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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 29 août 2016

105 - Deuxième jour : l'éclipse totale de soleil

 

Deuxième jour : l'éclipse totale de soleil


Traducteurs hésitants et confus, scribes incertains et pédants, ils ont beaucoup tâtonné pour nous donner les clés, pour nous ouvrir des portes qui nous étaient infranchissables. Ne crois pas que je me moque de ces lettrés patients ou que je les méprise, il leur en fallait, du bon vouloir et du désir pour se lancer dans cette aventure, alors un peu d’orgueil leur sied : eux-mêmes ne savaient trop sur quoi ouvraient ces portes ni s’il en existait qui aillent avec les clés. Il leur fallait décider entre dix ou cent possibilités, entre mille logiques vraisemblables. Alors pourquoi pas des alvéoles feutrées ? Le cosmos a pris aujourd’hui une tournure vaguement compréhensible, alors comment exprimer sans ridicule les tourments de ceux qui sans rien savoir, tentaient le diable et le tiraient par la queue ? A chacun de nous, lecteurs, d’inventer à partir des approximations des scribes la pensée qui fleurissait voici deux mille ans.


Le cosmos a ses mystères et les plus puissants télescopes nous brouillent un peu plus la vue à chaque nouvelle découverte, nous brouillent un peu plus la certitude. Le cosmos est à la mode en ces jours de 1999 avec l’éclipse totale de soleil qui se prépare pour le mois d’août prochain. Quoi de plus simple qu’une éclipse totale de soleil ? Je prends une balle de ping-pong, un gros pamplemousse, une lampe de poche, et je démontre l’éclipse de soleil en deux temps trois mouvements.


Nos philosophes d’autrefois ne connaissaient ni la lampe de poche ni la balle de ping-pong. Je ne suis pas très sûr pour le pamplemousse mais il se peut qu’ils l’aient ignoré aussi. La Malaisie est si loin d’où vient ce fruit à face de carême ! Comment pourraient-ils accéder à l’étincelante vérité ? Faute de la comprendre, ils l’inventaient, ils lui donnaient un son, une texture, une couleur, une majuscule. Ainsi sont nées les alvéoles feutrées, la musique des sphères, la musique de Sphère ; ainsi ils ont fini par créer l’univers, ils l’ont appelé Cosmos, et la connaissance dont nous nous targuons gémirait encore dans sa caverne sans cette invention.

Posté par andremriviere à 16:53 - 103 - CH.01 . Played Twice - Commentaires [0] - Permalien [#]

vendredi 5 août 2016

104 - Intermezzo : bouteilles à la mer


BOUTEILLES A LA MER

Voilà des années que j’empile les fiches écrites par Théolone le moine après avoir prétendu sur la première d’entre elles qu’il allait se taire, qu’il n’avait rien à dire de mieux que son silence. Pendant qu’à l’autre bout de la chaîne j’attends, il cherche, il craint, il doute. Coquetterie, hésitation, va savoir. Il faut bien commencer par son message du premier jour, car je sais aujourd’hui que son silence n’est pas pour demain, sinon des silences provisoire comme il en est en musique. Je me suis piégé tout seul en me lançant dans l’aventure et je dois désormais transcrire tout ce que la mer m’apportera, je dois obéir à l’injonction maritime. Je me souviens du jour où je me suis pris dans les filets du pêcheur invisible.


Je rôdais sur la petite plage que tu connais bien, un soir de printemps, et j’ai trébuché sur un flacon ensablé. Soigneusement bouché, il contenait quelques feuilles de carnet à spirale, crayonnée m’a-t-il semblé à travers le verre rayé et terni. N’importe qui aurait fait pareil, ramassé la bouteille, débouché, lu. Voilà, c’est toute l’histoire. Romanesque un instant et finalement rien de plus qu’une lecture un peu difficile dans le soir frileux à la lumière de rien.


Mais le piège s’était refermé sur moi, dans la banalité même de la déception. Je n’avais trouvé aucun appel au secours, aucun naufragé lointain sur une île déserte, aucune urgence, pas la moindre apocalypse à me mettre sous la dent, pas même un roman d’aventures. On aurait dit une sorte de discours hésitant et bleu, comme celui par lequel on éveille l’intérêt d’un inconnu avant de savoir la moindre chose sur lui, que ce soit pour l’apprivoiser, l’aimer ou le rouler dans la farine. Il y avait des mots fragiles, et la nuit claire et la fraîcheur du vent, rencontre si singulière qu’il m’était impossible de ne pas lui donner suite. Alors j’ai décidé de recopier les mots et de les poser ici, aux yeux de tous et d’abord aux tiens : les courants marins n’auront pas couru pour rien, et ce n’est pas moi qui aurai tu la voix des mers, la voie du moine. A toi maintenant de t’appliquer un peu pour ne pas couper le fil.


D’autres bouteilles suivront. Comme si recopier la première avait largué un flux constant qui apportait son lot de phrases à chacune de mes venues sur la plage. Qui pouvait bien les poser sur le sable, était-ce une marée, ou bien juste un facteur ? Un soi-disant moine, un petit plaisantin, mon ombre, mon avatar ? Je ne mettrai jamais ma main à couper sur une seule hypothèse ; il n’est pas nécessaire de savoir le vrai. Le mieux est de jouer le jeu, de ramasser les flacons chargés d’ivresse ou d’eau sale, et de faire comme s’il était normal que mois après mois, sur la même plage, et seulement quand j’y passe seul, apparaissent des papiers quadrillés en forme de fiches à défricher et déchiffrer, qu’à mon tour je jette dans les courants entoilés du monde numérique.


Ne te fatigue pas à me prendre la main dans le sac, à dénoncer une ruse cousue de fil blanc, je sais d’avance tout ce que tu vas dire de ce dispositif facétieux. Imagine un instant qu’il advienne après tes rires et tes méfiances que tout soit vrai, et vois le monde autour de toi devant ton vain embarras. Je veux bien admettre que ce n’est pas le plus probable.


Au contraire, que tes soupçons s’avèrent, et vois le monde autour de toi devant ta satisfaction inutile. Ce que tu auras lu en sera-t-il différent pour l’usage que tu peux en faire ? Après tout, nous serons unis dans notre lecture commune, et chacun y verra midi à sa porte, chacun aura gagné au change de croire aux fiches du moine et de rêver à ce qu’elles contiennent.


Voici donc les chroniques de Théolone comme elles me sont parvenues jour après jour, qui furent si longues à traverser les impondérables et qui attendirent encore dans le secret de mes sous-sols, à en devenir anachroniques. Je les ai platement numérotées. Parfois un jour pour plusieurs fiches, parfois plusieurs jours pour une seule, découpées en fragments, à chaque fragment son flacon, à chaque flacon son jour. Ne t’étonne pas si des textes disparaissent, s’ils ne surgissent de rien, s'ils sautent comme saute un microsillon rayé sur nos vieilles platines des siècles passés. Je fais semblant de croire que l’ordre d’arrivée est celui de l’écrit, le coq et l’âne sont du voyage.


Parfois surviendra une date quelque part sur quelque fiche, comme un coup de gong. La date du dernier remord, celle de la trouvaille, un clin d’œil à nos vies, tout sera possible et il ne servira à rien de tenter de dresser un tableau du temps qui passe. Contentons nous de la numérotation sommaire.


Le plus difficile n’est pas de recopier les déambulations du moine, ni même de faire semblant de les comprendre, le plus difficile est de te les présenter. J’ai hésité très longtemps, trop sans doute, mais voilà, j’ai commencé. Il ne me reste rien d’autre à t’offrir. Nous sommes embarqués dans un voyage inattendu dont nous ignorons la destination. C’est un voyage philosophique, un voyage dans le monde vacillant des idées, un voyage dont personne ne revient. Un de ces voyages dont le lieu commun prétend que seul compte le chemin, non la fin, alors que nous savons que c’est faux, l’un ne peut être sans l’autre. Nous sommes tous des enfants d’Ulysse et nous ferons le voyage sans savoir, mais pour voir, juste pour voir.

Posté par andremriviere à 16:44 - 103 - CH.01 . Played Twice - Commentaires [1] - Permalien [#]

103 - CHAPITRE PREMIER . Played twice


Premier jour. 21 avril 1999.

Je m’appelle Théolone et je suis moine. Je vis dans la montagne, modeste montagne, quelques hauteurs qui me donnent l’illusion vite dissipée de dominer un peu. De ma fenêtre, j’aperçois la plaine où court la séparation, et la capitale au loin qui poudroie. Poussière, poussière, dois-je vraiment devenir un jour cette brume impalpable qui recouvre meubles et immeubles, folie et sagesse, ceux d’ici et ceux d’en face, ainsi qu’il est écrit ? Et que recouvrir alors, ou plutôt qui ? Quelque nymphe émue ?

Un matin, je me souviens que c’était un matin, j’avais très mal dormi et la soirée de la veille m’avait laissé je ne sais plus pourquoi un goût de sel, j’ai décidé de me taire. Il y a longtemps de cela maintenant, bien avant que je vienne habiter ici dans mon refuge confortable et peint. Soudain, il me fallait le silence et ce matin-là je m’en suis emparé.

