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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

samedi 8 décembre 2018

219 - Trente sixième jour . Démonstration

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17/18.    Il y aurait des exceptions.

Il faudrait faire le tour des exceptions à cette règle que j’aurais aimé inventer, cette règle qui existait déjà depuis longtemps de la transmission du nom et qu’on a érigée en horreur patriarcale, ce qu’elle a pu être en effet alors qu’elle peut être tout autre, ne l’ai-je point déjà expliqué ? Je ne ferai pas ce tour, mais je vais jouer les prolongations, examiner quelques cas qui, paraît-il, seraient des exceptions.

J’ai oublié bien du monde en me penchant sur le monsieur et la dame qui ensemble ont abouti à la naissance d’un enfant, leur enfant. Je n’ai parlé ni des monoparents, ni des homoparents, ni des zéroparents. Je n’ai rien écrit sur ces situations où mes belles histoires n’ont plus cours, où il n’y a plus ni vraiment père ni vraiment mère. On ne va pas manquer de les mettre en travers de mon chemin pour démontrer à quel point je suis un réactionnaire invétéré.

On aime bien démontrer, sur cette place publique. On aime bien asséner de la mathématique sur la réflexion, et des certitudes sur le doute surmonté. Faut-il vous dire qu’on n’est pas dans le registre du théorème ni dans celui du mâle dominant ? Oui, il faut le répéter, en pure perte d'ailleurs ; quoi que j’écrive, vous me démontrerez que je n’ai rien prouvé, vous, vous savez ce que démontrer veut dire, et moi, je m’accrocherai aux branches de sassafras et je répondrai que vous n’aurez rien démontré non plus, et toc. On sera bien avancé, et hop.

Le sujet qui me préoccupe ici n’a rien à voir avec la mathématique, et le peu de logique qui apparaît est du ressort de l’intuition, de la conviction, de la nécessité, de l’impérieux. Oserais-je ajouter que l’expérience y a sa part ? J’ose.

#18/18 à suivre

 

 

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samedi 24 novembre 2018

218 - Trente cinquième jour . Le combat perdu

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16/18.    J’ai de plus en plus froid.

Il me reste peu de temps et je vais m’enflammer pour me réchauffer.

Ton fils pourra te haïr, te mépriser, te traîner devant les tribunaux ; il pourra s’inscrire aux croix de feu, au Medef, à l’UMP, voter pour des extrémistes nationalistes haineux ou pire encore ; il partira à la ville voisine ou à l’autre bout du monde et ne donnera plus jamais de nouvelles, ou bien il prendra toute la place dans la maison et te mettra dehors, te dépouillera jusqu’à l’os. Qu’importe, il porte ton nom, tu es son père, jusqu’à ta mort et la sienne.

La mère, elle, sait qu’elle l’est, chair de sa chair, et le monde entier l’a vu.

On a institué l’égalité dans le couple, et chacun s’en réjouit, et s’en réjouira davantage lorsque la vie quotidienne, la vie professionnelle, la vie politique, verra le vrai partage exister dans tous les domaines. Là, et seulement là, est le véritable combat qu’il faut mener ; aujourd’hui, les lois ont donné ce qu’elles pouvaient donner.

Mais si la loi se mêle d’enlever le seul véritable signe du devoir de paternité, alors le combat dont je parle et dont les femmes ont encore tant besoin, est perdu d’avance. Vous savez bien qu’il ne s’agit pas des pères qui sont prêts à tout donner et même davantage, des pères engagés dans la vie de leur enfant sans la moindre réticence, pour le meilleur et pour le pire, l’Augustin de service, vous savez bien qu’il s’agit du moment où s’installent le doute, la lassitude, la discorde ; c’est à ce moment là que tous ont besoin d’un signe, du signal, de la piqûre de rappel.

Or, voici que la loi s’en est mêlée, et rien de ce que je raconte désormais n’a de sens puisqu’une liberté trompeuse a été gravée dans le marbre. Je peux aller me rhabiller avec ma rage, ce n’est pas moi qui ai perdu la bataille. Il n’y aura plus jamais de piqûre de rappel.

#17/18 à suivre

 

 

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mardi 30 octobre 2018

217 - Trente quatrième jour . Aire de repos

15/18.    Une petite respiration de résumé avant les dernières étapes.

On a fait porter aux femmes une partie des chapeaux qu’elles réclamaient, en leur laissant ceux qu’elles avaient déjà. Double tâche, double journée, double vie, double peine. Il est temps que la société, ou plus généralement le corps social, ce machin qu’on me reproche d’invoquer mais je n’ai pas trouvé d’autre mot, se préoccupe de rappeler aux pères qu’ils ont droit eux aussi à la double vie et que, aussi ostensiblement que la mère mais par un moyen différent, ils sont pères et que cet état est irrévocable. Ce moyen différent, le seul qui soit, surprise, c’est le nom donné.

Il importe que le corps social leur rappelle qu’il résulte de cet état un devoir, et aucun droit. Il y a longtemps que les femmes le savent, mais les hommes ont un peu de mal à s’y habituer. Ne leur donnons pas une bonne raison de se défiler encore, en leur refusant ce qui les marquera à jamais, le don ostensible du nom. La mère ne se défile pas, ou se défile peu, plus rarement que les hommes en tout cas, je ne pense pas être démenti sur ce point, et la pression de l’évidence, l’ostensible, n’y est pas pour rien.

La volonté de la mère a été matérialisée par une grossesse menée à terme ; n’oublions pas que l’avortement aujourd’hui est légal bien qu’insuffisamment organisé et accessible, et nos parlementaires satisfaits auraient mieux fait de s’occuper de cette affaire que des histoires de noms ; mais qui et quoi pour matérialiser la volonté du père ? Un parchemin, un acte notarié, une signature perdue dans des dossiers poussiéreux ? Le souvenir d’un médecin, une trace de mégot dans une salle d’attente ? L’enregistrement des ébats de neuf mois plus tôt ? On ne va pas passer sa vie à se traîner des dossiers ni des vidéos intimes.

C’est pourquoi il y a le nom de l’enfant.

#16/18 à suivre

 

 

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mercredi 24 octobre 2018

216 - CHAPITRE HUITIEME . AU NOM DU PERE 3ème partie (Trente troisième jour)

Trente-troisième jour. La faute du père.

14/18 – Première phase.

J’écoute le bruit des énervements qui me parviennent des persiennes fermées. Ils me disent que la transmission du nom paternel fait fi du comportement de l’homme, homme que l’on va décrire indifférent et lointain, volage et violent, et toutes ces horreurs qu’on entend dans les prétoires quand la mère vient faire un procès pour se débarrasser du mari indifférent, lointain, volage et violent.

Les hommes ont bon dos, et ils l’ont cherché car nombreux, trop nombreux, sont ceux qui sont comme ils sont décrits là. Je ne vais pas idéaliser la femme, il en est qui sont pires encore. Le propos n’est pas ici de brandir des chiffres de malfaisance comparée, et ce serait tomber dans les stéréotypes que je réprouve. Les enfants ont bon dos aussi. Tout se déciderait dans l’intérêt de l’enfant, quelle belle formule, quel beau piège, pour l’enfant et pour la femme ! Je le dis depuis le début et je n’en démordrai pas : il s’agit ici exclusivement de la question du lien aux enfants, du lien du père à ses enfants, définitif toujours, et non de la question du lien de l’homme à la femme, provisoire parfois, fût-elle la mère. Tout comme est définitif le lien de la mère à ses enfants quand le lien à l’homme peut n’être que provisoire. Ce qui signifie que dans cet océan de provisoire, quelque chose reste définitif entre les deux parents, qu’ils le veuillent ou non, que leur vie ait pris un autre cours. Et cela, le corps social ne peut pas l’oublier et ses règles doivent en tenir compte. On ne recommence jamais rien à zéro.

Quand donc feras tu un peu plus attention ?

Rien ne souligne dans nos institutions l’obligation faite aux pères de partager, au sens de prendre sa part de charge, hormis un vague article du code vite lu vite oublié, et encore faut-il qu'on se marie pour l'entendre. Rien de rien, même les pratiques de séparation, où le juge confie l’enfant à la mère dans presque tous les cas, et où le père, fautif ou non fautif, se retrouve dépossédé de sa paternité. On ne lui demandera pas moins de contribuer, ce qui est légitime. Mais que lui restera-t-il s’il n’a même plus transmis son nom ?

