lundi 9 janvier 2012
CH.25 LES CITES NOIRES - 25.01 - La naissance de l'angélisme
Au commencement universel serait ainsi la liberté animale. Je ne connaîtrais pas le moine comme si je l’avais fait, je craindrais qu’il ne se prît pour quelque nouveau Rousseau vantant l’état de nature. Prudent, je n’irai pas si vite en besogne à traduire ainsi sa pensée, je m’invite même à chasser ces contresens de l’envie que j’ai de les commettre. J’aime parfois les erreurs, je peux mieux m’en guérir. L’humain n’est ni naturellement bon ni mauvais naturellement, il cherche comme tout être vivant le mieux être possible à tout instant en utilisant ce qui est à sa portée. Et il le fait à l’intérieur des multiples cités dont il est élément, prisonnier ou volontaire, par désir ou par nécessité, par l’histoire et par la géographie, les uns et les autres se confondant parfois.
Cent-cinquante-et-unième jour. La naissance de l’angélisme.
Les cités existent dès que nous sommes plusieurs. Il faut un chiffre, plus de quatre. Tonton Georges s’est délecté à nous traiter de bande de cons, à plus de quatre. C’est la grâce du poète de savoir nous rappeler à l’ordre au détour d’une chanson ou d’une page ouverte par hasard. L’ami Claude a son tour l’a dit, qu’on se traite de con à peine qu’on se traite. Nous le sommes sans doute et notre agitation vaine prête à rire. Nous n’empêcherons pas la cité d’exister, et notre vaine agitation sera un moteur de sa prospérité, souvent. N’en tirons pas gloriole et rions avec la liberté des poètes.
La bonne marche des cités est possible par l’entrelacs de lois qu’elle s’est donnée. Qu’il se resserre trop et la cité s’étrangle, qu’il se relâche et la cité s’éparpille. Le château de cartes ne tient que par la multiplicité, qui permet ici ce qui est impossible là, qui écoute là-bas au fond le muet inaudible ici devant. D’une cité à l’autre les lois diffèrent et peuvent s’opposer parfois ; le citoyen saura concilier les contradictions en devenant multi-citoyen. Il trouve ainsi la liberté de son chemin, s’éloignant de celle-ci qui ne lui convient plus, rejoignant l’autre aux mille attraits momentanés.
Loin d’un angélisme béat où les hommes convergeraient dans un folleville amoureux, la multiplicité peut se partager en deux grandes catégories : la cité obligée et la cité facultative. Bien entendu, tu veux des exemples. Tu veux toujours des exemples, à croire que tu es incapable de les trouver seul. Ils te sont venus à l’esprit, je le sais, mais tu attends que je les répète en lisant dans tes yeux. Pourtant je t’ai entendu protester parfois : l’homme n’est point libre de choisir sa cité ; et te voici à nommer les cités qu’on ne choisit pas. Ou bien encore, l’homme peut se faire mettre à la porte ; et te voilà à nommer les portes qui se referment. Tu vois bien que tu en as, des exemples à la pelle.
Je m’éternise un peu dans ma fiche. Si je suis trop court, l’autre là-bas qui repêche mes bouteilles va pérorer, illustrer, commenter, comme si je n’avais pas droit au silence de temps en temps. Il va discourir sur mon discours, imposer sa loi de terrien embourbé, couper les ailes du vent. Moine je suis, peu enclin à faire la leçon. Je préfère mes ambiguïtés, mon angélisme et mes contradictions à un mode d’emploi détaillé. On sait bien que les modes d’emploi détaillés sont toujours de mauvaises traductions. Enfermer les idées dans leur logique sans en humer les parfums est pire que piétiner cette liberté que je cherche.
Alors, l’angélisme, je le revendique, je m’en glorifie, sans lui je ne saurais pas déployer mes ailes.
jeudi 27 octobre 2011
24.08 - Civilisations mortelles.
Ma liberté est universelle en ce que je dois y renoncer si la survie de l’espèce est en jeu ; mais ce renoncement n’a de sens que s’il est librement décidé. Sinon la survie de l’espèce devient elle-même un enjeu mensonger, aucune espèce ne mérite de survivre et certainement pas la nôtre si seule la contrainte conduit les actes de tous. . Il est difficile d’imaginer comment s’appliquent ces principes un peu théoriques, mais il est encore plus difficile d’imaginer des principes contraires, ou même seulement un peu différents. Je vais me pencher sur la question, pendant que le moine s’égare dans la nuit.
Cent-cinquantième jour.
Fay ce que vouldras, disait le moine rubicond, un collègue en mal-pensance. A quoi je réponds que je fais ce que je veux en effet, à condition que derrière moi l’herbe ait le temps de repousser et que s’efface sur le sable les pas de mes sandales désunies.
Le soleil se lève déjà. Je n’aurai pas beaucoup dormi cette nuit, mais l’angoisse de la veille s’est dissipée. Je laisse libre le champ de bataille où le législateur va devoir combattre contre lui-même. Sa tâche est très difficile et je me demande parfois pourquoi vous êtes si nombreux à vouloir cette place dans un hémicycle, sous une coupole, en haut d’un capitole, sur un trône. Si vous êtes tant à le vouloir, ne vous plaignez pas d’y être et acceptez en les servitudes et la dureté des jours. Vous étiez libres de n’y pas monter et c’est bien de liberté qu’il s’agit ; penchez-vous résolument sur votre travail ardu et laissez moi à mes colères si votre travail ne me convient pas, si vous marchez à côté de votre animalité.
Tout le monde n’a pas la capacité de guider un paquebot de vingt mètres de largeur à travers le canal de Corinthe et c’est pourtant la tâche qui vous attend.
Vous ne devrez jamais oublier que ce n’est pas à la cité, aux cités, à toutes nos cités, de nous assigner nos libertés et nos résidences mais que c’est à nous tous, en exerçant nos libertés, de comprendre qu’il y va de notre survie. Ont disparu les civilisations qui avaient perdu ce fil du rasoir. Nous ne partons pas de zéro mais d’un enchevêtrement de lois devenu incompréhensible, et inopposable en toute justice. Il ne faut pas ajouter de ficelle à l’écheveau, il faut s’occuper de démêler.
Il y a du travail politique à faire, un sacré boulot, vous l’avez voulu vous l’avez, et ne vous plaignez pas que je reste au balcon à vous juger, je vous forge des outils en écrivant ici.
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lundi 24 octobre 2011
24.07 - La panique générale.
Vivant simultanément dans plusieurs cités, je puis décider de mes gestes à tout moment, en décidant dans quelle cité je serai au moment opportun. Si la loi de ce pays ne me sied pas, je vais traverser la montagne et me marier de l’autre côté. Ou bien, si je suis obligé de rester assis devant mon écran à guetter le moment propice à mes affaires, je peux le lendemain, partir m’allonger dans l’herbe tendre entouré d’amis chers. Oui, mais il faudra bien que mes affaires marchent si je veux passer du temps avec mes amis, et il faudra bien que je revienne au pays une fois marié, et que dira-t-on alors de mon couple ? On ne peut jamais éternellement ignorer le qu’en dira-t-on.
Je n’ai pas dû choisir les bons exemples. Pourtant, je sens bien que ma liberté est là, dans la multiplication, dans la diversité, dans l’éparpillement. Quelque part, cachée, attendant l’âme.
Cent-quarante-neuvième jour.
Je vais tenter de sauver quelques meubles. Parce qu’aujourd’hui c’est la terre entière qui s’assèche, la limite à la liberté animale devient à son tour une question animale, une contrainte universelle. Nos différences culturelles, nos chocs de civilisation, ne pèsent pas lourd devant le mur de flammes et nous devrons faire face ensemble, universellement, comme fuient les animaux toutes espèces confondues devant l’incendie de la savane. Tôt ou tard, nous le ferons. Malheur à nous si nous attendons trop, si nous croyons laisser tirer les marrons de ce feu-là en attendant le butin, si nous laissons les aigrefins se croire plus malins que la mort. Malheur à nous si nous écoutons les prophètes de malheur, les agitateurs de cataclysmes, plus prompts à nous faire la leçon qu’à se jeter dans la bataille, plus puritains que jamais, comme si la haire et la discipline ostensibles pouvaient ralentir la course de la terre autour du soleil.
Faire face. Non point se figer en une posture terrifiée, non point vider la mer avec un dé à coudre, les leçons qu’on nous donne sont de cet acabit, non point se vautrer dans la gabegie avant qu’il soit trop tard, certains le font qui devront être jugés le jour venu, mais faire face. Et s’il reste du pouvoir entre les mains des chefs des cités, les politiques comme ils aiment dire qu’ils sont, c’est ce pouvoir là de faire face, d’armer toute la cité qu’ils ont en charge pour cette sauvegarde.
C’est tout le charme de nos cités. Il leur faut une panique générale, un sauve-qui-peut de dernière minute, une catastrophe bien sonnante et bien trébuchante, pour soudain se raidir et se précipiter, enfin unir ses forces. Je ne prétends pas réformer les cités de maintenant. Je ne vais pas me fâcher et morigéner les fous qui ne regardent pas le mur où ils se précipitent. J’en suis, et je ne sais pas moi-même dans quel gouffre me plongent ces ombres qui s’agitent sous mon nez.
Je n’écris pas pour échapper à un malheur qui nous attend peut-être, mais pour comprendre comment si différents soyons-nous les uns des autres et si libres, nous n’en sommes pas moins tenus par tous les fils de soie dont l’entrelacement est notre seule chance de survie, en tant qu’individu et en tant qu’espèce. Si contrainte à la liberté il y a elle ne portera que sur ce point là : que survive l’espèce, que survive la planète pour que survive l’espèce, pour que survive l’homme. Ne nous y trompons pas, il s’agit bien de la survie de l’homme, et la sauvegarde de notre monde n’est qu’un moyen pour nous sauvegarder nous-mêmes, rien de plus, telle est notre obligation et ne pas s’y soumettre est renier notre humanité.
Pour quel profit ?
L’homme n’est ni supérieur ni inférieur aux autres espèces animales peuplant cette petite boule perdue du cosmos. Je ne vois personne qui aurait pu donner à ce minuscule point noir sur fond noir une telle importance ontologique hormis nous tous tant que nous sommes, puisque nous tous tant que nous sommes y sommes collés par la force de la pesanteur et l’immensité des vertiges. Je ne reviendrai pas sur mon refus de la transcendance, je m’en tiens à ma myopie et à mes ombres, et je ne vois qu’un point noir sur fond noir ; si je donne tant d’importance à ce monde lilliputien qui tourne en boule, c’est seulement parce que j’en suis.