J’avais essayé auparavant ; des silences, j’en avais placé ici et là, parfois dans l’indifférence et parfois à la surprise générale, il y en eut même d’historiques à ce qu’on m’a dit. Mais ils ne m’appartenaient pas, ils m’échappaient les uns après les autres, on me les confisquait. Je n’étais jamais le maître de mes silences.

Alors il a fallu dépasser les bornes, cesser de résonner dans le vide, plonger dans le silence du cosmos qui m’habitait. Fini, infini, sphérique ou non, avec ou sans les alvéoles feutrées des anciens, je ne saurais te le dire, peu importe sa forme et sa texture, du moment que j’en devenais seul et définitif dépositaire, gardien de l’éternité. Il me fallait retrouver l’archaïsme.

Les alvéoles feutrées. Nos anciens ont une drôle de dégaine maintenant qu’on les a traduits avec nos pauvres mots, eux qui tentaient de saisir l’insaisissable. On a fait de leur angoisse cosmique des approximations comiques, et nos pédants traducteurs les ont ridiculisés. Alvéoles feutrées, air substratum, âme humide et raisin sec. Par la sandale d’Empédocle, quel jargon, quel embrouillamini, quel marécage, ces traductions rampantes de ceux-là qui volaient si haut.

J’ai autrefois déchaîné des vacarmes et des tonnerres, et j’ai su échapper à leurs poisons. Aujourd’hui enfin j’entends : le cri des hirondelles qui nichent ici huit mois par an puis repartent faire le printemps dans le Nord, le bruissement des cerisiers, la rumeur de la nationale qui serpente vers la plaine et, d’année en année, la folie des gens dont la seule pensée audible est le tir à balles réelles le long de la ligne.

Entendre. Surtout ne pas écouter. Entendre le monde.

Le bruit du monde est une langue étrangère qu’on n’a pas apprise. Des sons chuintants ou rauques, des accents et des gargouillis, voilà la vie des hommes dont je suis, voilà ce qui m’en parvient en haut de mon perchoir. Lentement je désapprends le langage, encore un petit effort et je finirai par l’atteindre aussi, le stade du gargouillis. Ne pas croire qu’un énoncé soit vrai parce qu’il est clair, ne pas tomber dans ce piège, prendre garde à l’aphorisme évident, au slogan impératif, au résumé lumineux. Ne pas croire que le faux se cache mieux dans le compliqué que dans le simple ; il devient invisible d’être trop voyant alors qu’au milieu des entortillements se cache sans cesse le grain à moudre.

Que vais-je alors pouvoir t’écrire, dans ce silence ?

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dimanche 31 juillet 2016

102 - Intermezzo : Naissance - Théolone




NAISSANCE

Tu ne peux t’en souvenir, de ce jour du premier flacon trouvé dans le sable, ce jour d’avril. Ce siècle avait quatre-vingt-dix-neuf ans. Tu étais vieille d’une heure, exactement. Si petite, si émouvante, si parfaite. Tu ne savais pas que c’était avril à Paris, le joli mois de la chanson, je ne savais pas encore qui tu serais, qui l’aurait su ? Je me souviens de la date du flacon puisque je l’ai inventée le jour même de ta naissance. Tu as fait venir les mots.
Tu vas m’accompagner tout au long de ces anachroniques, c’est pour toi que je les recopie et que je les commente, les numérote, les intitule, et pour finir, les revendique. J’essaierai ainsi d’oublier le mur qui nous sépare ou plutôt, je m’en vais le charger de graffitis en espérant sans y croire qu’un jour, comme nous l’espérions sans y croire à Berlin, il tombe. Et ce mur d’être tombé a-t-il rendu le monde meilleur ?

THEOLONE

Il faut t’expliquer qui est ce Théolone, le peu que j’en sais, du moins.
J’ai mis longtemps avant de le connaître un peu, et je ne suis sûr de rien. J’invente beaucoup à son sujet, histoire de t’en donner une image qui ressemblera à celle que je me suis construite faute de lui ressembler vraiment. Ne le crois pas ermite sur son rocher battu par les flots, barbe hirsute et vêtements négligés, œil hystérique et geste vengeur. Son île, douce et peuplée, est assez vaste pour nous contenir tous. Il ne fuit pas notre compagnie, il espère notre attention, il glisse ses billets dans des flacons jetés à la mer, mare nostrum, qu’il supplie de nous les apporter, et il se prétend moine sans vouloir qu’on le croie.
Il se moque. Il est injuste. Les traducteurs des anciens ne méritent pas son ironie facile. Les mots qui sont sortis de leur travail ingrat trahissent sans doute les visions des philosophes, mais nous savons tous qu’il est impossible de trouver les bons mots. La référence philosophique ne lui est qu’un prétexte, il veut garder sa liberté d’écrire. Ce n’est pas le monde antique qui lui importe mais le sien, le tien belle enfant que tu commences juste à découvrir en mille sensations ; elles te serviront à le reconstruire à ton tour, à ta façon, comme nous le faisons tous à la nôtre.
Et notre travail philosophique n’est-il pas celui-là plutôt que celui-ci de répéter le discours des autres ? Quand il nous servirait, à l’occasion, de béquille ou de viatique.

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samedi 30 juillet 2016

101 - Une si longue attente

 

Voilà longtemps que le temps a continué sans moi. Et je crains que ce ne soit définitif. Tout ce qui me rattachait à un sens s'est effacé et je me laisse porter machinalement par la seule respiration, quoi d'autre pour ne pas mourir sur place ? Plus aucun écrit, plus aucune pensée qui vaille, l'oreille où faire couler mon cerveau s'est fermée, autant rester sec. Petite oreille de 12 années d'âge partie te faire pendre ailleurs, tu n'as plus voulu de moi et qu'importe que ce soit injuste ou logique, voulu ou téléguidé, nécessaire ou absurde. J'ai tari la source, j'ai tu mon bruit, j'ai oublié ma question.

 

Mais je m'ennuie. J'ai entendu que cent fois, le métier, l'ouvrage, et toutes ces choses. Alors puisque rien de nouveau ne peut venir, je reprends l'ancien, le rouillé, le perdu, et je vais me répéter, et comme je ne vais pas comprendre ce que je vais répéter, recopier, relancer, je vais le rendre compréhensible à moi, pour que peut-être là où je vais le jeter il soit enfin compréhensibles ailleurs, tant pis si ce compréhensible là contredit l'incompréhensible du temps de la joie.

 

Ce qui viens est la reprise de tout ce qui traîne sur ce blogue depuis le début, en changeant l'ordre et le sens sans doute, et désormais maintenant que les cartes du temps ont été battues ce seront des ANACHRONIQUES.

 

Voici les anachroniques, du moine Théolone.

Posté par andremriviere à 22:31 - Commentaires [0] - Permalien [#]

mercredi 27 juillet 2016

100 - PREMIERE PERIODE

 

LES ANACHRONIQUES

A compter du 27 juillet 2016

 

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Posté par andremriviere à 16:33 - 100 - PREMIERE PERIODE - Commentaires [0] - Permalien [#]

samedi 10 mars 2012

25.02 - L'angélisme inévitable. (dernier texte de ce blogue, arrêté en 2012, avant la reprise située au dessus à partir de 2016)

Angélisme. Il n’aime pas que je vienne tracer des arabesques dans ses obliques, le moine. Je ne peux résister parfois à mes envies de grain de sel, et à mon besoin de poser mon esprit. Je ne cherche pas tant à paraphraser ni à clarifier, je ne cherche pas tant à simplifier ni résumer, ce serait trahison trop violente et importune, mais comme chacun, il faut qu’esprit volant parfois se pose et prenne un bol avant de repartir en campagne.

Et lorsque le silence du moine survient, quelle belle occasion ! Il a débusqué le petit malin qui ricane en invoquant l’angélisme, tous ces petits malins qui se saisissent du moindre incident pour réclamer la prison nécessaire, la sévérité immédiate, la dissuasion punitive. Il faudrait s’en débarrasser de ces petits malins, aussi sûrement qu’eux-mêmes cherchent à enfermer les gens.

Cent-cinquante-deuxième jour.


Le petit malin est de retour. Je sais qu’il me taxe d’angélisme. Façon bien à lui de souligner ma faiblesse mentale, ma lâcheté congénitale, ma bêtise humanitaire, mon ignorance des réalités de la vraie vie. Il y a, dit-il, les béatitudes de celui qui, du fond de sa cave ou de sa chapelle, rêve un monde idéal, et il y a les réalistes bien ancrés dans la gadoue qui savent bien que sans armes à feu, barreaux aux fenêtres et garde-chiourmes, rien ne va plus. Je me place définitivement dans le camp des béats. Si l’on veut se pencher sur le salut de nos cités, si l’on veut conjurer les anéantissements qui nous guettent tous tant que nous sommes, si ce que j’écris a un sens, je dois rester dans le registre béat où me cantonne le petit malin.


