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LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 17 juillet 2017

123 - Treizième jour . Une affaire de genre (#2/4 Mais il me fallait un tremplin)

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2/4. Mais il me fallait un tremplin

Néanmoins je postule. Je postule que cette donne biologique est pour nous mâles une chance. Je la vis telle. On va me vanter les mérites de la grossesse, les joies de l’accouchement, l’exaltation de la maternité. Je laisse dire, moi je ne me vois pas traverser les neuf mois pour aboutir au cri primordial. J’observe dans ma petite lorgnette toute leur vie durant les femmes se confronter aux désagréments de leur condition animale, et je me dis que je me sens bien mieux en mâle, parce que mon quotidien à moi est plus confortable.


Au lieu de s’en réjouir, et de tenter d’apporter un peu de baume à la condition des femmes, le mâle a transformé sa chance en malédiction dont il lui faudrait se venger. Ce confort biologique, qui lui permet toutes les imprudences les soirs de vague à l’âme sans mettre en question le reste de sa vie, il l’a associé à un doute fondamental et définitif : il ne sera jamais certain d’être père, c’est-à-dire immortel. Et à ce moment précis commence la férocité : au lieu d’être beau joueur, l’homme n’a eu de cesse de déposséder la femme de son éternité à elle au nom de la petite graine.

Les ruses des constructions sociales pour y parvenir sont innombrables ; je lis les livres d’histoire, je feuillette les journaux, j’entends la radio, je trouve un vieux grimoire où l’on parle de nos ancêtres grecs, syriens, persans, indiens ; je subis des conférences sur des sociétés englouties. Partout dans le monde, où que j’aille dans le temps et dans l’espace, tout autour de notre vieille planète essoufflée, je n’observe que domination de l’homme sur la femme par mille stratégies de mise en dépendance et de soumission, jusqu’à la négation d’être, un état de non-état.

Il y a bien eu cette nouveauté de la belle hélice ; ma théorie s’évanouit devant la science. Pourtant je la maintiens. Des millénaires de vieux prétextes ne vont pas se dissiper devant un génome, un microscope, une goutte de salive. Il est vrai que depuis moins de cinquante ans l’abominable incertitude est en mauvaise posture, et c’est une bonne nouvelle. Il faudra du temps pour que nos esprits testostéronés s’apaisent de savoir qu’ils peuvent savoir. A condition bien entendu d’être sûr que le laboratoire soit sûr, qu’aucun complot ne soit ourdi, et que le papier de garantie soit authentique. Finalement, nous resteront toujours tributaires du bon vouloir de quelqu’un.

Je ne suis pas venu ici pour stigmatiser les pratiques que l’on dit archaïques. Je ne vais pas jouer les donneurs de leçons à tel pays montagneux d’Asie où à tel désert africain, bien qu’il faille sans cesse combattre les tentations et déjouer les ruses. Mais je connais la force et le danger de l’argument culturel, sa perversité, et je sais que le poids des traditions, loin d’être un lien social, permet de perpétuer des injustices insupportables en lui donnant une couleur honorable.

Il suffit de rester devant chez soi, devant sa porte, à son bureau, dans les rue de nos propres pays pour voir comme la tradition pèse aussi de tout son poids, jusqu’en nous-mêmes.

#3/4 à suivre

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lundi 3 juillet 2017

122 - Douzième jour . Une affaire de genre (#1/4 La question du langage)

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1/4. La question du langage


N’étant ni anthropologue, ni philosophe, ni linguiste, ni sociologue, ni sexologue, ni militant féministe, encore moins militant machiste il paraît que cette engeance existe, ni chien de garde, berger allemand, juif ukrainien, taliban, desperado, je ne suis absolument pas qualifié pour écrire sur les relations entre les hommes et les femmes, sur la condition féminine et sur le comportement masculin à travers les âges, à travers la géographie, les civilisations, les religions, et tout et tout. C’est bien pourquoi je vais le faire. Les savants qui me précèdent y ont tant disserté que je ne crains pas d’ajouter une goutte d’eau à la mer.


Mon premier est un postulat dont tout relève ; l’homme ne porte pas l’enfant qui va naître. Il s’agit bien sûr de l’homme masculin, je dis homme par commodité et parce que ma langue cultive aussi cette ambiguïté. Entendons-nous bien, je dirai homme pour dire le masculin, et femme pour dire le féminin, Lapalisse n’aurait pas fait mieux. Et quand il faudra écrire sur tous, j’emploierai aussi le mot homme. Gardez vos simagrées. A quoi bon s’indigner des préférences langagières au point de sombrer dans les périphrases précautionneuses jusqu’à se rendre illisible. Le mot homme en notre langue commune désigne tantôt le mâle et tantôt l’espèce. J’accepte cette confusion que le contexte suffit à éviter et si des points doivent être mis sur des zi, ils le seront et je préciserai en cas de danger d’un malentendu, sinon à chacun de rétablir l’exactitude manquante.


De beaux esprits rétorqueront qu’il suffit d’écrire « l’humain ». Voilà soi-disant l’ambiguïté levée. Mais n’est-il pas masculin, ce mot là, aussi ? Objection retenue, je garde le mot homme.


Si nous avions été panthère, le nom de l’espèce aurait été féminine, mâles et femelles indifféremment désignés comme panthère, avec un e pour accorder l’adjectif et le participe. Ce n’est pas contre le langage qu’il faut lutter, mais contre les comportements. Tôt ou tard, le langage suivra, mais jamais il ne précède. Le jour où LA ministre ou LA présidente seront devenus aussi spontanés que LE homme de ménage ou LE sage-femme, c’est qu’une bonne partie du chemin aura déjà été accomplie !


Mais revenons à mon postulat. Postulat n’est pas le mot qui convient. Préalable biologique serait plus juste. Ne pas porter l’enfant, pour le mâle, est la plus évidente des choses depuis que les mammifères gambadent dans nos prés. Il ne s’agit donc pas d’un postulat, d’une invention, mais d’un simple constat d’animalité. Nous ne décidons rien, c’est lui qui s’impose.

#2/4 à suivre

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samedi 13 mai 2017

121 - CHAPITRE TROISIEME . PETITE RADICELLE TÊTUE

Onzième jour. Générer le monde

Oui j’ai peur de la mort. Terrifié, anéanti rien que d’y penser, je sais que je vais mourir, je ne sais pas quand, je suis le quatre-vingt-cinq milliardième humain à qui cette aventure arrive. Je ne suis pas à un milliard près.

Voilà qui est assez répété. Que fait-on maintenant ? Que fait-on, où va-t-on ? La frénésie me saisira-t-elle, tout faire tant qu’il est temps mais n’est-il pas déjà trop tard, tout dire mais quoi, et penser à laisser les timbres bien rangés. Un jour, j’écrirai sur les timbres bien rangés. Ils ont à voir avec la mort. Mais auparavant, il faut songer à l’éternité. Elle est le seul moyen de vaincre la noire silhouette qui attend dirait Lapalisse, et s’il ne l’a pas dit tant pis pour lui maintenant c’est trop tard.

