jeudi 19 novembre 2009
22.15 - MONSIEUR NOBEL. #3 : La femme nue.
Ne changeons pas de jour. Monsieur Nobel n’est pas encore en service, il faudra avaler la fable jusqu’au bout.
Il était une fois deux villages dans un pays déshérité à l’avenir incertain. L’océan monte d’un mètre grâce à nos fureurs dépensières et le pays se noie, prisonnier des eaux venues des montagnes et des vagues venues de la mer. En attendant le grand bain final, il faut survivre. Les hommes attendent que leurs femmes les nourrissent et, s’ils ne sont pas satisfaits, partent se vendre comme esclaves dans les usines de la ville, usines fraîchement débarquées des délocalisations venues de loin.
Cent-vingt-septième jour, suite.
Ils se trompent, les délocalisateurs fous, ils ont pensé au lendemain des bas salaires qui chantent, ils ont oublié le surlendemain des machines qui déraillent dans l’humidité et le mauvais entretien, de l’évolution des techniques qu’ils ne pourront suivre, des routes défoncées empêchant l’arrivée des matières de base et ralentissant l’export du produit, et toutes ces choses qu’on oublie si vite quand on croit à la vertu du seul bas salaire, toute honte bue et toute incompétence en bannière.
On ne parle jamais du retour piteux des patrons partis un dimanche en secret laissant sur le carreau des centaines de familles désemparées. Ils auront laissé le malheur derrière eux, partout où ils seront passés, avec leurs petites formules comptables apprises dans les écoles le nez sur la page blanche.
Les hommes partis, les femmes restent seules avec les enfants à guetter la montée des eaux, à se réfugier sur les digues, les monticules, à concentrer les villages dans leurs derniers retranchements. Chacune a son lopin de rizière, ses trois poules. Un coq de village fait la tournée de temps en temps pour que poussins et poulets il y ait le septième jour. La plus riche a une vache et il faut trouver des roupies pour un peu de lait d'elle.
Alors chaque jour, il faut trimer, gratter, courir, protéger la récolte et négocier ce qui manque. Des heures et des heures de sueur et de douleurs pour quelques giclées de lait. Au bout du village se trouve la dernière maison, sans dernière maison le village n’aurait pas de bout. Là vit celle qui avait un lopin mais la mer est déjà montée de dix centimètres et le riz ne vient pas dans l’eau salée, elle n’avait pas la force de remonter son petit barrage contre vents et marées ni les roupies de le faire faire par d’autres.
Affamée, il lui restait à manger ses quatre poules, trop vieilles pour les œufs et que le coq dédaignait ; elle a tenu plus que n’importe lequel d’entre nous aurait tenu dans sa situation. Des semaines, à ce qu’on m’a dit. Mais elle avait compris le film et personne n’avait besoin de l’emmener dans une école pour qu’elle comprenne ce que signifiait manger son capital.
Alors, dès la deuxième poule, qu’elle fuma pour la conserver mangeable à son retour, elle alla trouver Monsieur Nobel, à la grande ville des usines. Elle s’assit dans le vestibule où des nattes étaient disposées. De nombreux pauvres étaient là aussi, à attendre. Certains avaient dû avaler leurs dernières roupies pour ressembler à ce qu’ils croyaient être l’homme d’affaire, costume et cravate très incommodes dans cette chaleur. Très dignes, ils étaient pieds nus sous leur pantalon trop long.
Il y avait surtout des femmes et leurs étoffes colorées faisaient comme un tableau abstrait au regard du photographe esthète et indifférent, moins qu’on croit.
Elle attendit trois jours et trois nuits. De temps en temps, la secrétaire discrète installée au fond derrière un petit bureau d’acajou éclairé de la lueur verdâtre de l’écran, lui portait une tasse de thé avec quelques copeaux de miel, comme aux autres. Elle aurait pu tenir un an à attendre, il n’y avait aucune autre issue que l’entrée du vestibule traversée à son arrivée et la porte du bureau de Monsieur Nobel.
Son regard lui disait que le petit panneau doré placé sur cette porte comportait le mot « VIE ». Alors elle attendait.
Son tour vint. Juste avant de franchir la porte du paradis, elle aperçut dans le vestibule sa cousine qui attendait aussi, venue du village voisin. Sa cousine habitait la dernière maison au bout du village voisin.
mardi 27 octobre 2009
22.15 - MONSIEUR NOBEL. #2 : Le trublion de ces dames.
Cent-vingt-septième jour (suite).
La pure spéculation mentale fatigue et les plus beaux concepts s’écrasent dans le quotidien, dans la glaise, dans le trivial ; ainsi nos meilleurs mathématiciens font des formules magnifiques et, lors de l’application numérique, tombent de leur haut devant la catastrophe pourtant inscrite dans le factoriel caché. Ils se sauvent, nient leur rôle, il n’y a plus personne. Ils ignoraient que ces formules étaient aussi meurtrières qu’un dommage collatéral.
J’ai lu des trucs sur le microcrédit, j’en ai entendu causer. Voilà ma culture. Comme en matière de douze cylindres dont je reconnais le chant et l’odeur, je saisis au passage ce qui m’a semblé bon à saisir. Il est question de prêter aux pauvres, rien que ce début m’intrigue, depuis quand prête-t-on aux pauvres ? Depuis qu’on a constaté qu’on ne trouvait pas de remède à la pauvreté, peut-être, non ?
Alors poursuivons, la piste semble intéressante.
Alors on prête aux pauvres plutôt qu’aux riches, aux femmes plutôt qu’aux hommes, des sommes ridicules pour des projets infimes à des taux dérisoires. Ce début m’enchante, il ressemble à un coin de ciel bleu dans la tempête incessante. Je ne suis qu’un moine qui vis d’oboles, qui ne vois pas plus loin que le café d’en bas, ni plus haut que mon ami vigneron. Je n’ai rien lu des théories du monsieur, je n’en connais que ce qu’on m’a dit de ses résultats.
On le rembourse rubis sur l’ongle, il ne connaît pas de crise financière, et ses débiteurs sont presque heureux, presque, je ne voudrais pas sombrer dans l’angélisme. Ils toujours pauvres, mais désormais ils savent qu’ils seront encore en vie la semaine prochaine grâce à leur projet infime, au lieu d’attendre la mort qui rôde sous les pas des exploiteurs, des exproprieurs, des aménageurs, de déforesteurs, des assécheurs. Le système fonctionne et va ainsi me servir d’exemple.
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mardi 20 octobre 2009
22.15 - MONSIEUR NOBEL. #1 : Une ferrari.
Il ronchonne contre moi. J’ai l’habitude, c’est un peu devenu sa signature. Beaucoup d’écriture pour ne pas aboutir, pour ne pas asséner un je vous l’avais bien dit péremptoire et définitif. Qui le connaît sait bien qu’il ne construira pas la sculpture dont il a tracé le contour, ce n’est pas lui qui détaillera le secret du cycle de Carnot pour que le moteur tourne rond. Il nous a laissé ses outils, et les plans sur la comète. A nous de nous approcher maintenant du cambouis.
Cent-vingt-septième jour.
Va pour la mécanique. J’ai accroché au grand panneau de l’atelier les tournevis par ordre croissant de longueur, plats, cruciformes, alènes, puis les clés à œil, les clés à pipe, les clés à molette, les pinces, la mini perceuse douze volts et le palmer. Sur l’établi, il y a les plans, les engrenages, les pistons, les soupapes et, bien brillant bien propre un vrai sou tout neuf, en acier forgé presque à la main, le vilebrequin à douze manetons.