Ce n’est ni ignorance, ni lâcheté, ni fuite. L’homme n’est pas bon naturellement, l’ai-je assez répété ! Je n’y reviens pas, et la cité ne peut se dispenser de lois et de gardiens. Je prétends seulement qu’aucun homme vivant ne peut être privé de sa liberté de vivre dans la cité, que la cité n’existe que par ceux qui sont en elle, que ce soit d’allégeance ou de passage, par hasard ou par nécessité. Ainsi se définit la cité, et l’évolution de la population qui l’habite du fait de l’histoire ou de la géographie, du fait de la pensée des hommes, du fait des récoltes ou des découvertes, fera changer la cité afin qu’elle reste la cité de ces hommes là et non une cité rêvée juste réduite à ceux qui croient être là les premiers.


Il y aura toujours un premier. Et quoi, il faudrait que la cité se réduise au seul premier, alors ?


Angélisme. Il faut que j’examine cela. Une cité libre, et tu mets ce que tu veux derrière ce mot, une cité libre est une cité où l’exercice par chacun de sa liberté contribue au bien-être de tous.

 

Je n'y arrive plus. Tout se mélange, et je ne sais pas pourquoi j'écris, ni pour quoi ni pour qui. Depuis six mois le monde s'est écroulé et j'ai beau essayer de faire comme si, je vois bien l'inutilité de l'exercice. Je vais me taire, aussi longtemps que rien ne viendra. Peut-être un jour serai-je capable de prendre la parole à nouveau et de pérorer sans m'inquiéter de l'utile ou de l'inutile. Peut-être. Ou non. Au revoir et merci.

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lundi 9 janvier 2012

CH.25 LES CITES NOIRES - 25.01 - La naissance de l'angélisme

 


Au commencement universel serait ainsi la liberté animale. Je ne connaîtrais pas le moine comme si je l’avais fait, je craindrais qu’il ne se prît pour quelque nouveau Rousseau vantant l’état de nature. Prudent, je n’irai pas si vite en besogne à traduire ainsi sa pensée, je m’invite même à chasser ces contresens de l’envie que j’ai de les commettre. J’aime parfois les erreurs, je peux mieux m’en guérir. L’humain n’est ni naturellement bon ni mauvais naturellement, il cherche comme tout être vivant le mieux être possible à tout instant en utilisant ce qui est à sa portée. Et il le fait à l’intérieur des multiples cités dont il est élément, prisonnier ou volontaire, par désir ou par nécessité, par l’histoire et par la géographie, les uns et les autres se confondant parfois.

Cent-cinquante-et-unième jour. La naissance de l’angélisme.

Les cités existent dès que nous sommes plusieurs. Il faut un chiffre, plus de quatre. Tonton Georges s’est délecté à nous traiter de bande de cons, à plus de quatre. C’est la grâce du poète de savoir nous rappeler à l’ordre au détour d’une chanson ou d’une page ouverte par hasard. L’ami Claude a son tour l’a dit, qu’on se traite de con à peine qu’on se traite. Nous le sommes sans doute et notre agitation vaine prête à rire. Nous n’empêcherons pas la cité d’exister, et notre vaine agitation sera un moteur de sa prospérité, souvent. N’en tirons pas gloriole et rions avec la liberté des poètes.


La bonne marche des cités est possible par l’entrelacs de lois qu’elle s’est donnée. Qu’il se resserre trop et la cité s’étrangle, qu’il se relâche et la cité s’éparpille. Le château de cartes ne tient que par la multiplicité, qui permet ici ce qui est impossible là, qui écoute là-bas au fond le muet inaudible ici devant. D’une cité à l’autre les lois diffèrent et peuvent s’opposer parfois ; le citoyen saura concilier les contradictions en devenant multi-citoyen. Il trouve ainsi la liberté de son chemin, s’éloignant de celle-ci qui ne lui convient plus, rejoignant l’autre aux mille attraits momentanés.

Loin d’un angélisme béat où les hommes convergeraient dans un folleville amoureux, la multiplicité peut se partager en deux grandes catégories : la cité obligée et la cité facultative. Bien entendu, tu veux des exemples. Tu veux toujours des exemples, à croire que tu es incapable de les trouver seul. Ils te sont venus à l’esprit, je le sais, mais tu attends que je les répète en lisant dans tes yeux. Pourtant je t’ai entendu protester parfois : l’homme n’est point libre de choisir sa cité ; et te voici à nommer les cités qu’on ne choisit pas. Ou bien encore, l’homme peut se faire mettre à la porte ; et te voilà à nommer les portes qui se referment. Tu vois bien que tu en as, des exemples à la pelle.

Je m’éternise un peu dans ma fiche. Si je suis trop court, l’autre là-bas qui repêche mes bouteilles va pérorer, illustrer, commenter, comme si je n’avais pas droit au silence de temps en temps. Il va discourir sur mon discours, imposer sa loi de terrien embourbé, couper les ailes du vent. Moine je suis, peu enclin à faire la leçon. Je préfère mes ambiguïtés, mon angélisme et mes contradictions à un mode d’emploi détaillé. On sait bien que les modes d’emploi détaillés sont toujours de mauvaises traductions. Enfermer les idées dans leur logique sans en humer les parfums est pire que piétiner cette liberté que je cherche.

Alors, l’angélisme, je le revendique, je m’en glorifie, sans lui je ne saurais pas déployer mes ailes.

Posté par andremriviere à 21:39 - CH.25 - LES CITES NOIRES. - Commentaires [3] - Permalien [#]

jeudi 27 octobre 2011

24.08 - Civilisations mortelles.


Ma liberté est universelle en ce que je dois y renoncer si la survie de l’espèce est en jeu ; mais ce renoncement n’a de sens que s’il est librement décidé. Sinon la survie de l’espèce devient elle-même un enjeu mensonger, aucune espèce ne mérite de survivre et certainement pas la nôtre si seule la contrainte conduit les actes de tous. . Il est difficile d’imaginer comment s’appliquent ces principes un peu théoriques, mais il est encore plus difficile d’imaginer des principes contraires, ou même seulement un peu différents. Je vais me pencher sur la question, pendant que le moine s’égare dans la nuit.

 

Cent-cinquantième jour.

Fay ce que vouldras, disait le moine rubicond, un collègue en mal-pensance. A quoi je réponds que je fais ce que je veux en effet, à condition que derrière moi l’herbe ait le temps de repousser et que s’efface sur le sable les pas de mes sandales désunies.

Le soleil se lève déjà. Je n’aurai pas beaucoup dormi cette nuit, mais l’angoisse de la veille s’est dissipée. Je laisse libre le champ de bataille où le législateur va devoir combattre contre lui-même. Sa tâche est très difficile et je me demande parfois pourquoi vous êtes si nombreux à vouloir cette place dans un hémicycle, sous une coupole, en haut d’un capitole, sur un trône. Si vous êtes tant à le vouloir, ne vous plaignez pas d’y être et acceptez en les servitudes et la dureté des jours. Vous étiez libres de n’y pas monter et c’est bien de liberté qu’il s’agit ; penchez-vous résolument sur votre travail ardu et laissez moi à mes colères si votre travail ne me convient pas, si vous marchez à côté de votre animalité.

Tout le monde n’a pas la capacité de guider un paquebot de vingt mètres de largeur à travers le canal de Corinthe et c’est pourtant la tâche qui vous attend.

Vous ne devrez jamais oublier que ce n’est pas à la cité, aux cités, à toutes nos cités, de nous assigner nos libertés et nos résidences mais que c’est à nous tous, en exerçant nos libertés, de comprendre qu’il y va de notre survie. Ont disparu les civilisations qui avaient perdu ce fil du rasoir. Nous ne partons pas de zéro mais d’un enchevêtrement de lois devenu incompréhensible, et inopposable en toute justice. Il ne faut pas ajouter de ficelle à l’écheveau, il faut s’occuper de démêler.

Il y a du travail politique à faire, un sacré boulot, vous l’avez voulu vous l’avez, et ne vous plaignez pas que je reste au balcon à vous juger, je vous forge des outils en écrivant ici.

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Posté par andremriviere à 23:44 - CH.24 - DE L'UNIVERSALITE - Commentaires [2] - Permalien [#]

lundi 24 octobre 2011

24.07 - La panique générale.


Vivant simultanément dans plusieurs cités, je puis décider de mes gestes à tout moment, en décidant dans quelle cité je serai au moment opportun. Si la loi de ce pays ne me sied pas, je vais traverser la montagne et me marier de l’autre côté. Ou bien, si je suis obligé de rester assis devant mon écran à guetter le moment propice à mes affaires, je peux le lendemain, partir m’allonger dans l’herbe tendre entouré d’amis chers. Oui, mais il faudra bien que mes affaires marchent si je veux passer du temps avec mes amis, et il faudra bien que je revienne au pays une fois marié, et que dira-t-on alors de mon couple ? On ne peut jamais éternellement ignorer le qu’en dira-t-on.