Oui je sais. Il faut y revenir, aux pères défaillants, aux pères insuffisants, aux pères négligents, aux pères volages, aux pères violents, qui sont pris dans la tourmente et nous prennent tous dans leur tourmente, qui se sont éloignés à l’insu de leur plein gré comme le veut cette formule involontairement géniale. Les mères furieuses, parfois à bon droit et parfois à tort, toutes les mères ne sont pas irréprochables, se vengent de leur vie en saccageant ce qui devrait rester indéfectible : le lien du père à l’enfant. Et elles ont tort, je l’affirme, même lorsque le père a tort. Et comme tout est toujours compliqué, il faudra bien penser à ne pas donner prise au combat nauséabond de ceux qui tentent d’utiliser ces pères en perdition.

 

14/18 - Seconde phase.

 

Il arrive en effet que des pères se soient totalement désintéressés des rejetons qu’ils avaient pourtant acceptés au début. Défaillance absolue, et on ne manquera pas de me jeter au visage cette situation là pour me clouer au pilori. Vade retro pilori de peu.

 

Faisons un sort à ces pères-là. Il faut s’interroger sur la légitimité de la transmission de leur nom. Que de tels pères existent est sûr et certain et si je suis dérangé de savoir qu’ils existent, je ne le suis pas que leur existence vienne me contredire. Sont-ils si nombreux qu’on le dit ? A un certain degré de défaillance, de nuisance, de danger, degré à examiner chaque fois avec prudence, la société pourra décider de changer le nom des enfants de tels pères. Elle devra le faire, je ne peux dire mieux. J’ai bien dit la société, avec ses institutions, ses corps constitués, toute cette architecture par laquelle elle tient debout. Ne me parlez pas de sauvette, d’arrière-cour et de mairie clandestine, de décision unilatérale et individuelle. Il faudra beaucoup de travail pour que le nom change, il faudra y passer du temps et ^tre nombreux à tourner sept fois sa langue dans sa bouche.

 

Je l’ai déjà expliqué : il faudra y mettre les forme, prendre son temps, retrouver un autre juge en état de marche. Il faudra regrouper le monde qui entoure les enfants concernés, parents voisins concierge raton-laveur gendarme et témoins. Il faudra écouter et entendre les enfants eux-mêmes dont l’avis même petits ne compte pas pour du beurre. Il faudra enfin obtenir un jugement sur cette douloureuse question de garder ou non le nom du géniteur défaillant, selon la durée la gravité la nature la certitude de la défaillance. Et alors, quel nouveau nom donner ? Simultanément, il faudra considérer la défense du père, et surtout ne pas confondre sa défaillance aux enfants avec sa défaillance à la femme, ce sont deux causes distinctes, la rupture du lien provisoire du mariage et la rupture du lien définitif de paternité. Il en faudra, des bonnes raisons, pour déchoir le père de sa paternité.

 

Je ne traiterais pas du cas de la mauvaise mère. On doit parfois en croiser.

 

Encore une fois, ce n’est pas la liberté du parent qui importe ici, cette fausse liberté de changer de nom comme de chemise, mais l’aboutissement d’un long travail contradictoire dans lequel tous les avis de tous les intervenants vont compter, ceux que j’ai cités et ceux que j’ai oubliés, à hauteur de la valeur et de la priorité de chacun. Le temps fait beaucoup à l’affaire, l’hésitation, le débat, et la sérénité espérée d’une justice qui doit encore ici rester lente. Le père pourra même faire valoir ses raisons, et se racheter, pourquoi pas ? Comme quoi, voilà de l’eau à mon moulin, la transmission du nom du père reste un lien assez fort pour maintenir les défaillants dans le droit chemin de la paternité nécessaire, ou les y ramener.

 

Heureusement, la plupart des pères sont comme Augustin Trucmuche, amoureux, dévoué, fidèle, présent. Il n’a pas besoin qu’on le rappelle à l’ordre, et c’est tant mieux.

 

 #15/18 à suivre

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lundi 22 octobre 2018

215 - Intermezzo : Embouteillage

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EMBOUTEILLAGE

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Te rappelles-tu ce moment d’attente ?

Depuis de longs mois, le silence était devenu pesant. Vingt fois sur la plage j’étais passé à marée basse, vingt fois j’ai dû reculer devant les vagues. Du bois mort, des coquillages, des détritus, et là-bas le phare qui se moquait, immobile. Les mois et les années se sont étirées sans que rien ne vienne. Les bouteilles se fracassaient-elles sur les rochers, le facteur avait-il bu, les écrits s’égaraient-ils perdus chez Calypso ou Polyphème ? A moins que le moine n’ait soudain cessé d’écrire ou presque, pour quelques rares arrivages, quelques avortons d’écrits.

Je ne pouvais pas te les recopier, ces avortons. Je ne comprenais rien à ces amorces sans suite, tâtonnements hasardeux, tentatives naufragées de l’esprit.

Puis survint en quelques semaines une pêche miraculeuse, dix-huit bouteilles, métronome en main toutes les trois marées basses. A peine le temps de souffler, de déchiffrer et d’encadrer. En plein hiver. Le gros paquet de jeunes fiches a joué des coudes pour devancer les bouts d’essai qu’un jour je te donnerai à lire même si leur cohérence m’échappe. Dix-huit fiches fraîches émoulues. Une bonne occasion de tordre le coup à l’ordre dicté par le temps ; je reprendrai Chronos au mot quand il aura fini sa prière, « au nom du père », puisque tout au long des dix-huit fiches, il ne sera question que de paternité, cachée derrière la transmission du nom.

Voilà déjà treize bouteilles vidées de leur contenu. Il me faut un chapitre supplémentaire pour caser la fin de la récolte. Vous en reprendrez bien un petit dernier, histoire de finir le tour de la paternité, que le Moine puisse redescendre de son tabouret. Ce sera le chapitre huitième, le nom du père numéro trois, une fois avalé l’inévitable intermezzo qui vient après celui-ci.

Tu sais très bien combien la question me travaille, et pourquoi.

 

Posté par andremriviere à 00:41 - 209 - CH.07 . Au nom du père .II. - Commentaires [0] - Permalien [#]

lundi 1 octobre 2018

214 - Trente-deuxième jour . Damoclès

13/18.    Je voudrais être précis et complet, éviter les malentendus et les contre-sens.

La pensée peut si vite se détourner pour prendre un tour nauséabond, malgré tous les points sur tous les zi ; il n’y en a jamais assez.

Il me faut alors revenir sur mes pas, tâtonner, redire, répéter, et parfois contredire ce que j’ai écrit. Vous êtes obligés de me suivre sur mon sentier malaisé, même si je vois bien qu’il n’y a personne autour de mon tabouret instable dans le vent de février. Il faut insister sur la question de la dissymétrie. Je suis au cœur de mon sujet, ici. J’entends sans cesse crier les sourds, qui couvrent ma voix dans le froid. Le nom que porte l’enfant est le garant de cette fidélité que lui doit le père, celui qui a été désigné comme tel et qui l’a accepté.

Prétexte, prétexte ! Les voix s’élèves derrière les rideaux baissés de la place où je parle. Je les entends du haut de mon tabouret. Prétexte ! On a imposé la règle de transmission du nom avec ce prétexte et on s’est vite dépêché de l’oublier une fois bien entré dans les mœurs phallocratiques. Voilà ce que me disent les volets clos. D’avoir été oubliée ne rend pas la bonne raison mauvaise, et il sera d’autant plus facile d’y revenir et d’y rester, cette fois, qu’elle a déjà été utilisée.

On peut tenter de remonter le temps jusqu’aux origines de cet usage. Soit pour mieux le justifier, soit pour mieux le détruire. Mais à quoi bon ! Peu importent les mœurs ou les motivations passées qui l’ont créé, qui l’ont maintenu. Peut-être un vieux fond phallocratique gaulois, chrétien ou méditerranéen, je veux bien en accepter le reproche. Je veux bien admettre qu’il puisse être frustrant de ne pouvoir se revendiquer d’une lignée de femmes comme tout mâle peut se prévaloir d’une lignée d’hommes. Est-ce au fond si essentiel, la lignée, en dehors de nos aristocrates imbus de leurs aïeux ? Tout exercice de généalogie permet de remonter souvent de plusieurs siècles, y compris avec les femmes, ce qui montre bien que le suivi du nom n’est pas décisif, j’allais dire traçabilité. Alors même si la vieille phallocratie est le péché originel, je me l’approprie et je maintiens ma revendication : la dissymétrie, la certitude pour l’une, l’engagement pour lui.