Concurrence libre et non faussée, liberté égalité fraternité, la contrariété source de toutes choses, voilà. Il faut monter la mécanique, il faut se l’approprier ; la grande erreur serait de la rejeter sous prétexte qu’elle a servi de prétexte, on ne saurait mieux en faire cadeau à nos ennemis. Un douze cylindre est bien difficile mais bien plus beau que la peinture à l’eau, il doit devenir outil à notre service. Tu vois, nous sommes encore loin du but et je ne mettrai pas de roulettes à tes semelles de plomb.
Mais je vais te donner un exemple, c’est bien parce que c’est toi
Tant qu’à être exemplaire, autant mettre dans ta besace un prix Nobel. Je te le disais, douze cylindres sinon rien. Ce sera un prix Nobel d’économie, un peu suspect certes, ce prix là n’avait pas été imaginé par Nobel et on l’a inventé pour donner le change aux théories fumeuses qui servent d’évidences à la grande propagande universelle. Par une sorte de scrupule de dernière minute, la Nobel assemblée a accordé son prix à un farfelu milliardaire mais peu apprécié des propagandistes de l’évidence fallacieuse, à l’inventeur indien du microcrédit. Je ne me souviens pas de son nom, là sous ma plume de clavier, mais je sais qu’il est indien et banquier, et qu’il est riche, et il m’a donné l’idée de mon exemple.
Sa richesse est ce qui dérange le plus ses confrères riches, car elle valide son point de vue, qui est économique et non humanitaire. Tant que certains s’échinent dans l’humanitaire, on peut s’enrichir en toute bonne conscience dans le petit monde de l’évidence proclamée aux dépends de l’humanité qu’on se contente de secourir avec caméras à l’affût. Mais qu’un trublion fasse fortune en faisant tourner le manège à l’envers, voilà qui devient insupportable. Pour couronner le tout, le voici Nobélisé. Où va-t-on ?
lundi 5 octobre 2009
22.14 - #4 : Concurrence et fraternité.
22.14.4 – Fin du cent-vingt-sixième jour.
Trois mots.
Il ne faudra pas provoquer le moine avec le mot solidarité. Il n’aime pas ce mot. Il considère qu’il est très insuffisant pour décrire le vivre ensemble qui permet à une Société de fonctionner, et que les quémandeurs de la Croix-Rouge n’ont jamais fait plus qu’offrir de la bonne conscience à bon marché. Je voudrais bien qu’il vous en parle lui-même, il m’a tant rebattu les oreilles. Il est nécessaire que la devise soit assez contradictoire pour qu’elle perdure, assez difficile à comprendre pour que la République puisse s’y référer sans cesse tout en suivant la pente du monde qui roule Revenons à nos femmes honorables.
Liberté, égalité, fraternité.
Trois mots dans cet ordre, mais tous trois liés, aucun des trois ne peut se promener sans les autres sous peine de Dictature ou d’Anarchie, ce qui revient au même. Alors voilà, un peu de fraternité pour la dame, s’il vous plaît, qu’elle puisse faire la pute sans être dérangée, et faire ainsi librement concurrence aux femmes de la même rue, et de la même vie.
Si mon exemple vous dérange, sachez qu’il n’est pas moins pertinent que les histoires de bergère de nos grand-mères, qui pourtant ne connaissaient pas Hollywood. L’important pour moi est qu’elle ait eu et gardé le choix de faire ou de ne pas faire ; ce que sa vie va maintenant devenir est ce qui lui appartient, je n’ai ni à prédire, ni à juger. Eventuellement si je suis disposé, un jour ou dans une autre vie, j’inventerai son histoire qui ne sera même pas vraie.
Toi et moi aussi, nous avons été en concurrence ; nous avons étalé nos mots pour le dire. Je suis loin sur mon île et tu as su combien valaient mes fiches. Tu as aussitôt diminué ton prix pour attirer le chaland, tu as triché profitant de ma faiblesse distante. J’ignore si finalement tes mots seront mieux accueillis que les miens, mais toi tu as triché et la concurrence a été faussée. Je ne t’en veux pas pour moi, tu sais comme j’ai du mal à entrer dans ce monde d’agitation et je suis trop lent pour te courir après.
J’ai appris à me contenter de ma faiblesse, bien obligé.
Mais je suis fâché pour ceux qui vont choisir entre nous. Ils ne verront pas la fausse monnaie et ce sont eux qui perdront au change. Non que je me sente supérieur, là n’est pas la vraie question et tu vaux bien qu’on s’intéresse à toi, mais le choix ne sera pas celui qui convenait, peu importe qu’au fond il pourrait bien s’avérer plus judicieux.
Ne sois pas dupe de ma politesse, je sais bien que je vaux mieux.
mercredi 9 septembre 2009
22.14 - #3 : La femme honorable.
Cent-Vingt-Sixième jour (#3).
La vois-tu, la jeune immigrée de l’Est à qui l’on aurait rendu la liberté, dans nos rues d’hiver ? Certes moins rigoureuses que là-bas, mais toi aussi tu as besoin au moins d’un bon pull, ne me dis pas le contraire. Tu la vois, livrée à elle-même après avoir échappé à la police et à ses gardes. Elle a bon dos, la liberté, la libre concurrence, et ta thèse se trouve en difficulté maintenant que je t’ai pris aux mots que tu viens d’écrire. Naïf ? Permets-moi de changer l’ordre des lettres, et de persiffler, niais.
Soyons d’accord une fois pour toutes : la laisser partir à la dérive dans les rues de la capitale sous prétexte de liberté retrouvée, avec son fichu et son pull tricoté, ne sera pas un cadeau. D’ailleurs la liberté n’a jamais été un cadeau et ne doit jamais l’être, on n’offre pas la liberté comme une cerise sur un fraisier, comme une bague de fiançailles, au demeurant plus proche de l’anneau d’attache que du tremplin d’envol. La liberté se prend et se garde, la liberté se décide le jour où l’on n’en peut plus de ne pas l’avoir, fût-ce au risque de sa vie, et personne ne peut décider à ta place, personne ne peut te la donner si tu n’en veux pas, et pourquoi faudrait-il qu’absolument tu la veuilles ? Ta liberté commence le jour où tu peux décider si tu le veux contre mon avis pressant, de ne pas être libre.
Mais en toute connaissance de cause.
Ce n’est pas moi qui lui fais le cadeau de partir libre dans les rues. Elle a subjugué la police, je ne sais comment, elle a noyé le passeur et ses complices, par magie ou par hasard, et la voici libre de sa liberté conquise et je n’y suis pour rien. Mais elle n’est pas sauvée. Je dis seulement que si la Société veut rester cohérente avec son discours fondateur de concurrence libre et non faussée, alors elle se doit de donner les moyens à cette femme d’exercer son métier avec les mêmes armes que ses concurrentes, quand ce serait le métier de chair, le métier de prostituée, la catin de service, elle se doit de donner les armes qui permettront à cette femme honorable de participer à la vraie vie sans laquelle la Société disparaîtrait, elle se doit de lui donner le langage, l’écriture et la lecture, les comptes, et la table où s’asseoir et le lit pour se coucher. Je parle des bases de vie et non des instruments de travail, comprenez-moi bien.