Je n’ai pas dû choisir les bons exemples. Pourtant, je sens bien que ma liberté est là, dans la multiplication, dans la diversité, dans l’éparpillement. Quelque part, cachée, attendant l’âme.

 

Cent-quarante-neuvième jour. 

Je vais tenter de sauver quelques meubles. Parce qu’aujourd’hui c’est la terre entière qui s’assèche, la limite à la liberté animale devient à son tour une question animale, une contrainte universelle. Nos différences culturelles, nos chocs de civilisation, ne pèsent pas lourd devant le mur de flammes et nous devrons faire face ensemble, universellement, comme fuient les animaux toutes espèces confondues devant l’incendie de la savane. Tôt ou tard, nous le ferons. Malheur à nous si nous attendons trop, si nous croyons laisser tirer les marrons de ce feu-là en attendant le butin, si nous laissons les aigrefins se croire plus malins que la mort. Malheur à nous si nous écoutons les prophètes de malheur, les agitateurs de cataclysmes, plus prompts à nous faire la leçon qu’à se jeter dans la bataille, plus puritains que jamais, comme si la haire et la discipline ostensibles pouvaient ralentir la course de la terre autour du soleil.


Faire face. Non point se figer en une posture terrifiée, non point vider la mer avec un dé à coudre, les leçons qu’on nous donne sont de cet acabit, non point se vautrer dans la gabegie avant qu’il soit trop tard, certains le font qui devront être jugés le jour venu, mais faire face. Et s’il reste du pouvoir entre les mains des chefs des cités, les politiques comme ils aiment dire qu’ils sont, c’est ce pouvoir là de faire face, d’armer toute la cité qu’ils ont en charge pour cette sauvegarde.

C’est tout le charme de nos cités. Il leur faut une panique générale, un sauve-qui-peut de dernière minute, une catastrophe bien sonnante et bien trébuchante, pour soudain se raidir et se précipiter, enfin unir ses forces. Je ne prétends pas réformer les cités de maintenant. Je ne vais pas me fâcher et morigéner les fous qui ne regardent pas le mur où ils se précipitent. J’en suis, et je ne sais pas moi-même dans quel gouffre me plongent ces ombres qui s’agitent sous mon nez.

Je n’écris pas pour échapper à un malheur qui nous attend peut-être, mais pour comprendre comment si différents soyons-nous les uns des autres et si libres, nous n’en sommes pas moins tenus par tous les fils de soie dont l’entrelacement est notre seule chance de survie, en tant qu’individu et en tant qu’espèce. Si contrainte à la liberté il y a elle ne portera que sur ce point là : que survive l’espèce, que survive la planète pour que survive l’espèce, pour que survive l’homme. Ne nous y trompons pas, il s’agit bien de la survie de l’homme, et la sauvegarde de notre monde n’est qu’un moyen pour nous sauvegarder nous-mêmes, rien de plus, telle est notre obligation et ne pas s’y soumettre est renier notre humanité.

Pour quel profit ?

L’homme n’est ni supérieur ni inférieur aux autres espèces animales peuplant cette petite boule perdue du cosmos. Je ne vois personne qui aurait pu donner à ce minuscule point noir sur fond noir une telle importance ontologique hormis nous tous tant que nous sommes, puisque nous tous tant que nous sommes y sommes collés par la force de la pesanteur et l’immensité des vertiges. Je ne reviendrai pas sur mon refus de la transcendance, je m’en tiens à ma myopie et à mes ombres, et je ne vois qu’un point noir sur fond noir ; si je donne tant d’importance à ce monde lilliputien qui tourne en boule, c’est seulement parce que j’en suis.

Je ne suis ni chat ni chien, ni aigle ni reptile ni morue, mais homo sapiens-sapiens, je me suis moi-même nommé ainsi, ou quelqu’un des miens. En cela l’espèce humaine m’est plus importante que toutes les autres, en cela seulement, en cela définitivement.

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Posté par andremriviere à 23:30 - CH.24 - DE L'UNIVERSALITE - Commentaires [0] - Permalien [#]

vendredi 21 octobre 2011

24.06 - Liberté sous contrainte #2.

Suite du cent-quarante-huitième jour

2. Un pour tous.

Il y a toujours un petit malin qui va parler de jungle, de loi du plus fort, qui va me réveiller de ma béatitude face à une foule de dix milliards, quinze milliards et toi et toi et toi. Bientôt la terre sera sèche et certains annoncent que l’homme mourra, l’animal humain, espèce d’humanité, disparue. Je me méfie de ces annonciateurs d’apocalypse, Savonarole de maintenant.

J’aimerais bien faire le pari. S’il est stupide au point d’aboutir à quinze milliards, il me sied qu’alors il meure et moi avec. Mais le puritanisme rampant des prophètes de malheurs n’est pas le bon chemin. Depuis des siècles qu’on nous brandit en roulant des yeux féroces nos péchés et nos excès, qu’on nous promet la damnation et la culpabilité éternelle, comment pourrais-je écouter ces mêmes discours dans de nouvelles bouches et les croire ?

Etrangement ou raisonnablement, je sais qu’il en survivra assez pour garder un peu de cervelle et organiser la renaissance. J’en fais le pari, te dis-je ; je ne promets pas que ce sera sans douleurs et qu’il n’y aura pas ici et là quelques catastrophes épouvantables, elles sont déjà en route, je ne promets pas que moi j’en serai ni toi, de la renaissance, je promets plutôt l’inverse, horreurs, enfer, sang et sueurs, larmes et désespoirs.

Nous y courrons tous gaiement et j’appellerai le sage à mon secours, lui qui a dit cette parole antique : souffre que ton voisin te gêne un peu. Un peu : un peu d’organisation dans la cité, un peu de règles, un peu de contraintes, voilà ce qu’il faudra.

Je suis contraint par cette cité dont je suis ; par cette contrainte librement consentie j’en deviens citoyen, et non de cette autre là-bas qui pourtant me fait de l’œil et où l’on m’a dit que l’herbe est plus verte. Vérité de ce côté-ci des montagnes, mensonge au-delà, et pourtant, d’un versant à l’autre, universelle est notre humaine condition.

Tu t’es construit ton univers, à commencer par toi-même, en te saisissant de ce qui était à ta portée, et tu ne cesseras l’exercice qu’à ta mort. Tu mourras le jour où tu ne voudras plus continuer à élever ta tour d’ivoire. Et tant de briques et de terre auront servi à l’ouvrage qu’il ne ressemblera à nul autre.

Te voici devenu un, unique personne dans le monde entourée de congénères qui ne sont point toi. Te voici individu. Je vais te dire un secret : l’universel ne survient pas dans la reproduction à l’identique d’individus qui seraient toi, mais dans le fait que tous les individus qui ne sont pas toi sont chacun d’eux lui comme tu es toi. Ces unicités empilées et différentes sont la base de l’universalisme humain.

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vendredi 14 octobre 2011

24.06 - Liberté sous contrainte #1.


Pour être animal, l’homme n’en est pas moins homme. Les cités qu’il va fréquenter dès son premier jour vont l’entourer de garde-fous, et il n’y a pas si loin du garde-fou au garde-barrière, du garde-barrière au barreau de la prison. L’animal que nous sommes ne saurait vivre seul, il doit donc se soumettre à une loi collective, la loi du groupe, la loi de la cité. Il y a là une contradiction difficile que je ne sais pas trop circonvenir. En jouant sur les cités nombreuses, je sais que je peux échapper un temps à ce piège. Je ne suis pas certain de gagner la partie.

Cent quarante-huitième jour.

1. La lionne et le voisin.


Nul n’appartient à la cité. Elle n’existe, ne devrait exister, que par chacun de ses membres. Personne ne peut prétendre en exclure qui que ce soit, et si de nouveaux arrivants en modifient la figure, il conviendra de dire que la figure en est modifiée et non que les arrivants doivent partir, sous peine de décider que la cité n’est plus ; elle est parce que nous en sommes tous, tous et chacun, et chacun peut s’en détacher par son seul désir de n’en plus être. S’il se croit assez fort pour cela, s’il y parvient, et s’il paie le prix à payer, qui sera souvent exorbitant. La volonté d’en être n’est pas nécessaire à chacun pour en être, et il faut à chacun la volonté de ne pas en être pour ne pas en être.


Imagine un groupe dans la savane crétacée. Dix-neuf individus y forment un groupe qui marche vers le soleil couchant. Tu es dans ce groupe. Par ta seule présence, tu en es un élément, tu fais partie de cette cité. Qu’elle te chasse à cause de ta couleur verte quand ils sont tous jaune à pois, elle perd son âme, sa raison, et très vite elle en chassera d’autres de jaune trop clair ou de pois trop ronds, et elle disparaîtra. Le groupe n’aura jamais existé. Que ton voisin te déplaise et que la cité lui donne raison, tu l’acceptes, tu changes de voisin si tu peux, ou tu pars en courant dans la savane. Prend garde, veille la lionne avec ses petits affamés qui va te repérer derechef. Il te faudra courir vite, très vite, et te battre, nu. Alors, la lionne, ou le voisin ?