Je veux bien écouter ce que me diront les historiens sur l’histoire de cette règle et accepter le point de départ quel qu’il soit. Il n’y a pas de prétexte qui tienne, il ne peut en aucun cas invalider les raisons que j’invoque pour la maintenir aujourd’hui, voilà ce que je voulais rappeler. Prenons le présent au mot. Construisons une cité où les pères seront liés à leurs enfants sans recours, sans recul, sans retour. Avec autant de devoirs et de charges que la mère. Avec autant de temps passé, autant d’énergie, que la mère aujourd’hui leur consacre, et sans aucune échappatoire offert par la vie professionnelle. Que vient donc faire cette loi imbécile face à cette exigence là qu’elle oublie ; pire, qu’elle met de côté, qu’elle refuse, qu’elle piétine, quand c’est la seule exigence recevable dans ce débat.

Faut-il enfoncer le clou davantage ? A l’inverse de ce que prétendent les bonnes âmes, accepter que l’enfant puisse désormais porter le nom de sa mère condamne celle-ci à toutes les charges domestiques dont elle croyait pouvoir s’affranchir.

Certitude, incertitude, est-ce bien d’actualité ? Il existe aujourd’hui des techniques qui permettent de lever toute incertitude génétique, puisqu’il me faut employer des gros mots. Le jour même où passe le scribe, il est encore bien rare que cette incertitude soit levée. Que penserait-on de l’homme qui réclame son analyse de salive avant de donner son nom. Sans en venir aux détails sordides des erreurs de labo, des trafics de résultats, enfin tout ce qu’il faudrait de truchements pour s’engager sur la vie. Sitôt que l’enfant porte le nom de celui qui s’est déclaré père, plus aucune éprouvette ne pourra rien annuler, jusqu’à la fin des temps. Alors les analyses de laboratoire ne sont que des faux-fuyants, et des trompe-l’œil. Et le père qui se défile après avoir fait en secret ces analyses des années plus tard n’est qu’un misérable.

J’ai évoqué le lien animal qui existe avec la mère, et je sais que le moment de la séparation physique peut être une douleur mentale comme il est une douleur physique souvent. Je sais aussi que ce lien animal ne se transforme pas par magie en amour maternel, ci-devant instinct trop commode. Il faut aussi, pour la femme qui a accouché après neuf mois d’intimité, accepter malgré cet arrachement l’engagement définitif sur le chemin de la mère. Mais au moins l’incertitude génétique initiale n’existe pas. Elle a eu neuf mois pour décider, pour confirmer ou pour renoncer. Voilà où se pose la dissymétrie fondamentale.

J’aimerais bien que l’on comprenne que la transmission du nom ne constitue pas un avantage masculin ; je ne défends aucun privilège en plaidant cette cause. Au contraire, il s’agit d’abord d’imposer à l’homme une obligation, il s’agit d’abord de traduire, de révéler, d’authentifier sans échappatoire la nécessaire égalité de partage de la charge de l’enfant entre le père et la mère ; et cette loi barre le chemin de cette libération là. Vous avez perdu, vous toutes qui croyiez avoir gagné.

La tentation est grande, pourtant, de contester ce point, au motif que la mère mériterait de bénéficier, c’est le mot qu’ils emploient, bénéficier, de ce qui serait un juste retour des choses, la transmission du nom, compensation méritée pour la simple raison qu’aujourd’hui encore et dans la grande majorité des cas, elle se paye toutes les corvées, pour parler rude. Alors je le proclame tout net : le nom donné à l’enfant n’est pas un privilège, c’est une fleur de lys à l’épaule, une marque indélébile apposée le jour de la naissance ou presque, qui permet de le placer à égale distance de l’un et de l’autre parent à l’instant où il est devenu vivant parmi les vivants.

Les voilà tous autour de moi, les féministes ou plutôt ceux qui croient l’être, et ils me contestent ce point, je vous le disais bien. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils disent. Ils ne comprennent pas que, si l’on veut espérer qu’un jour tous les pères prennent en charge la moitié des corvées, égalité, égalité vous dis-je, il n’existe rien de plus symbolique, permanent, inaltérable, que ce nom en épée de Damoclès pour le leur rappeler nuit et jour, jour et nuit, cigarettes ou jupons. Quoi d’autre pourrait le leur rappeler ? Les gros yeux du qu’en dira-t-on ? La porte fermée à clé de la maison ? L’interdiction d’acheter des cigarettes ? Allons donc, cherchez, rien qui vaille une vie entière.

Je sais que plusieurs siècles d’attribution du nom du père n’ont pas fait avancer d’un centimètre le partage des tâches. D’autres barricades devaient d’abord être emportées ; toutes étaient construites autour du patriarcat, droit divin ou presque, et il fallait d’abord se débarrasser de cet encombrant personnage qui ne dort que d’un œil dans l’ombre, rien n’est jamais définitif. Je veux être formel : il est hors de question de réveiller cet hydre, ni explicitement ni par des voies obscures ; j’en connais qui vont m’accuser de complot subreptice, et par une argumentation fallacieuse de tenter de faire avancer la reculade, de tenter de restaurer le pater familias du bon vieux temps.

Que les vieux birbes, les intégristes des valeurs familiales d’une famille idéale qui n’a en fait jamais existé, que les chantres de travail famille patrie, les constructeurs de gynécées et les gardiens de harem remballent leurs compliments, je ne tolérerai jamais que mes discours leurs servent.

Mis en bouteille le 25 février 2005 à 13h35. A suivre #14/18, plus tard.

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lundi 24 septembre 2018

213 - Trente-et-unième jour . Le long chemin

12/18.    Formalisme et paperasse

Je dois avouer mon ignorance en procédures d’état civil ; mais je ne les juge pas sans importance et je veux en avoir fini avec tous les aspects de la question du nom.

Des anomalies existent aujourd’hui, à cause de pratiques imprécises, d’officiers incompétents ou intrusifs et de rigidités administratives, j’en conviens volontiers et je souscris à la nécessaire neutralité du scribe. Mais ne venez pas m’agacer là-dessus, ce n’est pas mon sujet, avec ce froid sur la place je pourrais me taire à jamais si je me dispersais.

Voici ce qui me préoccupe : quelle que soit la forme de la démarche administrative et le lieu où elle s’accomplit, sur terre sur mer en l’air, il est indispensable que l’homme qui n’est pas encore le père au moment du cri surtout si tout blanc il vacille sur sa chaise, se mette en état de le devenir, sans retour possible. Là est le point essentiel : l’impossible renoncement. Il est indispensable que tous sachent et témoignent de ce qu’ils ont vu, et pour y parvenir il faut un rituel, de préférence le jour même mais il arrive que ce soit longtemps après, il arrive tant de choses.

Deux volontés et deux décisions doivent alors se confondre. La volonté et la décision de la dame qui désigne le monsieur, sans cet aveu rien n’est possible et cet aveu engage par-dessus toute autre manipulation de laboratoire. Et face à elles, la volonté et la décision de l’homme d’accepter la désignation, sans cette acceptation, cette soumission, rien ne sera possible non plus. C’est la volonté et la décision de la femme de faire cet aveu, c’est la volonté et la décision de l’homme de recevoir cet aveu, et alors ils deviennent irrémédiablement père et mère, sinon tout-à-fait du moins en devenir, mais en tout cas irrémédiablement.

L’administration veille et le scribe grave l’aveu et la soumission sur les tablettes de la cité. On pourra tartiner des pages sur les modalités du scribe, pourvu qu’elles soient fiables.