Pourquoi faudrait-il toujours prendre des airs détournés pour dire les choses ? J’aurais pu pour me rendre aimable parler de soudaine vocation ou de talent caché, de Pygmalion extralucide qui aurait tout compris rien qu’en la croisant à l’angle du Boulevard Saint-Michel et de la rue des martyrs et qui la propulserait à la fortune en deux temps trois mouvements hollywoodiens. Ou bien j’aurais pu prendre des exemples prestigieux, la petite main qui devient Coco, le petit mitron qui devient Bocuse, le pauvre petit orphelin qui devient Rockefeller.
Non, elle est ce qu’elle est, et si elle n’est ni mathématicienne ni violoniste virtuose, devant l’impuissance soigneusement préméditée de l’ANPE, elle est et reste pute. Elle doit faire ce travail là. Je dis qu’alors la Société se doit de lui permettre de faire ce métier, et de lui fournir le nécessaire, pour manger et dormir propre, pour se regarder dans la glace chaque matin et ne pas avoir honte de l’épouvantail réfléchi. Quand de clairvoyants philosophes avaient associés trois mots pour résumer le tout, ils avaient choisi tout ce qui était nécessaire ; peut-être suffisant aussi mais je n’en pas sûr autant.
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dimanche 16 août 2009
22.14 - #2 : Concurrence de chair.
Il persiste et signe. Il fourgue sa concurrence libératrice.
Cent-vingt-sixième jour (suite)
T’en souviens-tu, au moins ? Tu m’avais reproché de ne plus poursuivre sur le chemin de la concurrence, et de tenter de détourner l’attention en écrivant ailleurs sur coq à l’âne. Tu as trop vite pensé, mes prostituées n’ont pas croisé tes pas distraits par hasard, elles sont une ces minusculités dont l’examen me permet de mettre mon moulin à l’eau pour moudre mon grain. Un monde que tu juges miteux et frelaté, un monde de vérité où je trouverai bien un morceau de mon neurone, un monde exemplaire. Exemplaire, je te dis.
Penche-toi un peu sur la fille émaciée et apeurée. Tu l’as approchée, et son arrogance s’est vite envolée lorsqu’elle a compris que tu n’étais pas client mais entomologiste. Elle est soudain redevenue insecte sous ta loupe. Elle est engluée dans le monde de mon exemple, et se demande ce que nous lui voulons. Mais vous me voulez quoi, à la fin, pleure-t-elle maintenant, j’ai mes journées et mes nuits à boucler et mon lot à remettre dans deux heures. Laissez-moi.
Ne crains rien, ma belle. Nous en avons assez vu, mais nous reviendrons mieux armés la prochaine fois. Nous te payons pour notre étude, et ce sera justice. Nous pourrons réfléchir à ce qui sépare ton état d’un autre état, où sans changer de peau, tu te sentirais moins traquée, moins insecte, tu te sentirais soudain humaine, comme ce jour déjà lointain où tu es sortie pleine d’espoir de ton berceau affamé.
Le seul moyen que la concurrence ait un sens dans ce monde là, ton monde dont je ne suis que le voisin un peu myope, seul moyen peut-être insuffisant mais en tout cas nécessaire, serait qu’on te laisse la liberté de faire de la concurrence en exposant tes charmes comme tu l’entends, et que tu aies le choix du client. Autant aimer ce qu’on fait pour survivre, pour vivre.
Pourquoi faut-il que nécessairement tu sois contrainte à n’user que de tes charmes charnels, n’étais-tu pas aussi peintre, mathématicienne, philosophe ou plombière, ou violoniste virtuose dans ton ancienne vie d’impasse ? Oublions un instant ces possibilités naïves et trop commodes, ne changeons pas ton métier, ils sont tous là à attendre le coup de théâtre qui te fera entrer dans la respectabilité et justifiera tous les apitoiements. Je n’en veux pas, de vos airs émus devant la belle méconnue, elle est pute et allez vous rhabiller. Et pourquoi voudriez-vous qu’elle soit belle ?
Tu vois, elles s’en vont, les âmes compatissantes.
Sans de telles naïvetés et sans changer de métier, qui sait alors si tu ne pourrais mettre en jeu la concurrence à ton profit, libre de la police qui te dit sans papier, libre du proxo qui les a brûlés ? Qui sait ce qu’en penserait alors la mondaine derrière ses barreaux dorés, derrière ses gardes du corps.
Drôle de mot pour une prostituée, garde du corps.
samedi 8 août 2009
22.14 - #1 : Le retour des filles de joie.
Cent-vingt-sixième jour.
Les lenteurs des marées donnent du flou. Mais si la poste est plus rapide parfois, il lui arrive de ne jamais livrer son devoir. La mer n’oublie jamais les noyades interdites ; tôt ou tard, les cadavres s’échouent avec leur passé et je les ramasse avec Anne Roussel et Suzanne Flon. Si l’on s’étonne des dérives et des dédales, il faut se souvenir que ce qu’on engrange en tournant en rond finira par donner le grain, le germe, que sème notre moine.
Lui-même ne retrouve pas toujours ses petits, mais il te fait confiance, tu trouveras la sortie, au milieu de ce qui te paraît des redites ou des détours, des dédits et des retours, comme si tu repassais par la même case sur l’échiquier de la rumination, pour mieux revoir et mieux découvrir ce que tu n’avais pas vu la première fois. Ouvre l’œil, on ne se baigne jamais dans le même fleuve disait l’autre énergumène sur sa bouse.
Le retour des filles de joie.
Avec ton étal au rabais et mon auvent à paroles, nous nous faisons concurrence. Je fais l’indifférent mais je sais que j’ai besoin de toi ; comment lirait-on mes fiches si tu ne les sortais de la bouteille que tu ramasses ? Je connais tes pensées, c’est moi qui les ai construites avec mes mots. Tu racontes autour de toi que je m’égare, que je rame, que je dédaigne, que j’entrelace mon chemin comme l’ogre entraîne les enfants au fond de la forêt. Tu m’accuses de ne plus pouvoir me dépêtrer du discours de la concurrence et de détourner l’attention par des éloges de la prostitution, ou pire qu’un éloge, par sa banalisation.
C’est très commode, homme, de banaliser la prostitution. Le coup de la putain au grand cœur on nous l’a fait mille fois. Voilà ce que tu me chuchotes.
Je n’ai cure de tes reproches. Je t’envoie mes bouteilles à fiches et tu t’en débrouilles. Tu recopies ce que tu déchiffres, tu penses ce que tu veux, je m’en voudrais de réduire ta liberté de lecteur par des explications vaines, des flèches sur des logigrammes, des images pour de vrai et des preuves par l’œuf. Tu lis ce que tu lis.
Nous sommes immergés jusqu’au cou dans la concurrence faussée, et nous en sommes rendus aveugles. Tu ne l’as pas remarqué toi-même et tu prends pour argent comptant ce qui relève du désir ou du projet, tu en oublies les règles sans lesquelles tout ceci n’est que poudre au nez. Nous y sommes : mes exemples et métaphores auraient dû t’alerter, ces concurrences qu’on voit de toute part n’en sont pas, elles ne méritent pas ce nom.
La pute de haut vol fait-elle concurrence à la catin triste ? Tu sais bien que non, et prétendre que leur sort si différent relève d’un juste équilibre entre les méritants et les autres, entre le perdant et le vainqueur, est une tricherie. Voilà ce qui doit être redit.
dimanche 12 juillet 2009
22.13 - La vigne et le précipice.