Cela se passait du temps des reptiles et jamais le monde des hommes ne commettrait de telles folies. Et que celui qui veut me dire que les lions n’existaient pas en ce temps là se taise ; depuis quand ne pourrais-je pas raconter des histoires ?

Cela s’applique aux cités de toute nature, à toutes les cités dont tu es, simultanément et séparément. En retour, ne compte pas sur la cité, sur aucune d’entre celles dont tu es, pour te donner une identité. Ce n’est pas de la cité que te vient ton être, n’attend rien de ce côté-là. Souviens-toi des briques, toutes ces briques que tu as cueillies en grandissant et en vivant, tout bonnement, depuis ta naissance. Tu en as fait un gros tas d’amour avec un grand A. La voilà. Elle vient de tout ce que tu auras saisi depuis ta naissance et assaisonné à ta sauce, toute la multiplicité. Les multiples cités y participent bien entendu, ai-je dit autre chose, mais tu es d’abord espèce d’animal ce que tu as fait de toi, avec ou sans l’aide de ceux qui t’entourent et t’ont entouré. Tu n’es ni coupable ni responsable de ce que tu es mais tu es ce que tu es, ni plus ni moins, et tu n’es pas près d’en avoir fini avec cette construction là.

Ne sois pas triste. D’être animale ne la rend pas moins aimable, ta liberté. Je lui donne ainsi un coup de jeune, un coup de fouet, un coup de sang. Sous prétexte de lois de la cité, elle se réduisait comme peau de chagrin, aujourd’hui encore elle reçoit des coups qui la font vaciller au nom de je ne sais quelle guerre, quelle efficacité, quelle rationalité, quelle sécurité. Le premier des droits de l’homme est cette liberté là, son tas de briques, sa multiplicité, universelle.


La voilà renaissante, mon universalité perdue.

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jeudi 6 octobre 2011

24.05 - La naissance de l'homme libre #2

Suite du cent quarante septième jour


Où va-t-il, le moine ? Son vieux péripatétique est l’ennemi de l’inventeur de la caverne, pourquoi ce mélange ? Il les a mis dans le même sac, les deux piliers de la pensée d’Occident. Il me semblait que nous nous penchions sur l’universel et l’inné, opposables peut-être à l’acquis local. L’humain culturel contre l’animal planétaire. Ma fiche oscille entre Platon et Aristote, entre Augustin d’Afrique et Thomas de Naples. Il me fait voyager, mais ne serait-ce pas un tour de manège, un tour de magie, pour me sortir de cette prison duelle.

#2. Le mot de citoyen.

Il n’y a pas un seul humain qui ne soit né d’une femme, dans le sang et les eaux, et qui n’ait inspiré l’air de la Terre une première fois en criant. Chacun de nous a survécu à cet incroyable instant. Nous avons tous cela en commun et nous n’avons tous que cela en commun.


Ensuite, les cités prennent le relai. Non point la cité à laquelle chacun pense, mais toutes ensembles entrecroisées, toutes ces cités auxquelles il peut donner un nom, un aspect, un sens, un espace : village, quartier, ville, campement, ghetto, grotte, tribu, syndicat, entreprise, administration, service, association, équipe, club, bande, mafia, orchestre, famille, clan, nation, peuple, classe, stalag, paroisse, parti, mouvement, religion, secte, ethnie, langue, corporation, groupuscule.

Point à la ligne. Je suis un peu essoufflé. C’est incroyable comme ma langue, comme sans doute toutes les autres, a su inventer de mots pour désigner toutes ces cités dans lesquelles puisera le nouveau né animal homo sapiens-sapiens pour en devenir citoyen, citoyen de toutes à la fois, de toutes celles qui s’entrecroiseront en lui. Bien entendu, je dois le dépouiller de tous ces oripeaux nécessaires, de toutes ces peaux empilées, de ces tuniques de Nessus, pour libérer l’animal et lui donner ses droits, qui deviendront la première enveloppe protectrice et fondatrice. Liberté, égalité, fraternité, encore et toujours ici et maintenant.

Et l’on voudrait que ce ne soit pas universel !

Quoi qui l’habille ensuite, cet universel là le couvrira pour le restant de ses jours quand bien même l’une des cités dont il sera l’oublierait, quand bien même lui-même l’oublierait en sa servitude volontaire. Sa liberté individuelle est le premier de ces droits. Il l’exercera immédiatement en criant, la tête en bas dans les mains de l’accoucheur, en agitant ses membres, en se tortillant sous les caresses et les mimiques. Il fut un temps où des enfants mourraient par la seule entrave de leurs mouvements de nouveau-nés, au nom de je ne sais quel principe autoritaire de je ne sais quelle cité.

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dimanche 2 octobre 2011

24.05 - La naissance de l’homme libre #1


Inné et acquis. Je pensais ce point là réglé. Pourquoi faut-il qu’il revienne sur le tapis ? Une simple incursion dans la recherche de l’universel, un simple appel aux droits de l’homme et voilà le débat qui reprend ! Je n’en finirai donc jamais avec les contradictions du moine !

Cent-quarante-septième jour.

 

Il me semble que c’est un peu court de considérer notre statut de mammifère comme seule origine du monde, quand on a devant soi une belle conquête philosophique mise noir sur blanc une folle semaine de 1789. Belle conquête, vraiment, ou piège subtil, cette déclaration universelle ?

#1. Rester dans la caverne.

La question de l’inné est étroitement liée à celle du divin depuis que Platon a été récupéré par les monothéismes. Alors qu’on ne vienne pas m’entraver avec les transcendances. Cela regarde le secret de nos cœurs, au fin fond de nous-mêmes, et se trouve donc exactement à l’autre bout de ma lorgnette. Je ne veux pas asséner des vérités qui nous dépassent ni les rejeter sans les connaître, j’ai décidé que je ne les connaîtrai jamais et que tout peut s’examiner sans les connaître, sans même imaginer un seul instant qu’elles puissent exister.


Je fais l’économie de ce monde là. Personne ne pourra me contredire là-dessus, ou du moins, personne ne pourra tenir un discours qui couperait ma route, puisque l’absence de transcendance divine est ce qui libère le discours par lequel je me construis. Il ne s’agit pas d’entrer en guerre, de démontrer l’inexistence au seul motif d’une absence revendiquée, d’ailleurs l’inexistence ne se démontre pas plus que l’existence ; je veux juste me débrouiller seul, sans béquille, sans révélation, face à l’écran du fond de ma caverne où s’agitent les ombres. Je suis content avec mes ombres, elles vivent, elles me font vivre.

De grands esprits m’ont dit qu’il pourrait y avoir des humains supérieurs ou des surhumains encore plus supérieurs qui viendraient couper le soleil et ainsi faire jouer ces ombres pour m’égarer ou me distraire, pour me donner l’illusion d’un réel projeté, pour m’emprisonner dans une sensation factice.

Je n’envie pas la supériorité de ces grands esprits qui voient la Vérité au travers de ces ombres portées et ont la science infuse des mécanismes de ce théâtre trompeur. Tu peux te le garder, ton mythe de la Caverne, vieux péripatétique, ma réalité sont ces ombres et rien de plus et plutôt que de jouer les prophètes de l’humanité errante, je préfère les observer attentivement pour les comprendre, pour m’inventer le monde qui leur correspond et qui sera, à coup sûr, la seule vérité que je revendiquerai.

C’est la vérité de ces ombres que voient mes yeux et à travers eux mon cerveau, celle de mes sens et de mon raisonnement. Mes yeux sont myopes et mon cerveau lent même aidés de tous les instruments de la terre. Mais ils sont les seuls instruments dont je dispose, et les surhumains que je ne verrai jamais peuvent s’agiter autant qu’ils peuvent dans les vrais rayons d’un vrai soleil, s’ils existent ils n’existeront pour moi que par les ombres qu’ils m’envoient et ce vrai là est un faux jeton.

Ces ombres, je saurai bien leur trouver un sens ; à défaut, je les en affublerai d’un.

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mercredi 28 septembre 2011

24.04 - Rentrer à la maison.


Ce n’est pas tout. Moi qui le croyais assis devant son café. Il est déjà reparti, rentré dans sa chapelle, il se tait beaucoup en ce moment et pas un mot ne vient l’égayer. Il rumine, tourne le dos et grommelle. Il couve, il incube, il mijote.

Cent-quarante-sixième jour.

Je n’aime pas revenir à la maison, rentrer à la chapelle. Non que j’y sois mal. Ma chapelle est familière, mes habitudes y sont confortables ; je peux vaquer dans l’obscurité sans me cogner ni rien renverser, et lorsque la nuit se répand au dehors, qu’elle soit cosmique ou mentale, je m’y roule en boule et ma douleur s’apaise. La nuit est tombée sur moi depuis quelque temps : n’attends rien et trouve seul ce que je cherche.