Je ne suis ni chat ni chien, ni aigle ni reptile ni morue, mais homo sapiens-sapiens, je me suis moi-même nommé ainsi, ou quelqu’un des miens. En cela l’espèce humaine m’est plus importante que toutes les autres, en cela seulement, en cela définitivement.
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vendredi 21 octobre 2011
24.06 - Liberté sous contrainte #2.
Suite du cent-quarante-huitième jour
2. Un pour tous.
Il y a toujours un petit malin qui va parler de jungle, de loi du plus fort, qui va me réveiller de ma béatitude face à une foule de dix milliards, quinze milliards et toi et toi et toi. Bientôt la terre sera sèche et certains annoncent que l’homme mourra, l’animal humain, espèce d’humanité, disparue. Je me méfie de ces annonciateurs d’apocalypse, Savonarole de maintenant.
J’aimerais bien faire le pari. S’il est stupide au point d’aboutir à quinze milliards, il me sied qu’alors il meure et moi avec. Mais le puritanisme rampant des prophètes de malheurs n’est pas le bon chemin. Depuis des siècles qu’on nous brandit en roulant des yeux féroces nos péchés et nos excès, qu’on nous promet la damnation et la culpabilité éternelle, comment pourrais-je écouter ces mêmes discours dans de nouvelles bouches et les croire ?
Etrangement ou raisonnablement, je sais qu’il en survivra assez pour garder un peu de cervelle et organiser la renaissance. J’en fais le pari, te dis-je ; je ne promets pas que ce sera sans douleurs et qu’il n’y aura pas ici et là quelques catastrophes épouvantables, elles sont déjà en route, je ne promets pas que moi j’en serai ni toi, de la renaissance, je promets plutôt l’inverse, horreurs, enfer, sang et sueurs, larmes et désespoirs.
Nous y courrons tous gaiement et j’appellerai le sage à mon secours, lui qui a dit cette parole antique : souffre que ton voisin te gêne un peu. Un peu : un peu d’organisation dans la cité, un peu de règles, un peu de contraintes, voilà ce qu’il faudra.
Je suis contraint par cette cité dont je suis ; par cette contrainte librement consentie j’en deviens citoyen, et non de cette autre là-bas qui pourtant me fait de l’œil et où l’on m’a dit que l’herbe est plus verte. Vérité de ce côté-ci des montagnes, mensonge au-delà, et pourtant, d’un versant à l’autre, universelle est notre humaine condition.
Tu t’es construit ton univers, à commencer par toi-même, en te saisissant de ce qui était à ta portée, et tu ne cesseras l’exercice qu’à ta mort. Tu mourras le jour où tu ne voudras plus continuer à élever ta tour d’ivoire. Et tant de briques et de terre auront servi à l’ouvrage qu’il ne ressemblera à nul autre.
Te voici devenu un, unique personne dans le monde entourée de congénères qui ne sont point toi. Te voici individu. Je vais te dire un secret : l’universel ne survient pas dans la reproduction à l’identique d’individus qui seraient toi, mais dans le fait que tous les individus qui ne sont pas toi sont chacun d’eux lui comme tu es toi. Ces unicités empilées et différentes sont la base de l’universalisme humain.
vendredi 14 octobre 2011
24.06 - Liberté sous contrainte #1.
Pour être animal, l’homme n’en est pas moins homme. Les cités qu’il va fréquenter dès son premier jour vont l’entourer de garde-fous, et il n’y a pas si loin du garde-fou au garde-barrière, du garde-barrière au barreau de la prison. L’animal que nous sommes ne saurait vivre seul, il doit donc se soumettre à une loi collective, la loi du groupe, la loi de la cité. Il y a là une contradiction difficile que je ne sais pas trop circonvenir. En jouant sur les cités nombreuses, je sais que je peux échapper un temps à ce piège. Je ne suis pas certain de gagner la partie.
Cent quarante-huitième jour.
1. La lionne et le voisin.
Nul n’appartient à la cité. Elle n’existe, ne devrait exister, que par chacun de ses membres. Personne ne peut prétendre en exclure qui que ce soit, et si de nouveaux arrivants en modifient la figure, il conviendra de dire que la figure en est modifiée et non que les arrivants doivent partir, sous peine de décider que la cité n’est plus ; elle est parce que nous en sommes tous, tous et chacun, et chacun peut s’en détacher par son seul désir de n’en plus être. S’il se croit assez fort pour cela, s’il y parvient, et s’il paie le prix à payer, qui sera souvent exorbitant. La volonté d’en être n’est pas nécessaire à chacun pour en être, et il faut à chacun la volonté de ne pas en être pour ne pas en être.
Imagine un groupe dans la savane crétacée. Dix-neuf individus y forment un groupe qui marche vers le soleil couchant. Tu es dans ce groupe. Par ta seule présence, tu en es un élément, tu fais partie de cette cité. Qu’elle te chasse à cause de ta couleur verte quand ils sont tous jaune à pois, elle perd son âme, sa raison, et très vite elle en chassera d’autres de jaune trop clair ou de pois trop ronds, et elle disparaîtra. Le groupe n’aura jamais existé. Que ton voisin te déplaise et que la cité lui donne raison, tu l’acceptes, tu changes de voisin si tu peux, ou tu pars en courant dans la savane. Prend garde, veille la lionne avec ses petits affamés qui va te repérer derechef. Il te faudra courir vite, très vite, et te battre, nu. Alors, la lionne, ou le voisin ?
Cela se passait du temps des reptiles et jamais le monde des hommes ne commettrait de telles folies. Et que celui qui veut me dire que les lions n’existaient pas en ce temps là se taise ; depuis quand ne pourrais-je pas raconter des histoires ?
Cela s’applique aux cités de toute nature, à toutes les cités dont tu es, simultanément et séparément. En retour, ne compte pas sur la cité, sur aucune d’entre celles dont tu es, pour te donner une identité. Ce n’est pas de la cité que te vient ton être, n’attend rien de ce côté-là. Souviens-toi des briques, toutes ces briques que tu as cueillies en grandissant et en vivant, tout bonnement, depuis ta naissance. Tu en as fait un gros tas d’amour avec un grand A. La voilà. Elle vient de tout ce que tu auras saisi depuis ta naissance et assaisonné à ta sauce, toute la multiplicité. Les multiples cités y participent bien entendu, ai-je dit autre chose, mais tu es d’abord espèce d’animal ce que tu as fait de toi, avec ou sans l’aide de ceux qui t’entourent et t’ont entouré. Tu n’es ni coupable ni responsable de ce que tu es mais tu es ce que tu es, ni plus ni moins, et tu n’es pas près d’en avoir fini avec cette construction là.
Ne sois pas triste. D’être animale ne la rend pas moins aimable, ta liberté. Je lui donne ainsi un coup de jeune, un coup de fouet, un coup de sang. Sous prétexte de lois de la cité, elle se réduisait comme peau de chagrin, aujourd’hui encore elle reçoit des coups qui la font vaciller au nom de je ne sais quelle guerre, quelle efficacité, quelle rationalité, quelle sécurité. Le premier des droits de l’homme est cette liberté là, son tas de briques, sa multiplicité, universelle.
La voilà renaissante, mon universalité perdue.
jeudi 6 octobre 2011
24.05 - La naissance de l'homme libre #2
Suite du cent quarante septième jour
Où va-t-il, le moine ? Son vieux péripatétique est l’ennemi de l’inventeur de la caverne, pourquoi ce mélange ? Il les a mis dans le même sac, les deux piliers de la pensée d’Occident. Il me semblait que nous nous penchions sur l’universel et l’inné, opposables peut-être à l’acquis local. L’humain culturel contre l’animal planétaire. Ma fiche oscille entre Platon et Aristote, entre Augustin d’Afrique et Thomas de Naples. Il me fait voyager, mais ne serait-ce pas un tour de manège, un tour de magie, pour me sortir de cette prison duelle.
#2. Le mot de citoyen.
Il n’y a pas un seul humain qui ne soit né d’une femme, dans le sang et les eaux, et qui n’ait inspiré l’air de la Terre une première fois en criant. Chacun de nous a survécu à cet incroyable instant. Nous avons tous cela en commun et nous n’avons tous que cela en commun.
Ensuite, les cités prennent le relai. Non point la cité à laquelle chacun pense, mais toutes ensembles entrecroisées, toutes ces cités auxquelles il peut donner un nom, un aspect, un sens, un espace : village, quartier, ville, campement, ghetto, grotte, tribu, syndicat, entreprise, administration, service, association, équipe, club, bande, mafia, orchestre, famille, clan, nation, peuple, classe, stalag, paroisse, parti, mouvement, religion, secte, ethnie, langue, corporation, groupuscule.
Point à la ligne. Je suis un peu essoufflé. C’est incroyable comme ma langue, comme sans doute toutes les autres, a su inventer de mots pour désigner toutes ces cités dans lesquelles puisera le nouveau né animal homo sapiens-sapiens pour en devenir citoyen, citoyen de toutes à la fois, de toutes celles qui s’entrecroiseront en lui. Bien entendu, je dois le dépouiller de tous ces oripeaux nécessaires, de toutes ces peaux empilées, de ces tuniques de Nessus, pour libérer l’animal et lui donner ses droits, qui deviendront la première enveloppe protectrice et fondatrice. Liberté, égalité, fraternité, encore et toujours ici et maintenant.
Et l’on voudrait que ce ne soit pas universel !
Quoi qui l’habille ensuite, cet universel là le couvrira pour le restant de ses jours quand bien même l’une des cités dont il sera l’oublierait, quand bien même lui-même l’oublierait en sa servitude volontaire. Sa liberté individuelle est le premier de ces droits. Il l’exercera immédiatement en criant, la tête en bas dans les mains de l’accoucheur, en agitant ses membres, en se tortillant sous les caresses et les mimiques. Il fut un temps où des enfants mourraient par la seule entrave de leurs mouvements de nouveau-nés, au nom de je ne sais quel principe autoritaire de je ne sais quelle cité.