Paradoxe constant de nos dirigeants : ils aimeraient tant diriger sans contredits, sans mauvais esprits, sans ricanements dans les cours et les théâtres, sans rires. Mais sans rien de cela, ils ne dirigent plus rien, ils ont l’ivresse d’un instant, un an, dix ans, cent ans, puis tout se délite et s’effondre, en douceur parfois, dans le sang souvent. Parce que le conflit, le lutte, le débat, les barricades et les contestations sont bien plus nécessaires aux gouvernants que les dos courbés et les tapis rouges, les courtisans et les spadassins, et je ne nommerai personne mais faites la liste, c’est si facile au fond.
Je m’inquiète un peu, je relis ma bouteille à la mer. Tout va bien et si ma route est sinueuse ce n’est que pour profiter plus longtemps du paysage.
Cent-vingt-cinquième jour.
En ce mois d’avril d’alors, les cerisiers d’altitude fleurissent. Les hirondelles de printemps arrivent chaque jour plus nombreuses, actives et insatiables. Les insectes n’ont qu’à bien se tenir, ils ne font pas long feu. Faut-il les plaindre ou s’en réjouir, moi dont la peau les attire ? Il y en aura toujours assez pour me dévorer et nourrir de mon sang les migrateurs affamés. Mais ne les détruisez pas avec votre chimie, de grâce, sinon les hirondelles périront à leur tour et j’en perdrais mon fameux geste gracieux de grattage la tête en l’air.
Je ne vais pas laisser échapper cette nouvelle aurore : je monte au col, délaissant le village assoupi et ma tasse de café, je monte parmi les fleurs fragiles du bord du chemin qui le tapissent de neige, et j’atteins le versant sud où j’aperçois, en contrebas, les rangs de vigne au bord de la falaise qui sagement suivent les courbes de niveau. Au-delà, le précipice, le sol aride, et le mur de béton des hôtels au ras de l’eau d’où viennent mes visiteurs du jour. Le vin divin ne peut naître ainsi qu’au bord du gouffre ; le jour où croulera la falaise, les touristes seront écrasés dans leur béatitude et le vin coulera à flot, et tout sera entraîné dans le berceau d’Aphrodite.
Le soir tombe. Je n’arrête chez mon ami vigneron. Pour moi, il puisera avec sa grande louche un peu du nectar des Dieux, celui qui travaille encore dans le foudre à couvercle, celui qui attend l’oxygénation parfaite, et nous boirons cet élixir inachevé en nous racontant nos prostituées d’autrefois, celles qui nous ont appris à naître, à vivre, à aimer, à mourir.
Ce que tu ne sauras jamais.
Ecrit en 1999.
mercredi 8 juillet 2009
22.12 - #2 Héraklite et Montesquieu.
J’avais bien soupçonné sa ruse, il feignait de se perdre en chemin, sans lâcher son idée invendable. Les mystères de ses dérives étaient cousus de fil blanc, gagner du temps, préparer les esprits peut-être, ou la peur toute simple de sa logique. La concurrence entre personnes n’est pas un mal en soi, contrairement à ce que la pensée facile se complaît à éructer. C’est une question d’équilibre et de respect, peut-être une question de fraternité, qu’il évite de nommer pour l’instant. Le fera-t-il ? Le sol est mouvant, le sable en suspension, je pose bien mes pieds derrière les siens, je guette chaque virgule, chaque détour, chaque saut. Il le répète tant, que la concurrence collective en est le pendant, la suite logique et nécessaire, et que l’une ne peut exister sans l’autre. Il vous l’écrit, lisez.
La suite du cent-vingt-quatrième jour.
Ai-je écrit déjà sur les concurrences collectives, entre familles, quartiers, villes, régions, pays, continents ? Entre groupes vaguement unis, entre partis dissemblables ou ressemblants, entre coteries, clubs, compagnies, syndicats, tout ce que notre besoin du groupe a pu inventer comme noms pour désigner le groupe. N’est-ce-pas la seule concurrence libératrice, la seule qui nous sauve, la seule qui puisse tôt ou tard nous faire échapper au complot des sournois et des tricheurs qui nous gouvernent ? Encore ce nécessaire conflit, sans lequel aucune société n’est possible, encore un petit bout du doigt d’Héraklite qui vient nous rappeler à l’ordre.
Non seulement la séparation des pouvoirs chère au sieur de la Brède, mais les conflits des pouvoirs, les conflits pour le pouvoir, pour l’argent, n’est-ce-pas la même chose d’ailleurs, le but ultime est le pouvoir, l’argent n’est qu’un moyen d’y parvenir. Les penseurs précoces qui font jaillir leurs idées trop vite bien avant le vrai plaisir diront qu’on veut le pouvoir pour s’enrichir, quelle incompréhension totale !
On veut le pouvoir pour le pouvoir et l’argent qu’on en retire n’est qu’un moyen d’en conserver une partie, du pouvoir, ou de ne pas le perdre, ce pouvoir, ou de le reconquérir. L’idée de démocratie est ce que les hommes ont trouvé de moins mauvais pour codifier ces combats de coqs, mais qu’elle est difficile à faire entrer dans nos têtes bon sang de bois. Comme la concurrence, elle est travestie, truquée, faussée, détournée, mais comme la concurrence, elle revient nous narguer, nous défier, nous aimer. Sans elles nous n’existons plus, transformés en sujets ou en sauvages, et ceux qui avaient cru bon de les violer se retrouvent riches et puissants, mais il ne reste plus rien autour d’eux à acheter, à dominer.
Le sable du désert, et encore.
La concurrence n’est qu’un avatar de la démocratie, un déguisement de la contrariété, une nécessité de vie, non du fait des lois de dame nature dont chacun sait qu’elle n’a jamais jamais connu de loi, mais du fait de la seule exigence à laquelle l’homme ne peut se soustraire sans mourir, la vie en Société. Et qu’on ne vienne pas m’escagasser avec des concurrences collectives ou individuelles, ce sont mêmes concurrences sitôt qu’on en respecte les règles. Liberté, égalité, fraternité. Si vous avez bien lu, vous l’avez déjà lu.
Il ne restera plus aux riches et aux puissants, à leur tour, qu'à appeler la Démocratie à leur secours pour donner un sens à leur vie ratée, et les concurrences qui vont avec, qui en sont le piédestal. Je n'ai pas fini.
Ecrit d’avril 1999 à janvier 2009
samedi 4 juillet 2009
22.12 - #1 Mais où est-elle ?
La concurrence, où est-elle ? L’aurait-il oubliée, dans ses éclats de réhabilitation désenchantée ? Je crois qu’il n’a rien laissé en route et que sa besace s’est au contraire enrichie en arpentant le terrain du trottoir. Elle n’était pas sortie en douce pour mieux entrer par la fenêtre, elle est là, bien sage, elle attend son heure d’entrer dans la comparaison, de devenir à son tour image, représentation, comparaison, présentation, métaphore.
Cent-vingt-quatrième jour.
Et la concurrence non-faussée, l’aurais-je laissée en chemin ? Où est-elle dans mes affaires de prostituées, dans mes questions sur le travail de chacun, sur le sens du travail ? Qui suis-je pour en parler, moi qui me contente d’explications obscures à des touristes de passage qui ne m’ont rien fait et qui pourtant me laisseront de quoi boire mon café en bas et parfois d’aller faire un tour chez mes amis vignerons, ou à la grande ville coupée en deux.