Ma réticence n’est pas dans le refuge mais dans le chemin qui m’y ramène. L’idée même du revenir m’encombre de son cercle vicieux. N’étais-je point parti gravir la montagne ? Et me voici au bercail, loin des cimes et des panoramas, loin de la hauteur, loin des étoiles, les pieds poussiéreux des fumées d’amiante que j’ai traversées et les poumons endoloris sans doute. Avais-je besoin de me perdre au milieu de la forêt le nez en l’air et de m’égarer sur les chemins de la liberté pour à la nuit tombée, fourbu, piteux, retrouver le guingois de la porte et la patère instable ?

Ce n’est un secret pour personne, le crépuscule apporte son lot de désespoirs, de reculades, de frayeurs, et il montre du doigt l’inaccompli du jour, l’interruptus, l’imprécis, l’imparfait. Trébuchant dans ma bure le long du sentier rocailleux du retour, la forêt à ma gauche et les vignes à ma droite, je m’inquiétais des malentendus et des manipulations. Alors, à la bougie, une fois la porte close sur les derniers rougeoiements de l’horizon, chevillette déchue, je reprends quelques idées, quelques avancées imprudentes, et je cherche les points qui manquent à certains zi.

Je ne me résous pas à l’impossibilité de l’universel. J’y ai vu la nécessité animale, j’ai pensé que l’universel s’appliquait à l’homme par son animalité et non par son humanité, qu’on ne pouvait prétendre établir des droits de l’homme qu’en ce qu’ils s’adressaient à celle-là, à cette première part, à cette primi-part. Une sorte de victoire de l’inné, animal, contre l’acquis, qui fait ce que nous sommes.

Me voici en bien mauvaise posture.

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dimanche 11 septembre 2011

24.03 - Les flammes de la bougie.

 

Après avoir longuement bavardé sur la liberté de la concurrence, le Moine découvre que la seule idée de liberté est elle-même floue, insaisissable, indicible. Il voulait en faire un pilier de sa sagesse, et le voici obligé de broncher devant l’obstacle, poser pied à terre, et réduire la hauteur du saut, la hauteur de vue. Platon va encore râler, mais comme il n’y a pas de beau en soi, de juste en soi, d’idée supérieure auxquelles raccrocher nos wagons caverneux, il n’y a pas de liberté en soi, avec ou sans ailes majuscules. Il n’y a de liberté que celle de suivre nos inclinations et nos envies, nos traces et nos destins, sans que d’autres, importuns, dictateurs, amis zélés, frères aimants, viennent changer destins, traces, envies, inclinations sans qu’on le leur ait demandé ou avant même qu’on le leur ait demandé.

Cent-quarante-cinquième jour.

 

 

Il n’est de liberté qu’en petits morceaux dans le grand champ de forces qui nous ballotte, ce champ cosmique, ce chant comique.

Ainsi, il n’y a pas d’aile majuscule. Seules existeront toutes ces libertés conquises, minuscules ou fondamentales, perdues, reconquises, jour après jour, contre vents et marées, et s’il faut en mangeant le mauvais chardon pour ne pas tomber dans le piège que nous tendait l’autre. Mais vraiment et seulement s’il le faut, je n’ai pas de vocation souffreteuse. Et plus il y aura de forces contraires qui nous agitent et nous secouent, plus ce sera à nous de décider quelle est la pente qui nous convient le mieux, plus notre décision pèsera dans la balance. Je ne chercherai pas à démêler l’écheveau qui a conduit à la décision, je sais bien qu’elle était dès le départ déterminée, l’enchaînement des causes et des conséquences était inéluctable, mais personne au monde n’aurait pu prédire cet enchaînement logique, car trop de monde se presse autour du berceau.

Elle est cachée là, ta vraie liberté, dans le chaos de tes motifs.

Je resterai assis devant mon café pour le restant de mes jours. Je la tiens, la liberté individuelle, et je n’ai pas envie de la perdre, de la noyer dans les libertés collectives prémisses à bains de sang. Non que je n’en veuille pas, des libertés collectives, ce serait me renier sans espoir de retour. Elles sont un de mes horizons. Mais elles ne sauraient emporter cette fragile lumière, flamme de bougie dans un courant d’air, qui éclaire ma table et ma tasse, et par laquelle je peux faire un geste sans être capable de dire pourquoi je l’ai fait sinon que j’en ai eu envie, sans être tenu de m’en expliquer. Et que personne ne me cherche noise pour autant.

Cette flamme là, multipliée par soixante-cinq millions, fait une société gauloise libre, et par sept milliards, un monde libre. Il y a encore trop de vent, et ce grand jour de sept milliard de lumignons est encore loin, en supposant qu’il vienne, qu’il avance. On le croit parfois, on y croit, et puis j’oublie. C’est pourtant bien ainsi qu’une société est libre, de toutes ces minuscules libertés comme celle de manger le chardon qui te plaît quand ce ne serait que la gourmandise qui t’as poussé, ou le stoïcisme provocateur qui t’a fait manger l’autre.

Mais ce n’est pas tout.
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lundi 5 septembre 2011

24.02 - L’âne au champ d’honneur.


Là doit être planté le mât central autour duquel nous danserons nos rites et nos rythmes, là est l’Omphale. La tâche est lui trop difficile, au moine, je connais le chemin c’est à moi de le parcourir et d’inventer les droits universels, les moyens d’exister, l’être unique que nous sommes tous en chacun de nous. Vaste et nécessaire programme. En réalité, nous connaissons tous le chemin, et je ne vois pas pourquoi je serais le seul à m’y atteler. Et vous verrez que nous n’inventerons rien en nous y mettant tous, et que seul compte le fait de s’y mettre tous.


Cent-quarante-quatrième jour.

Je ne sais par où commencer. L’évidence trompeuse me pousse à commencer par le commencement. La liberté, va pour la liberté.

Tout aurait été dit, sur la liberté, et je suis bien embarrassé de chercher un mot de plus, une originalité tonitruante, quelque géniale maxime à graver sur tous les frontispices. Trouve le, toi qui es si malin. L’homme est libre, d’une liberté totale à quelques détails près, et tout le monde sait que le diable se cache dans les détails.

1. Il y a le détail de l’âne de Buridan. Est-il libre, l’âne, s’il doit choisir entre un chardon moche et fané et un chardon bien appétissant, tous deux également accessibles ? Son choix n’en est pas un qui va directement se porter sur le bon chardon et négliger l’autre. Ou alors il affirmera sa liberté en croquant l’immangeable, mais que lui aura ajouté cette folie ? Et si les deux chardons sont exactement semblables, pourquoi l’un plutôt que l’autre ? Tant qu’un souffle de vent ne fera pas pencher celui-ci un peu plus proche que celui-là, un si petit souffle, il restera interdit entre deux mets et mourra de faim sans zéphyr. On a glosé des pages entières sur cet âne, mort depuis longtemps je le crains. Et on n’a pas résolu la question du libre-arbitre. On ne lui a pas trouvé d’issue.

Quoi qu’il arrive, tu n’as pas la liberté véritable de tes choix. A l’instant même où tu choisis, tu cèdes à un torseur et à sa composante ultime ; non que ton choix soit nécessairement rationnel, juste, heureux, optimal. Tu peux faire de mauvais choix, c'est-à-dire des choix dont les conséquences seront funestes pour toi ou pour d’autres, car tu ne connais pas tout de celles-ci à l’avance. Tu peux même, les connaissant, les ignorer car d’autres forces du torseur les contrecarrent. Ce qui importe est l’impulsion qui résulte de ces efforts contraires et de leur combinaison complexe. Autant dire que tu n’as pas eu le choix et que, tel l’âne, il a suffit d’un zéphyr pour faire pencher la balance vers quelque destin nouveau, et ce à chaque seconde de ta vie.

Qu’est-ce alors qu’une société de liberté si dans chacun de ses gestes nul ne peut se dire libre, poussé au gré des courants, des pressions, des envies et des nécessités, rien d’autre qu’une société où tout est organisé ainsi que les gestes que tu fais par simple inclination te croyant libre sont justement ceux qui sont avantageux pour la société. Comment ? Peux-tu le redire sans rire ?

Tu peux répéter la phrase si tu veux, moi j’y renonce, je ne crois pas qu’une telle société me convienne, je ne pense pas tenir là le chemin qui va me faire gravir ma montagne. Je ne veux pas de cette liberté là, et pour un peu je suivrais l’exemple de l’âne qui, rien que pour me contrarier, a mangé le mauvais chardon. A trop vouloir bien faire, on tombe vite dans le piège du cerveau disponible, cette force de suggestion où tu vas accomplir ce qu’on attend de toi quand tu croiras l’avoir librement décidé, boire une boisson gazeuse marronnasse ou tomber au champ d’honneur comme on dit, on laisse monter le péril du voile ci-devant librement choisi, pourtant insulte à notre dignité d’êtres humains que nous soyons hommes ou femmes, on permet aux petits chefs de faire travailler plus ceux qui s’imaginent avoir décidé de gagner plus.

Il me faudra une autre définition du mot et de l’état de liberté. Demain il fera jour.

