant, ce sont les fiches qui comptent, elles seules, trouvées et recopiées, et non la marée ni la vraisemblance. J’étais celui à qui le Moine a confié ses monologues et ses plus secrets détours, il m’avait choisi pour ce rôle, pour lui donner une raison d’exister et ce faisant, m’en a donné une à son tour. Je passais dans le coin et il m’est tombé dessus. Quand j’imagine qu’à quelques minutes près ce serait tombé sur un autre, quelqu’un me chuchote qu’il m’avait désigné et que mon heure était la sienne.

écrit en 2012

 

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mercredi 24 janvier 2018

133 - Dix-septième jour : Adoption réciproque


L’adoption primordiale. L’adoption fondatrice. L’adoption réciproque. Peu importent les gènes, je ne vous referai pas le coup du plaisir ; les mêmes yeux les mêmes orteils chacun s’extasie bien inutilement, c’est après la naissance que les vraies ressemblances vont se construire. Le plus tôt est le mieux, mais pourquoi pas à partir de quatre ans, de huit ans, de douze ans, de vingt ans ?

Peut-être y aura-t-il un peu moins de ressemblance et un peu plus de difficultés si l’on s’y prend tard, il faudra être à la fois plus rapide et plus patient, plus audacieux et plus prudent, et l’échec sera plus proche, plus pressant, plus probable. Mais un jour de gloire peut venir où chacun adoptera l’autre, où la fille adoptera le père tout comme il a adopté la fille. Le jeu en vaut la chandelle ; tant qu’elle reste éteinte, tant que tarde le jour de clarté, sans jamais regretter d’avoir joué, il faut continuer d’être audacieux et prudent, patient et rapide, il faut surveiller l’échec qui rôde, du coin de l’œil, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Il n’attend qu’une chose, l’échec qui rôde : le découragement qui tue.

Le travail n’aura pas été vain, peu importe le résultat ; je n’ai pas besoin de jour de gloire pour aimer ma fille, j’ai seulement besoin de ce travail de guetteur. Voilà pourquoi, en commençant, j’avais parlé d’humaine volonté. La nature n’a rien à voir dans cette affaire, je la tiens à distance, là-bas dans la campagne lointaine où volent les frelons, où sifflent les serpents, où tonnent les orages, où ne sont que pleurs et grincements de dents. Ne crains rien, petite, je suis là, je guette. Je ne suis pas le plus fort du monde, loin s’en faut, mais je guette. Qu’importe si je meurs sans avoir rien vu venir.

La descendance, le patrimoine, l’éternité, seule la volonté peut nous les donner. Il ne vous reste plus qu’à écouter, une nouvelle fois, le pianiste renfrogné déchiqueter le gigolo. Voilà tout.


Just a gigolo : Août 2001 & avril 2014.

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mardi 16 janvier 2018

132 - Seizième jour : Thé à la menthe

#1/3 . Descendre, dit-elle

Descendance et patrimoine, nature contre volonté, fidélité contre foi, foi sans fidélité, commune reconnaissance de l’autre, comme autre et comme nécessité, des alter ego en quelque sorte, ce mot latin a-t-il au moins un pluriel ?

La voici, la folle illusion dont tout découle : je suis éternel parce que mon enfant est moi, stupide projection, stupide incarnation, stupide désir ; je me crois éternel alors que pèse sur cet enfant, que nul n’a le pouvoir ni même le droit de lui imposer, cette chape de plomb : porter l’éternité du père. Il faudra que l’enfant le veuille sans que personne ne le lui demande, il faudra que ce soit pour lui une liberté, un envol ; nul ne doit lui en tenir rigueur s’il m’a oublié avant même que je meure. Je dois être capable d’endurer cet oubli. Sinon, comment pourrait-il vivre et, par sa vie, m’obtenir l’éternité revendiquée.

En serais-je capable ?

Il est si tentant d’imposer sa règle. Toi la femme tu porteras le voile, et par la même occasion les paquets. Moi l’homme, j’ai besoin de mes mains pour montrer l’horizon d’un air savant. Toi, l’enfant, tu me porteras moi le vieux, et quand par ta faute je serai mort, tu resteras près de mon corps à chanter mes louanges. Mes pairs veilleront à cela.

Il est si facile de se barricader ainsi contre la poussière. Quarante milliards d’hommes, disent les spécialistes, et personne encore pour comprendre que l’éternité n’est pas ce rendez-vous là, que ces danses de pouvoir ne sont que danses macabres. A ce petit jeu, c’est la mort qui gagne. La femme reste muette et l’enfant ne vit pas. Et s’il ne vit pas, qui pourra chanter mes louanges ?