Je vois bien se dessiner le reproche qu’on me fait : insidieusement, je transmets l’idée que la concurrence entre individus est bonne. Or quoi de pire que celle-ci, faire se dresser les uns contre les autres tous les damnés de la terre pour le plus grand profit des profiteurs. Je pourrais vous dire que vous avez mal lu, que votre aveuglement ne parvient pas à séparer le bon grain de l’ivraie, à voir ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, à trouver où mes garde-fous fonctionnent et, justement, empêchent ce que vous me reprochez de valider.
Non, vous êtes grands, vous trouverez bien tous seuls les pâtes qu’il faut modeler dans mon discours, et les indispensables précautions sans lesquelles en effet rien ne vaut. Si vous ne le trouvez pas, j’aurai écrit pour rien, de toutes façon, n’est-ce-pas déjà pour rien que j’écris ?
Je m’inquiète trop de cette question là, qui est une mauvaise question. Elle ne peut avoir de réponse et la seule raison en est que ne pas écrire est encore plus inutile. Vieille antienne, je vous la ressers, réchauffée et molle comme un pain sous plastique. Je me la ressers surtout, pour repartir d’un bon pied repartir, reprendre la route sinueuse et malaisée, rêver d’arrivée alors qu’il n’y aura jamais de fin, le cauchemar du montagnard qui à chaque crête voit se dresser devant lui une autre crête plus haute encore, comme seul paysage offert à son effort.
à suivre
vendredi 8 mai 2009
22.11 - #3 Les faux semblants.
Encore le cent-vingt-troisième jour, suite de suite et fin. Il faut toujours qu’un jour finisse, quand il aurait duré neuf mois, il faut toujours qu’il accouche. Paresse n’y peut, le ventre grossit et ce qu’on attend vient. La concurrence collective, les ensembles qui se défient, les groupes, les classes. Tu as dit égalité ? Ce sera long, cette fois. Ce sera très long, le Moine s’est répandu, il est parti, il a lâché les freins, il a eu du mal à s’interrompre.
Je ne lui donnerai pas tord. J’ai bien essayé de couper sa fiche en deux, histoire de prolonger encore le 123ème jour, mais je n’ai pu trouver de césure ; aucun redan pour calmer le flot, aucune écluse, aucune excuse. Alors voilà, je verse à vos pieds, à tes pieds.
Cent vingt troisième jour (suite et fin)
22.11.3 Les faux semblants.
Je dévoile mes charmes et je suis rétribué en retour. Il en sera de même pour toi. Ainsi la Société te fait vivre et y trouve son compte, ainsi la Société profite de toi et tu en tire un statut. Un peu tôt pour la statue, mais au moins tu existes, là, sur ton trottoir. Et je vois bien ce qui te chagrine et que mes mots commencent à dévoiler. Tu te sens comme rabaissé, ou sur le point de l’être, sous prétexte de statut, sous prétexte d’exister. Tu sens que la couleuvre devient indigeste et que les beaux idéaux s’évanouissent. Te voici comparé au plus vieux métier du monde, ainsi le nomme-t-on parfois de peur de se faire mal à la langue avec le clair et net.
Tu as bien remarqué que je n’ai rien dit par hasard et que je voulais que cette pensée te vienne.
Tu as tord de m’en vouloir. Nous en sommes là tous les deux, à faire ce vieux métier, tous nos semblables en sont là, et si l’opprobre s’attache à tel ou tel métier plutôt qu’à d’autres, c’est une injustice fondamentale. Tant que nous ferons tous ce métier, de donner un morceau de nous, morceau de cerveau, de force, de chair, de muqueuse, de sang, en échange du droit de vivre, nul ne méritera jamais , tu entends bien, le mépris où parfois on le tient sous prétexte de profession.
Tu veux un peu de crudité ? En voici, nous faisons tous la pute, pour exister, c’est plus ou moins caché, plus ou moins décoré, empailleté d’euphémisme et de grandiloquence, mais tous nous le faisons. Et je veux être précis jusqu’au bout, directif ce qui me ressemble pourtant assez peu, je n’en suis pas fâché, ni pour moi ni pour toi. J’écris ce qu’on attend de moi que j’écrive et on me donne de l’argent pour cela. Je dois savoir ce qu’on attend sans qu’on me fasse un dessin, je dois devancer le désir de ces messieurs, je dois soumettre mon être à leur avoir et leur donner la perle qu’ils devinent, sans rougir, sans honte, sans pudeur, sans vergogne. Je ramasse le chèque et je vais le poser à la banque.
Où est la différence ? Pourquoi serais-je plus noble que celui qui s’échine à la chaîne, que celles qui claviculent du matin au soir, que celles qui arpentent les trottoirs nocturnes à guetter les désespérés du vit ? Elles sont ce que nous sommes tous, mais commençons par elles, si tu veux, si je veux avancer dans mes concurrences. Ce qui se passe chez elles vaut bien ce qui se passe ailleurs dans tous les recoins de notre monde, n’en déplaise aux puritains bien engoncés dans l’ordre moral à la mode des tenanciers du haut du pavé de ces jours-ci.
Je sais que tu n’as jamais eu besoin de leurs services tarifés, et je crains que ce ne te sois un manque, ce contact charnel avec l’ultime recours. Bien emmitouflé dans ma bure monacale, je n’en sais peut-être pas davantage que toi, mais je continue malgré tout. Alain Finkielkraut n’a aucune raison d’être le seul à pérorer sur ce qu’il ne connaît pas.
De la flamboyante prostituée des beaux quartiers qui a su séduire celui qui convenait et qui aujourd’hui se pavane au grand jour sans craindre les messes basses et les doigts pointés, miracle de l’or, et je n’accepterais jamais le pourboire d’un touriste visitant mon icône qui ricanerait sur son compte, de quel droit la condamnerait-on, à la catin triste et dépenaillée qui paie cher ses rêves de jeune fille de pays froid dans la camionnette, au fin fond d’une banlieue sombre ou au détour d’un bois urbain, va là-bas qu’on lui disait tu trouveras l’eldorado et elle a remonté le Danube et a été accueillie comme on sait, prisonnière de la camionnette, prisonnière des passeurs et de leurs complices policiers, ministres, présidents la pudeur, je n’accepterai jamais la gloriole de celui qui a prétendu les faire disparaître des avenues de Neuilly sous prétexte de moralité, les livrant définitivement aux mains des profiteurs et des bourreaux, aux brûlures de cigarettes et à la confiscation des passeports, plus vulnérables encore et que je te renvoie chez toi d’un air outragé si je te pince, encore heureux si le ministre n’a pas de surcroît abusé, elles ont toutes mérité de la Société dont nous sommes et notre seul devoir est de faire qu’elles en soient.
Alors ne te méprends pas sur ce que j’écris. Se prostituer au sens strict appliqué à une femme, mettre tout ou partie de son corps à la disposition d’un homme affamé, est un acte aussi honorable que celui d’archiver chez un notaire les dernières volontés du client qui vient de sortir. La différence tient à un fil, une chance ou une malchance, une volonté égarée ou l’ignorance étourdie, une seule issue dans une impasse mortelle, pute célèbre ou catin triste.
Archiviste. Avocat. Archevêque. Président.
Nous sommes tous peu ou prou l’une et l’autre, et nous existons dans la Société, nous en sommes, parce que nous sommes hommes, et qu’être membre de cette Société est la condition de notre humanité. C’est notre grandeur à nous.
Pour en finir avec cette prostitution de métaphore qui te liquéfie, je méprise aussi ceux qui leur reprochent de parfois, dans ce métier, je suppose que cela arrive en effet, d’y rencontrer le plaisir. Comme s’il était interdit, lorsqu’on fait bravement son travail, d’y trouver de la joie, du plaisir, de la jouissance.