Un jour, au fond de la grotte et tremblant de froid et de peur, un homme a découvert qu’il suffisait d’avoir des enfants pour devenir éternel. Il y avait longtemps que la femme savait et maligne elle se taisait, mais lui, trop occupé à jouer avec ses petits camarades, ne s’apercevait de rien. Par moments, il jouait aussi avec elle surtout les nuits de pleine lune quand il faisait si chaud et qu’on pouvait se deviner dans la lumière pâle, puis il repartait pour de nouvelles aventures.

A son retour, un homoncule braillard occupait le terrain, et peu à peu le poussait vers la sortie.

Par une illumination d’un soir d’orage ou de neige, je n’y étais pas ou je ne me souviens plus très bien, il découvrit que ce petit était lui et qu’il était son père ; merveilleuse ambigüité de ma langue où les pronoms et possessifs de la phrase s’appliquent indifféremment à l’enfant et à l’adulte pour lui donner tous les sens possibles, tous les sens que je voulais lui donner.

Le fils de l’homme est devenu le père de l’homme parce que père il a reconnu le fils, il s’est reconnu en lui. Il est devenu le père et son fils a pris sa place de fils. Un cran de génération, un coup de cliquet. Voilà tout. L’homme dans la grotte venait d’inventer l’éternité, au moins y croire un instant. Little Rootie Tootie, ainsi fut nommé le fils. Petite radicelle têtue, trahison approximative mais on peut imaginer cette traduction-là. Plus personne n’eut besoin de pousser le père vers la sortie, il s’en est allé gaiement de lui-même parcourir les plaines ensoleillées, goûter les fruits de la sérénité, en laissant sa collection de timbres bien rangée.

Il faudra qu’un jour le fils reconnaisse le père pour vivre, mais c’est une autre histoire.

Et si le fils avait été une fille, demandèrent tout à coup les fauteurs de trouble. Je ne vais pas tout mélanger et faire genre, me pencher sur les filles, me lancer dans de doctes traités différenciant l’homme et la femme. La question ne se pose pas : que l’enfant soit fils ou fille, l’éternité est la même. Ce n’est pas compliqué, je recommence ce qui précède en remplaçant fils par fille, rien ne change. Je ne suis pas de ces illuminés sans cervelle qui compliquent tout avec leur mauvais genre.

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dimanche 2 avril 2017

120 - Intermezzo : La folle ambition

LA FOLLE AMBITION



Je vais devoir m’y faire, après une bonne part de ma vie à courir après la vérité vraie. Trois mille ans de réflexion pour finalement tout reprendre à zéro. Ne vaut que la construction de l’esprit après qu’il a recuit en lui-même les tourments de la nécessité vitale, du sensible, les picotements de la peau, du nez, de la langue, des yeux, des oreilles. Vaut pour moi mais seulement pour moi, ce que seul mon corps a pu emmagasiner des signaux que le monde m’a envoyés à travers mes cinq sens depuis ma naissance. Aujourd’hui j’en fais une sauce pour te mettre en appétit. Il n’y a pas d’autre vérité en moi que cette vérité fabriquée. Elle est indicible, intransmissible, insécable, et sans cesse ondoyante, et pourtant je dois te la dire, te la transmettre, te la découper, te la fixer. J’en prends mon parti, j’en prends le pari.


Ne t’y trompe pas : ce n’est pas une conclusion, c’est un tremplin. Te voici lancée dans les étoiles. Depuis toutes ces années que je le lis bouteille après bouteille, je vois bien que le moine a l’ambition de se construire sa philosophie, une philosophie de l’incertitude, de l’aléatoire, du discontinu et du mobile. Une philosophie quantique, en quelque sorte. Ce moine est fou furieux. Il faut se donner les moyens d’une telle ambition, il n’arrivera jamais en haut de ce chemin escarpé. D’autres s’y sont déjà cassé le nez : il a devant lui un tas de pierres vestige d’une construction ruinée par les contresens et les utilisations partisanes davantage que par de véritables adversaires. Mais un petit début sera déjà beaucoup et je lui accorde le bénéfice de la sympathie préalable.


Depuis quelque temps, les flacons se font plus rares sur ma plage, et plus difficiles à lire les pattes de mouche sur papier délabré. Mais j’ai une bonne pile sous le coude, de quoi attendre que tu vieillisses un peu, et que tu saches devenir cruelle. Continue ta lecture. Ecoute ce qu’il écrit. Tu comprendras ce qui arrive. Il te faudra bien toute cette lecture pour que le moine en vienne au fait. Ne crois pas que ce sera inutile. Il y a quelque chose du discours de la méthode, de sa méthode, dans cette longue introduction. Comme un mode d’emploi.


Au début, le moine règle ses comptes. Il ignore Platon et bastonne Diogène, il te torche une petite philosophie de comptoir, de trottoir, de chambre d’hôtel, et je te la ressors toute chaude si j’ose dire après un si long voyage en mer, histoire de me donner l’importance que je n’ai pas. Pas question de rejoindre le monde supra-lunaire des idées supérieures, comme lui je n’aime pas voler haut rapport au vertige. Mais je te donne de la matière à réfléchir et s’il ne te reste que cela de moi, le moine m’aura été précieux.


Nous nous contenterons des ombres que je vois sur le mur, prisonnier comme tout le monde de la caverne originelle, sans prétendre inventer ce qui les produit, puisque déjà nous savons que nous ne le saurons jamais.

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mercredi 22 mars 2017

119 - Dixième jour : Le caillou


Doit-on laisser l’enfant s’enfermer sur un caillou dérisoire ou lui ouvrir les yeux sur l’univers, les vignes au loin sur les crêtes, les oliviers et le blé de la plaine, les guerres qui coupent routes et champs, le soleil si chaud et les étoiles si loin, Copernic et Andromède ? En moine consciencieux, je m’assoie à ma table et je m’apprête à disserter doctement. Que peut un caillou contre l’Education ?

J’aurais pu donner raison au caillou. Paradoxe et provocation. Éros plutôt que Thanatos. Je ne rigole pas avec l’éducation et je vais discourir de l’inné et de l’acquis, du souhaitable et du possible, des pères et des filles, de la survie de l’espèce et de l’immortalité. Vaste programme dont je ne viendrai pas à bout. Je suis au moins certain de cet échec annoncé mais d’avoir commencé, et aussi de ne jamais finir en équilibriste du juste milieu : je déteste le juste milieu, l’entonnoir de tous les compromis, de tous les malentendus, de tous les non-dits. Je vais plutôt entraîner tous les contraires dans la bouillie du précipice, là où ne sont que grincements d’inconciliables, terreau lugubre d’où germeront mes fleurs.

Je suis assis à ma table de travail et je me dis que mon ambition me perdra. Voilà six mille ans qu’on a inventé l’écriture pour toutes ces choses que j’ai annoncées dans un geste auguste de semeur. A peine semées, je vois pousser d’obscures forêts entremêlées de lianes vénéneuses. Depuis six mille ans, pas une ligne ne s’est écrite qui s’écarte de ces sujets.

Me voici, moine Théolone, qui prétend échapper à la malédiction, qui prétend résoudre l’énigme du caillou et de l’univers. Bon, par quoi commencer ?


Forcément, la peur de la mort.