#2/3 . Le mal aux pieds

Il est temps de parler d’adoption. Je croule sous les fiches : moi, Théolone le Moine, du haut de ma retraite, je rêve que l’homme est grand. Je veux dire ici l’homme comme on dit la mésange ou la panthère, ni mâle ni femelle mais l’homme qui fit Dieu à son image. Car l’homme, tout masculin qu’il soit, n’est pas plus mâle que femelle d’être homme, tout comme la panthère n’est pas plus femelle que mâle d’être féminine.

C’est juste une affaire de probabilité binaire et salutaire. Seront perdus les peuples qui tricheront avec cette probabilité, en tuant les hommes sous prétexte qu’ils sont soldats, en tuant les femmes sous prétexte qu’elles sont femmes.

Je rêve que l’homme est grand. Il n’est jamais si grand qu’en brandissant sa volonté, individuelle ou collective, contre ce monstre tentaculaire qu’on appelle l’ordre des choses. Les sourcils se froncent déjà à me lire. Ceux qui attendaient que coule de source la mélodie gracieuse du thème, la voient se déhancher, se désarticuler, se caricaturer ; l’accord parfait du début tourne à l’aigre, le sucré devient salé, le lait caille.

Froncez, sourcils. Comment aurait-on le fromage si le lait ne tournait, que serait l’océan sans le sel, et le gigolo du début ne serait qu’un tube. L’homme n’a que faire de la nature et de son ordre, de ses ordres, de ses désordres. Laissez la faire, et vous la verrez vite se dresser contre sa créature et la broyer comme un vulgaire et fragile dinosaure.

Mon imprudence aventureuse m’oblige à vous parler de la nature et de l’homme, l’homme sans genre, avant de vous parler adoption, mon idée de départ. Une petite fourche d’écologie de chambre s’impose, puisque j’en viendrai à la question de la volonté humaine comme seule chance de survie. L’homme est nu, faible, myope et sourd ; il ne dispose que d’une seule arme pour résister au monde hostile qui l’environne, cette sainte nature que l’on proclame verdoyante, cette bonne nature et son oxygène vivifiant. Mère nature, je te vois venir, tu n’attends que la première occasion pour nous étouffer et nous brûler les os avec ton oxygène.

Cette arme unique aurait été localisée à l’intérieur du crâne. Je ne suis pas allé voir moi-même, mais je crois volontiers ce qu’on m’a dit à ce sujet : je ne suis bon à rien quand j’ai mal à la tête. Pourtant j’ai aussi quelques difficultés à penser lorsque j’ai très mal aux pieds. Il se pourrait bien que l’on pensât avec son corps entier, et ceux qui viendront me contredire ont peut-être déjà mal aux pieds. Appelons donc cerveau le lieu de nos pensées, à titre provisoire. C’est lui l’arme fatale.

#3/3 . Le goût du thé

Revenons au thème, Just a gigolo. Il a été mis à toutes les sauces, sucrées et salées, et l’auteur de la chanson n’avait pas imaginé que sa ritournelle allait résister à tous les traitements, les plus académiques et les plus sauvages. J’ai planté là mon discours sur la femme et sur l’adoption juste comme il commençait à m’intéresser, pour dériver dans un éloge du cerveau et une invective à la nature, sortes de cheveux sur une soupe même pas encore cuite. J’y reviendrai, aux éloges et aux invectives, à la femme aussi d’ailleurs, ils ne perdent rien pour attendre, mais le thème, la jolie chanson américaine, continue de faire entendre sa mélodie sous les cafouillages, les silences, les oublis, il est le standard, le tremplin, la planche de salut. Mon gigolo juste s’appelle ici Adoption comme expression de l’humaine volonté, comme point culminant du refus de l’ordre des choses.

Il y a des descendances qui coulent de source. L’homme a enfermé la femme devenue pubère, il a triomphalement montré le linge taché de sang, et par un effort digne des héros de l’antiquité, il a placé ses gènes dans son plaisir. Il a poussé le cri de victoire, il a employé les mots de pureté et de certitude. Il peut maintenant dormir tranquille le restant de ses jours en buvant son thé ou son whisky, selon sa culture et l’endroit où il se trouve. Il a échappé à la malédiction. Cet homme est un con.