Le jour est fini, 24 octobre 2008, minuit moins deux
dimanche 3 mai 2009
22.11 - #2 - Egalité de concurrence.
Suite du cent-vingt-troisième jour.
Toujours le cent-vingt-troisième jour, la nuit n’est pas encore tombée et elle va jouer son rôle dans cette farce.
Nous sommes concurrents. Tu me lis, j’écris. Tu écris, je lis. Nous sommes en cela égaux. Mes mots ne te sont pas fermés, tu poursuis ta lecture avec obstination je suppose qu’il en faut pour me lire, et pendant ce temps avec obstination car il m’en faut j’écris. A me lire, tu m’aides, et j’avance dans la jungle des mots et de leurs significations, de leurs sens cachés derrière l’arbre de la phrase. J’espère que c’est réciproque. D’être concurrents nous rend égaux, d’être égaux nous a rendu concurrents.
Toi et moi avons nos chances de voir la Société s’arrêter devant l’un de nos stands pour demander ce qu’il en est, comment pourquoi combien. Tu auras tenté le diable en baissant ton prix après avoir entendu le mien, mais trop occupé de comptabilité tu n’as pas vu que le soleil se couchait et que tes écrits n’étaient plus lisibles.
Mes projecteurs indifférents à l’heure ont emporté le morceau, et ce dimanche là j’ai vendu un livre, ou obtenu un poste de nègre à discours, de rédacteur pour grand reporter analphabète, de baratineur pour robot ménager, de traducteur de jargon technique en lingua vulgaris d’acheteur ou en jargon de juge pour les cas plus graves.
La concurrence n’a pas été faussée. La Société a eu tout loisir de faire le tri entre l’important et l’utile, entre le rédhibitoire et le satisfaisant ; nous étions égaux, nous le sommes, et ce dimanche je correspondais mieux à l’important et au rédhibitoire. Demain, ta ruse sur le prix sera décisive parce que lui seul sera devenu important, peut-être.
Ni toi ni moi n’aura perdu au change : j’ai gagné pour ce qui me plaît, et tu gagneras par ce que tu sais. Nous serons chacun à notre place. Nous sommes égaux.
Quant au fripier qui s’est installé au beau milieu de la rue pour fourguer ses serpillères, il n’est pas notre concurrent. Me mettre à sa place est impossible, que dire d’une serpillère alors qu’il en connaît peut-être toute la souffrance, se mettre à ma place serait l’échec assuré s’il ne connaît pas le sens de mes mots tordus. Je ne suis pas le concurrent d’un vendeur de serpillères, mais je suis peut-être beaucoup moins utile que lui, beaucoup moins nécessaire.
20 octobre 2008.
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mardi 31 mars 2009
22.11 - #1 - Plombier turc.
Le Moine va devoir s’occuper des individus, maintenant. Il s’est trop avancé en terrain découvert. Je l’attends sur ce sujet : la concurrence entre personnes est précisément celle qu’on nous oppose, celle qu’on brandit, pour nous refuser toute revendication, au motif que d’autres individus sont prêts à n’importe quoi pour prendre notre place. L’enjeu est d’importance.
Cent-vingt-troisième jour.
La concurrence individuelle est une idée que j’ai vu traîner dans tous les caniveaux du monde. Elle ne peut être envisagée qu’à partir des généralités, elle ne peut fonctionner que dans un monde où les bases sont respectées. Une certaine égalité approximative, une liberté de choix et de propositions, et un minimum vital auquel tous participent. La venue chez moi d’un plombier polonais ne me gêne pas, les plombiers d’ici sont insupportables. D’ailleurs à force de les monter au pinacle, ils sont devenus tout aussi insupportables et je suis passé aux plombiers roumains. Ce n’est pas trop grave, il n’y a pas de tuyaux dans ma chapelle et je bois l’eau du torrent et le café de mon copain du village en contrebas.
Il y a aussi des plombiers turcs, si tu veux tout savoir.
Toi et moi nous allons nous faire concurrence. Nous voici tous deux sur le Marché du travail, la grande braderie de la vie qui, ce dimanche ensoleillé a planté ses tréteaux le long de la rue principale. J’ai monté mon étal, j’ai allumé deux projecteurs, j’ai encadré un curricule vital pour mettre en évidence mes mérites récents et lointains, et j’ai gravé en quelques aphorismes mes mérites à venir.
Tu as compris que je métaphore, les miennes, pas la tienne.
De l’autre côté, on the sunny side of the street, tu fais de même. Tu n’as pas besoin de projecteurs, mais d’une fontaine d’eau fraîche, par chez nous quand le soleil tape il fait chaud, c’est une tradition. Tu as pu choisir ton stand, tréteau, carrousel, chapiteau s’il faut. Et la Société toute entière est libre de défiler devant toi, d’entendre tes proclamations tentatrices, tes motivations déchaînées.
Elle est libre de défiler, mais libre de passer sans un regard, ou de t’acheter un robot ménager si c’est le sujet du jour, ou ta force de travail ce que tu recherches à mon avis. Sans un regard, sans une petite pièce, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, libre de faire comme si elle ne te voyait pas ; je suis à la même enseigne, enfin, la mienne.
Nous sommes concurrents.
à suivre?
jeudi 12 février 2009
22.10 - La poursuite de l’éclair #2
Il m’a piégé. Je croyais qu’il s’était embarqué dans la solution finale des grandes migrations à venir, et voilà qu’il navigue dans le détroit de Messine entre le Vrai et le Faux. Il devra échapper aux écueils et, face à Syracuse, me dire comment l’égalité naît de la concurrence. A moins que ce pervers ne réussisse à annoncer que c’est la concurrence qui naît de l’égalité. Je le hais.
Cent-vingt deuxième jour, fin.
Le vrai. Sa raison d’être est de ne pas être et d’exiger de nous que sans relâche nous nous en approchions alors qu’il n’existe pas. A chaque instant où nous croyons saisir l’éclair il s’éteint, mais nous avons touché une vérité. Ne crois pas la garder dans ta paume ; fermée, elle s’éteindra à son tour, ouverte, tu ne la verras même pas s’échapper et tout devra recommencer. Mais tu sentiras encore la légère brûlure qui t’aura marqué les lignes de la main pour qui saura les lire.
Me voilà bien, avec ma concurrence non-faussée qui n’existe pas. Je ne lâcherai pas le morceau pour autant, m’éloigner de ma recherche, m’éloigner d’une vérité possible, m’enfermer dans la nuit des faux, au bout de laquelle se trouvent la mort et la haine. Je vais m’accrocher à quelques réalités bien glaiseuses qui seront autant d’exemples particuliers, limités dans le temps dans l’espace et dans la pertinence. Des histoires du coin de la rue, des voyages autour de ma chambre, et peu m’importe que la phrase soit déjà brevetée. Au moins, la glaise me retiendra au sol.
Le grand philosophe que voici qui se contente de son verre d’eau posé devant lui et qui fait de sa myopie une vertu ! Parlons-en, de ma myopie. Tout le monde sait que c’est grâce au petit caillou qu’on a ramassé enfant qu’on accède aux secrets des profondeurs géologiques, que c’est le chemin de croix de la fourmi longuement observé sur le dallage de la terrasse de la maison de papa qui nous a enseigné la valeur du travail individuel dans une collectivité. Petit je me suis cassé les yeux sur ces minusculités, et j’en suis devenu myope.