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lundi 27 février 2017

118 - Neuvième jour : La mort inévitable


Etrange fable de moine, cette fable du vieux et de la petite fille. Voici que l’éternité s’ouvre à l’instant où paraissent la petite-fille et son caillou, voici que l’avenir devient un péril immense. Bien sûr que j’ai peur de la mort, de ma mort. Peur de n’avoir pas fini, peur d’être oublié, peur que le paradis soit une escroquerie et même l’enfer, mais cette peur n’est rien. C’est le malheur et la mort des enfants et des enfants de leurs enfants qui me terrifient. Je serai peut-être oublié depuis longtemps quand surviendra l’apocalypse, mais son idée seule suffit à me paralyser ; pourquoi dois-je vivre avec cette pesanteur, avec ce boulet, avec cette impossible certitude ?


Si encore je pouvais croire que cette peur les protège, elle me serait légère, mais elle n’a jamais protégé personne. Quatre-vingt-cinq milliards d’êtres humains sont morts pendant que quatre-vingt-cinq milliards d’êtres humains craignaient qu’ils ne meurent. Que les angoisses de la nuit me poursuivent donc puisqu’on ne peut les interrompre. Si tel est le prix à payer pour voir vivre et sourire, payons ; et puis oublions l’apocalypse, oublions l’apocalypse inévitable.


Ma musique déraille et je trébuche de silence en dissonance, le rêve du début est en miettes et c’est tant mieux. Du haut de ma colline, le calme revient la nuit tombée, à peine remué d’un vol d’oiseau nocturne battement d’aile mat et furtif, d’un ruisseau sous la mousse il a plu ce matin, d’une respiration d’enfant endormie. A mon tour je vais dormir, je vais retrouver la maison géante de mon enfance, les frayeurs des gouffres sans fond, la voix de mon père ou d’un oncle sévère et bon, et peut-être nous nous croiserons, elle l’enfant et ses sortilèges moi le moine endormi.


Je tourne en fermant les yeux autour du lit comme s’il était ce piano que j’écoute, pas lourd et dansant de l’ours. Sphère. C’est comme un déjà dit tout ce tournis inquiet. Tournis en effet. La peur tourne et moi je tourne sur moi-même, au rythme bien carré de ceux qui m’accompagnent, un univers orthogonal où je peux laisser gondoler mes accords, mes inflexions, mes rebroussements, mes cardioïdes, mes dérives. Sphère, je ferme les yeux, tout défile, tout se répète à l’infini, touches blanches et touches noires dentier géant, mais de petit décalage en petit décalage, je finis par aboutir.


Coda.




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vendredi 17 février 2017

117 - Huitième jour : Enfance


Dans la grande marelle des idées, certains musiciens savent sauter à pieds joints d’une majeure à un mineur ; on peut à l’infini concevoir des variations et des fugues sur l’ambiguïté de ces deux mots, du sens commun au sens légal, de la mélodie au sous-sol, du détournement au désaccord. Je n’ai pas cette souplesse-là. Je regarde passer en contrebas ce vieil homme et sa petite-fille qui gazouille. Je suis saisi de son bonheur d’être grand-père. Du haut de ma butte, un peu alangui de chaleur et confortablement installé, je n’ai aucun mal à imaginer que le monde lui appartient, à la demoiselle qui rit à mes pieds ; je sais bien qu’il ne faut pas écraser la belle enfant sous trop de richesses, fût-ce le monde entier, qu’il ne faut pas lui faire porter tout le fardeau de nos rêves d’éternité, ni ceux du vieux qui la guide, ni les miens.

Le monde lui appartient en effet, cette terre où je vis, la plaine et la montagne, la capitale, la ligne, l’île schizophrène. Elle n’en saisira peut-être qu’un arpent, qu’une poignée, qu’un caillou comme le gravier qu’elle prend aujourd’hui sur le chemin, délicatement accroupie. Il a fallu bien des millions d’années à ce gravier pour exister ainsi dans sa menotte, il est devenu le gravier le plus important de la création. Il est inutile qu’en moine savant je raconte son histoire calcaire ou siliceuse, le crustacé initial, les coulées d’acides et les roches en fusion.

Vainement nos rêves de vieux se gonflent dans le vent, elle a décidé que sa vie serait un instant ce caillou et nos rêves n’existent plus.


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mardi 7 février 2017

116 - Septième jour : Une si longue attente.

 


Un an de silence. Aucun instant n’a pu être volé. L’icône est toujours là qui veille, inlassable et dévouée. Elle enquête, elle questionne, tu écris tes mémoires dit-elle de ce ton neutre où transpire la moquerie, de ce ton qui en quatre mots brise chaque commencement de début d’intention, chaque effluve.


Pour me donner l’illusion que je vis, j’ai repris le crayon aujourd’hui. Il faut saisir mon rêve de moine et l’ouvrir comme on éventre. Diable si je parviens à retrouver le balancement de la mer si calme. La menace de son mouvement perpétuel est presque invisible, et l’on pourrait s’embarquer sans crainte ; les grands naufrages viendront plus tard. Voilà un an, je me proposais un rêve, je ne sais plus lequel. Je dois en inventer de nouveaux.


Nous sommes nos rêves, il n’est pas de néant qui tienne, à nous de les chevaucher à leur passage dans un rodéo furioso. Mes rêves d’antan ont fondu dans la fournaise des emplois du temps. L’icône ne laisse aucun vide où ils pourraient se réfugier, avec leurs complices, paresse, errance, égarement. Mais puisque j’ai commencé ainsi, rêves de moine, je dois rester sur la grille, les harmonies, la cadence. Monk’s Dream n’est pas un songe vaporeux de nuit d’été, c’est une frappe sèche, un rythme soutenu, et de courtes phrases finissant en bleu.


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lundi 6 février 2017

115 - Sixième jour : La trivialité quotidienne.


Le clapotis de la mer est irrégulier. Il faut dire qu’elle est étonnamment calme, comme seule doit l’être à l’autre bout du monde la mer des Caraïbes entre deux cyclones. Alors ici ou là un rouleau de dix centimètres de haut vient se fracasser sur la plage minuscule avec le plus de bruit possible histoire de se donner de l’importance et me donner un début. Il fait bon rêver aux mers chaudes où sont allés se perdre les marins et les capitaines partis de cette mer ci.

Questions, questions, questions ! Il faut sans cesse répondre aux questions, en lâchant l’édifice qui se brise au sol en mille éclats informes. Naturellement, on jurera qu’on n’a rien dit rien fait rien demandé, que c’est un mauvais procès et qu’il sera toujours temps de reprendre après l’interruption ; comme si on pouvait reprendre après une interruption, comme si on pouvait recoller les morceaux éparpillés. La trivialité quotidienne piétine mes plates-bandes, dérisoires et marécageuses. Il me reste à devenir légume, et la trivialité y trouvera son compte enfin, sainte trivialité dévouée et inlassable qui pousse mon fauteuil ostensiblement.

Les points sont bien à leur place sur les zi, jamais je ne pourrai écrire, sinon quelques instants volés, sinon quelque fugacité saisie en vol, et vite plaquée, planquée. Il ne faudra jamais espérer de la pensée continue ici, de ces longs enchaînements imparables et solennels comme seuls les très savants et les très philosophes savent dérouler.