Même dans ces pays où la vie se passe comme je viens de raconter, ces pays-là existent hélas et dans les autres pays on y met un peu plus de forme mais guère, c’est à la naissance de l’enfant puis de ses sœurs et de ses frères, que commence la vie du père, celle qui mérite d’être vécue, celle pour laquelle il a vécu, c’est seulement à ce moment-là, pas une minute plus tôt. Réveille-toi, homme qui dort sur tes certitudes ! Quand bien même ta femme aurait été cloîtrée toute sa vie, quand bien même tu aurais été le premier et le seul, quand bien même tu pourrais jurer de tout cela, ton travail ne commence qu’au jour de la naissance de tes enfants. Ta femme est embarquée depuis longtemps dans cette aventure, depuis beaucoup plus de neuf mois, depuis le jour où le premier filet de sang a coulé le long de sa cuisse effrayée.

Mais toi, qu’as-tu fait ce temps-là ? Tu as été le surveillant de la grille et le gardien des cadenas. Maintenant, tu vas devoir adopter ces enfants, les faire tiens. Comment dis-tu, ils sont à toi, ces enfants ? De quel droit, de quel Dieu les tiendrais-tu ? Seraient-ce les cadenas, les grilles et les certitudes qui te rendent ainsi propriétaire ? Tu dérailles, mon pauvre homme, personne n’est propriétaire des enfants qui sont nés, et leur mère le sait. A toi de l’apprendre, maintenant. A toi de les vouloir, de le vouloir, et de devenir leur père par un long combat protecteur, contre eux, contre toi, contre la nature, la verte nature. Si tu as de la chance, à leur tour, dans très longtemps, ils t’adopteront et ta vie n’aura pas été vécue pour rien. Sinon, ils t’oublieront sans que tu aies démérité et ta vie deviendra ce boulet dont personne ne veut.

Si tu oublies cette loi, si tu bois ton thé à la menthe assis sur ta certitude initiale, tu ne seras rien ; un matin tu te réveilleras et tu découvriras que tu es mort ; ton discours de la supériorité de l’homme sur la femme aura pris comme le thé que tu bois un drôle de goût.

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mardi 2 janvier 2018

131 - CHAPITRE QUATRIEME . LA JUSTICE ET LE GIGOLO (Quinzième jour)

Quinzième jour : Les silences

De l’influence de la peur de la mort sur l’oppression de la femme par l’homme.

Je n’arrive pas à comprendre comment l’humanité en est arrivée là qu’une moitié d’elle-même réduise à ce point son autre moitié. Je vais tenter d’élucubrer là-dessus, en tâtonnant en m’étonnant, et cette élucubration pour y voir clair n’est pas pire qu’une autre.

Comment se fait-il qu’aucune femme pendant si longtemps ne se soit vraiment révoltée, ni qu’aucun homme n’ait fini par avoir honte ? Vous allez m’en trouver, des femmes qui se sont étonnées, des femmes qui montent la garde, bien sûr, des figures de proue depuis deux siècles, quelques illuminées depuis deux mille ans qu’on s’est empressé d’assassiner, d’Hypatie à Olympe ; mais a-t-on jamais vu quelque part dans l’Histoire se révolter massivement femmes en colère et hommes lucides contre ce scandale universel ? Car la seule universalité qui tienne est celle du scandale de la domination. Si j’oublie quelques frémissements depuis cinquante ans, je vois un immense tchadri qui recouvre le monde.

Alors un doute me saisit. Il y a un discours nauséeux qui revient sans cesse, serait-il donc vrai ? Je tente de le placer là, ce discours, au risque de lui donner de l’importance. Mais il en a, de l’importance, et c’est bien là que le bât blesse, alors qu’il ne se rengorge pas trop vite, il faut le répéter pour mieux le dénoncer : selon ceux qui le profèrent ce serait l’ordre des choses, la pente naturelle de l’espèce, sa logique propre, sa condition humaine, et ne parlons même pas de je ne sais quel dieu ; l’universalité qu’on observe en serait la preuve irréfutable. Voilà c’est dit et je ne peux m’y résoudre, je ne peux accepter la violence qu’on me fait en argumentant de la sorte. J’y reviendrai certainement car ces prétendues évidences naturelles ne me plaisent pas ni bien sûr les preuves avancées. J’espère seulement que ce que j’ai déjà écrit servira.

Comment pourrais-je imaginer un complot si vaste, une complicité si secrète et si répandue, où les femmes elles-mêmes se prêtent au jeu de leur déchéance ? Ainsi, l’éternité leur est si bien accordée que peu importe leur réalité quotidienne ; l’essentiel leur est acquis. Voilà ce qu’on me murmure, voilà ce à quoi je devrais me résoudre. Objection. L’éternité que promet l’enfantement est un leurre, tout comme est leurre la certitude de la petite graine. Elle est simple apparence, elle est le masque de la réalité, elle est le voile. La réalité est autrement plus difficile qu’une certitude métaphysique, la réalité compte bien plus que la certitude métaphysique. On n’a pas à sacrifier celle-là à celle-ci.