2. Un autre détail me chiffonne.

Sitôt que tu te dis libre, voici venir le mauvais coucheur que te murmure à l’oreille que ta liberté s’arrête où commence la liberté de l’autre. Voilà qui est bien rédigé dans l’universel texte, quoique je ne sois pas certain de l’exactitude des mots que j’emploie ici. L’autre ? Qui est-il, cet autre en forme de bâton dans les roues ou pour te faire battre.

Mais tous, mon ami, tous les autres, six, sept, dix milliards d’autres, moins toi, moins moi. N’importe lequel de mes gestes, le plus anodin, le plus machinal, le plus discret, n’est-il pas déjà un empiètement ? Toi qui respires devant moi, ne me voles-tu pas une part d’oxygène ? Le seul fait d’exister ne fait-il pas de toi une menace pour les six, sept, dix autres milliards ? Alors même que nous tous nous nous savons nécessaires les uns aux autres par le seul fait de notre humanité, quand nous serions les plus parasites des pique-assiettes, nous nous vivons comme encombrants ou nous ressentons la foule des autres comme encombrants, ce qui revient au même.

Tu as du plomb dans l’air, belle liberté de l’air et pourtant tu es la première de nos droits. Quand ce serait la faim qui fait descendre dans la rue les populations en colère, leur premier cri est liberté, le pain vient ensuite, comme s’il fallait d’abord ce mot là, cette pensée là, pour que l’estomac crie famine. Il va falloir oublier la pureté philosophique, l’absolu, l’utopie, l’extrémisme. Il va falloir toucher l’universel en s’occupant du pré carré, du mouchoir de poche, des murs de la chambre. Ni anarchie ni esclavage, la liberté universelle sera un perpétuel combat héraklitéen contre soi-même, contre les proches, contre la Société, contre le monde entier, et tout à la fois avec eux comme alliés.

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dimanche 20 février 2011

24.01 - Le momument.


24.01.1 - Le résumé

Voilà longtemps que je ne me suis penché sur une fiche du moine. J’ai dû en oublier, des choses. L faut parfois oublier ce qu’on accumule en chemin pour continuer la route, comme la boue collée aux bottes qu’on racle de temps en temps. De la boue inutile ou de la terre féconde, tout doit disparaître. Et si je faisais un résumé des chapitres précédents ? Le moine semble endormi, ivre ou fiévreux, et je ne sais si une de ses bouteilles à l’odeur d’anis va s’échouer sur le sable. Je peux bien transgresser, surtout ne lui dis rien. Une transgression, un sacrilège, un meurtre, tant que j’y suis.

Il faudra que j’arrache la moelle précieuse que j’aurai confondue avec le superflu clinquant, il faudra que je choisisse entre le dit et le non-dit, que j’invente des raccourcis tranchants et que j’enterre la nuance, que je rejette l’hésitation, la fausse piste porteuse de vérité, l’hypothèse séduisante et fallacieuse, tous les tâtonnements dont il a le secret et que je vais aplatir en quelques aphorismes définitifs. Qui suis-je pour faire ainsi table rase ? Serais-je l’auteur que rien ne m’y autoriserait, et le suis-je ? Le mirage monacal n’est pas si artificiel qu’on croit et sa commodité cache une vérité.

Les réponses évidentes ne sont jamais les bonnes réponses, Théolone nous l’a assez seriné. Il semble me tourner le dos dans un de ses silences interminables dont il a le secret et je ne vais pas en profiter pour le contredire : je ne ferai pas de résumé. Je vais donner quelques balises, poser quelques pierres blanches sur mon chemin que j’aurai volées dans son jardin embroussaillé. Personne n’a jamais prétendu qu’il est bien entretenu, le jardin du moine. Orties et chiendent y prospèrent, les épines y fleurissent plus vite que leurs roses, les cailloux remontent plus nombreux que les graines fécondes, et on risque davantage de trébucher sur un tronc que flotter dans un palanquin.

Il ne s’apercevra pas des vols, tant que durera le silence.

24.01.2 - Héraklite.

Encore lui. En tout premier lieu. Ma première pierre blanche. L’inventeur de la contrariété et de l’instabilité universelles. Inventeur, révélateur ? Aucun homme n’invente ce qui a trait à l’homme, il le découvre en lui et le révèle au monde. Non qu’il s’agisse d’une vérité transcendante et préalable, mais d’une nécessité sans laquelle il ne serait pas. Il découvre en lui ce qui s’est peu à peu accumulé au fil de sa vie, comme un sédiment tapisse le fond du fleuve, qu’il l’ait agrippé au passage ou qu’on le lui ait offert ou imposé, et qui soudain prend forme dans quelque illumination ou quelque accident, souffrance, joie, hasard.

Ainsi construit sur cette nécessité, sans attendre la fin des travaux qui n’est que mort et oubli, l’homme entre en cité, il prend part aux mondes collectifs sans lesquels son œuvre individuelle serait vaine. Pourquoi Héraklite, alors ? Justement, dans l’obligation du combat du général et du particulier, dans l’impossibilité d’une entente et dans l’impossibilité d’une séparation. L’homme dans la cité change la cité par sa seule présence, qu’elle s’y refuse et qu’elle le chasse, la voilà morte bientôt. En échange, ce chantier qu’est la vie d’un homme, ce chantier d’une vie dont la seule raison d’être est le chantier lui-même, en sera transformé : en échange, le chantier aura un sens, la vie a un sens.

Animal. Animal social. Une deuxième pierre blanche en forme de caillou double. On n’a jamais vu un homme vivre seul sans le moindre contact avec qui que ce soit, l’aurait-on vu qu’à l’instant même il n’eût plus été seul. Le mythe du grand fauve des plaines est un miroir trompeur, un reflet dissipé au premier souffle, et on n’aurait qu’un tonneau pour se loger qu’il aura bien fallu un tonnelier pour le fabriquer. Je peux toujours m’ôter de ton soleil, tôt ou tard, directement ou indirectement, tu auras besoin de moi et moi de toi.

Les cités s’entrecroisent. Les briques s’échafaudent. Les puzzles s’emmêlent. Un grand tas de pierres blanches devant ma porte m’invite à me pencher sur quelque mosaïque monochrome. Il ne ressemble pas au tas de fiches déjà lues et à celui encore à lire. Je n’ose pas songer à celles qui pourraient encore s’échouer, depuis le temps que du haut de la falaise elles ont tournoyé dans la vague, ni à celles qu’il mijote dans sa cafetière un peu rouillée.

Le moine vit-il encore ?

Cent-quarante-troisième jour: Le monument.

24.01.3 - Cafetière


Cafetière, cafetière, est-ce que j’ai une gueule de cafetière ? Il se croit tout permis, l’autre et ses pierres blanches. Il est vrai que, lecteur, il est libre de tortiller son chemin comme il l’entend et planter des raccourcis dans mes langueurs. Sans cette liberté là, mon écrit serait vain et plutôt me taire que monter les murs d’une prison. A quoi bon poser un panneau indicateur pour montrer une direction si seule cette direction existe ?

Je suis arrivé à la chapelle avant la nuit. Tout était calme et mon complice du village avait convenablement reçu les honorables étrangers. Il me remit la recette et je n’ai rien dit sachant qu’il s’en était gardé la plus grosse part. Personne ne m’avait obligé à rêvasser dans la forêt, de quoi me plaindrais-je ? Quelle mouche m’a piqué aussi de me jeter au nom de l’évidence trompeuse sur les droits de l’homme et la question de l’universel ? Je ne suis ni Solon ni Saint-Just, je ne suis pas le rédacteur du monde. Aucun diplôme ne m’autorise à régenter mes contemporains, leur imposer mes règles et mes principes.

Ce n’est pas une affaire d’autorisation. Des règles, des principes, il en surgit à chaque détour de phrase, à chaque carrefour de pensée. Peu importent les diplômes qui fournissent la matière première et rien d’autre. Je suis bel et bien embarqué dans une aventure sans fin, la construction d’un monument dont j’ignore la raison d’être, je dispose tout au plus de quelques pierres blanches pour tout matériau et d’un zeste d’universalisme pour tout ciment.

Il me faut échapper à la raison des grecs, à la foi de Thomas d’Aquin, au syncrétisme chinois. Je vois que rien de cela n’a suffi et mes dix doigts ne vont pas changer la donne. Je ne suis jongleur de cartes ni tricheur de première. Mais tout ce que j’ai écrit jusqu’ici, résumé ou pas, ne se lira que si je continue de mot en mot, mot après mot, grain de sable, petit caillou, pierre blanche. Il ne s’agit rien moins que de la survie de l’espèce et de la survie de l’individu, et si effrayé que je sois de l’absurdité de la grandiloquence, je ne peux plus faire marche arrière.