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dimanche 2 octobre 2011
24.05 - La naissance de l’homme libre #1
Inné et acquis. Je pensais ce point là réglé. Pourquoi faut-il qu’il revienne sur le tapis ? Une simple incursion dans la recherche de l’universel, un simple appel aux droits de l’homme et voilà le débat qui reprend ! Je n’en finirai donc jamais avec les contradictions du moine !
Cent-quarante-septième jour.
Il me semble que c’est un peu court de considérer notre statut de mammifère comme seule origine du monde, quand on a devant soi une belle conquête philosophique mise noir sur blanc une folle semaine de 1789. Belle conquête, vraiment, ou piège subtil, cette déclaration universelle ?
#1. Rester dans la caverne.
La question de l’inné est étroitement liée à celle du divin depuis que Platon a été récupéré par les monothéismes. Alors qu’on ne vienne pas m’entraver avec les transcendances. Cela regarde le secret de nos cœurs, au fin fond de nous-mêmes, et se trouve donc exactement à l’autre bout de ma lorgnette. Je ne veux pas asséner des vérités qui nous dépassent ni les rejeter sans les connaître, j’ai décidé que je ne les connaîtrai jamais et que tout peut s’examiner sans les connaître, sans même imaginer un seul instant qu’elles puissent exister.
Je fais l’économie de ce monde là. Personne ne pourra me contredire là-dessus, ou du moins, personne ne pourra tenir un discours qui couperait ma route, puisque l’absence de transcendance divine est ce qui libère le discours par lequel je me construis. Il ne s’agit pas d’entrer en guerre, de démontrer l’inexistence au seul motif d’une absence revendiquée, d’ailleurs l’inexistence ne se démontre pas plus que l’existence ; je veux juste me débrouiller seul, sans béquille, sans révélation, face à l’écran du fond de ma caverne où s’agitent les ombres. Je suis content avec mes ombres, elles vivent, elles me font vivre.
De grands esprits m’ont dit qu’il pourrait y avoir des humains supérieurs ou des surhumains encore plus supérieurs qui viendraient couper le soleil et ainsi faire jouer ces ombres pour m’égarer ou me distraire, pour me donner l’illusion d’un réel projeté, pour m’emprisonner dans une sensation factice.
Je n’envie pas la supériorité de ces grands esprits qui voient la Vérité au travers de ces ombres portées et ont la science infuse des mécanismes de ce théâtre trompeur. Tu peux te le garder, ton mythe de la Caverne, vieux péripatétique, ma réalité sont ces ombres et rien de plus et plutôt que de jouer les prophètes de l’humanité errante, je préfère les observer attentivement pour les comprendre, pour m’inventer le monde qui leur correspond et qui sera, à coup sûr, la seule vérité que je revendiquerai.
C’est la vérité de ces ombres que voient mes yeux et à travers eux mon cerveau, celle de mes sens et de mon raisonnement. Mes yeux sont myopes et mon cerveau lent même aidés de tous les instruments de la terre. Mais ils sont les seuls instruments dont je dispose, et les surhumains que je ne verrai jamais peuvent s’agiter autant qu’ils peuvent dans les vrais rayons d’un vrai soleil, s’ils existent ils n’existeront pour moi que par les ombres qu’ils m’envoient et ce vrai là est un faux jeton.
Ces ombres, je saurai bien leur trouver un sens ; à défaut, je les en affublerai d’un.
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mercredi 28 septembre 2011
24.04 - Rentrer à la maison.
Ce n’est pas tout. Moi qui le croyais assis devant son café. Il est déjà reparti, rentré dans sa chapelle, il se tait beaucoup en ce moment et pas un mot ne vient l’égayer. Il rumine, tourne le dos et grommelle. Il couve, il incube, il mijote.
Cent-quarante-sixième jour.
Je n’aime pas revenir à la maison, rentrer à la chapelle. Non que j’y sois mal. Ma chapelle est familière, mes habitudes y sont confortables ; je peux vaquer dans l’obscurité sans me cogner ni rien renverser, et lorsque la nuit se répand au dehors, qu’elle soit cosmique ou mentale, je m’y roule en boule et ma douleur s’apaise. La nuit est tombée sur moi depuis quelque temps : n’attends rien et trouve seul ce que je cherche.
Ma réticence n’est pas dans le refuge mais dans le chemin qui m’y ramène. L’idée même du revenir m’encombre de son cercle vicieux. N’étais-je point parti gravir la montagne ? Et me voici au bercail, loin des cimes et des panoramas, loin de la hauteur, loin des étoiles, les pieds poussiéreux des fumées d’amiante que j’ai traversées et les poumons endoloris sans doute. Avais-je besoin de me perdre au milieu de la forêt le nez en l’air et de m’égarer sur les chemins de la liberté pour à la nuit tombée, fourbu, piteux, retrouver le guingois de la porte et la patère instable ?
Ce n’est un secret pour personne, le crépuscule apporte son lot de désespoirs, de reculades, de frayeurs, et il montre du doigt l’inaccompli du jour, l’interruptus, l’imprécis, l’imparfait. Trébuchant dans ma bure le long du sentier rocailleux du retour, la forêt à ma gauche et les vignes à ma droite, je m’inquiétais des malentendus et des manipulations. Alors, à la bougie, une fois la porte close sur les derniers rougeoiements de l’horizon, chevillette déchue, je reprends quelques idées, quelques avancées imprudentes, et je cherche les points qui manquent à certains zi.
Je ne me résous pas à l’impossibilité de l’universel. J’y ai vu la nécessité animale, j’ai pensé que l’universel s’appliquait à l’homme par son animalité et non par son humanité, qu’on ne pouvait prétendre établir des droits de l’homme qu’en ce qu’ils s’adressaient à celle-là, à cette première part, à cette primi-part. Une sorte de victoire de l’inné, animal, contre l’acquis, qui fait ce que nous sommes.
Me voici en bien mauvaise posture.
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dimanche 11 septembre 2011
24.03 - Les flammes de la bougie.
Après avoir longuement bavardé sur la liberté de la concurrence, le Moine découvre que la seule idée de liberté est elle-même floue, insaisissable, indicible. Il voulait en faire un pilier de sa sagesse, et le voici obligé de broncher devant l’obstacle, poser pied à terre, et réduire la hauteur du saut, la hauteur de vue. Platon va encore râler, mais comme il n’y a pas de beau en soi, de juste en soi, d’idée supérieure auxquelles raccrocher nos wagons caverneux, il n’y a pas de liberté en soi, avec ou sans ailes majuscules. Il n’y a de liberté que celle de suivre nos inclinations et nos envies, nos traces et nos destins, sans que d’autres, importuns, dictateurs, amis zélés, frères aimants, viennent changer destins, traces, envies, inclinations sans qu’on le leur ait demandé ou avant même qu’on le leur ait demandé.
Cent-quarante-cinquième jour.
Il n’est de liberté qu’en petits morceaux dans le grand champ de forces qui nous ballotte, ce champ cosmique, ce chant comique.
Ainsi, il n’y a pas d’aile majuscule. Seules existeront toutes ces libertés conquises, minuscules ou fondamentales, perdues, reconquises, jour après jour, contre vents et marées, et s’il faut en mangeant le mauvais chardon pour ne pas tomber dans le piège que nous tendait l’autre. Mais vraiment et seulement s’il le faut, je n’ai pas de vocation souffreteuse. Et plus il y aura de forces contraires qui nous agitent et nous secouent, plus ce sera à nous de décider quelle est la pente qui nous convient le mieux, plus notre décision pèsera dans la balance. Je ne chercherai pas à démêler l’écheveau qui a conduit à la décision, je sais bien qu’elle était dès le départ déterminée, l’enchaînement des causes et des conséquences était inéluctable, mais personne au monde n’aurait pu prédire cet enchaînement logique, car trop de monde se presse autour du berceau.
Elle est cachée là, ta vraie liberté, dans le chaos de tes motifs.
Je resterai assis devant mon café pour le restant de mes jours. Je la tiens, la liberté individuelle, et je n’ai pas envie de la perdre, de la noyer dans les libertés collectives prémisses à bains de sang. Non que je n’en veuille pas, des libertés collectives, ce serait me renier sans espoir de retour. Elles sont un de mes horizons. Mais elles ne sauraient emporter cette fragile lumière, flamme de bougie dans un courant d’air, qui éclaire ma table et ma tasse, et par laquelle je peux faire un geste sans être capable de dire pourquoi je l’ai fait sinon que j’en ai eu envie, sans être tenu de m’en expliquer. Et que personne ne me cherche noise pour autant.
Cette flamme là, multipliée par soixante-cinq millions, fait une société gauloise libre, et par sept milliards, un monde libre. Il y a encore trop de vent, et ce grand jour de sept milliard de lumignons est encore loin, en supposant qu’il vienne, qu’il avance. On le croit parfois, on y croit, et puis j’oublie. C’est pourtant bien ainsi qu’une société est libre, de toutes ces minuscules libertés comme celle de manger le chardon qui te plaît quand ce ne serait que la gourmandise qui t’as poussé, ou le stoïcisme provocateur qui t’a fait manger l’autre.
Mais ce n’est pas tout.
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lundi 5 septembre 2011
24.02 - L’âne au champ d’honneur.
Là doit être planté le mât central autour duquel nous danserons nos rites et nos rythmes, là est l’Omphale. La tâche est lui trop difficile, au moine, je connais le chemin c’est à moi de le parcourir et d’inventer les droits universels, les moyens d’exister, l’être unique que nous sommes tous en chacun de nous. Vaste et nécessaire programme. En réalité, nous connaissons tous le chemin, et je ne vois pas pourquoi je serais le seul à m’y atteler. Et vous verrez que nous n’inventerons rien en nous y mettant tous, et que seul compte le fait de s’y mettre tous.
Cent-quarante-quatrième jour.
Je ne sais par où commencer. L’évidence trompeuse me pousse à commencer par le commencement. La liberté, va pour la liberté.
Tout aurait été dit, sur la liberté, et je suis bien embarrassé de chercher un mot de plus, une originalité tonitruante, quelque géniale maxime à graver sur tous les frontispices. Trouve le, toi qui es si malin. L’homme est libre, d’une liberté totale à quelques détails près, et tout le monde sait que le diable se cache dans les détails.