Il n’y a pas symétrie entre la femme et l’homme dans ce moment décisif, l’ultime moment où tout peut encore basculer. La femme a désigné, aveu, l’homme a accepté, soumission, le scribe a gravé la tablette, naissance. Dès cet instant, l’homme sera le père de l’enfant pour le restant de leurs jours à tous deux, à charge pour eux d’apprendre le métier de père et d’enfant, ils ont toute la vie pour le faire avec toutes les obligations qui en découlent. Certitude absolue et unique, moment unique et absolu, la prise en charge d’un être humain. Je n’ai pas dit l’appropriation, attention aux mots que vous lisez. Et qu’il faille toutes les années à suivre pour que la paternité s’accomplisse n’y change rien.

Et souvent, surgit à cet instant une bouffée de bonheur total : le long chemin vient juste de commencer.

La transmission du nom est le résultat de cette dissymétrie et le signe de l’obligation vitale, j’allais dire viagère, qui désormais lie le père à l’enfant, le père vers l’enfant, le symbole, la preuve. C’est l’échange fondamental, qui signe et qui désigne un engagement dont personne naturellement ne mesure le poids au moment où il se prend. Quand même le monsieur tenterait de fuir à l’autre bout du monde sous prétexte d’acheter des cigarettes, courir tous les jupons qui passent à sa portée, renier les promesses de l’aube lumineuse ou du tendre crépuscule, son enfant portera son nom et il ne pourra jamais feindre de l’ignorer.

Ce ne sera jamais un privilège, un droit, une récompense. Juste une obligation définitive.

Que devient la mère dans ce tourbillon ? Il est question ici du nom du père et de ses obligations, justement pour que s’équilibrent enfin les fardeaux respectifs. Le père qui se dérobe se verra privé de nom à transmettre, mais nous n’en sommes pas encore là.

#13/18 à suivre

 

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dimanche 23 septembre 2018

212 - Trentième jour . Le droit de l'évidence

11/18.    La grossesse est ostensible.

Un beau matin ou un soir de crachin, on appelle le taxi et on se rue à l’hôpital, avec le chauffeur qui panique à cause du tissu tout neuf des sièges et ces bagnoles qui n’avancent pas.

Même à Carrefour-sur-Gambette, il y a des embouteillages mal placés. On arrive enfin et, plus ou moins vite, retentit le fameux cri. Au moment même où quelqu’un vient couper le cordon qui libère la femme, qui lance le nouveau-né dans la grande ronde des vivants. Cet instant là est décisif, l’instant où l’enfant devient un sujet de droit distinct, l’instant où sa vie est séparée de celle de sa mère pour le restant de ses jours. C’est généralement ainsi que les choses se passent et il en fut ainsi pour Séraphine et Bonemine. Il y avait assez de monde dans la salle qui pouvait témoigner avoir vu Séraphine sortir toute rouge de Bonemine, sauf peut-être l’Augustin tout blanc assis là que réconforte l’infirmière et dont on dit qu’il est le père.

Nous ne sommes pas toujours brillants dans ces moments-là, nous autres les mâles qui se veulent dominants, et parfois ce sont les plus dominants qui sont les plus blancs, bande de chiffes molles.

Puis interviennent l’administration et sa poussière. Faut-il parler de déclaration de naissance ou de reconnaissance, l’un et l’autre sont-ils superposables, opposables, ou indépendants ? La pratique montre qu’il y a souvent simultanéité : il est là, visage pâle assis sur sa chaise quand passe monsieur l’officier d’état-civil, et c’est lui qui, muni des certificats idoines et réglementaires, va donner les éléments pour inscrire le nouvel être humain dans le grand livre de la nation. Ouf.

C’est en nommant l’enfant que le père commence leur voyage à tous deux, que la mère avait déjà entrepris seule longtemps auparavant.

#12/18 à suivre

 

 

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samedi 22 septembre 2018

211 - Vingt-neuvième jour . L'évidence du droit

 

10/18 – On a ouvert la porte à cette étrange liberté : un nom pour Séraphine, puisque la loi se tait.

 

Alors, père ou mère, qui va transmettre son nom, ou plus exactement à qui faut-il demander de transmettre son nom et à qui de l’abandonner ? Lançons-nous dans le marécage sournois. Je ne sais pas si vous avez remarqué, il y a une légère différence entre l’homme et la femme. Neuf mois durant, elle porte l’embryon puis le fœtus, ce qui deviendra un être humain au moment du cri primordial.

Nous y voilà. La malédiction physiologique. La Nature et sa grande haine. Les violons commencent à gémir dans le fond et vous attendez la chanson de la divine maternité, le don de la vie, et tout le fourbi. On a vu le ventre s’arrondir, les seins se gonfler, le visage s’épanouir.

Raté, ne comptez pas sur moi, ni pour les violons ni pour le fourbis. Il est des grossesses nauséeuses, interminables, et je connais des femmes qui ne veulent pas en entendre même parler, des femmes pour qui ce ne sera jamais, et des femmes pour qui plus jamais ça. Des femmes n’y ont pas survécu, beaucoup aux temps anciens et encore un peu aujourd’hui.

Je respecte et j’admire ces femmes qui ont le courage du refus d’enfanter, ce refus encore si mal vu de nos jours dans nos cités, sans même aller voir d’autres cieux plus lourds de menaces encore. Comment pourrait-on les blâmer, de quel droit, à quel titre, en quel nom ? L’enfantement est la prérogative absolue de la femme : dans une société libre digne de ce mot, la femme dispose, la femme devrait disposer sans limite. Nous sommes des mammifères et le fœtus est porté par la femme, on n’a pas encore trouvé moins pire pour assurer la descendance, même à nos temps présents ; elle en subit les risques, les souffrances, les contraintes, alors elle doit avoir toute liberté, neuf mois durant, de renoncer, de disposer. Ce droit n’est pas négociable, échangeable, partageable. Je ne saurais être plus clair dans le discours, et je sais bien qu’il n’est pas audible. C’est pourquoi je le plaque sans détour ni fioriture, il devra tôt ou tard devenir ce qu’il est, un impératif de civilisation. Nous sommes encore plongé dans l’obscurité des temps primitifs, qui nous croyons évolués.

Le seul droit du fœtus qui vaille est le droit de la femme qui le porte. Ce que j’écris au sujet du nom de l’enfant n’a aucun sens, autrement.

Que la grossesse soit une bénédiction ou une malédiction, c’est la femme qui porte l’enfant. Ni vous ni moi n’y pouvons rien, aucun homme n’y peut rien, aucune autre femme non plus d’ailleurs. Mon sentiment est que la majorité des femmes est heureuse de cet état de choses, mais ce n’est que mon sentiment et il ne pèse rien dans ce discours, n’en tenez pas compte sinon pour une petite digression histoire de mélanger un peu vos pinceaux.

11/18 à suivre

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samedi 28 juillet 2018

210 - Vingt-huitième jour . L'alouette

9/18 – Résumé des épisodes précédents.

Madame Bonemine Dumou et Monsieur Augustin Trucmuche ont eu, dans la ville de Carrefour-sur-Gambette, une fille Séraphine. Ils forment un couple uni, ils se regardent dans les yeux, ils vivent l’un pour l’autre, le reste du monde est à feu et à sang, qu’importe, ils s’aiment. Je ne vais pas commencer avec un exemple où tout part à la dérive, nous n’en sortirions pas. Plus tard les nuages, encore un peu de temps avant le drame, monsieur.

On me dit qu’ils revendiquent le droit de nommer leur fille comme ils l’entendent, ce nom qu’elle devra se traîner toute sa vie. Après tout, il est des pays où ils auraient pu, en Amazonie, à Trébizonde, en Bactriane ou dans les collines par-delà les montagnes à trois jours de cheval d’ici, par exemple l’appeler Alouette-qui-rit-dans-le-soleil. On me dit qu’ils revendiquent le droit de l’appeler Alouette-qui-rit-dans-le-soleil.

Ce nom n’est pas ridicule, il est poétique. Mais comme nom à Carrefour-sur-Gambette, cette poésie-là n’est pas de mise. Vous l’avez ressenti ainsi et vous avez raison. Vous voyez-vous trimballer ce nom toute votre vie, poétique ou pas ? Les coutumes de là-bas sont aussi respectables que celles d’ici, mais ce sont avec celles d’ici que Séraphine va apprendre à vivre et qu’elle va découvrir le monde, son monde, et qu’elle va savoir qui elle est. Ce n’est pas l’aimer que se faire plaisir à ses dépends.