Ici, ce sera du puzzle, de la traverse, du désordre. Il faudra sauter de pierre en pierre comme à gué pour passer d’une rive à l’autre, d’une entrée à une conclusion, d’une hypothèse à une impasse. Je ne sais pas faire autrement, les pages de mes carnets sont trop petites et mes envolées courtes sur pattes.

Ici, ce sera du point à la ligne.

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lundi 16 janvier 2017

114 - CHAPITRE DEUXIEME . A QUOI REVENT LES MOINES

Cinquième jour. Monk’s dream.

Le cri des hirondelles au milieu des cerisiers me dit que je suis vivant, vivant mais inutile tant que je n’écris pas. Pour autant, suis-je utile à écrire, utile à qui, utile à quoi ? Rien ne me permet de le savoir et je dois continuer inlassable et lent dans mon brouillard, aligner les caractères. Utile à moi seul peut-être bien, pour dissiper un peu, comprendre.

Essayer.

J’écris sur de petits carnets à spirales que je cache dans la chapelle sur la grande île, et j’en envoie des pages arrachées quand je veux, quand je peux, si je peux, si je veux. Il faut imaginer le cycle, il se pourrait qu’un jour quelque chose m’en revienne. On dit que le véritable penseur et le parfait écrivain travaillent avec méthode. Ce que j’entreprends ici, mon travail de moine à musique, je devrais donc l’aborder avec un arsenal de petites cases, de petits tiroirs, à chacun sa pensée, à chacune son sujet, par ordre alphabétique, par ordre chronologique, par ordre de tailles croissantes façon défilés militaires. Je ne défile pas, je file, je me défile et je suis déjà perdu : il n’y aura ni case, ni tiroir, ni défilé, pas même un défilé de mode. Je suis moine, et les nuages passent comme passent les pensées, le vent tourne, au-delà de cinq jours plus personne ne sait le temps qu’il fera. Alors l’éternité des idées claires et distinctes, tu peux te brosser. Je plante une girouette dans mon crayon et la météo fait le reste.

Selon que le réveil sera gai ou brumeux, le repas copieux ou chiche, j’écrirai léger ou ballonné, je citerai Héraklite ou Dupont-la-Joie, je sauterai du coq à l’âne, de la thèse au délire, et chaque fois ce sera utile. Utile ? Je n’ai aucune réponse à donner à qui ne les a déjà.

Je n’ai pas envie maintenant.

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dimanche 15 janvier 2017

113 - Intermezzo : Un mode de vie

 

 

UN MODE DE VIE

La tentation est grande d’ajouter mon grain de sel à la sauce du moine. Faire le malin et ajouter mon discours à son discours. Après tout, qui pourrait deviner que je recopie des fiches ramassées dans le sable, pourquoi ne pas les endosser tant qu’elles me conviennent et que j’ai l’impression de m’y retrouver ? Et si elles ne me conviennent pas, réécrire, déformer, mettre à ma main.


La règle du jeu serait bafouée. Il faut que je retienne mes envies, et si je dois ajouter des textes de mon cru, qu’ils soient à la hauteur de ma myopie, à ta hauteur quand je m’accroupis pour te regarder dans les yeux, toi qui tiens debout depuis dix jours et qui me tends les bras pour me faire fondre de bonheur. Un jour on paye cher ce bonheur mais je ne le sais pas pour le moment, j’ai un crédit sur douze ans, alors laisse-moi fondre aujourd’hui.

J’ai su bien plus tard que le moine avait été pris à partie pour s’être insurgé contre le discours de notre misanthrope des faubourgs. Il avait dit ce qui relevait de la cohérence : quand on est misanthrope, on ferme sa gueule. Les invectives avaient fusé derechef, que n’avait-il point dit là ! Le voici accusé de vouloir réduire au silence le contestataire de ces dames, de bâillonner la libre expression, de faire taire la vérité, le voici transformé en nazillon de la pensée. Pour ma part, j’avais noté seulement qu’il révélait l’incohérence de l’imprécation.

Alors voilà, parfois je m’emporte. Je ne devrais pas me mêler de philosophie, de cynisme, de Diogène et compagnie, au moine de faire face seul à ses détracteurs, à moi de seulement recopier pour toi ce que j’arrive à déchiffrer. Tu en penseras ce que tu voudras le moment venu, c’est toi qui devras te pencher pour me regarder dans les yeux, si par hasard tu le souhaites. Je n’ai pas à me prendre au jeu sur ce que j’ignore ni à te donner un mode d’emploi, un prêt-à-penser qui pourrait bien t’empêcher de choisir entre ton vrai et ton faux, de décider de ton monde à toi.

Je dois me taire et recopier. Je peux cependant te dire que tu es humaine, vieille d’un peu moins d’un an maintenant ; rien ne te permettra d’être autre. Il te faudra côtoyer tous tes semblables humains, vivre avec eux, vivre par eux et pour eux, non dans une sorte de don de soi que certains tenteront peut-être de t’inculquer, mais dans cette simple et continuelle coexistence qu’on appelle la condition humaine.

Alors, les règles, la foule, les gardiens, les barrières, les portes, il y en aura, sans cesse, tu devras les franchir, les contourner, les accepter, les combattre, les changer. Mais tu ne pourras pas en nier la nécessité.

Nous sommes déjà en l’an 2000.

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lundi 19 décembre 2016

112 - Quatrième jour : Entrer dans la cité #4/4

4. Celui qui veut entrer et celui qui veut sortir.


Je n’en ai pas terminé. Il faut encore une pierre à ma fondation, il faut revenir aux braves gens de tout à l’heure. Ils n’ont pas dit leur dernier mot. Il faut voir comme ils se précipitent tous dans la contradiction.


Les braves gens se réclament de Diogène et son disciple tardif, l’imprécateur de banlieue. Etourdiment, ils en font le porte-drapeau du combat des réprouvés de la terre, le noble forcément noble combat des victimes contre le monde impitoyable des puissances étatiques, financières, racistes, nationalistes, mondialistes, tout ce qu’il est si confortable d’invectiver. Les braves gens sont les robins des bois du temps de maintenant, en quelque sorte, ils se pavanent la bonne conscience en bandoulière, un petit Diogène à la boutonnière.


Regardez-les : ils défilent pour défendre les sans-papiers, les sans-logis, les sans-métiers, les « sans ». Jolie expression n’est-ce-pas ? On dit les « sans », on a tout dit. On aperçoit la longue cohorte des miséreux qu’on ne veut pas voir, et autour d’elle, affairés, les braves gens. Qui est cynique ? Moi qui ironise ou tous ceux-là qui se démènent pour atténuer les désastres de notre monde sans pitié ?


Je participe à ma façon à ce qui peut améliorer dans ma cité la vie des gens qui n’ont pas ma vie. Mon effort est modeste et je m’économise les postures et les criailleries, mais il me faut bien accepter des perturbations dans mon confort ; elles se nomment impôts, cotisations, dons, prélèvements, quotas, progressivité, et quelques autres mots de cet acabit, temps disponible aussi. Il est de bon ton de s’en plaindre, trop d’impôts, trop de taxes, trop de charges, le bon vieux discours machinal ; pour ma part j’accepte de bonne grâce ces contributions-là, je sais qu’en effet, ce temps donné et cet argent versé sont utiles. J’aime bien le mot contribution.