1. Il y a le détail de l’âne de Buridan. Est-il libre, l’âne, s’il doit choisir entre un chardon moche et fané et un chardon bien appétissant, tous deux également accessibles ? Son choix n’en est pas un qui va directement se porter sur le bon chardon et négliger l’autre. Ou alors il affirmera sa liberté en croquant l’immangeable, mais que lui aura ajouté cette folie ? Et si les deux chardons sont exactement semblables, pourquoi l’un plutôt que l’autre ? Tant qu’un souffle de vent ne fera pas pencher celui-ci un peu plus proche que celui-là, un si petit souffle, il restera interdit entre deux mets et mourra de faim sans zéphyr. On a glosé des pages entières sur cet âne, mort depuis longtemps je le crains. Et on n’a pas résolu la question du libre-arbitre. On ne lui a pas trouvé d’issue.
Quoi qu’il arrive, tu n’as pas la liberté véritable de tes choix. A l’instant même où tu choisis, tu cèdes à un torseur et à sa composante ultime ; non que ton choix soit nécessairement rationnel, juste, heureux, optimal. Tu peux faire de mauvais choix, c'est-à-dire des choix dont les conséquences seront funestes pour toi ou pour d’autres, car tu ne connais pas tout de celles-ci à l’avance. Tu peux même, les connaissant, les ignorer car d’autres forces du torseur les contrecarrent. Ce qui importe est l’impulsion qui résulte de ces efforts contraires et de leur combinaison complexe. Autant dire que tu n’as pas eu le choix et que, tel l’âne, il a suffit d’un zéphyr pour faire pencher la balance vers quelque destin nouveau, et ce à chaque seconde de ta vie.
Qu’est-ce alors qu’une société de liberté si dans chacun de ses gestes nul ne peut se dire libre, poussé au gré des courants, des pressions, des envies et des nécessités, rien d’autre qu’une société où tout est organisé ainsi que les gestes que tu fais par simple inclination te croyant libre sont justement ceux qui sont avantageux pour la société. Comment ? Peux-tu le redire sans rire ?
Tu peux répéter la phrase si tu veux, moi j’y renonce, je ne crois pas qu’une telle société me convienne, je ne pense pas tenir là le chemin qui va me faire gravir ma montagne. Je ne veux pas de cette liberté là, et pour un peu je suivrais l’exemple de l’âne qui, rien que pour me contrarier, a mangé le mauvais chardon. A trop vouloir bien faire, on tombe vite dans le piège du cerveau disponible, cette force de suggestion où tu vas accomplir ce qu’on attend de toi quand tu croiras l’avoir librement décidé, boire une boisson gazeuse marronnasse ou tomber au champ d’honneur comme on dit, on laisse monter le péril du voile ci-devant librement choisi, pourtant insulte à notre dignité d’êtres humains que nous soyons hommes ou femmes, on permet aux petits chefs de faire travailler plus ceux qui s’imaginent avoir décidé de gagner plus.
Il me faudra une autre définition du mot et de l’état de liberté. Demain il fera jour.
2. Un autre détail me chiffonne.
Sitôt que tu te dis libre, voici venir le mauvais coucheur que te murmure à l’oreille que ta liberté s’arrête où commence la liberté de l’autre. Voilà qui est bien rédigé dans l’universel texte, quoique je ne sois pas certain de l’exactitude des mots que j’emploie ici. L’autre ? Qui est-il, cet autre en forme de bâton dans les roues ou pour te faire battre.
Mais tous, mon ami, tous les autres, six, sept, dix milliards d’autres, moins toi, moins moi. N’importe lequel de mes gestes, le plus anodin, le plus machinal, le plus discret, n’est-il pas déjà un empiètement ? Toi qui respires devant moi, ne me voles-tu pas une part d’oxygène ? Le seul fait d’exister ne fait-il pas de toi une menace pour les six, sept, dix autres milliards ? Alors même que nous tous nous nous savons nécessaires les uns aux autres par le seul fait de notre humanité, quand nous serions les plus parasites des pique-assiettes, nous nous vivons comme encombrants ou nous ressentons la foule des autres comme encombrants, ce qui revient au même.
Tu as du plomb dans l’air, belle liberté de l’air et pourtant tu es la première de nos droits. Quand ce serait la faim qui fait descendre dans la rue les populations en colère, leur premier cri est liberté, le pain vient ensuite, comme s’il fallait d’abord ce mot là, cette pensée là, pour que l’estomac crie famine. Il va falloir oublier la pureté philosophique, l’absolu, l’utopie, l’extrémisme. Il va falloir toucher l’universel en s’occupant du pré carré, du mouchoir de poche, des murs de la chambre. Ni anarchie ni esclavage, la liberté universelle sera un perpétuel combat héraklitéen contre soi-même, contre les proches, contre la Société, contre le monde entier, et tout à la fois avec eux comme alliés.
dimanche 20 février 2011
24.01 - Le momument.
24.01.1 - Le résumé
Voilà longtemps que je ne me suis penché sur une fiche du moine. J’ai dû en oublier, des choses. L faut parfois oublier ce qu’on accumule en chemin pour continuer la route, comme la boue collée aux bottes qu’on racle de temps en temps. De la boue inutile ou de la terre féconde, tout doit disparaître. Et si je faisais un résumé des chapitres précédents ? Le moine semble endormi, ivre ou fiévreux, et je ne sais si une de ses bouteilles à l’odeur d’anis va s’échouer sur le sable. Je peux bien transgresser, surtout ne lui dis rien. Une transgression, un sacrilège, un meurtre, tant que j’y suis.
Il faudra que j’arrache la moelle précieuse que j’aurai confondue avec le superflu clinquant, il faudra que je choisisse entre le dit et le non-dit, que j’invente des raccourcis tranchants et que j’enterre la nuance, que je rejette l’hésitation, la fausse piste porteuse de vérité, l’hypothèse séduisante et fallacieuse, tous les tâtonnements dont il a le secret et que je vais aplatir en quelques aphorismes définitifs. Qui suis-je pour faire ainsi table rase ? Serais-je l’auteur que rien ne m’y autoriserait, et le suis-je ? Le mirage monacal n’est pas si artificiel qu’on croit et sa commodité cache une vérité.
Les réponses évidentes ne sont jamais les bonnes réponses, Théolone nous l’a assez seriné. Il semble me tourner le dos dans un de ses silences interminables dont il a le secret et je ne vais pas en profiter pour le contredire : je ne ferai pas de résumé. Je vais donner quelques balises, poser quelques pierres blanches sur mon chemin que j’aurai volées dans son jardin embroussaillé. Personne n’a jamais prétendu qu’il est bien entretenu, le jardin du moine. Orties et chiendent y prospèrent, les épines y fleurissent plus vite que leurs roses, les cailloux remontent plus nombreux que les graines fécondes, et on risque davantage de trébucher sur un tronc que flotter dans un palanquin.
Il ne s’apercevra pas des vols, tant que durera le silence.
24.01.2 - Héraklite.
Encore lui. En tout premier lieu. Ma première pierre blanche. L’inventeur de la contrariété et de l’instabilité universelles. Inventeur, révélateur ? Aucun homme n’invente ce qui a trait à l’homme, il le découvre en lui et le révèle au monde. Non qu’il s’agisse d’une vérité transcendante et préalable, mais d’une nécessité sans laquelle il ne serait pas. Il découvre en lui ce qui s’est peu à peu accumulé au fil de sa vie, comme un sédiment tapisse le fond du fleuve, qu’il l’ait agrippé au passage ou qu’on le lui ait offert ou imposé, et qui soudain prend forme dans quelque illumination ou quelque accident, souffrance, joie, hasard.
Ainsi construit sur cette nécessité, sans attendre la fin des travaux qui n’est que mort et oubli, l’homme entre en cité, il prend part aux mondes collectifs sans lesquels son œuvre individuelle serait vaine. Pourquoi Héraklite, alors ? Justement, dans l’obligation du combat du général et du particulier, dans l’impossibilité d’une entente et dans l’impossibilité d’une séparation. L’homme dans la cité change la cité par sa seule présence, qu’elle s’y refuse et qu’elle le chasse, la voilà morte bientôt. En échange, ce chantier qu’est la vie d’un homme, ce chantier d’une vie dont la seule raison d’être est le chantier lui-même, en sera transformé : en échange, le chantier aura un sens, la vie a un sens.
Animal. Animal social. Une deuxième pierre blanche en forme de caillou double. On n’a jamais vu un homme vivre seul sans le moindre contact avec qui que ce soit, l’aurait-on vu qu’à l’instant même il n’eût plus été seul. Le mythe du grand fauve des plaines est un miroir trompeur, un reflet dissipé au premier souffle, et on n’aurait qu’un tonneau pour se loger qu’il aura bien fallu un tonnelier pour le fabriquer. Je peux toujours m’ôter de ton soleil, tôt ou tard, directement ou indirectement, tu auras besoin de moi et moi de toi.
Les cités s’entrecroisent. Les briques s’échafaudent. Les puzzles s’emmêlent. Un grand tas de pierres blanches devant ma porte m’invite à me pencher sur quelque mosaïque monochrome. Il ne ressemble pas au tas de fiches déjà lues et à celui encore à lire. Je n’ose pas songer à celles qui pourraient encore s’échouer, depuis le temps que du haut de la falaise elles ont tournoyé dans la vague, ni à celles qu’il mijote dans sa cafetière un peu rouillée.
Le moine vit-il encore ?
Cent-quarante-troisième jour: Le monument.
24.01.3 - Cafetière
Cafetière, cafetière, est-ce que j’ai une gueule de cafetière ? Il se croit tout permis, l’autre et ses pierres blanches. Il est vrai que, lecteur, il est libre de tortiller son chemin comme il l’entend et planter des raccourcis dans mes langueurs. Sans cette liberté là, mon écrit serait vain et plutôt me taire que monter les murs d’une prison. A quoi bon poser un panneau indicateur pour montrer une direction si seule cette direction existe ?
Je suis arrivé à la chapelle avant la nuit. Tout était calme et mon complice du village avait convenablement reçu les honorables étrangers. Il me remit la recette et je n’ai rien dit sachant qu’il s’en était gardé la plus grosse part. Personne ne m’avait obligé à rêvasser dans la forêt, de quoi me plaindrais-je ? Quelle mouche m’a piqué aussi de me jeter au nom de l’évidence trompeuse sur les droits de l’homme et la question de l’universel ? Je ne suis ni Solon ni Saint-Just, je ne suis pas le rédacteur du monde. Aucun diplôme ne m’autorise à régenter mes contemporains, leur imposer mes règles et mes principes.