Espèce et individu, indissociables. Point de Société humaine sans individus dignes de ce nom, elles disparaissent toutes celles qui l’oublient ; mais point d’individu sans un grand élan commun de vie ensemble en Société. Les jolis mots, n’est-ce-pas, que j’aligne ! Il me semble n’avoir jamais cessé de répéter ces aphorismes tout au long de mes promenades, le long des falaises blanches, dans la poussière de la carrière d’amiante, parmi les vignes dorées de l’automne et chez mon ami le cafetier voleur.

Tu voulais un résumé, le voilà.

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lundi 24 janvier 2011

23.14 - Stromboli

Coda.
Les évidences qui s’imposent sont des pièges où s’enlise la pensée. A chaque parole assénée j’oppose une fin de non recevoir, ce qui se conçoit bien est ce dont je me méfie le plus, ce qui s’énonce clairement me remplit d’effroi. Je préfère me perdre dans les labyrinthes des mots, des chemins de traverse, quand je ne m’y retrouverais plus j’y serais à mon aise, libre et curieux, prêt à tout, à déboucher dans une clairière d’idées nouvelles, à éclore dans une somme philosophique d’où s’étend le regard mental au-delà de notre univers embrumé, à trouver une fleur de vérité dans un coin d’ombre, à débusquer un vieux sanglier de sagesse. Où vais-je, et où donc cherche-t-il à m’amener, le moine ?

 

Cent-quarante-deuxième jour.

 

Est-ce que la question a seulement un sens, de savoir où l’on va ? Ne regarde pas la lune qu’il te montre du doigt, sage imprudent ! C’est le doigt qui compte, le doigt du fou.

Qui sont les habitants de l’île Stromboli ? Voici quatre maisons blanches tapies au bas de l’énorme talus, entourées de quelques ares de buissons et d’herbe rase. Que font-elles sur cet aride caillou, à la merci du géant enfumé ? Qu’un jour une saute d’humeur le prenne et les voici anéantis sans recours.

Quel est le secret de ce savoir vivre, et quels projets les hantent pour qu’ils restent ainsi ? On va me donner mille réponses historiques, géographiques, économiques, le pourquoi du comment, la plénitude de la vie insulaire et les minéraux rares, les poissons argentés et le calme maritime. Ne suis-je pas moi-même d’une autre île, là-bas où se lèvent le soleil et la lune, où soufflent les mêmes tempêtes et où chantent les mêmes sirènes. Tout ce savoir étalé ne me fera rien, dans le meilleur des cas il me laissera un goût d’inutile effort, de gesticulation vaine.

Mon île est divisée mais plus grande, et si je ne me dépêche pas je vais être surpris par la nuit.

Histoire, géographie, économie, tout ce beau discours ne me suffira pas. Je ne suis pas l’ennemi des beaux discours, des raisons démonstratives et des analyses attentives, bien au contraire, je les prône plus souvent qu’à mon tour et je me plains qu’il n’y en ait point assez tout au long des gestes de nos vies. Pourtant, je sais que ce ne sera pas encore assez qu’il y en ait trop. Ce sont leurs rêves qu’il me faut pour comprendre comment perdure le village. Il suffirait de leur demander, comme me le chuchote madame raisonneuse. Madame raisonneuse a tort, ils ne comprendraient même pas ma question, ils ne savent pas eux-mêmes quels rêves les tient ici, ils ne savent pas qu’ils sont ici du fait d’un rêve fou. Ils pensent seulement que faire un projet, le formuler, le dire, même dans le silence le plus épais du fond de leur cerveau, a une odeur de souffre, un grand air de transgression. Ils pensent à ne surtout pas penser.

On ne peut être plus loin de moi. Alors c’est de loin que je contemple leur île dans mes jumelles et je passe au large, histoire d’aller pêcher la sardine en tombant de Charybde en Scylla, une drôle de sardine en odeur de métaphore : si loin qu’ils soient de moi, leurs droits de l’homme leur appartiennent comme ils m’appartiennent, comme ils appartiennent au francilien pressé, cet autre insulaire d’un genre spécial.

Ces gens n’ont rien en commun avec moi et je ne sais rien d’eux. La différence est évidente, au point que rien de ce qui les concerne ne m’est compréhensible. Dernière évidence à laquelle il faut tordre le cou, la petite dernière avant de repartir sur le chemin, avant qu’il ne fasse nuit. Je me tiens debout, humide de la sève imprégnant la souche et quelque peu ankylosé, je suis assis depuis longtemps. Je n’en veux pas, de cette différence qu’on m’oppose, de cette barrière culturelle comme disent les sages ; il n’est différence qui tienne, et ces gens me sont liés par une sorte de pacte animal grâce auquel nous nous connaissons sans nous connaître et qui fait de nous des hommes. Aussi incompréhensibles que me soient leur langue, leurs gestes, leurs coutumes et leurs lois, ils respirent l’air que je respire, ils mangent protéines, lipides et glucides, ils se désaltèrent et ne me demande pas d’énumérer tous les mouvements de la vie, ce seront les mêmes. Et s’ils déposent le nouveau-né au bord de la falaise et l’y oublient, le nouveau-né ne survivra pas.

Qu’avons-nous donc à déclarer ? Le pacte, d’où que nous débarquions, il n’y a guère que ce pacte dans notre valise, dans notre bagage cabine, et quelques colifichets sans valeur, quelques souvenirs. Seul compte le pacte et c’est à raison que les gabelous de tout poil le reniflent avec suspicion. C’est notre pacte animal que nous allons déclarer, comme on déclare la paix.

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Fin du chapitre 23. Janvier 2011.

 

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dimanche 23 janvier 2011

23.13 - Les promontoires #2.

Universalisme de l’homme. Bien entendu, avant de partir dans les malentendus, je comprends que le moine ne prétend pas inventer un universalisme universel, si je puis dire. Il refuse toute transcendance, et ne se place que dans la sphère humaine, dans les mondes sensibles ou représentés, dans les mondes parfois inventés ou rêvés, mais uniquement dans ces mondes issus du cerveau humain, pour la seule raison qu’il ne peut concevoir qu’il y en ait d’autres. Quant il y en aurait, ils seraient indicibles, impensables, immatériels, inconnaissables. Autant décider qu’ils n’existent pas, mais alors même décider qu’ils n’existent pas est déjà trop s’avancer.


2. Cent-quarante-et-unième jour (suite).
La souche commune.


Alors, inné ou acquis ? Les mots qui fâchent. Comment se fâcher en vérité, quand tout semble si facile sur ma souche. L’inné a trouvé sa place indestructible, amorale et fondatrice, et tient comme son nom l’indique à ce qui nous a rendu êtres vivants, notre naissance. Un jour viendra à ce qu’on dit où nous nous formerons dans des machines avec des tuyaux, le tuyau de la liqueur blanche qui gouttera lentement sur un lit de minuscules œufs jusqu’au tressaillement de l’un d’eux. Je ne peux pas penser à ce temps futur qui peut-être ne sera jamais. D’autres s’en chargent déjà.

Restons en à notre mère femelle, voilà ce qui nous unis.

L’acquis alors montre le bout de son nez. Le son de la voix de la mère, si elle rit ou si elle pleure, s’il fait beau ou froid le jour de la naissance, tout ce qui entre par tous les pores de l’être vivant qui est, de l’instant même où il a respiré l’air du monde de sa première inspiration. Et son dernier soupir sera riche de tout ce qu’il aura avalé, de cet air premier jusqu’à ce que contenait la dernière inspiration qui l’aura précédé.

Les droits de l’homme ne sont plus alors une arrogance occidentale visant à imposer un mode de vie venu des grecs et des nazaréens, mais un bien commun pour respecter et préserver ce qui fait de nous des êtres humains, animaux mammifères et sociaux trop faibles pour survivre seuls dans le bouillonnement de la planète bleue. Ils méritent réflexions et amendements, et s’ils ne doivent pas empiéter sur ce que tu deviens sitôt né, ils doivent s’imposer à tous et l’oublier serait renoncer à être ce que l’on est, une sorte de suicide lent.

Faire souche. J’aurais dû me méfier, à rêvasser sur mon siège, j’aurais dû me méfier des mots. Il est temps de partir, sinon je ne serai pas à la chapelle avant la nuit. Je me suis un peu égaré au bout de mes promontoires d’où je contemple mes universaux et j’ai trébuché sur les droits de l’homme au point d’en faire des droits innés à force de les vouloir absolus. Il va falloir remettre les pendules à l’heure s’il en est encore temps, si je ne veux pas devoir y renoncer, car je suis bien certain de cela aussi, que je ne saurai y renoncer. Au moins, je ne saurai renoncer à ce qui, dans ce qu’on prétend être les droits de l’homme, relève véritablement du droit absolu. Alors, il me faudra un peu de temps pour me pencher sur la question et repérer ce qui cloche pour l’instant qui ne les fait pas aussi légitimes qu’on voudrait.

Il s’agit bien des droits de l’homme, non de l’idée qu’on a de ce qu’est l’homme et de ce qu’il devrait ou pourrait être. Ce ne sera pas le plus facile.
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Posté par andremriviere à 23:59 - CH.23 - EVIDENCE. - Commentaires [1] - Permalien [#]

 
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