Ensuite, elle saura partir à la rencontre de ceux de là-bas sans crainte, comme eux le font peut-être vers nous. La Séraphine fricotera avec l’alouette quand elle sera forte. Il nous faut savoir d’où nous venons pour savoir où aller, on te l’a déjà dit, non ?

#10/18 à suivre

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samedi 23 juin 2018

208 - Intermezzo : La morale étriquée

LA MORALE ETRIQUEE

 

Je peux m’attarder sur ton arrivée, petite grenouille. Diogène et ses émules le disent, te voici parmi nous, animale comme nous le sommes tous, et le moine en écho réplique, animale de l’espèce humaine comme moi et comme lui.

C’est ma petite idée à moi sans aller chercher midi à quatorze heure. Le discours du moine me l’a enfoncée dans la tête dès ses toutes premières fiches avec sa façon de rentrer dans le chou du vieux à la lanterne : tu te trouves dès ta naissance entourée de tes semblables de même espèce, famille de plus en plus élargie cercles après cercles jusqu’à l’humanité entière. Que tu le veuilles ou non, ta vie dépend de ta capacité à coexister avec tout ce monde-là quelles qu’en soient les abominations. Petite idée, grand principe.

Ne fais pas semblant de prétendre t’en écarter. On ne s’écarte jamais de notre humaine animalité. Je devine tes objections et nous aurions pu en débattre, mais en cet instant où tu me lis c’est désormais trop tard. Je tenterai pourtant d’y répondre dans tout ce qui suit, sous un prétexte ou sous un autre en m’appuyant sur Théolone, stratagème dérisoire.

Le principe symétrique que je vais aussi rabâcher est que je dénie à quiconque dans le monde, quel que soit son rang et quelles qu’en soient les bonnes raisons, le droit de te bannir de la cité, toi ou qui que ce soit. C’est dangereux je le sais bien, mais plus dangereux encore est de rejeter, qui revient à nier la notion même de cité.

Il y a maintenant une grande pile de fiches venues du moine à recopier, elles ont des années de retard, je vais m’éloigner, te débarrasser provisoirement de mes morales étriquées.

 

 Fin du chapitre sixième : au nom du père 1ère partie

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vendredi 8 juin 2018

207 - Vingt-sixième jour . Faux-semblants

7/18 – Il faut des règles autour de la naissance

Je ne suis pas d’accord avec l’idée de la liberté du choix initial. Nous devons, pour vivre, accepter notre origine et le nom participe à la matérialisation de cette origine.

Liberté ni pour les parents, ni pour le rond de cuir derrière son hygiaphone, ni pour quelque conquérant venu saccager le paysage. Le nom, il s’agit bien ici du patronyme, doit se transmettre sans aucun choix possible, selon une règle directe et simple, à Carrefour-sur-Gambette comme dans toutes les communes du pays, règle cohérente avec le passé, avec le présent et avec le futur que l’on souhaite pour tout ce petit monde-là, étriqué ou universel. Nous devons tous être capables d’assumer d’où nous sommes, pour ensuite s’envoler, libres, vraiment.

Changer la règle n’est pas innocent et la changer sans réfléchir est coupable ; la changer sans que personne n’ait rien demandé à quiconque est une légèreté insoutenable. J’aimerais bien qu’on entende ceci : avant de supprimer la règle de la transmission paternelle du nom sous prétexte d’un faux-semblant féministe, une réflexion approfondie préalable aurait été nécessaire et cette réflexion n’a pas eu lieu. Les règles existantes viennent de loin, se sont lentement forgées et contribuent au patrimoine de la société où elles s’appliquent. Les envahisseurs et les dictatures savent bien ce qu’elles font quand elles imposent leurs règles nouvelles et qu’elles privent les populations de leurs noms.

Je m’occuperai bientôt du faux-semblant féministe.

 

Les dictatures ont bien compris les enjeux. Je suis bien obligé de le remarquer et je ne m’en réjouis pas. Parmi tous les défauts qu’on leur trouve, les démocraties perdent un temps fou à batailler, à argumenter, à hésiter et à écouter ce que chacun peut dire. Et si ce n’était pas là le mérite de la démocratie ? Et si ce n’était pas là le meilleur moyen, ou le moins mauvais, pour éviter le faux pas destructeur ? En matière de législation sur la transmission du nom, était-il vraiment si urgent de se dépêcher ? Savoir sauvegarder le squelette.

 

Il y a souvent un squelette à sauvegarder dans une société ancienne où se mêlent des forces passées et des désirs à venir, des mémoires enfouies et des idées nouvelles, des lignées entrecroisées et des générations impatientes, face à un monde changeant. Il ne faut jamais oublier que le monde est changeant depuis toujours, et parfois très vite, ce n’est pas une prérogative des changements de maintenant. Alors, prenons garde à ne pas perdre pied sous prétexte de se jeter dans le courant, non par réflexe conservateur mais par nécessité de clarté.

 

On tâte du bout de l’orteil, on vérifie la profondeur, on regarde les autres se noyer, et on enfile sa bouée. A moins qu’il faille faire table rase comme dit la chanson, et dans ce cas pourquoi ne pas se jeter du haut de la falaise sans même regarder s’il y a de l’eau.

 

8/18 . à suivre

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jeudi 7 juin 2018

206 - Vingt-cinquième jour . Le préalable

6/18 - Ici et ailleurs

Le nom qu’on porte est un élément essentiel de notre identité ; c’est-à-dire de la perception que nous avons de nous-mêmes et que les autres ont de nous-mêmes, que nous avons de ce que les autres ont de nous.

Le nom qu’on porte est à la fois une donnée individuelle et une donnée sociale. Essayez d’imaginer très fort que soudain on vous dise pour vos dix-huit ans que vous ne vous appelez pas Séraphine Trucmuche mais Gertrude Stein. Alors, heureuse ?

Il faut dépasser les questions idéologiques de l’égalité ou de la liberté, surmonter le combat de l’homme et de la femme, surveiller l’émancipation de l’individu face à la collectivité ; il faut oublier ces enjeux là pour mieux cerner ceux qui nous attendent ici. Le premier reproche que je fais aux auteurs de la loi est de n’avoir pas effectué ce travail préalable et de s’être précipités dans un consensus mou de bonne conscience.

Il y va justement de l’insertion de l’individu dans sa culture, dans son histoire avec une petite et une grande hache, dans sa société. Mademoiselle Séraphine Trucmuche est née à Carrefour-sur-Gambette, dans le département du Rhône-et-Garonne, et non à Navajo-over-Rainbow ou à Xian-Shou. Elle n’a eu ni le choix ni la liberté ni de naître, ni de vivre, ni ici ni ailleurs. Mais elle est ici et elle vit, un point c’est tout. Elle est de ce lieu, de ce monde, de cette culture, de cette histoire et pas d’une autre.

Je n’ai pas fini et déjà j’entends mugir les féroces soldats.

7/18 . à suivre

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mercredi 30 mai 2018

205 - Vingt-quatrième jour . Les autres

5/18 – Corps social.

Petit point de sémantique : il y a autour de l’enfant qui naît toute une population qui vit ou qui survit. Pour désigner cette population et l’ensemble des liens qui maintient ensemble tout ce petit monde, tout ce grand ensemble, les proches et les lointains, j’ai choisi le terme de corps social.

Le terme n’est peut-être pas très heureux, mais il m’a semblé moins chargé de sens préalable que les mots de peuple, de nation, de tribu, d’ethnie, et je ne citerai le mot race que pour mémoire parce que ce serait le pire de tous. Le corps social, bien sûr, ne peut être pris en compte si un envahisseur ou une dictature interdisent ou imposent les usages que je prendrais en exemple. L’usage ne vaut que s’il est avalisé par le corps social. Qu’on ne vienne pas me plaquer de soi-disant contre-exemples puisés dans ces eaux troubles, ce sont mes moulins qu’elles alimenteraient.

J’évoque des pratiques étrangères seulement pour limiter le champ de ma réflexion aux pratiques de mon monde, celui où trainent mes pas et dont je respire les effluves, et certainement pas pour démontrer je ne sais quelle supériorité des uns (mon monde à moi par exemple) sur les autres (leur monde à eux par exemple). Je revendique pour eux le statut plein et entier de cohérence spécifique, je le revendique autant pour les miens. Ceux qui savent se respecter eux-mêmes n’en sauront que mieux respecter leurs voisins.