Ce n’est pas une affaire d’autorisation. Des règles, des principes, il en surgit à chaque détour de phrase, à chaque carrefour de pensée. Peu importent les diplômes qui fournissent la matière première et rien d’autre. Je suis bel et bien embarqué dans une aventure sans fin, la construction d’un monument dont j’ignore la raison d’être, je dispose tout au plus de quelques pierres blanches pour tout matériau et d’un zeste d’universalisme pour tout ciment.
Il me faut échapper à la raison des grecs, à la foi de Thomas d’Aquin, au syncrétisme chinois. Je vois que rien de cela n’a suffi et mes dix doigts ne vont pas changer la donne. Je ne suis jongleur de cartes ni tricheur de première. Mais tout ce que j’ai écrit jusqu’ici, résumé ou pas, ne se lira que si je continue de mot en mot, mot après mot, grain de sable, petit caillou, pierre blanche. Il ne s’agit rien moins que de la survie de l’espèce et de la survie de l’individu, et si effrayé que je sois de l’absurdité de la grandiloquence, je ne peux plus faire marche arrière.
Espèce et individu, indissociables. Point de Société humaine sans individus dignes de ce nom, elles disparaissent toutes celles qui l’oublient ; mais point d’individu sans un grand élan commun de vie ensemble en Société. Les jolis mots, n’est-ce-pas, que j’aligne ! Il me semble n’avoir jamais cessé de répéter ces aphorismes tout au long de mes promenades, le long des falaises blanches, dans la poussière de la carrière d’amiante, parmi les vignes dorées de l’automne et chez mon ami le cafetier voleur.
Tu voulais un résumé, le voilà.
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lundi 24 janvier 2011
23.14 - Stromboli
Coda.
Les évidences qui s’imposent sont des pièges où s’enlise la pensée. A chaque parole assénée j’oppose une fin de non recevoir, ce qui se conçoit bien est ce dont je me méfie le plus, ce qui s’énonce clairement me remplit d’effroi. Je préfère me perdre dans les labyrinthes des mots, des chemins de traverse, quand je ne m’y retrouverais plus j’y serais à mon aise, libre et curieux, prêt à tout, à déboucher dans une clairière d’idées nouvelles, à éclore dans une somme philosophique d’où s’étend le regard mental au-delà de notre univers embrumé, à trouver une fleur de vérité dans un coin d’ombre, à débusquer un vieux sanglier de sagesse. Où vais-je, et où donc cherche-t-il à m’amener, le moine ?
Cent-quarante-deuxième jour.
Est-ce que la question a seulement un sens, de savoir où l’on va ? Ne regarde pas la lune qu’il te montre du doigt, sage imprudent ! C’est le doigt qui compte, le doigt du fou.
Qui sont les habitants de l’île Stromboli ? Voici quatre maisons blanches tapies au bas de l’énorme talus, entourées de quelques ares de buissons et d’herbe rase. Que font-elles sur cet aride caillou, à la merci du géant enfumé ? Qu’un jour une saute d’humeur le prenne et les voici anéantis sans recours.
Quel est le secret de ce savoir vivre, et quels projets les hantent pour qu’ils restent ainsi ? On va me donner mille réponses historiques, géographiques, économiques, le pourquoi du comment, la plénitude de la vie insulaire et les minéraux rares, les poissons argentés et le calme maritime. Ne suis-je pas moi-même d’une autre île, là-bas où se lèvent le soleil et la lune, où soufflent les mêmes tempêtes et où chantent les mêmes sirènes. Tout ce savoir étalé ne me fera rien, dans le meilleur des cas il me laissera un goût d’inutile effort, de gesticulation vaine.
Mon île est divisée mais plus grande, et si je ne me dépêche pas je vais être surpris par la nuit.
Histoire, géographie, économie, tout ce beau discours ne me suffira pas. Je ne suis pas l’ennemi des beaux discours, des raisons démonstratives et des analyses attentives, bien au contraire, je les prône plus souvent qu’à mon tour et je me plains qu’il n’y en ait point assez tout au long des gestes de nos vies. Pourtant, je sais que ce ne sera pas encore assez qu’il y en ait trop. Ce sont leurs rêves qu’il me faut pour comprendre comment perdure le village. Il suffirait de leur demander, comme me le chuchote madame raisonneuse. Madame raisonneuse a tort, ils ne comprendraient même pas ma question, ils ne savent pas eux-mêmes quels rêves les tient ici, ils ne savent pas qu’ils sont ici du fait d’un rêve fou. Ils pensent seulement que faire un projet, le formuler, le dire, même dans le silence le plus épais du fond de leur cerveau, a une odeur de souffre, un grand air de transgression. Ils pensent à ne surtout pas penser.
On ne peut être plus loin de moi. Alors c’est de loin que je contemple leur île dans mes jumelles et je passe au large, histoire d’aller pêcher la sardine en tombant de Charybde en Scylla, une drôle de sardine en odeur de métaphore : si loin qu’ils soient de moi, leurs droits de l’homme leur appartiennent comme ils m’appartiennent, comme ils appartiennent au francilien pressé, cet autre insulaire d’un genre spécial.
Ces gens n’ont rien en commun avec moi et je ne sais rien d’eux. La différence est évidente, au point que rien de ce qui les concerne ne m’est compréhensible. Dernière évidence à laquelle il faut tordre le cou, la petite dernière avant de repartir sur le chemin, avant qu’il ne fasse nuit. Je me tiens debout, humide de la sève imprégnant la souche et quelque peu ankylosé, je suis assis depuis longtemps. Je n’en veux pas, de cette différence qu’on m’oppose, de cette barrière culturelle comme disent les sages ; il n’est différence qui tienne, et ces gens me sont liés par une sorte de pacte animal grâce auquel nous nous connaissons sans nous connaître et qui fait de nous des hommes. Aussi incompréhensibles que me soient leur langue, leurs gestes, leurs coutumes et leurs lois, ils respirent l’air que je respire, ils mangent protéines, lipides et glucides, ils se désaltèrent et ne me demande pas d’énumérer tous les mouvements de la vie, ce seront les mêmes. Et s’ils déposent le nouveau-né au bord de la falaise et l’y oublient, le nouveau-né ne survivra pas.
Qu’avons-nous donc à déclarer ? Le pacte, d’où que nous débarquions, il n’y a guère que ce pacte dans notre valise, dans notre bagage cabine, et quelques colifichets sans valeur, quelques souvenirs. Seul compte le pacte et c’est à raison que les gabelous de tout poil le reniflent avec suspicion. C’est notre pacte animal que nous allons déclarer, comme on déclare la paix.
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Fin du chapitre 23. Janvier 2011.
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dimanche 23 janvier 2011
23.13 - Les promontoires #2.
Universalisme de l’homme. Bien entendu, avant de partir dans les malentendus, je comprends que le moine ne prétend pas inventer un universalisme universel, si je puis dire. Il refuse toute transcendance, et ne se place que dans la sphère humaine, dans les mondes sensibles ou représentés, dans les mondes parfois inventés ou rêvés, mais uniquement dans ces mondes issus du cerveau humain, pour la seule raison qu’il ne peut concevoir qu’il y en ait d’autres. Quant il y en aurait, ils seraient indicibles, impensables, immatériels, inconnaissables. Autant décider qu’ils n’existent pas, mais alors même décider qu’ils n’existent pas est déjà trop s’avancer.
2. Cent-quarante-et-unième jour (suite).
La souche commune.
Alors, inné ou acquis ? Les mots qui fâchent. Comment se fâcher en vérité, quand tout semble si facile sur ma souche. L’inné a trouvé sa place indestructible, amorale et fondatrice, et tient comme son nom l’indique à ce qui nous a rendu êtres vivants, notre naissance. Un jour viendra à ce qu’on dit où nous nous formerons dans des machines avec des tuyaux, le tuyau de la liqueur blanche qui gouttera lentement sur un lit de minuscules œufs jusqu’au tressaillement de l’un d’eux. Je ne peux pas penser à ce temps futur qui peut-être ne sera jamais. D’autres s’en chargent déjà.
Restons en à notre mère femelle, voilà ce qui nous unis.
L’acquis alors montre le bout de son nez. Le son de la voix de la mère, si elle rit ou si elle pleure, s’il fait beau ou froid le jour de la naissance, tout ce qui entre par tous les pores de l’être vivant qui est, de l’instant même où il a respiré l’air du monde de sa première inspiration. Et son dernier soupir sera riche de tout ce qu’il aura avalé, de cet air premier jusqu’à ce que contenait la dernière inspiration qui l’aura précédé.
Les droits de l’homme ne sont plus alors une arrogance occidentale visant à imposer un mode de vie venu des grecs et des nazaréens, mais un bien commun pour respecter et préserver ce qui fait de nous des êtres humains, animaux mammifères et sociaux trop faibles pour survivre seuls dans le bouillonnement de la planète bleue. Ils méritent réflexions et amendements, et s’ils ne doivent pas empiéter sur ce que tu deviens sitôt né, ils doivent s’imposer à tous et l’oublier serait renoncer à être ce que l’on est, une sorte de suicide lent.
Faire souche. J’aurais dû me méfier, à rêvasser sur mon siège, j’aurais dû me méfier des mots. Il est temps de partir, sinon je ne serai pas à la chapelle avant la nuit. Je me suis un peu égaré au bout de mes promontoires d’où je contemple mes universaux et j’ai trébuché sur les droits de l’homme au point d’en faire des droits innés à force de les vouloir absolus. Il va falloir remettre les pendules à l’heure s’il en est encore temps, si je ne veux pas devoir y renoncer, car je suis bien certain de cela aussi, que je ne saurai y renoncer. Au moins, je ne saurai renoncer à ce qui, dans ce qu’on prétend être les droits de l’homme, relève véritablement du droit absolu. Alors, il me faudra un peu de temps pour me pencher sur la question et repérer ce qui cloche pour l’instant qui ne les fait pas aussi légitimes qu’on voudrait.
Il s’agit bien des droits de l’homme, non de l’idée qu’on a de ce qu’est l’homme et de ce qu’il devrait ou pourrait être. Ce ne sera pas le plus facile.
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vendredi 21 janvier 2011
23.13 - Les promontoires #1.