Je crois que nous devons le « sans » à Albert Jacquard. Je n’ai rien contre Albert Jacquard qui serait bien surpris de se voir mêlé à mon propos. Son énergie et ses convictions portèrent quelquefois leurs fruits, et loin de moi l’idée d’en rire ou d’en diminuer l’importance. J’admire son travail et tant pis si je ne l’accompagne pas sur certains terrains. Ce n’est pas l’objet de ce chapitre et je me garderai de toute ironie. Je m’inquiète en revanche de ces bonnes âmes qui lui ont collé Diogène dans les pattes et qui, ce faisant, avec toute la meilleure conscience qui soit, celle-là même qu’on se complaît à contempler dans sa glace tous les matins, anéantissent les efforts de notre bon vieux professeur.


Parce qu’une chose essentielle a échappé aux bonnes âmes, une chose que le vieux professeur connaissait bien, lui. La spécialité de Diogène est de cracher sur le monde entier dès que le monde se prétend humain, le monde entier, nul n’y échappe. Diogène ne s’embarrasse pas de considérations de pouvoir et de fortune, et s’il crache sur les puissants, il ne se gêne pas pour cracher aussi sur les miséreux avec le même enthousiasme, la même application, la même constance, la même vigueur. Puissant ou misérable, dès qu’on se prétend homme on est visé par Diogène.


Le voici donc, le contresens commis par les bonnes âmes qui se réclament de Diogène : on ne peut pas confondre le combat des exclus qui veulent revenir dans la cité et le choix de ce Diogène qui s’est exclu de lui-même et qui s’en vante : « moi, un homme ? Plutôt crever ! ». Ce à quoi les uns aspirent désespérément est précisément ce que l’autre rejette avec mépris, et il ne voudra jamais supplier d’être reçu là d’où les premiers ont été chassés.


Ne voyez-vous pas, bonnes âmes béantes, misanthropes de confort, que les humains que vous prétendez combattre à coup de slogans dérisoires, élite financière, capitaines d’industrie, milliardaires arrogants, tous ceux-là qui piétinent leur prochain pour leur plus grand profit, sont bien plus proches de ce Diogène que vous ne le serez jamais, dont pourtant vous vous réclamez ? Regardez les, vos ennemis : vous dites que seule leur importe leur réussite. Vous dites votre méfiance face à leur fortune toujours suspecte ; vous dites que leurs fins justifient leurs moyens ; vous dites qu’ils s’en vantent même et que sans remords ils laissent sur leur route des cadavres qu’on peut oublier, et vous avez raison de le dire : ils font tout cela en effet, mais pour eux ce n’est pas grave puisque justement l'homme n’est rien, même pas un homme. Mais n’est-ce pas exactement ce que Diogène dit ?


Et vous, qu’êtes-vous donc ? Il faudra vous y faire, le cynisme insupportable d’usage courant n’est pas le petit frère bâtard d’un cynisme philosophique honorable, ils sont frères jumeaux, et qui soutient l’un soutient l’autre. Alors réclamez-vous de Diogène tant que vous voulez ; chacun son choix. Mais votre bonne conscience restera à jamais coincée dans votre miroir, profitez en bien avant de sortir dans la rue.

FIN du chapitre 01.

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mardi 6 décembre 2016

111 - Quatrième jour : Entrer dans la cité #3/4

3. La cohérence impossible.

Diogène a saisi sa cohérence à bras-le-corps. Diogène a été comme il a un jour décidé qu’il serait, libre et seul. Animal et survivant. Ostensible et indifférent, avec, on ne se refait pas, un petit coup d’œil pour vérifier l’effet. Mais, mordicus, ne rien devoir à qui que ce soit, essayez un peu pour voir, vous qui êtes si malins. Il faut disputer aux chiens leurs os, il faut gratter le sol à la recherche de racines encore heureux si on trouve un radis, il faut creuser les immondices pour en extraire du comestible, il faut attendre la pluie pour boire, il faut trouver un tonneau pour habiter, et je ne suis pas certain que les tonneaux existaient en ce temps-là, n’était-ce point une jarre ? Il a vécu sa pensée, il en a payé l’inconfort. Je le répète, car c’est essentiel, il en a supporté la cohérence, seul dans l’histoire du cynisme à l’avoir fait. Sans approuver quoi que ce soit, je le respecte pour cela.


Un beau matin, Diogène se penchant sur le miroir d’une flaque s’est dit qu’il fermerait sa gueule, ne parlant pour personne. Par sa vie entière en accord intime avec ses convictions, sans aucun autre discours que les célèbres invectives, il nous laissa un message assez clair pour que, deux mille trois cents ans plus tard on parle encore de lui.


Diogène m’a enseigné une chose et une seule, je l’ai déjà écrite et je ne crains pas de me répéter car elle est décisive : l’homme est certes un animal, rien de plus, rien de moins ; mais une seule chose distingue l’espèce homme de toutes les autres espèces du cosmos tout entier jusqu’aux confins de l’univers, j’ai bien écrit une seule, qui me permet d’échapper au désespoir cynique : c’est que tu en es, c’est que j’en suis, c’est que nous tous ici en sommes, des humains. Rien de plus, rien de moins.


à suivre #4/4

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vendredi 25 novembre 2016

110 - Quatrième jour . Entrer dans la cité #2/4

2.  Humains, seulement humains.


Je n’accepte pas qu’il en soit ainsi qu’il nous dit, je n’accepte pas ce que j’ai compris de Diogène. Je combats sans trêve le principe même de sa démarche, quels qu’en soient les justifications partielles et parfois pertinentes. Nul ne peut récuser l’homme en tant qu’homme, car s’il est pur animal, il est d’une espèce nommée homme, c’est ainsi, nommons la autrement elle restera espèce donnée, dont nous tous qui lisons et écrivons faisons partie. Ni chat ni chien, ni vermisseau, mais bel et bien humains. Il n’y a là aucune supériorité qui tienne ni aucune infériorité, mais une singularité définitive.

Il peut toujours se récuser en tant qu’homme, notre homme, il est le seul à qui je reconnaisse ce droit qu’il a assumé. Chaque homme a ce droit pour lui seul et ne peut l’exercer sur quiconque. Qu’il se l’exerce donc en assumant tout, j’en prends acte et je ne l’écoute plus. Mais pour être ce chien il n’en sera pas moins homme.

L’homme n’est tel que social. Seul, isolé, tour d’ivoire et stylobate, il n’est rien, il n’est plus rien. Même plus un animal. A l’instant où l’imprécateur de service ouvre la bouche, misanthrope mis en scène, reclus ostensible, il se détruit, il se dénie toute raison d’être ; finies les imprécations à peine commencées, qu’il parle encore ou ferme sa petite gueule, la terre n’en a même plus le souvenir. Par son rejet de la haïssable société des hommes, il se refuse à lui-même sa propre existence

Qui se croit magnifié par un splendid-yzlment, j’y reviens, n’est plus qu’incohérence hérissée.