Je dois évoquer aussi la femme stérile et la femme hostile, dont la seule existence suffit à détruire l’argument procréateur ; qu’elles n’aient pas d’enfant par refus ou pathologie ne les rend pas moins femmes, et je dois détruire la simagrée de l’instinct maternel ; pourquoi seraient-elles enchaînées à cet instinct obligatoire décrété par l’homme ? Je dois balayer tous les lieux communs qui occupent le terrain, et ne garder ici que les deux seuls qui vaillent, la mort et la naissance.

J’aimerais bien découvrir et expliquer comment s’affranchir de ce combat absurde où l’homme impose sa loi jusqu’au plus profond du langage, et donner les règles qui sauvent. Pauvre de moine, tranquille auprès de ma chapelle bariolée, quelle mouche me pique de m’interposer ainsi, qui ne sais pas m’occuper des miens et qui suis le premier à profiter de la domination. Moine, je n’en suis pas moins homme et cette injustice qui me permet insidieusement d’en profiter, de petit détail en petit détail, fait de moi ce que nous sommes tous, des gigolos.

Une civilisation de gigolos.

Regarde donc tes hirondelles, a dit l’archange, soigne tes cerisiers et tes icônes précieuses, et joue seul ta mélodie. Tu peux même garder le silence, plaquer tes silences sur le bruit, il en est qui t’ont rendu célèbre.

Tu as raison, mon cher ange. Pourtant, mes silences ne sont célèbres que par ce qui les sépare, mes voix, mes notes, ma musique, ma parole. Laisse-moi donc à mon discours je te prie, il rendra plus magique le moment où je me tairai.

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vendredi 15 décembre 2017

130 . Intermezzo : Les intermezzos

 

 

LES INTERMEZZOS

 

 

Je ne devrais pas céder à la tentation d’encadrer les fiches du moine. Besoin d’introduire, de clarifier, de débroussailler, sans doute pour tenter d’inventer du sens là où parfois son travail pataugeait dans l’approximatif sous mon regard incertain. Trahison naturellement que ces cadrages, vieux réflexe de photographe.

Le flou monacal est nécessaire à Théolone, la liberté de son lecteur en dépend. Un jour je te parlerai du flou, non point le flou artistique qui n’est que cache-misère, mais le flou cosmique sans lequel nous n’aurions jamais existé, ni toi, ni moi, ni la voie lactée. Ou plutôt non, c’est le moine lui-même qui s’en chargera. Moi je suis le répétiteur, le copiste. Sans rien inventer, j’empile les ornements et les paraphrases grâce auxquels tu te souviendras : tout ce qui est empilé t’appartient.

Puis il y eut le schisme. Mes intermezzos ont alors pris toute leur ampleur. Je me suis mis à t’y écrire exclusivement renonçant aux milliards de lecteurs possibles ; mon ambition démesurée est devenue notre tu intime, ce silence qui nous désunit. C’est entre nous deux que se joue désormais la comédie et s’il y a du monde dans la salle ni toi ni moi ne le voyons.

Alors voilà. Je ramasse, je classe, je trie, je déchiffre, je recopie. C’est tombé sur moi, et le schisme aussi m’est tombé dessus comme une enclume, je ne pourrais pas lui survivre si je n’écrivais autour des fiches. Il y sera question de filiation et de genre, tu es bien placée pour savoir à quel point je suis concerné. Il devine tout, ce diable de moine, il sait à quel point je suis concerné, père et fille, grand-père et petite-fille, l’être ou ne pas l’être.

Écoutons-le.

Fin du chapitre trois - Little Rootie Tootie

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mercredi 13 décembre 2017

129 . Quatorzième jour #2/2 Adoption et liberté

 

2/2.  Adoption et liberté

 

A chaque naissance, tout est refaire. Qui ose encore parler de fidélité ?

Je ne peux imaginer d’autre chemin vers l’éternité que cette sorte d’adoption commune par les parents, au moment de la naissance ou longtemps après : deux personnes autour d’un enfant, nouveau-né ou déjà grand, qui se rencontrent, qui s’unissent autour de lui, qui l’enveloppent de leur vie. Sans cela, aucune légitimité ne peut exister, et l’enfant va errer dans un monde sans foi ni loi et devenir un ennemi de lui-même. Aucun ADN au monde ne pourra lui rendre le bercail perdu.