Je bavarde du haut de mon tabouret et je tourne autour du pot, il serait temps que j’y vienne, à cette histoire du nom du père. Oui, mais je ne veux pas oublier les balises, et les lumières qui délimitent les zones dangereuses, les sables mouvants et les rochers affleurants. Personne ne m’a demandé de m’embarquer et je suis fait comme un rat, mais je pose mes conditions. Vas-y maintenant, cesse de tergiverser.

6/18 . à suivre

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jeudi 26 avril 2018

204 - Vingt-troisième jour . Intime conviction

 

4/18.      On a voté une loi.

La loi a été votée aux premiers temps du millénaire par de braves députés de droite sur un projet inventé par de braves députés de gauche et sous prétexte d’une directive européenne. Une loi pour faire du féminisme de bonne conscience.

Mes objections précédentes sont inutiles. La nouvelle loi a tout prévu et nos sages ont barricadé l’avenir, il n’y aura pas de nom quadruples, l’élimination du trop plein de noms est organisée. Je comprends bien cette soudaine prudence devant les noms qui commencent à s’aligner dans le sens de la longueur, je ne vais pas me répéter. Mais voilà, on a fait une loi sous prétexte de grands principes égalitaires et féministes, et on s’empresse de les bafouer dès la seconde génération. Il va bien falloir éliminer, jeter des lignées entières aux orties, et qui va devoir faire le sale travail ? Les parents eux-mêmes. Où est le progrès ?

Je vais tenter de dire mon intime conviction que cette loi n’avait pas lieu d’être ; les amuse-bouche d’arguments qui précèdent ne sont pas ceux qui vont suivre. On ne les oublie pas, mais on examine. Je ne vais pas dépecer, cherchant ici ou là je ne sais quel modèle à brandir, les civilisations Navajos, Birmanes, Mongoles, Papoues, ni même Espagnoles ou Polonaises, ni aucune autre que la nôtre. C’est une manie trop répandue de brandir des modèles, le modèle suédois, le modèle allemand, le modèle américain, tout est bon pour servir de modèle à nous autres pauvres ignorants qui ne saurions pas comment vivre ensemble. Je ne cèderai pas à cette manie.

Le mot de civilisation est peut-être un peu fort, j’aurais pu me contenter du mot culture, ou du mot usage, ou du mot pratique. A vous de choisir, je m’en voudrais de choquer les esprits sensibles avec un mot trop fort, ou d’affadir mon discours avec un mot trop faible. La pratique du nom et de sa transmission s’inscrit dans un contexte emberlificoté de traditions et de modes de vie, qu’on peut appeler pratiques, usages, cultures et parfois civilisations. On ne peut jamais impunément extraire d’ici ou de là-bas un élément de son contexte pour l’insérer chez soi. Ce qui fonctionne ailleurs ne fonctionne pas ipso facto autre part.

La question du nom de l’enfant chez les indiens ou chez les mongols est liée à leurs savoirs, à leurs conditions de vie et de survie, dans le monde qui est le leur. Nos façons de faire leur sont tout aussi étrangères que les leurs pour nous. Tenter d’implanter un élément des unes chez les autres est voué à l’échec, qu’on détruise l’élément qu’on a voulu inoculer ou qu’on détruise la culture dans laquelle on a voulu l’inoculer. J’aimerais bien éviter les importations étourdies et les invasions barbares, même lorsqu’elles ne sont, avant de devenir importation ou invasion, ni étourdies ni barbares.

Je crois que je m’éloigne de mon sujet, non ? Peut-être pas tant qu’il n’y paraît.

5/18 à suivre

 

 

 

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mercredi 4 avril 2018

203 - Vingt-deuxième jour . Ordre et désordre


3/18. Madame Bonemine Dumou et Monsieur Augustin Trucmuche ont la joie de vous faire part de la naissance de leur fille Séraphine. Séraphine comment ?


Séraphine Trucmuche, Séraphine Dumou, Séraphine Trucmuche-Dumou, Séraphine Dumou-Trucmuche ? Nous sommes à la première génération, je peux encore aligner tous les cas possibles. Au nom sacré de la Liberté, on va m’expliquer que Madame et Monsieur ont tous les choix à leur disposition ; au nom sacré de l’Egalité, on va m’expliquer que le choix du nom double est le seul qui vaille. Liberté et Egalité enfantent ainsi Absurdité. Il s’agit bien de cette fantaisie qui a saisi nos députés de voter une loi donnant le choix du nom de leurs enfants aux parents, le nom du père, le nom de la mère, les deux noms accolés, comme tiveutichoise.

Pour commencer, je vais formuler deux petites objections matérielles au nez de ces dignes défenseurs de Liberté et d’Egalité. Petits détails sans importance, de ceux-là même où se cache le diablotin de la bêtise, qui n’effleurent même pas la discussion du fond à venir.

Si je relie le double nom par un tiret, ou pire un double tiret idée vite abandonnée mais on y voit bien le degré d’improvisation de nos bonnes consciences en marche, il va me falloir choisir dans quel ordre je vais les écrire et les prononcer, ces deux noms. Comme l’usage avec l’usure oublie souvent le second nom, surtout pour un nom long et ils vont devenir longs les noms, je le condamne à une mort annoncée. L’égalité revendiquée est un leurre, il y aura toujours un premier et un second.

Mais il se peut, ô divine surprise, que le second nom ne disparaisse pas. Séraphine devenue grande aura un enfant de Gaétan Lebouton-Dutiroir. Restant logique, cohérent et égalitaire en diable, j’accole les deux fois doubles-noms pour former le nom de l’enfant, et me voici embarqué dans un quatre-à-la-suite endiablé. Mais lesquels éliminer sur les quatre ? Les défenseurs de l’égalité vont de nouveau se mobiliser et les défenseurs de la liberté vont réclamer le libre choix des seize possibilités. Or éliminer la génération d’hier serait renier les bonnes raisons de n’avoir pas voulu oublier celle d’aujourd’hui. Et d’abord y-a-t’il bien seize possibilités ?

Pourquoi les bonnes raisons seraient-elles bonnes pour les uns et cesseraient-elles de l’être pour les vieux ? Si le principe d’égalité veut qu’on n’élimine personne, alors il ne faut jamais éliminer si l’on veut rester cohérent. Je m’en tiens là aux déclarations fracassantes de ceux qui vous assènent cette forme d’égalité comme un principe, je les prends au mot et je tente de rester dans leur logique. Voyez alors la longueur des noms, dans deux générations et suivantes. Je n’ai pas besoin de dessin, cette logique égalitaire est une impasse, autant décider dès maintenant qui reste et qui s’en va. Et s’il faut décider, autant épargner la cruauté du choix aux parents, et laisser la société trancher, usage, loi, règle, enfin, quelque chose à quoi s’accrocher avec quelques ouvertures d’exceptions car il faut toujours des exceptions. On y revient, au vieux système ?

Voyons enfin ce que veut Liberté : il faut, dit-on, laisser à chacun le choix. C’est la loi du plus fort qui va régner dans le couple, le plus persuasif, le plus obstiné, et probablement le moins aimant, car qui aime cède à la fin. Si fort que soit aujourd’hui l’amour d’un couple, le lancinant souvenir d’un nom perdu finira par troubler l’âme, tôt ou tard une rancune sortira qu’on n’imaginait pas à l’heure du miel. Ils ont inventé la discorde, nos consensuels députés.
Voilà pour l’ordre des noms. Ce n’était qu’une question subsidiaire mais on devine déjà l’ampleur du paysage. J’ai déjà beaucoup dit de ce qui suit.

4/18 . à suivre

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mercredi 28 mars 2018

202 - Vingt-et-unième jour . Du nom et des noms


2/18.    Nommer son enfant.

Pour ne pas s’engager sur une fausse piste, il faut éviter de confondre le nom qui s’échange dans un couple, et le nom que le couple donne à l’enfant.