Qu’on ne m’accuse pas de faire taire l’imprécateur, arrière petit-bâtard du grand Diogène. Il a proféré lui-même l’anathème contre lui-même, il n’a pas eu besoin de moi. Pourtant le voici qui crie à la censure, à l’étouffoir, et qui feint de s’étonner d’être banni de la cité, lui qui est sorti sans que nul ne le lui demande. Le vieux réflexe infantile, la faute aux autres, la faute au monde hostile, la faute à Voltaire, la faute à Rousseau.

Faire porter le chapeau à autrui. Voilà la ruse. Mais c’est moi qu’on accusera.

Diogène, notre Diogène d’antan n’est pour rien dans cette stratégie perverse et n’a jamais imaginé le chemin hypocrite de son petit bâtard. Il n’a pas fait de grands discours ; il ne s’est pas réfugié avec ostentation dans quelque pavillon de banlieue délabré. Il ne s’est pas embarqué dans sa petite auto que lui a construite la haïssable société des homme, petite auto ou petit vélo ou quoi que ce soit de son époque qui l’aurait véhiculé ; il n’a pas bu le vin produit par la haïssable société des hommes, vin ou tord-boyau ou simple eau du robinet ; et que dire du robinet lui-même qu’un plombier venu de la haïssable société des hommes a bien dû un jour et forger et poser.

Que sont devenus les vêtements que lui a tissés la haïssable société des hommes pour l’empêcher d’attenter à la pudeur et d’avoir froid, et la nourriture un simple quignon de pain suffirait à mon discours ?

C’est facile à comprendre : tu ne veux pas de tes frères, alors tu dois t’en passer, définitivement, vivre nu et à découvert, ne rien devoir serait-ce un bâton qu’un autre t’aurait taillé, errant sur terre, toute ta vie. Vois Diogène, laisse tout derrière toi, et suis-le.

C’est exactement ici que commence le respect que j’éprouve pour notre homme à la lanterne et que je refuse à l’imprécateur de banlieue.

à suivre #3/4

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mercredi 23 novembre 2016

109 - Quatrième jour : Entrer dans la cité #1/4

1. L'empereur des cyniques

J’ai trop péroré sur le sous-Diogène d’aujourd’hui, le pâle imitateur. Lui et ses groupies m’avaient agacé et j’ai perdu du temps. Ce fut une sorte d’entrée en matière, un angle d’attaque, mais maintenant il me faut passer au plat de résistance, il faut que je m’occupe de l’original plutôt que la copie, m’en prendre à Diogène lui-même. C’est une bien autre affaire qui m’attend : Diogène n’est pas de ces imprécateurs de salon et de pavillon frisquet. Loin s’en faut. Autant les imprécateurs d’aujourd’hui sont futiles, autant je respecte Diogène en le combattant. Non seulement le combattre mais le vaincre, lui faire mordre la poussière, et pourquoi pas l’anéantir, lui et ses postures.

J’ai les yeux plus grands que le ventre, mais ce ne sera pas faute d’essayer.

Diogène fut le premier, le premier connu, à récuser l’homme en tant qu’être supérieur. Il lui a assigné un statut strictement animal, comme par exemple le chien. Pourquoi le chien je ne sais, mais il s’agit ici de cynisme alors pourquoi pas le chien. Il se trouve que je ne rejette pas cette idée-ci que l’homme n’est ni plus ni moins qu’un animal, qu’un chien. Mais je refuse de voir dans cette idée une bonne raison de mépriser l’homme en tant que tel ; nous sommes tous de ce drôle d’animal là et ce qui me différencie de Diogène est ce constat que, moi qui t’écris, je suis un homme et non un chien. En cela l’homme m’est plus précieux que le chien, en cela seulement, définitivement. Ni supérieur, ni inférieur, précieux.

Il fut aussi le premier à refuser la société des hommes, non tant la société de son temps que l’idée même de société, toute société humaine. Il a revendiqué l’animalité exclusive et ostensible comme seule condition de l’être, il a revendiqué l’absence totale de sens à être. Il a revendiqué sa chienne de vie de chien. Mais derrière la séduction et la radicalité, il y a un oubli fondamental : presque tous les animaux, à commencer par les chiens et par l’homme, n’existent que par leur vie en société. Accorder à chacun une individualité unique est indispensable, mais ne suffit pas, cette individualité unique ne prendra son envol qu’au milieu des autres individualités uniques que sont tous ses semblables différents ; l’envol en sera contrarié, plus ou moins, mais il aura lieu. Contrarié mais possible, tout est là. Tu ne voleras jamais seul dans ton coin. Qui es-tu pour te croire au dessus de ta contingence ?

Mon petit cerveau de moine a pauvrement tenté d’écrire ce que Diogène n’a jamais pris la peine de formuler. Pour qui l’aurait-il fait ? C’est la cohérence même de Diogène de se taire, discourir serait donner de l’importance à qui n’en a pas à ses yeux : l’homme que je suis en particulier, nous tous en général. A-t-il écrit, a-t-il laissé traités et discours ? Non. Quelques invectives devenues célèbres, quelques accessoires, lanterne et tonneau, toutes ces choses que l’on raconte. Rusé, le bougre, laisser faire le bouche à oreille, économie de paroles pour une célébrité millénaire, et me voici encore aujourd’hui obligé de le réfuter maladroitement.

Réfuter un discours qui n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais, en reformulant et donc en déformant ou, du moins, en donnant prise à l’accusation de déformation du propos véritable, le piège est béant devant moi et je m’y précipite. Comment sinon se défendre contre cette marée montante de haine que l’on percevait alors et qui envahit notre horizon. Il faut réfuter et tant pis pour les accusations faciles. Si mes déformations ne conviennent pas, alors que l’on reformule à l’envi ! Et quand viendront ces autres reformulations, je continuerai à réfuter. Je le réfute, cet animal d’homme, sans discontinuer.

à suivre #2/4

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mardi 8 novembre 2016

108 - Troisième jour : enfin Diogène #3

3. La posture ou la maladie.


Les braves gens n’adhèrent pas toujours à ses imprécations de misanthrope, ils en sont parfois si effrayés qu’ils préfèrent se réfugier dans la pitié, cet autre sentiment de supériorité qui vous saisit face au misérable, barrage contre la peur et la conscience. « N’entendez-vous point sa douleur derrière les imprécations ? » disent les braves gens. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en pense, l’homme en question, d’être ainsi médicalisé plutôt qu’entendu.


Est-il planté dans sa posture mûrement réfléchie que je combats car cette posture est une imposture, ou sa philosophie n’est-elle que cris compulsifs relevant alors de l’assistance publique ? Il n’y a pas d’hésitation possible. Il sera beaucoup moins humilié d’être combattu que soigné : la posture lui conviendra mieux que la maladie.

C’est pourquoi je le combats. Ne l’ai-je point dit ?

Que m’importe au fond les bonnes âmes, les dames patronnesses et la compassion des bonnes consciences. Il faut que je les mette de côté, elles reviendront à la charge et je m’occuperai d’elles s’il le faut. Pour l’instant, c’est à la posture que je m’adresse, réfléchie et organisée, soigneusement mise en scène pour la plus grande édification des foules. Il faut se pencher sur l’enjeu caché, sur les ombres qui se profilent derrière le discours du cynique, discours élégant ou éructant et discours de haine, sur ces ombres effrayantes dont le vingtième siècle a vécu les ravages.