J’ai la bizarre impression que le moine cherche à construire un nouvel universalisme, à se le construire, comme pour se rassurer. Diantre, qui va l’arrêter ? Ne serait-il pas déjà trop loin, sur ses terres isolées, dans sa forêt de cèdres, avec ses bouteilles à la mer et ses histoires déjà écrites cachées sous la dalle dans la chapelle ? Oubliant Platon, sa Vérité supérieure inaccessible et tous les idolâtres qui se sont engouffrés à sa suite, oubliant Sénèque et Cicéron, grands donneurs de leçons et tous les Khalifes qui nous les ont resservis à la moindre incartade, oubliant l’amer Jean-Jacques, sa dame Nature et tous les bons sauvages d’où nous n’aurions fait que régresser à l’en croire, le voilà qui s’écarte de sa souche forestière et, souriant à Epicure, m’annonce que le relativisme frugal pourrait bien déboucher sur un de ces horizons dégagés dont il rêve, un horizon cosmique, total, unique, universel en somme.
1. Cent-quarante-et-unième jour. La mamelle du philosophe.
Le Moine a écrit le mot philosophie.
Philosophie, j’ai dit philosophie. Arrive toujours un moment où il ne faut pas avoir peur de ce qu’on prétend faire ni être. Je prétends écrire ici de la philosophie, assis sur ma souche forestière. Et si le lieu commun me guette et me noie, je ferai de la philosophie de lieu commun, et je toucherai ainsi sans le vouloir à l’universalité du comptoir, dans notre limite commune.
Reprenons.
Je suis mammifère, fils de mammifère, et cette expérience là est commune à tous. Tous les mammifères, s’entend. Je suis fils de l’homme, et j’ai cela en commun avec tous les fils de l’homme, je suis l’animal homme. Je partage cette condition avec le cavalier des steppes mongoles, avec la fillette soudanaise, avec le laid traideur de Londres, avec le bourreau des camps. Et je dis qu’est universel ce qui nous lie ainsi. Il n’est point de climat si différent qui nous retirerait cette communauté là, ce lien là, cette ressemblance, cette destinée commune. La destinée de l’espèce humaine.
Il n’est pas besoin de recourir à je ne sais quelle divinité, à quelque éther que ce soit, à une mixture primordiale où baigneraient les âmes avant de tomber en chair mortelle, pour se sentir poussé dans les reins par cette vérité indubitable : nous sommes un petit cent-milliardième de l’espèce humaine de tous les temps depuis que le temps nous est compté, nous ne sommes pas plus mais nous ne sommes pas moins et l’humanité si nous n’étions pas en serait diminuée.
Comme la peau de chagrin, l'universalité que je réclame se réduit à notre condition humaine et c’est la seule universalité qui m’intéresse, en quelque sorte l’universalité réduite aux acquêts. Nous sommes hommes parce que nés d’hommes, espèce animale dont la seule originalité dans le monde animal, qui ne relève d’aucune supériorité que ce soit, est que moi qui écris et toi qui me lis en faisons tous deux partie. Elle en est de ce fait ontologiquement différente des autres, unique, essentielle. Point de monde sensible ni de monde intelligible, ils sont tous deux même monde, ou plutôt tous deux sont parties d’une multitude de mondes et de cités dont nous sommes. Je ne changerai d’avis que le jour où je serai lu par un chat et par un ver de terre, qu’ils comprendront, et que je comprendrai ce qu’ils comprendront.
samedi 15 janvier 2011
23.12 - Quatre-vingt-quinze milliards
Que cherchons-nous ? A vrai dire, moi je ne cherche rien. Pourtant le Moine avec ses longs silences et ses domaines échappés me transforme en furet avec trois mots et deux questions. Me voici à l’affût sans y être préparé, si encore je savais ce qui devrait sortir du trou ! Je sens bien que le Moine se méfie de l’universel et de l’universalisme, qu’il y va de sa petite querelle des Universaux à lui tout seul, qu’il voit dans ces désirs cosmiques un relent de totalitarisme ; mais il ne se résout pas à la satisfaction besogneuse de se croire l’unique mesure de tout, l’échelle humaine comme on dit ; je le connais comme si je l’avais fait, le Moine, il lui faut un plus grand panorama, il veut toujours aller en haut des montagnes, au bout des promontoires, il feint d’ignorer que ce sont aussi des impasses car il sait qu’en réalité là-bas et là-bas seulement la vision s’élargit au-delà du seul champ de l’œil, peu lui importe de ne pouvoir aller plus loin et de devoir rebrousser, il reviendra plus riche.
Cent-quarantième jour.
Pour le moment, j’ai posé le mot animalité. Tu es là qui me lis qui que tu sois, tu es née, ou né, d’une femelle ta mère, qu’elle soit bénie entre toutes les femmes. D’embryon tu devins fœtus, et enfin au bout de neuf mois environ nouveau-né tout rouge et tout criard, tout sanglant, exactement comme les quatre-vingt-quinze milliards d’humains qui t’ont précédé. Tu n’es rien d’original, au fond, tu es d’un commun, tu es très commun. Et le sais-tu, je suis comme toi, commun, très commun.
Justement, commun.
Quatre-vingt-quinze milliards. Je ne me souviens pas d’où j’ai pu dénicher ce nombre, le nombre des êtres humains qui vécurent et qui vivent sur cette terre depuis qu’il y a des hommes. Comment l’a-t-on calculé, vérifié, validé, je n’en ai pas la moindre idée. Mais j’aime bien ce nombre, il sonne juste. Ce n’est pas parce qu’un nombre sonne juste qu’il devient vérité, mais ce serait la moitié ou le double que finalement ma réflexion n’en serait pas changée. Si tu veux bien je vais m’y tenir, et si tu en sais davantage tu corrigeras de toi-même.
Ne fais pas ta grimace. Je te le répète. Peu me chaud qu’on ait pensé à Néandertal dans le décompte, qu'on ait pensé à Erectus et compagnie, à je ne sais qui, à je ne sais quoi. Les comptables se sont-ils limités au Sapiens-Sapiens l’homme qui bégaie, ou bien à tous les primates à deux pieds depuis Lucy dans le ciel ? Qu’importe. J’ai un jour entendu ce nombre et il m’a plu, tu peux le changer, demain il sera supérieur, ce que j’écris vaut tout autant. Ils seraient deux-cents milliards à nous avoir précédés ou douze mille que je maintiendrais mon puzzle en l’état et mon logos resterait tout neuf.
J’ai posé sur la table ce mot, et plus encore ce qu’il recouvre, l’animalité de l’homme. Je le prends comme référence universelle. Il n’y est plus question de vérité supérieure qui s’imposerait par naissance ni de vérité sociale qui s’imposerait par croissance, mais une triviale réalité de corps, avec ses humeurs et des aigreurs, son sang et sa chair, dont l’apparition momentanée va donner un nouvel être semblable à tous ses congénères et pourtant distinct, et pourtant individu. Là se nouent l’universel et le particulier, au point de devenir indissociables. Et pour proclamer quoi que ce soit d’applicable à tous, à commencer par les droits humains, les droits de l’homme, il ne faudra jamais s’écarter de ce fondement. C’est à mon sens la seule manière d’approcher l’universel des hommes, de le caresser, de s’y mesurer.
Et l’universel des chats, alors ? Je ne sais pas ce que veulent les chats, et le seul Platon que je connaisse est un chien. Je laisse les chats à leur philosophie, je n’ai pas les outils pour creuser cette philosophie là, ni même pour savoir si elle est ou si elle n’est pas, je ne suis pas plus chat que le chat qui traverse le chemin là devant moi n’est homme. Je ne refuse pas aux chats l’idée qu’ils puissent avoir une philosophie qui nous serait indicible, ni aux chiens ni aux abeilles ni à aucun être vivant quand ce serait un ver de terre, mais je sais que je n’en saurai jamais rien, alors je me préoccupe de ce qui reste à ma portée, la philosophie de l’animal homme et son universalité.
jeudi 23 décembre 2010
23.11 - Animalcule.
C’est une étrange affaire que d’être né homme. Humain. Qu’on me pardonne, mais la manie de remplacer le mot homme par humain ne me plaît pas. Est homme tout élément appartenant à l’ensemble de l’espèce humaine, et qu’il soit mâle ou femelle ne m’empêchera pas de le nommer homme. A trop vouloir régenter jusqu’à la façon de parler, on finit par casser les idées sans apporter un millimètre de progrès aux causes que l’on prétend défendre. Alors je recopie le mot homme tout comme le moine l’écrit. On dit que le neutre n’existe pas en langue française, et je dis qu’il existe et que l’employer ne fait pas du francophone un oppresseur des femmes pour cette seule raison. Ce n’est pas en combattant la grammaire que l’on combat la connotation, alors qu’il suffit de dire la connotation pour qu’elle s’évanouisse.
Mais voyons de plus près cette histoire d’animal, ce domaine dont le moine dit qu’il lui échappe.
Cent-trente-neuvième jour.
J’ai beaucoup de mal à déposer les bons mots et à écrire le nom de domaine. J’emploie le verbe échapper et cet emploi n’est pas innocent. Il pourrait me précipiter dans le malentendu quand je tente difficilement de le dissiper avant de poursuivre ce chemin qui s’escarpe chaque ligne un peu plus. Le malentendu de l’universalisme, puisqu’il lui faut bien un nom. Chacun se pare aujourd’hui, dans les salons et les lucarnes, des plumes des lumières et de leur universalité.
Or bien loin de revendiquer cette supériorité mentale, et faisant œuvre de modestie, les penseurs de ce siècle là, les plus précieux d’entre eux, se sont méthodiquement attachés à la matérialité du monde, et donc à la contingence de sa représentation. Comment combattre autrement l’absolutisme qu’en réfutant toute idée d’absolu, et de ce fait qu’en renonçant, sous quelque forme que ce soit, à l’universalisme. Et si j’ai prétendu brûler Diderot, Montesquieu et quelques autres sous prétexte qu’ils auraient plaidé pour un humanisme universel, ce n’est pas que je veuille les brûler en vérité, mais seulement parce que les ennemis des lumières ont tenté de détourner leur pensée en la ramenant vers un idéal d’absolu à l’opposé du leur, en leur imposant Platon et sa république effrayante. Les derniers discours à la mode depuis deux siècles ont, en quelque sorte, tenté de ranimer l’inné vaincu par le sentier lumineux. Mis à la porte de l’encyclopédie, il y rentre par la fenêtre, caché derrière l’affirmation universelle des droits de l’homme qui soudain deviennent un nouveau maître au nom duquel comme autrefois au nom de quelque Dieu, on va conquérir le plus de territoires possibles pour s’enrichir.