Bien entendu, les deux situations sont liées et les usages sont encore bien figés qui donnent un nom unique à tout le petit monde de la famille, père mère enfants. Ces usages sont grignotés par les comportements n’en déplaise aux idolâtres d’un passé révolu, auxquels on ne manquera pas de m’associer pour éviter de réfléchir. Il faut bien distinguer le nom que chacun doit porter dans un couple lorsqu’un couple s’est formé, et le nom que ce couple va donner aux enfants si ce couple a des enfants, dépassant alors sa propre durée de vie.

La question de l’échange de nom à l’intérieur du couple est ici une question secondaire. Je vais néanmoins l’examiner brièvement, pour ne plus y revenir ensuite, afin de déminer mon territoire. On me reprochera peut-être la longueur du démarrage, mais pas l’esquive.

Selon le bon vieil usage idolâtre, la femme du jour de son mariage portait le nom de son mari. Tout au plus acceptait-on qu’elle accolât son patronyme, consolation de pacotille. J’ai souvenance d’un temps où non seulement le nom mais le prénom lui-même de madame disparaissait derrière le nom et le prénom de monsieur, où Mademoiselle Bonemine Dumou, sous prétexte de mariage avec un certain Augustin Trucmuche, devenait Madame Augustin Trucmuche. Disparue Bonemine Dumou, volatilisée, interdite à jamais. Je n’ai pas besoin ici de perdre mon temps à dénoncer tout ce que cette pratique encore vivace aujourd’hui implique de domination, notre époque s’efforce heureusement d’oublier cet usage qui pourtant résiste.

Autant le dire tout de suite, cette façon de faire disparaître la femme derrière l’homme, y compris toute la lignée d’où elle respire, m’insupporte. Certains esprits chagrins qui verront dans mes prochains discours une tentative de restauration de cet ordre ancien appelé patriarcal doivent savoir que je réprouve ces usages et qu’il n’y a aucune contradiction entre cela et ce qui vient ; qu’ils me lisent attentivement.

Une mienne et longue tradition familiale, inhabituelle dans le concert des usages de ces époques qui remontent au moins à mes arrières grands-parents, a voulu que dans tous les couples de mes lignées jusqu’à mes parents, chacun a porté son nom de naissance, et ce quelle que soient leurs penchants philosophiques ou religieux, du catho à l’athée, du coco au facho. Il y a tout ce monde-là dans mes globules. Dans mon biberon se trouvaient ainsi tous les ingrédients du conflit permanent que cette tradition entretenait dans ma famille avec les administrations, les voisins, les amis de fraîche date et les ennemis héréditaires : les gendarmes, les maires, les hygiaphones, les douaniers, et tout ce qui, casquette sur le crâne, se considère tenant et aboutissant de l’ordre de l’état-civil ; ils n’ont jamais réussi à faire plier le clan. Bonemine s’est toujours nommée Bonemine de mère en fille, et Augustin Augustin de père en fils. Dumou pour l’une et Trucmuche pour l’autre. Il n’y a pas de mais. Quant aux courriers reçus à la maison par madame (grand-mère, mère, femme, fille), s’il portait derrière la madame le nom du mari c’était péché véniel, s’il portait le prénom du mari c’était péché mortel, et si la lettre venait d’un ami il ne l’était plus. C’est dire comme pour moi cette cause-là vaut chute petit dans la marmite.

Ce sujet est désormais évacué. Non ; encore un petit point. Pour faciliter la comprenette des ignorants et pousser mon bouchon jusqu’en butée, il me faut préciser que, dans nos usages familiaux, le mari pouvait tout aussi bien s’affubler du nom de sa femme sans que cela ne dérange personne par chez nous, pour peu que la situation s’y prêtât.

Ainsi Monsieur et Madame font ce qu’ils veulent de leurs noms depuis toujours chez moi, depuis peu chez les autres. J’en ai fini de ce sujet ici. La seule question posée désormais est celle du nom qu’on donne à l’enfant qui naît. Cette question-là me chagrine, cette question-là seule est décisive. La pilule est autrement difficile à avaler.

Que ce soit bien clair : je m’élève avec toute l’énergie de vieux moine dont je suis capable contre cette pratique légalement instituée qui consiste à laisser le choix aux parents du nom que porteront leurs enfants. J'ai bien écrit "le nom", il ne s'agira pas ici du prénom, du surnom, du petit nom, et des sobriquets et autres étiquettes. C’est la raison pour laquelle je suis monté sur mon tabouret glacial et que j’harangue la population absente pour cause de blizzard. J’espère avoir assez de temps pour tout dire avant d’être entraîné chez les fous

Je vais m’expliquer en déroulant tous les tentacules du sujet, espérant sans y croire que je ne serai pas récupéré par la triste engeance des traditionalistes de tout poil. C’est évidemment le danger qui me guette de tous côtés, les uns m’accusant de vouloir reconstruire l’ordre ancien, les autres se réjouissant de me voir défendre le passé. Double contre-sens auquel je ne pourrai rien et qui ne m’empêchera pas de poursuivre mes marottes.

3/18 à suivre

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lundi 26 mars 2018

201 - CHAPITRE SIXIEME . AU NOM DU PERE 1ère partie (vingtième jour)

 

Vingtième jour : Un tabouret incertain.

 


1/18 - Le 16 février 2005. Préambule


Le vent glacial de février balaie la place publique. Parfois un ombre furtive, les épaules enfoncées, contourne les piliers et s'évanouit. La fontaine est sèche, les services municipaux l'ont coupée par crainte du gel.


Il fait presque nuit. J'avais pris ma respiration et mon petit tabouret, bien décidé à prononcer mon discours. Je n'ai l'air de rien ou plutôt je sais de quoi j'ai l'air, frigorifié sur le pavé luisant avec ce vent qui m'arrache les feuillets de la bouche, encore heureux que j’aie mon Damart. Voilà la neige fondue qui s'y met avec un petit coup de tonnerre au passage. Toutes les boutiques ont fermé et l'on devine à travers les persiennes le scintillement des écrans pailletés. Qu'est-ce je fais ici à me geler ?

J'ai eu l'imprudence de faire le malin, de dire qu'on allait voir ce qu'on allait lire, que rien ne me ferait reculer. Je ne peux plus rentrer à la maison si je ne fais rien. Je la vois déjà, la maison, son ricanement en bandoulière et son ironie dépenaillée. Alors je pose mon petit tabouret sur le pavé, et je cherche en grelottant la position où les quatre pieds sont en contact avec le sol, il ne manquerait plus qu'un vol-plané. Je chausse mes lunettes qu’une buée épaisse envahit de l'intérieur, je me hisse à tâtons sur ce perchoir sournois, et je déploie ce qui me reste de liasse : je suis là pour causer, pour parler, pour pérorer, pour discourir, et quand tout sera fini, pour quitter les lieux sans aucun résultat. Il n'y a personne et c’est tant mieux, je pourrai rentrer sain et sauf en disant tu vois bien je te l'avais dit, je l'ai fait.

Mais de quoi s’agit-il ? Quelle noble cause à défendre peut expliquer cette mise en scène ridicule ? Et pourquoi faut-il que je me sente obligé de braver les intempéries sans espoir de réussite ? Il va falloir d’emblée que je déçoive, le combat est minuscule et j’aurais mieux fait de rester au chaud. Mais la colère est mauvaise conseillère, on ne le redira jamais trop, et je suis en colère. Une loi a été votée il y a peu dans un grand élan d’unanimité parlementaire ; on a réformé le mode de transmission du nom des parents aux enfants : le nom de la mère, le nom du père, ou les deux accolés, selon le choix libre des parents.

Voilà bien de quoi se mettre en colère, il y a tant d’autres raison autrement plus vigoureuses.

J’ai les colères que je veux. J’éprouve de la colère devant le consensus auto-satisfait qui s’est exprimé sur les bancs de nos députés, cette institution qu’on aime tant détester et qui pourtant est ce que nous avons inventé de mieux pour nous gouverner. Que des débats musclés s’y déroulent est une bonne chose et il faut toujours laisser le temps de ces joutes, il en sort, sinon la vérité majuscule, du moins une vérité qui, pendant quelques mois, quelques années ou quelques siècles, nous aidera à vivre ensemble. Mais parfois un étrange accord vient survoler l’hémicycle afin de construire une loi unanimiste. Alors je crains le pire.