L’imprécateur de service se complait à exacerber les mérites de la liberté individuelle absolue et affranchie de toutes contingences sociales, de toutes les règles collectives, forcément insupportables à ses yeux. Il ne cherche pas à détruire telle ou telle règle, mal née, mal rédigée, mal acceptée, il s’en prend à l’idée même de règle, à l’idée même de contrainte, il s’en prend à cet aphorisme essentiel venu du fond des âges et de Mytilène : soufre que ton voisin te gêne un peu. Du haut de sa posture il ne voit dans cette foule que moutons : nous sommes tous des moutons, dit-il, lui est un libre chien qui fouille les immondices en toute liberté.


Le voilà bien, le discours de l’imprécateur qui ouvrira un jour la porte aux torrents sanglants ; il le sait ou il l’ignore, il fait semblant de l’ignorer, mais il en est complice par complaisance, par suffisance, par calcul. Personne ne songe un instant à s’y opposer, les bonnes âmes et les braves gens se rassurent en prétendant soigner la souffrance dont ils disent que l’imprécation est l’écho ; Alceste est un homme honorable. Et pourtant il n’y a pas l’ombre d’un cheveu entre le cynique de philosophie et le misanthrope de service.


Les braves gens font ainsi d’une pierre trois coups : se ranimer la bonne conscience comme une flamme d’arc de triomphe, échapper à l’imprécation, clouer au pilori l’imprudent qui dénonce le discours d’apocalypse. Car il en vient toujours un qui va se dévouer, un imprudent qu’on traînera dans un de ces procès en sorcellerie que les braves gens savent si bien instruire, et personne ne bougera. Je vais m’éloigner un temps de ma chapelle, je ne voudrais pas qu’elle brûle avec moi car je suis cet imprudent. Que personne ne prenne ma défense, dans les procès en sorcellerie on brûle les accusés et on pend leurs avocats. Dieu reconnaîtra les siens.

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samedi 5 novembre 2016

107 - Troisième jour : enfin Diogène #2

2. Le pavillon d’ivoire.


Il est de bon ton, pour qui se veut grand penseur, grand révolté, poète maudit, et sage méconnu, de se draper ostensiblement dans une misanthropie grandiose méprisant toute forme de société organisée. Je veux ici être clair : il faut balayer cette tentation, qui relève de la posture et, risquons le mot, du cynisme. Il y a une nécessité ontologique humaine à vivre en groupe, quel que soit le nom que je donnerais à ce groupe. Le grand Diogène et ses petits imitateurs peuvent vitupérer tant qu’ils veulent du fond de leurs tonneaux et autres refuges, l’humanité n’a que faire d’eux et de leur « Splendid Yslment ».

Justement, voici un de ces émules. Je m’en vais l’examiner, le suivre dans ses gesticulations, je le connais mieux qu’il ne croit. Notre ci-devant penseur veut être remarqué, il ménage ses effets et prend soin de cracher visiblement sur la société où nous vivons, cette société où vivent tous ceux qui le voient, et il crache avec application sur nous autres, nous tous qui peu ou prou en acceptent les lois pour y vivre. Puis il se retire en grande pompe, tour d’ivoire inconfortable, forcément inconfortable, délicieusement inconfortable, d’où il peut à loisir se proclamer libre.

Je l'observe : il se complaît dans la délectation que donne un vague sentiment de supériorité sur la masse des terriens entassés dans leurs clapiers. Je vois bien comme il méprise le réflexe grégaire, comme il dit. Notre homme a su garder la liberté de son refuge austère. Il ne craint pas de nous le montrer, ce refuge signe de sa gloire, dont l’austérité revendiquée appelle notre admiration mais il ne faut pas trop le répéter, ce serait irrespectueux pour ce penseur supérieur. D’ailleurs, il le dit lui-même, il y fait froid, preuve s’il en fallait de son héroïsme et de la méchanceté du monde.

Par soubresauts et de peur qu’on l’oublie il revient sur la place publique, il recommence son imprécation avec force points d’exclamation. Il a même du talent, le bougre. Puis il se retire plus ostensiblement encore, une sorte de coïtus-interruptus. Les braves gens qui l’écoutent sont saisis d’une ferveur étrange, hésitant entre l’admiration incrédule et l’apitoiement médical. Hésitant entre l’envie de se retirer à leur tour, disciples du disciple, les gens sont si méchants bienvenue dans ma tour d’ivoire, et celle de soigner le pauvre souffreteux misanthrope. Faut-il le soigner, faut-il le suivre, ou bien faut-il le combattre ?

Je le combats.

à suivre #3

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samedi 8 octobre 2016

106 - Troisième jour : enfin Diogène #1


1. Marche à l’ombre.

Il ne faut pas me rebattre les oreilles avec la page blanche et le reste, s’il faut noircir je noircis à la demande, un centime la ligne et je deviens milliardaire. Le projet est gigantesque, il faut l’admettre dès maintenant. Il s’agit rien moins que de devenir immortel, rejoindre les héros antiques qui ont mis le doigt sur ce qui faisait mal : depuis ce temps-là, l’homme n’a plus jamais guéri d’exister, lui qui était malade de vivre. Je ne vois pas pourquoi il me faudrait quelque viatique officiel pour ceci : il suffit d’être pour philosopher.


Les plus célèbres de ces héros paradaient sur une place publique, entourés d’un groupe d’éphèbes éberlués. Héros du langage, de la pensée, du discours, héros de l’aventure dialectique, où le seul ennemi à vaincre est l’inaccessible réalité, autrement plus redoutable que des hoplites armés jusqu’aux dents. J’imagine parfois que ces héros de parole combattaient en dehors des saisons touristiques afin d’éviter les hordes germaniques et les escouades nippones, échappant ainsi à l’Apollon solaire qui déverse ses quarante degrés à l’ombre alors qu’on serait si bien à faire la sieste. Esprit chagrin qui me lis et grimaces, je sais bien qu’au temps de Platon le mois d’août n’existait pas ni les touristes de Plaka. N’en faisait-il pas moins chaud en été dans les étroites rues d’Athènes ? Apollon savait faire la différence entre le soleil pour les visiteurs et le soleil pour les philosophes ; point de sphère cosmique pour séparer l’hiver de l’été et de l’hébétude vacancière la violence de la pensée.


Pourtant, je vais laisser là mes anachronismes et oublier Platon, provisoirement : je commence ma promenade péripatétique avec mon premier ennemi, Diogène.

à suivre #2

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lundi 29 août 2016

105 - Deuxième jour : l'éclipse totale de soleil

 

Deuxième jour : l'éclipse totale de soleil


Traducteurs hésitants et confus, scribes incertains et pédants, ils ont beaucoup tâtonné pour nous donner les clés, pour nous ouvrir des portes qui nous étaient infranchissables. Ne crois pas que je me moque de ces lettrés patients ou que je les méprise, il leur en fallait, du bon vouloir et du désir pour se lancer dans cette aventure, alors un peu d’orgueil leur sied : eux-mêmes ne savaient trop sur quoi ouvraient ces portes ni s’il en existait qui aillent avec les clés. Il leur fallait décider entre dix ou cent possibilités, entre mille logiques vraisemblables. Alors pourquoi pas des alvéoles feutrées ? Le cosmos a pris aujourd’hui une tournure vaguement compréhensible, alors comment exprimer sans ridicule les tourments de ceux qui sans rien savoir, tentaient le diable et le tiraient par la queue ? A chacun de nous, lecteurs, d’inventer à partir des approximations des scribes la pensée qui fleurissait voici deux mille ans.