J’ai gagné le droit à l’universalité. J’ai bien remarqué ton ennui devant mes grands principes de liberté et d’égalité dans la concurrence, et de la nécessité du minimum. Je ne me crois pas capable d’en dire davantage, tu es assez grand pour trouver ton chemin dans ma jungle d’argent. Alors il me faut désormais grossir ma loupe, passer du grand angle au macro, et de l’astronome à l’entomologiste. Je vais nous regarder dans les yeux.
J’y vois deux avantages : vérifier que le général s’applique au fantassin, et raconter des histoires de fantassins, qui permettront de penser à d’autres sujets que celui dont je me réclame, et ainsi dériver dans des ailleurs de récréation.
Au lieu de m’épuiser à démontrer que ce qui n’existe pas n’existe pas, comble de l’absurde, je vais vérifier que ce qui peut exister existe. Voilà tout.
Eté 2008.
jeudi 5 février 2009
22.10 - Egalité, la reprise. #1
J’avais patiemment continué ma récolte, dans les rochers de la conche. Repriser n’est pas difficile, la pile de fiches est poussiéreuse mais lisible. Il suffit de suivre les doigts sur le clavier noir et blanc.
Cent-vingt deuxième jour.
Un vrai, des faux.
Tôt ou tard, il faudra mettre les mains dans le cambouis, agir en quelque sorte. C’est bien joli de se draper dans de grands anathèmes, mais ils sont tous à notre porte là maintenant tout de suite, j’ouvre, ou je n’ouvre pas ? Je n’aurais peut-être pas dû laisser ma loupiote allumée, ni mon père, ni mon grand-père, c’est entendu ; mais maintenant, j’ouvre ou je n’ouvre pas ?
Mon bon William, telle est la question qui devance la tienne, avant de savoir si l’on est, il faut savoir si l’on ouvre.
Je te propose d’aller au bout de mon impasse. Nous y trouverons peut-être une porte dérobée et nous verrons ce qu’il y a derrière le mur. Il fut question de liberté, tentons d’approcher maintenant l’égalité dans notre affaire de concurrence. Laissons derrière nous les peuples des bateaux, ils finiront par nous rattraper, nous devrons de toute façon nous en occuper mais nous n’avons pas encore forgé les bons outils.
Qui sait si nous ne trouverons pas ici de quoi sauver notre monde, notre Société floue dans ses frontières, floue dans ses valeurs, et donner à la concurrence libre sa nécessaire fonction de non faussée pour rétablir l’ordre, mieux, pour établir l’égalité ? Qui sait ? Faute de réponse, et même si je sais que ce n’est pas une raison pour que je sache, je me mets au travail sans quoi je ne saurai jamais, à coup sûr.
La difficulté se niche dans ce mot étrange, le mot non-faussée, adjectif au féminin car concurrence non-faussée, une sorte de double négation sans affirmation à placer en face comme référence. Il ne faut plus examiner ce qu’elle doit être, par exemple libre, mais ce qu’elle ne doit pas être. Avec le mot libre, j’avais du champ, la place pour les phrases, les gestes, la rhétorique et les folles métaphores. Avec non-faussée, j’ai un doublet de plomb, aride et désorienté. Je vais devoir être davantage thanatopracteur que Démosthène, taxidermiste qu'enjoliveur, et plutôt que de bidouiller il me faudra besogner.
Adjoindre le mot égalité pour tenter une approche roublarde ne suffira pas, car si le négatif contient de l’égalité, il reste négatif. Pourquoi n’existe-t-il pas dans la langue française un mot positif qui serait le contraire de faussé, et féminin contraire de faussée. Défaussé ? Défaussée ? Je ne passe pas ce pont là.
Loyale, honnête, véritable, sincère, tu vois bien que rien ne fonctionne, et si vrai est le contraire de faux, alors ce serait véritable le contraire de faussée ; mais ce mot véritable sonne faux. Il y a un vrai, il y a une infinité de faux. Je ne sortirai pas de ce trou en m’accrochant à cette symétrie fallacieuse, d’un côté le vrai de l’autre le faux. Il n’y a jamais deux côtés et le combat est inégal, parce que finalement le vrai n’existe que par l’existence de l’infinité de faux qui le cernent, et toucher le vrai impose d’avoir d’abord essayé l’infinité des faux, ce qui ne se peut pas.
Alors nul ne peut prétendre toucher ce point brillant dans notre nuit, il nous éclaire, nous croyons le saisir et l’éclair s’est éteint.
#22.10.2 à suivre.
vendredi 30 janvier 2009
22.92 - Une humeur d’humérus.
Cent-vingt-et-unième jour, suite.
Je dois me faire une raison : je ne suis pas un mauvais écriveron. Ecriveron? Tout le monde connaît le proverbe, c’est en écrivant qu’on le devient. Bon ou mauvais. Jouer les faux modestes, jouer le doute salutaire, me couvrir la tête de cendres, me lamenter de mes insuccès et jalouser en secret les gros lus , rien de cela ne me grandit. Je ne vaux que si j’écris, et même si j’écris mal je vaudrai mieux que si je n’écris pas. Que personne ne vienne me rassurer en s’écriant mais si mais si, tu es bon. Vous seriez mille à le crier que je n’entendrais que la voix qui murmure que je suis nul, histoire qu’on crie davantage mes louanges.
Compliments ou quolibets, l’important est qu’un écho résonne dans la vallée chaque fois que je chante ma ritournelle, et si je me tais se taira l’écho. L’orgueil est le pire de mes ennemis, quand ce serait lui qui me pousse à écrire. Laissez-le pousser mais faites le taire, enfin.
Après tout, c’est le Moine qui écrit l’essentiel et qui a du mal à se dépatouiller de ses histoires de concurrence, tu dois juste comprendre ce qu’il dit même lorsque c’est incompréhensible, et le mettre au goût de celui qui te lit.
Traduttore tradittore. Tu sais très bien trahir quand tu veux, alors, pas de faux semblant, pas de désabus, pas de timidité affectée, pas de dégoût ostentatoire. Ce n’est pas ton truc, ton genre, ta tasse de thé. Les torrents de haine, les torrents d’arrogance, les torrents de bêtise qui t’entourent de leurs ravines ne t’ont jamais impressionné, et tu n’y as jamais perdu ton latin. Même si tu ne devais que taper d’un doigt pour cause de perturbation momentanée de quelque os et de quelque articulation, tu sais très bien que tes textes sont sortables. Alors sors-les de ta paresse de chipoteur, et remets un peu les mains dans ton cambouis.
Personne ne t’y oblige, personne ne t’impose de loi, tu as choisi une voie, tu peux continuer d’y marcher ou prendre un raccourci, tu ne peux seulement pas t’arrêter.
dimanche 25 janvier 2009
22.91 - De la longueur des jours.
Cent-vingt et unième jour, reprise.
J’aurais dû intituler ce chapitre : de la langueur des jours. Mais j’écris directement au clavier, sans passer par le filtre du carnet chiffonné du mon fond de poche, sans passer par la pile de fiches devenue lippe de chiffes. Alors les mots sortent du dessous de mes doigts comme des prisonniers qui s’évadent, le plus pressé en premier, tant pis pour la syntaxe, le rythme, l’allitération et le pied de nez d’Alexandrie. Le Moine attendra que je me réveille et que je reprenne la marche pas à pas dans les traces de ses mots.