La faute à Rousseau, en quelque sorte.
L’idéal platonicien est un joyeux prétexte dans la bagarre, je le sais comme vous et je ne vais pas me lancer dans la répétition de la pensée millénaire sous prétexte de la redécouvrir tout seul comme un grand, après tout je n’avais qu’à lire mes anciens avant de tourner mon clavier dans ma bouche.
Mais par un retournement inattendu, je ne peux non plus me résoudre à la victoire à plate couture du climat cher à Montesquieu, au relativisme triomphant, au triomphe de Protagoras et à la mort de Socrate. La mesure de toute chose, comme on dit ; et qui va mesurer la mesure ? S’il n’y a plus d’absolu et d’universel au nom de la liberté, il ne devrait pas non plus subsister un magma indifférencié où tout se vaut, un monde de facilité et d’approximations.
Du coup, je recrache mon clavier tout baveux, et je reprends mon chemin n’ayant lu personne et redécouvrant le fil à couper le beurre. Il faudrait inventer en effet, fabriquer le puzzle au lieu désespérément de chercher la pièce manquante qui s’emboîtera. Comme un spectre, je suis encore assis sur ma souche dans la forêt de cèdres, tu t’en souviens au moins, de la forêt, j’entends au loin sonner la cloche du grand monastère de derrière la colline, je vois le ciel découpé en morceaux comme ce puzzle qui me nargue, et ma langue est mon seul langage.
Voilà la tâche qui m’attend et me terrifie. Avec cette misère pour tout outillage, je vais tenter de retrouver mon épingle dans ce fouillis. Cette fois-ci, Héraklite ne me sera d’aucun secours, il faut trouver les termes du désaccord avant qu’il puisse fonctionner. Un domaine m’échappe, cela est certain, un immense charnier de philosophie. Mais un mot me vient, comme un petit bout d’idée. Gardons-la et entourons-la de faveurs, de décors, d’attentions qui vont s’emboîter. Avec un peu de chance, ce petit bout sera notre cristal initial, le petit grain de sel qui va faire prendre en masse ma soupe en surfusion. Vas-y, Moine, écris-le, n’aies pas peur du mot.
C’est le mot animalité. La légende raconte que Diderot y avait pensé. Je ne sais pas si la légende est vraie et je ne sais pas ce que le monde que je contemple a fait de cette légende. J’ai toujours entendu que l’homme était un être supérieur, que l’animal ne pensait pas, ne parlait pas, et qu’il ne bougeait que par la contingence immédiate de son instinct de survie pour bouffer et dormir. Il faut nomme un chat un chat, et pourquoi donc les chats n’auraient-ils pas aussi le droit de penser chat comme nous pensons homme, hein, puisque vous en voulez, du relatif.
J’y reviendrai.
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lundi 25 octobre 2010
23.10 - Brûler Diderot ? #2
C’est
vrai quoi à la fin. Si chacun de nous n’est plus que de la brique de
son coin, alors tout devient acceptable, tout devient culture, tout
devient légitime. De quel droit un occidental pourrait s’insurger contre
des pratiques d’autres lieux dont il ne connait rien des soubassements
quand il y aurait passé vingt ans de sa vie à observer, chez les indiens
d’Amazonie ou les Papous dans la tête ? Du droit du colon ? Du droit de
la culture avec un Q majuscule ? Du droit de l’homme, invention
bourgeoise du siècle de la lumière capitaliste ? Oui, le dérapage arrive
à grand pas et bientôt je vais, pour me montrer plus progressiste que
le roi, vous dire que notre philosophie ne vaut pas plus cher que celle
des pays d’Orient et du Sud réunis, peut-être moins cher puisqu’elle a,
sous prétexte d’universalisme, tout balayé de son colonialisme ambulant.
Il faut que je m’éloigne, quelque chose me murmure que ce n’est pas tout à fait l’avis du moine.
Cent-trente-huitième jour #2 - Petit bout de chair.
Pas
si vite. Je vais me contenter d’un exemple facile. L’excision est une
pratique barbare et inadmissible. Aucune tradition que ce soit ne la
justifie à mes yeux. J’entends bien les cris d’orfraie : qui es-tu pour
nous juger ? Tu n’es pas né dans le désert, dans un monde précaire où
tout est organisé pour la survie, où la moindre goutte d’eau est plus
précieuse que tous tes litres d’essence, où l’ombre est un bien plus
recherché qu’une place au soleil, et depuis des millénaires tout s’est
mis en place pour cela, qui es-tu pour piétiner notre art ? Au nom de ta
culture arrogante et conquérante, au nom de ta supériorité d’homme
civilisé, d’homme blanc, de chrétien, de croisé ?
J’en rajoute un
peu dans l’invective, on ne mélangera peut-être pas tout, du moins pas
tout d’un coup. Mais chacun y mettra un peu de ces épices et le bouillon
final sera bien comme je dis. Evidemment, j’entendrai tous ces
reproches dont aucun ne me convaincra. La souffrance d’une fillette et
de la femme qu’elle deviendra, la presque femme désormais mutilée n’a de
justification nulle part dans le désert, ni la sécheresse, ni la
famine, ni la chaleur.
Quelque chose est commun à cette fillette
et à moi, elle qui venait de découvrir la douceur de la caresse qu’elle
se donnait là, avant l’arrachement, moi qui ai profité depuis longtemps
des effets de cette douceur sur la dame que j’aime. Quelque chose qui
dépasse sa culture et ma civilisation, quelque chose qui a perdu son
Albert et sa relativité, voici le mot qui me manquait : quelque chose
d’absolu : notre animalité. Et si les droits de l’homme étaient en
réalité les droits de l’animal humain, d’abord ? Bonne question, je me
remercie de me l’être posée, laisse-moi respirer un instant.
Pas
si vite, ai-je dit. Une fois encore, l’évidence est mauvaise
conseillère. Que les occidentaux blancs aient pratiqué le colonialisme
ne détruit pas tout ce qu’ils ont pensé depuis que des blancs se sont
installés au bord de l’Asie Mineure, regardant les îles proches en
clignant des yeux pour se protéger du couchant. Même si le colonialisme
invasif s’est fait au nom de toutes ces philosophies, sont-elles
fautives pour autant au point de devoir être à jamais méprisées,
vilipendées, oubliées, détruites. Beaucoup seraient trop heureux de les
voir disparaître, ces philosophies qui mettent des bâtons dans leurs
roues, élites corrompues, religieux de pouvoir, présidents à vie et à
mort. Quelles que soient leurs couleurs, leurs origines, leurs
prétextes, ces philosophies les dérangent, et ne serait-ce que pour
cette raison, je me refuse à entériner leur mise à l’écart sous prétexte
qu’elles ne sauraient être universelles, sous prétexte de climat.
Je
ne vais pas ici proclamer mon accord avec toutes, il en est qui ne me
plaisent pas. Sommes nous aussi simples, nous autres occidentaux, que
vous avez l’air de feindre de croire ? Probablement pas davantage que
vous autres, du Sud africain, des altiplanos d’Amérique indienne, des
marigots de l’enfer vert, de l’orient asiatique, comment dit-on déjà,
orient mystérieux. Ni plus ni moins mystérieux que l’occident,
sachez-le. Que l’un domine, ou croit dominer, ou cherche encore à
dominer, n’invalide pas sa pensée ni la pensée de tous ceux qui ont
habité son climat et dont la parole est encore forte à nos oreilles, que
l’autre soit opprimé ou se prétende tel pour se justifier et se
blanchir ne rend pas son discours infaillible. Ecartons ces facilités,
cette évidence, et penchons nous sur ma question.
Il est un domaine qui nous échappe.
à suivre.
lundi 11 octobre 2010
23.10 - Brûler Diderot ? #1
Je me sauve, je vois le moine qui remonte. Il risque de me prendre en flagrant délit. Surtout ne lui dites rien.
Cent-trente-huitième jour : Autodafé.
Me voilà bien avancé. Je voulais pourfendre l’évidence et je me retrouve en pleine identité. De l’individu dans la cité, de la cité sur l’individu, de sa liberté et de ses limites, de la loi-arbitre au libre-arbitre, que n’ai-je dérivé de vague en vague pour m’échouer en terre inconnue, ou trop connue. Faut-il ajouter une goutte d’eau à la mer, ou un grain de sel ? Mon détour en valait-il la chandelle ?
Je ne peux pas répondre. Tu dérives ou tu traces droit, tu montes le petit chemin escarpé de ta comprenette ou tu contemples les sommets à la jumelle en sirotant ton café, mais tu ne peux répondre à la question de la nécessité et de l’utilité. D’autres doivent le faire, que tu ne connais pas et ne dois jamais connaître. Ta seule certitude est ceci : si tu ne le fais pas, ton chemin, personne ne le fera, et personne alors ne pourra suivre ta trace. Que ce soit important ou dérisoire n’est pas important et n’est pas dérisoire. Il te faut que cela soit, et tu es le seul à avoir ce pouvoir misérable et grandiose que cela soit.
Je me souviens d’où j’avais dérivé. Il était question de construction de soi, il était question peut-être d’inné et d’acquis. Les mots mines, qui te sautent en pleine poire au moment le plus inattendu, ont un glorieux passé et une longue tradition de crêpage de chignon. A mon tour d’ajouter une goutte à la mer et un grain de sel.
Je me suis relu et je m’en vais persister. Point d’inné. Point d’essence. Point de préalable. Tout est construction, de la naissance à la mort, la mort elle-même est encore un moment, un passage. Tout est dit en quelques mots, et désormais je vais me répéter. Il n’y a aucun éther mystérieux où il faudrait baigner et d’où procèderait quelque destin, quelque volonté supérieure,qui déciderait ce qui est bien et ce qui est mal, il n’y a aucun grand dessein dans lequel nous serions impliqués sans le savoir et dont nous serions un pion indispensable et minuscule. Une fois pour toutes, nous sommes ce que nous avons fait de nous, chacun de nous, avec nos moyens et nos mondes entrecroisés où nous avons picoré au gré du vent et des envies, au gré des ans et de la vie. Tout est construction faut-il répéter jusqu’au moindre tremblement de l’arrière-cour du subconscient, jusqu’à la moindre cicatrice d’un souvenir amniotique.
