LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 8 juin 2020

331 - Intermezzo : La face cachée de la lune

 

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LA FACE CACHEE DE LA LUNE

 

Ta maman t’en a raconté, d’elle et de nous. Tu sais tout ce que ta maman t’a raconté ; tu sais seulement ce que ta maman t’a raconté. Elle t’a expliqué sa vérité, sa seule vérité à elle, probablement plutôt partie que tout mais la partie est pour toi le tout. Personne ne peut prétendre à toute la vérité, aucun serment n’y suffira, encore heureux si un peu de vérité transpire de l’histoire, encore heureux s’il peut exister sur quoi que ce soit une vérité. Je n’ai pas eu le temps de te le dire, tu étais trop petite quand tu as disparu de mon radar, je ne crois pas à la vérité affublée ou non d’une majuscule. Il existe certes des vérités, bonnes ou moins bonnes à dire, petites et provisoires, circonstancielles et approximatives, qui vivent le temps des roses. Nous aurions pu parlementer là-dessus devenue grande, en échangeant thèses et antithèses. C’est trop tard désormais, alors accepte que je t’impose cette philosophie là qui m’est venue avec toi, tente de comprendre ce qu’implique cette mouvance d’un monde fluide comme je le conçois. Et revenons à ta mère.

Elle a été sincère et a répondu à tes questions, les formulées et les silencieuses, celles du langage et celles des yeux : je n’ai aucun doute là-dessus. Je ne connais rien de ce bagage que tu portes depuis mais il en existe un autre que tu ne connais pas.

J’ai attendu ta mère pendant des années, depuis ce premier jour où remontant l’allée d’une maison au fin fond de la Bretagne j’ai croisé son regard. J’ai attendu le moment d’abandon qui l’aurait délivrée de la bataille qu’elle livre contre son origine en croyant la protéger, en vain. Incrédule et impatient je l’ai vue s’enrouler dans ses chimères, ses inventions, ses rejets, et je n’ai jamais pu nommer ce qui la tient si loin de la paix.

Peu importe, mes tourments ne sont que les miens, les secrets de ma fille lui appartiennent et elle en fait ce qu’elle veut. C’est important pour elle de te transmettre qui elle est, d’où elle vient, tout comme il aurait été essentiel pour nous que j’en fasse autant avec elle. Elle t’a parlé des Hauts-Plateaux africains et de ce qui est arrivé là-bas, elle t’a dit ce qu’elle en savait et surtout ce qu’on lui a raconté. Toi, tu as vu ce qui était visible. Rien de plus. Et tu ignores ce que j’aurais pu t’en dire, la face cachée de la lune, la part d’invisible, ma version des faits comme on dit dans la police. Tu ignores même que d’autres versions pourraient exister, après tout pendant des millénaires on a ignoré que la lune eût une autre face. Pourtant il faudra bien que tu m’écoutes un jour. Sinon ton bagage va s’alourdir.

N’aies crainte : qu’il y ait d’autres vérités ne détruit pas la première, elles cohabitent et elles libèrent d’être plusieurs.

J’ai commencé depuis peu à comprendre. C’est un précipice en haut duquel je marche avec vertige sans trop oser regarder le fond. Y grouillent tout ceux qui dans l’enfance de ta mère lui ont bien enfoncé dans le crâne son malheur originel. Je vais devoir te raconter ce que je vois là-dedans, ce n’est pas très pimpant. Assez de silence, je ne peux plus continuer ce chemin là. J’ai fini d’attendre. N’est pas vérité les mensonges dont on abreuve un enfant.

Mais n’oublie jamais ce que je t’écris ici : quelles que soient les objections et les évidences contraires, ta mère est ma fille jusqu’à la fin de mes jours et au-delà.

 

Posté par andremriviere à 18:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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