Plusieurs mois ont passé sans que cet écran blanc me pose sur le siège en cuir d’où je tape, sans qu’une envie soudaine de pisser la prose m’y précipite, sans que le tumulte qui s’embrouille là-dedans ne cherche un exutoire pour un semblant d’ordre, une apparence de cohérence, un flux tempéré. Une sorte de bleu de convenance s’est doucement posé comme une voile démâtée, et les fantômes qui s’agitaient dessous n’ont rien remarqué qu’un silence théolonien, un de ces silences dont il se dit le maître alors que je crois bien qu’il en est esclave.
Ne crois pas qu’aujourd’hui l’envie de pisser soit revenue. Je cherche, dérisoire, après chaque point, comment engager une nouvelle phrase, comment poursuivre ce qui devrait être une explication, un racontar, une raison d’être. Je cherche d’autant plus que je crains bien que ce ne soit que le vide qui explique, l’absence, la peur, l’irrespect. Oui, un manque de respect pour le monde extérieur, injustifiable et inadmissible, détestable, odieux, mais ne me dois-je pas un peu de rudesse ? Un manque de respect pour qui attend patiemment que l’écriture me revienne et dont je fais mine de ne me point soucier.
mardi 7 octobre 2008
22.9 - Egalité.
Cent vingt-et-unième jour. Egalité.
Alors, comment faire ? Je suis le petit malin qui tanne et qui demande sans cesse le pourquoi du comment, qui attend sa solution sur un plateau d’agent avec cloche assortie pour garder chaud. Je connais mon Moine, il va se défiler ; une fois énoncés ses grands principes, il ne mettra pas les mains dans le cambouis, comme disent ceux qui agissent n’est-ce-pas. Agir, c’est tout ce qu’ils savent faire car ils ne savent pas où ils vont. Tels l’imbécile du chinois, ils regardent le doigt et non la lune. Je sais qu’en mettant les mains dans le cambouis, ma voiture est plus en panne après qu’avant.
#9.1 à suivre.
mercredi 1 octobre 2008
22.82 – Les invasions barbares.
Il y va fort. Sous couvert de concurrence, il veut résoudre en deux pages la question de l’immigration, mais je sais qu’il me répondrait qu’il n’y a pas de question d’immigration mais des questions de migrations.
- Les migrations politiques, depuis toujours très secondaires en quantité, et désormais devenues négligées en symbolique, qu’importe d’accueillir un opposant écrivain, journaliste, avocat ou syndical, surtout s’il est visible, n’est-ce-pas.
- Les migrations économiques dont notre monde fut si friand et l’est encore contrairement aux apparences, la peur est un très bon moyen de taire la revendication.
- Les migrations climatiques dont je ne vois que le début. Etrangement, ce seront peut-être les hollandais qui débarqueront en masse les premiers, et non les bengladis.
Les dangers ne sont pas toujours là où l’on a peur.
Au soir du cent-vingtième jour. 22.82 – Les invasions barbares.
On me somme de donner le moyen de résoudre les grandes migrations, puisque je me suis imprudemment risqué à les évoquer avec un ton de commandeur. On sera déçu. Je ne me penche pas sur la vie de ces millions de soutiers dont nous faisons semblant d’ignorer l’existence tant qu’ils nous offrent des travaux de rénovation à bas prix et dont nous faisons semblant de craindre la nuisance au premier fait divers qui passe.
En réalité, ne l’oublie jamais, je ne cesse de tourner autour du pot de la concurrence, ou plutôt autour de ce totem. Je peux élargir mes cercles et saisir loin dans mon tourbillon ce qui me convient d’évoquer ou d’invoquer. Ma danse du scalp permet mille détours, et j’aurais ainsi traversé mille paysages au gré de mes oscillations. Profites-en.
Mais il est important que je ne laisse pas en plan mes migrants préférés et leur vie d’enfer sous prétexte de hors sujet digressif, il est important que j’en rappelle les fondamentaux, pour écrire comme un amateur d’Ovalie. Toi, tu t’es adonné au clinquant et tu crains tous les arrivants aussi éblouis que toi par les fausses lumières, je n’y peux rien.
J’aimerais tant les éteindre, ces reflets de pacotille ; les fascinés en deviendraient moins nombreux. Comme tous les autres papillons, tu vas te brûler les jolies ailes en frôlant le filament chauffé à blanc que tu avais pris pour une étoile, et tu découvriras trop tard la misère noire d’où tu ne sauras plus t’envoler, pris dans sa toile sans aile ni passeport de retour. Le filament l’avait maintenue dans l’ombre à t’attendre au fond du bouge dont seule la porte était éclairée.
Notre monde est un bouge, mon cher ami, et j’en fais partie comme toi. La foule des papillons qui viennent se brûler à l’ampoule fadasse de l’entrée finira un jour par lui enseigner à vivre, à devenir la Société du minimum dont je rêve. Il sera peut-être trop tard.
La Digue, début avril 2008.
dimanche 14 septembre 2008
22.81 - Les barbelés du bonheur.
Suite du cent-vingtième jour.
Seconde enceinte.
Alors nombreux sont ceux qui viennent récupérer chez nous ce qu’ils ont perdu. Tant que cette justice là ne sera pas rendue, nul ne pourra revendiquer la moindre concurrence qui tienne. Récupérer ce que notre monde leur a pris au nom de divers prétextes que je peine à nommer valeurs. A nous de réparer les fautes des pères, ensemble dans notre monde, et qu’on se garde de le demander à moi seul. La Civilisation que nous prétendons défendre ne se défendra qu’à ce prix, et ne pleurons pas sur les fautes, tentons de les réparer sans relâche et sans naïveté, sans mauvaise conscience, mais sans autosatisfaction.
Quadrature de cercle que nous prétendons ne pas être capables de résoudre, et qui est le seul chemin de la paix pour nos enfants. Ne pas payer plus que de raison, car les fils des victimes n’ont pas à revendiquer tout ce que leurs pères ont perdu, mais seulement le droit de redevenir égaux, mais leur rendre ce minimum, ce fameux minimum, leur permettre de le ramener chez eux d’où ils n’auraient jamais voulu partir, d’où il n’aurait jamais dû partir.
Ce sera très long, très difficile, et je n’ai aucune recette. Raison de plus pour s’y atteler dès aujourd’hui. Mais je suis certain de ceci, si tu me permets d’asséner pour une fois une certitude dans mon flou : à l’instant où l’on élève des barbelés, où l’on affrète des charters, on détruit la liberté de chacun de choisir la Société qui lui convient, on détruit la liberté de concurrence entre les Sociétés et entre les Civilisations. Et du jour où elles ne se font plus concurrence, elles meurent toutes.
Les premiers à mourir sont ceux qui se sont entourés de hauts murs et de barbelés, de vigiles et de champs de mines, les premiers à mourir sont ceux qui ont peur.
Sans cette liberté là de se concurrencer d’égal à égal, il n’y a plus de Société, il n’y a plus de Civilisation. Je t’entends déjà que tu n’as pas encore ouvert la bouche. Tu vas m’accuser d’angélisme, et tu vas dresser devant moi le spectre de la ruée vers l’eldorado, où chacun va se précipiter vers ce qu’il croit être la Société d’abondance et abandonnera sa Société de privations. Tu crois que tout ce monde est à ton image, qui te précipites vers le clinquant qui t’attire, et tu penseras que tous feront comme toi ce que tu sais que tu ferais.
Non, justement. Les plus sages savent qu’il vaut mieux éviter de se noyer dans le détroit, qu’il est d’autres meilleurs combats à mener chez eux.
à suivre.