Alors selon que tu es d’ici ou de là, de ce signe astrologique ou de cette lune chinoise, tu seras cet individu qui me lit ou ce lecteur qui pense ailleurs. Non par gène mais par plaisir, par construction, à cause des briques qui furent à ta portée tout ce temps et qui, n’étant ni mon temps ni mon lieu, ne sont pas miennes ; voilà pourquoi nous ne sommes pas mêmes, voilà pourquoi nous ne pourrions ni n'aurions pu jamais être mêmes, voilà pourquoi personne ne peut être qui que ce soit sinon lui. Une stupide affaire de briques et tous les calembours qu’elle inspire.
Le Moine m'a demandé de faire une petite correction.
Si tout est à ce point différent, si rien ne ressemble à rien et que tout devient relatif, il va falloir enterrer notre bel universalisme et avec lui nos lumières, il va falloir tuer Voltaire et Montesquieu, enterrer Diderot et son encyclopédie, jeter aux orties la tête de Lavoisier, les droits de l’homme et les fondamentaux de la démocratie. On ne se posera pas la question de savoir s’ils ont jamais prétendu à l’universalité, on a décrété que leur œuvre était universelle, applicable à tous sans distinction aucune, et on les jettera aux orties au nom de l’acquis et du relativisme, au nom du respect de je ne sais quelles autres cultures, histoire de se débarrasser de ces gênantes lumières une fois pour toutes.
Aux orties ou bien au feu, le plus bel autodafé de mémoire de moine, les flammes insulteront le ciel.
Pas si vite.
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dimanche 25 juillet 2010
Les grandes marées.
C’est jour de grande marée. Les vagues viennent battre le pied du mur. Il n’y a plus personne sur la plage surchauffée, il n’y a plus de plage. Je vais revenir à la maison sans bouteille et je vais recopier une des vieilles fiches qui me restent, contrarié.
Le moine est toujours devant son café, à croire que la tasse est fée et qu’elle se renouvelle au fur et à mesure. Comme il ne fait pas attention à moi, je vais dissiper le malentendu qu’il a fait exprès de provoquer. Je l’entends déjà râler : il n’y a pas de malentendu, il y a des malentendants qui font mine de l’être pour mieux se dérober à ce que mes écrits les obligent. Voilà ce que maugrée le moine dans sa bure et derrière son marc.
Il sait parfaitement qu’on lui oppose la noirceur de l’âme humaine et que son angélisme le perdra. L’angélisme est l’accusation la plus pratiquée contre toutes les bonnes volontés du monde, elle interdit toute pensée sous prétexte de réalisme. Laisser l’homme libre dans la cité sans le cerner d’obligations, de devoirs, de règles et de règlements, de décrets et de prisons, le laisser à sa guise baguenauder dans la collectivité sans s’y attacher, est stupide et inconséquent, est angélique. Fi de l’eau de rose. Mettez-moi tout ça au travail et que ça saute.
Voilà ce que pensent les malentendants. Que le moine ait prévu des garde-corps et des garde-fous est très insuffisant, il faut garder les âmes, les cerveaux, les désirs, les plaisirs ; comment voulez-vous que l’homme s’échine à œuvrer pour la collectivité, comprise bien sûr comme destinée à servir nos chers malentendants exclusivement, si personne ne lui met une épée dans les reins ? Au contraire, il va réclamer, il va se plaindre, il va défiler de la République à la Bastille, à la moindre contrariété.
Ils sont ainsi, les hommes.
Ils sont ainsi surtout quand ils sont vus par les malentendants qui se croient, eux, au dessus de ces basses-œuvres. Tu n’as pas su lire le moine, mon ami. Comme il n’est pas de ceux qui répondent, je vais m’en charger maladroitement, n’est pas moine qui veut. Je n’aime pas les gens qui font semblant de ne pas comprendre et qui oublient une partie du texte pour mieux détruire l’autre. Je n’aime pas les gens qui se croient hors sujet alors qu’ils sont, comme tout le monde, plongés dans la même marmite, alors qu’ils ont la même liberté que ceux qu’ils veulent forcer, ni plus ni moins. Il faut retourner ta lorgnette, tu regardes du mauvais côté.
Vois. L’homme est faible, lâche, vaniteux, paresseux, hésitant, ignorant ; dur avec le petit, courbé devant le géant ; profiteur et pervers ; médiocre. Voilà le bon mot, médiocre. Il peut devenir monstre à tout moment pour peu que les circonstances s’y prêtent, toi aussi moi aussi, et parfois il devient saint. On cherche alors l’erreur, le mensonge, la manipulation, mais je suis persuadé qu’il y a des saints véritables tout autant qu’il y a des monstres, et la légende affirme qu’il y en eut qui furent les deux.
Médiocre est une bonne moyenne, au fond. Ce sont ces saints et ces monstres que le moine laisse dans ses cités sagaces, libres ; il ne faut pas oublier qu’elles sont multiples, les cités. Il n’y a aucun angélisme là-dedans, bien au contraire, il y a le refus du désir de perfection. La perfection conduit à la mort et une cité de surhommes est vaincue d’avance par la cité des médiocres. Une cité conséquente se construit sur l’erreur, sur la faiblesse et la lâcheté humaine, et non sur la conférence des saints.
Qui est monstre, qui est saint, au demeurant ?
Le moine vous en a déjà parlé, de cet homme exemplaire, admiré de tous, héros de tout un peuple, qui au détour d’un combat décisif prit la liberté d’un coup de tête au lieu de rester enfermé dans un destin voulu par d’autres ; ne serait-il pas cet homme libre par qui la cité peut respirer ? Ne serait-il pas ainsi redevenu libre enfin, et ce faisant, ne nous aurait-il pas un peu libérés de nous-mêmes ? La liberté qu’annonce le moine n’est pas une liberté accordée ni une liberté revendiquée. Le moine ne donne ni ne réclame, le moine constate. L’homme est animalement libre par le seul fait d’être vivant, l’un et l’autre sont insolubles, qui le lui dénie le tue et prend un billet de non-retour pour lui-même, autant son voisin que la cité toute entière.
Le malentendant est courroucé. C’est bien joli, dit-il, mais comment être compétitif si je ne leur botte pas les fesses ? C’est toi qui vois, répondit le moine, mais je ne donne pas cher de ta réussite si tu as besoin de botter des fesses pour avancer.
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jeudi 22 juillet 2010
De la contradiction.
Je connais le moine comme si je l’avais fait. Il s’enthousiasme sur l’étendue du paysage qu’il feint de découvrir après avoir ouvert la porte, il nous annonce qu’il se réjouit du champ qu’il reste à explorer. Il reste, dit-il. Il se moque du monde : rien n’est encore exploré et il s’est contenté d’ouvrir la porte, entrouvrir est plus exact. Je devine qu’il a étalé tous ses outils d’explorateur sur le seuil, non pour s’en servir mais pour me les laisser. Il s’est bien gardé de me donner le mode d’emploi.
Je comprends soudain qu’il n’a pas l’intention de sortir dans la plaine avec son petit matériel. C’est moi qui vais devoir m’y coller, partir à l’aventure dans le marigot de l’impossible, frôler la ligne verte et franchir les lignes jaunes. Je l’aperçois en contrebas, assis devant sa tasse de café, il somnole la tête légèrement basculée contre le mur ; il aura un torticolis en se réveillant comme chaque fois, mais un vague sourire indique qu’il est content de son mauvais coup.
Il nous a fait cadeau de sa contradiction et il attend que nous nous en dépêtrions nous-mêmes, seuls, comme des grands.
De quoi ai-je l’air, sur la plage abandonnée ? Toutes les plages sont abandonnées depuis la chanson, même celles envahies de hordes les dimanches de canicule. Le ressac ne m’envoie aucune fiche nouvelle et celles qui restent pensent à autre chose. La marée montante peu à peu entasse la foule contre le mur du remblai, et les corps en viennent aux mains, de frôlements en étreintes, de piétinements en contournements, de maillot mouillé en décolleté oublié. Les seins s’abandonnent autant que la plage, l’humanité blanche n’est que monceaux alanguis, mais sans bouteille échouée que valent ces envies ?
Comment puis-je ajouter un seul grain de sable aux dunes du moine ? Faire simplement l’inventaire des outils qu’il me laisse est au dessus de mes forces : liberté de l’individu, multiplicité-cités, nécessité du collectif ; donner et recevoir, recevoir d’ici et donner là-bas, en renonçant à l’échange et au donnant – donnant, agir et négliger, profiter et contribuer ; voler et être volé, paraître et disparaître, naître et mourir, être et avoir. Il m’a laissé des gardiens à garder, des prisons à ouvrir, des encerclements à entremêler, et pour tout bagage des garde-corps et des garde-fous. Et comme il ne se refait pas, un raton-laveur.
En voilà un attirail. Je me demande s’il n’est pas étalé dans la seule intention que je m’en serve, s’il ne me laisse pas libre de me contenter de ce qui me convient, justement libre. Je me demande si ce qui vaut pour moi ne vaudrait pas aussi pour tous ; il faut que les outils servent tous sans qu’un seul les utilise tous. Je ne peux pas explorer l’immensité du champ ; mais nous tous de toutes nos cités nous parviendrons bien à le labourer en entier et à en extraire le trésor qui, dit-on, y est caché.
Le gardien de toute cité digne de ce nom est celui qui s’oppose à l’usage inconsidéré de la liberté. Il n’essaiera pas d’imposer à l’individu de faire ce qu’il ne veut pas faire sous prétexte, par exemple, que mille autres attendent de prendre sa place derrière la porte, ou bien ce serait un mauvais gardien et une cité en péril. J’allais écrire une entreprise, je me suis retenu à temps. Il ne montrera pas le bon chemin, c’est un gardien et non un panneau indicateur. Mais il se placera devant celui qui, fanfaron, aveugle ou ignorant, se jetterait dans le gouffre béant.
Chacun faisant ce qu’il veut faire le fera, dans cette limite. La férocité humaine ne connaît pas ce mot, et encore moins ce qu’il recouvre. Je ne rêve pas à un paradis de cité idéale, de bonnes volontés ni de royaume des cieux. C’est l’exercice même de cette férocité à l’intérieur de la cité qui lui permettra de fonctionner, une affaire d’énergie sans doute et de compétences, il y a de la compétence dans la férocité il faut seulement savoir la repérer, et chacun alors y trouvera de quoi vivre, chacun y trouvera sa place. Il n’y a pas d’exclus dans les cités, pourvu qu’elles soient multiples et que les gardiens veillent.
Sinon rien.