Le cosmos a ses mystères et les plus puissants télescopes nous brouillent un peu plus la vue à chaque nouvelle découverte, nous brouillent un peu plus la certitude. Le cosmos est à la mode en ces jours de 1999 avec l’éclipse totale de soleil qui se prépare pour le mois d’août prochain. Quoi de plus simple qu’une éclipse totale de soleil ? Je prends une balle de ping-pong, un gros pamplemousse, une lampe de poche, et je démontre l’éclipse de soleil en deux temps trois mouvements.


Nos philosophes d’autrefois ne connaissaient ni la lampe de poche ni la balle de ping-pong. Je ne suis pas très sûr pour le pamplemousse mais il se peut qu’ils l’aient ignoré aussi. La Malaisie est si loin d’où vient ce fruit à face de carême ! Comment pourraient-ils accéder à l’étincelante vérité ? Faute de la comprendre, ils l’inventaient, ils lui donnaient un son, une texture, une couleur, une majuscule. Ainsi sont nées les alvéoles feutrées, la musique des sphères, la musique de Sphère ; ainsi ils ont fini par créer l’univers, ils l’ont appelé Cosmos, et la connaissance dont nous nous targuons gémirait encore dans sa caverne sans cette invention.

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vendredi 5 août 2016

104 - Intermezzo : bouteilles à la mer


BOUTEILLES A LA MER

Voilà des années que j’empile les fiches écrites par Théolone le moine après avoir prétendu sur la première d’entre elles qu’il allait se taire, qu’il n’avait rien à dire de mieux que son silence. Pendant qu’à l’autre bout de la chaîne j’attends, il cherche, il craint, il doute. Coquetterie, hésitation, va savoir. Il faut bien commencer par son message du premier jour, car je sais aujourd’hui que son silence n’est pas pour demain, sinon des silences provisoire comme il en est en musique. Je me suis piégé tout seul en me lançant dans l’aventure et je dois désormais transcrire tout ce que la mer m’apportera, je dois obéir à l’injonction maritime. Je me souviens du jour où je me suis pris dans les filets du pêcheur invisible.


Je rôdais sur la petite plage que tu connais bien, un soir de printemps, et j’ai trébuché sur un flacon ensablé. Soigneusement bouché, il contenait quelques feuilles de carnet à spirale, crayonnée m’a-t-il semblé à travers le verre rayé et terni. N’importe qui aurait fait pareil, ramassé la bouteille, débouché, lu. Voilà, c’est toute l’histoire. Romanesque un instant et finalement rien de plus qu’une lecture un peu difficile dans le soir frileux à la lumière de rien.


Mais le piège s’était refermé sur moi, dans la banalité même de la déception. Je n’avais trouvé aucun appel au secours, aucun naufragé lointain sur une île déserte, aucune urgence, pas la moindre apocalypse à me mettre sous la dent, pas même un roman d’aventures. On aurait dit une sorte de discours hésitant et bleu, comme celui par lequel on éveille l’intérêt d’un inconnu avant de savoir la moindre chose sur lui, que ce soit pour l’apprivoiser, l’aimer ou le rouler dans la farine. Il y avait des mots fragiles, et la nuit claire et la fraîcheur du vent, rencontre si singulière qu’il m’était impossible de ne pas lui donner suite. Alors j’ai décidé de recopier les mots et de les poser ici, aux yeux de tous et d’abord aux tiens : les courants marins n’auront pas couru pour rien, et ce n’est pas moi qui aurai tu la voix des mers, la voie du moine. A toi maintenant de t’appliquer un peu pour ne pas couper le fil.


D’autres bouteilles suivront. Comme si recopier la première avait largué un flux constant qui apportait son lot de phrases à chacune de mes venues sur la plage. Qui pouvait bien les poser sur le sable, était-ce une marée, ou bien juste un facteur ? Un soi-disant moine, un petit plaisantin, mon ombre, mon avatar ? Je ne mettrai jamais ma main à couper sur une seule hypothèse ; il n’est pas nécessaire de savoir le vrai. Le mieux est de jouer le jeu, de ramasser les flacons chargés d’ivresse ou d’eau sale, et de faire comme s’il était normal que mois après mois, sur la même plage, et seulement quand j’y passe seul, apparaissent des papiers quadrillés en forme de fiches à défricher et déchiffrer, qu’à mon tour je jette dans les courants entoilés du monde numérique.


Ne te fatigue pas à me prendre la main dans le sac, à dénoncer une ruse cousue de fil blanc, je sais d’avance tout ce que tu vas dire de ce dispositif facétieux. Imagine un instant qu’il advienne après tes rires et tes méfiances que tout soit vrai, et vois le monde autour de toi devant ton vain embarras. Je veux bien admettre que ce n’est pas le plus probable.


Au contraire, que tes soupçons s’avèrent, et vois le monde autour de toi devant ta satisfaction inutile. Ce que tu auras lu en sera-t-il différent pour l’usage que tu peux en faire ? Après tout, nous serons unis dans notre lecture commune, et chacun y verra midi à sa porte, chacun aura gagné au change de croire aux fiches du moine et de rêver à ce qu’elles contiennent.


Voici donc les chroniques de Théolone comme elles me sont parvenues jour après jour, qui furent si longues à traverser les impondérables et qui attendirent encore dans le secret de mes sous-sols, à en devenir anachroniques. Je les ai platement numérotées. Parfois un jour pour plusieurs fiches, parfois plusieurs jours pour une seule, découpées en fragments, à chaque fragment son flacon, à chaque flacon son jour. Ne t’étonne pas si des textes disparaissent, s’ils ne surgissent de rien, s'ils sautent comme saute un microsillon rayé sur nos vieilles platines des siècles passés. Je fais semblant de croire que l’ordre d’arrivée est celui de l’écrit, le coq et l’âne sont du voyage.


Parfois surviendra une date quelque part sur quelque fiche, comme un coup de gong. La date du dernier remord, celle de la trouvaille, un clin d’œil à nos vies, tout sera possible et il ne servira à rien de tenter de dresser un tableau du temps qui passe. Contentons nous de la numérotation sommaire.


Le plus difficile n’est pas de recopier les déambulations du moine, ni même de faire semblant de les comprendre, le plus difficile est de te les présenter. J’ai hésité très longtemps, trop sans doute, mais voilà, j’ai commencé. Il ne me reste rien d’autre à t’offrir. Nous sommes embarqués dans un voyage inattendu dont nous ignorons la destination. C’est un voyage philosophique, un voyage dans le monde vacillant des idées, un voyage dont personne ne revient. Un de ces voyages dont le lieu commun prétend que seul compte le chemin, non la fin, alors que nous savons que c’est faux, l’un ne peut être sans l’autre. Nous sommes tous des enfants d’Ulysse et nous ferons le voyage sans savoir, mais pour voir, juste pour voir.

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