Une fois l’adoption prononcée, et point besoin de juge ni de témoin pour cela, le lien des parents et de l’enfant devient indissoluble, absolu, péremptoire, il est l’éternité gagnée. Unis ou séparés, les parents restent liés à l’enfant aux termes de ce contrat de vie.

L’enfant, lui, reste libre. La patience, l’amour, la chance, le temps surtout, permettront peut-être qu’un jour à son tour il adopte ses parents. Rien ne l’y oblige, et cette incertitude est le prix que les parents doivent payer, le prix de l’égalité conquise de l’homme et de la femme face à l’enfantement. Cette adoption en retour peut ne jamais venir sans que la moindre faute ne pèse sur l’enfant devenu adulte. C’est ainsi, et que serait ce retour s’il était imposé ? A cette condition là seulement l’universelle peur aura disparu, celle de la mort, parce que l’universelle injustice, celle de l’homme contre la femme, aura aussi disparu.

Little rootie tootie. Juillet 2001

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mardi 12 décembre 2017

128 . Quatorzième jour #1/2 Le contrat de vie : la fidélité

1/2. La fidélité


J’ai écrit quelque part le mot de fidélité. Que nul ne se méprenne, et qu’on ne me prête pas d’intentions que je n’ai pas. Moine, je sais ce qu’est une règle, je sais que les seules dignes de l’être sont celles auxquelles chacun accepte librement de se soumettre, condition de vie commune et non servitude volontaire. Il n’appartient à personne d’imposer à celui-ci ou à celle-là une règle de fidélité autre que celle qu’il se donnera.

La fidélité obligatoire, imposée, impérieuse, implacable, ne sera jamais un passeport pour l’éternité. La seule qui vaille est librement consentie. Que celui qui veut tirer mes propos vers l’obligation et la punition soit jeté dans les ténèbres extérieures où sont les pleurs et les grincements de dents. Après que la femme l’a désigné, l’homme a décidé « cet enfant est mien ». Désignation suivie de décision. A partir de cet instant précis, il pourra devenir le père de l’enfant. Honte à qui ricane sous prétexte que l’enfant serait noir quand père et mère sont blancs ou tout autre motif, rumeur ou vérité passée, honte à qui jette le trouble et la zizanie ; le père sera le père, et tous les gènes du monde n’y pourront rien ni les séparations à venir. Le législateur n’a plus qu’à légiférer sans se perdre dans un dédale de vérifications.

Bien sûr, il devra réfléchir aussi à l’homme qui n’a rien décidé, à la femme qui n’a désigné personne ; il devra trouver des réponses à ces questions-là. Mais lorsque l’un et l’autre ont décidé et désigné, nul ne peut plus casser le lien filial, refermer la porte.


Et le laborantin sera jeté aux lions.

à suivre

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mardi 26 septembre 2017

127 . Treizième jour : ADN - Imbécillité masculine

#2/2   Imbécillité masculine


L’homme a prétendu et prétend encore échapper à l’amour et à la foi nécessaires. Il s’est vu fermer la porte au nez par l’Amazone ; il pourra la charger de chaînes, l’enfermer au gynécée ou au harem, la recouvrir de pied en cap d’un tissu chatoyant, la payer moins pour un même travail, il ne trouvera jamais la bonne clé, la seule porte qui compte restera fermée.


Il a trouvé aujourd’hui quelque chose qui ressemble bigrement à cette clé : l’Acide-Desoxyribo-Nucléique. Il lui fallait bien un nom barbare, pour une nouvelle barbarie. Il tient la preuve enfin, il prend les salives et secrètement va trouver son laborantin préféré qui lui donnera la réponse fatale. Qu’attend-il, l’imbécile ?


Sa méfiance détruira son éternité, quelle qu’ait pu être la réponse. Au lieu de se légitimer, il se sera déshonoré, et l’enfant ne pourra plus le reconnaître, ADN ou non. Ce n’est pas la clé des champs, mais celle du placard de Barbe-Bleue. Le père qui tente ce diable-là cesse d’être père à l’instant même où il croit tenir la preuve. Point n’est besoin d‘une petite graine pour être père, il faut la vie entière. Nous ne l’avons toujours pas compris, nous sommes incorrigibles. Enfin bon, moi vous savez, je suis moine.

FIN

Posté par andremriviere à 00:38 - 121 - CH.03 . Little Rootie Tootie - Commentaires [0] - Permalien [#]

 
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