Je sais, l’idée est excellente qui va faire tomber une fois pour toute la domination mâle dans la société. Les féministes applaudissent à ce qu’ils croient une grande victoire et les députés plus patriarcaux que jamais se sont fait à peu de frais une virginité. Il n’y a pas eu foire d’empoigne, il n’y a pas eu débat : le malentendu règne en maître et l’absence de contrariété cache un piège mortel. Je déteste l’autosatisfaction devenue à ce point aveuglement universel. Ils croient avoir fait un grand pas vers l’égalité, mais cette conquête apparente recèle un recul que je vais tenter de montrer.

C’est pour expliquer ce que j’entrevois que je suis monté sur mon tabouret. C’est cela, mon discours solitaire dans la tempête, une explication qui sera emportée par le vent mauvais, avec les mots de Villon ou de Prévert.


2/18 à suivre


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200 - DEUXIEME PERIODE

LES ANACHRONIQUES

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lundi 12 mars 2018

137 - Intermezzo : La fillette et la fin du monde

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« mamie et toi avaient dit des choses sur maman. j'ai donc décidé de faire une croix sur vous deux. papa vous en avez déjà parlé deux fois pendant une heure. donc voilà c'est décidé. papa et maman sont d'accord avec moi. donc adieu »

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« même si tu réponds en t'excusant (ce qui m'étonnerait) votre vie et la mienne se sont séparées. Dans ceux que j'aime, personne je dis bien PERSONNE n'a jamais rien dit de méchant sur papa ou maman. Or, vous ne faites pas parti de ceux que j'aime ».

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J’ai exactement tout transcrit. Mot à mot, lettre à lettre et on ne va pas ergoter l’orthographe ni le style.

Je reprends lentement ma respiration et je déchausse mes lunettes de vieillard. Je te connais assez pour savoir que ce n’est pas écrit à la légère malgré ton jeune âge et qu’il n’y a que de la sincérité dans ces mots. Douze ans et demi de réflexion et de décision. On ne va donc pas commencer dénégations et chasse-mouches ni tenter de justifier, de contester, de questionner. Comprendre peut-être, comprenne qui peut, découvrir les forces sourdes qui viennent de faire éruption, irruption, tectonique des plaques et volcanisme silencieux. Premier message daté du 12 septembre 2011, passé inaperçu pour cause d’absence, second message du 10 octobre, et tous deux lus à une heure de décalage. C’est exactement cela, un premier séisme et sa réplique plus destructrice encore sur le corps fissuré.

Reprenons depuis le début, après un silence d’une année. Tu avais un an et je tentais de trouver comment exister en ta compagnie. C’est toi qui me donnais le mode d’emploi, à chaque rencontre un alinéa de plus. An 2000, si tu savais.

Un silence d’une année. Rien ne s’échouait sur la plage, certes, mais j’y passais très peu depuis qu’une nouvelle parole avait commencé à monter dans le ciel se mêlant au cri de l’hirondelle, nouvelle parole et nouvelle pensée qui désormais accompagnaient le regard clair après qu’il s’était posé sur moi. Posé, vraiment ? Ton regard m’a traversé et m’a transformé, ta parole est venue ensuite et m’a redonné vie ; je ne retrouverai plus jamais ma bulle de silence sans que ta parole et ton regard m’y accompagnent, mots doux, mots durs.

Petit bout de fillette aux yeux bleus, tu t’es installée dans ma vie avec une autorité tranquille que rien ne peut fléchir, il n’y changerait rien que tes yeux soient noirs c’est l’autorité tranquille qui importe. Et mes pensées tourbillonnent autour de toi, je tente de les dompter, de chasser les rêves noirs, d’éclairer les papillons colorés, si tant que chaque soir où je t’ai vue je m’endors épuisé.

Longtemps avant que tu parles, je t’avais emmenée en Italie. Tu restais au nid avec tes parents mais je t’avais en esprit et tout ce que je voyais t’était destiné : pendant ces vacances italiennes je t’écrivais de ville en ville, de l’Adriatique à Naples, dans les marais et le delta du Pô. Tous ces écrits sont là, quelque part dans un tiroir à t’attendre, il n’est plus sûr facteur que celui qui attend là où tu passeras. Puis ta parole est sortie de terre et l’air s’est mis à trembler. Déjà je ne trouve plus les mots qu’il te faut tant je crains de te taire, comme s’est tue ta mère, murée dans le silence qui nous sépare. Taire, tarir, tuer, taire et mère, une folie de mélanges phoniques.

Je crains tellement les rêves noirs. Les dangers rôdent autour d’une fillette de un an, puis deux ans, puis trois, blondinette et rieuse ; ils guettent, à chaque carrefour, chaque bonhomme, chaque fenêtre, chaque fumée. Rien ne suffira, ni la chambre sourde, ni la camisole, ni les remparts de Varsovie, de Séville ou de Jéricho, ni mes bras écartés et mes alarmes de crécelle. Il faut accepter la peur constante et l’enfouir dans une insouciance gaie et une attention rêveuse. Il faut laisser vivre la vie malgré la mort qui veille, et si elle devait survenir que ce soit moi qu’elle touche, mais quand même, le plus tard possible.

En un instant le monde des rêves peut devenir cauchemar ; aux premières lueurs de l’aube on se réveille, il n’est rien arrivé de funeste aujourd’hui sèche ta sueur et cesse tes tremblements, retrouve ton monde de rêves, et repars en voyage.

Partons en voyage, toi ma petite-fille qui m’as rendu père, car tu as fait de ta mère ma fille et toi seule un jour pourrais peut-être l’en convaincre, impossible rêve mais seul chemin d’accès. Mais tu m’as aussi rendu chèvre et je bêle à tout va. Déjà tu sors de ma vie, et déjà tu décides, tu marches en avant, tu veux, tu sais ce que tu veux. D’autres sont là qui vont te guider sur leur voie, ils vont poser des garde-corps, ils vont baliser l’itinéraire.

Moi, je voulais te montrer les précipices, les chemins de traverse, les actes gratuits et les folies inutiles, je voulais être ton mauvais élève, je voulais parler à ton imagination et que tu ne croies jamais à ce que je te raconte. Je t’ai refusé les tapis rouges et les lignes droites, parce que j’aimais que dans tes yeux toujours brille comme une lueur de doute. Et un jour sans signe avant-coureur j’ai vu que j’avais trop bien réussi : tu as pu chevaucher si librement que le premier lien que tu as coupé pour t’envoler fut le nôtre, tu as décidé de ne rien croire de mes chimères et tu as tout balayé d’un revers de pensée. Il t’a suffi de ces deux imêles.

Deux imêles à un mois d’intervalle : un mois de réflexion pour être bien certaine de ne pas être dans la spontanéité étourdie vite dite et vite regrettée, vite oubliée. Non, tu as réfléchi, tu as pesé, tu as récidivé. Je sais qu’il n’y aura pas de retour et je laisse parler les bonnes âmes. Voilà aujourd’hui six ans qu’elles parlent, les bonnes âmes, et que rien n’arrive.

Proclamer mon intime vérité serait absurde. Voir des complots partout et les déjouer ridicule, gesticulation inutile, sables mouvants à tous les étages, plus tu t’agites et plus tu t’enfonces. J’aurais dû m’en débrouiller. Adulte, prendre mon parti, prendre ma part, prendre à partie, prendre parti. Je ne m’en suis pas débrouillé. Automne 2017, aujourd’hui six ans plus tard mes mains tremblent en recopiant le texte maladroit d’une enfant qui avait douze ans et qui va sur ses dix-neuf. Il fallait pourtant en répéter exactement tous les mots ; on ne comprendrait rien à ce que je raconte, on ne comprendrait pas pourquoi je m’acharne à t’écrire publiquement. Puisque père et mère n’ont pas su te retenir et ne font rien pour rebâtir, quelle autre issue que de laisser cette trace ?

Le Moine est là-bas quelque part qui m’oblige à continuer le travail. Tant que les courants me donnent de ses nouvelles, entre deux arrivages, entre deux philosophies, en dépit de tout, je m’obstine à t’écrire.


2000 à 2017 - FIN DE LA PREMIERE PERIODE.
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Posté par andremriviere à 18:10 - 135 - CH.05 . Laissons-nous aller - Commentaires [0] - Permalien [#]

 
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