LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 7 janvier 2019

222 - Intermezzo : L'enclume au bois dormant

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Ma chère petite, presque cinquante-quatre années nous séparent et une longue vie dont tu es l’aboutissement. Plusieurs vies en réalité, plusieurs histoires, je fais partie de quelques unes et d’autres me sont étrangères qui n’en sont pas moins importantes pour toi. L’histoire de ton père t’est essentielle et je n’en suis pas, je n’y prétends rien. L’histoire de ta mère passe par moi, tu n’y peux rien. Mon histoire y a toute son importance, ta mère le sait, elle le tait.

Je ne saurai jamais ce qui t’a poussée loin de moi, te rendant hémiplégique ; là où tu es maintenant, tu peux penser que ce n’est pas grave et que tu as bien d’autres chats à fouetter. Je n’en suis pas si sûr et j’aimerais avoir tord de ne pas en être si sûr. Bien repus de leur arrogante certitude et dressés dans leur mépris bien-pensant, ils doivent exister quelque part ceux qui se réjouissent du gouffre qui nous sépare, je ne veux pas les connaître. Puissent-ils ne pas te nuire.

Je te voulais de multiples horizons, des mondes chatoyants, mille chemins à parcourir ; on t’a construit des couloirs et des œillères et on t’a fait croire à leur confort. Je crois bien que tu sauras y échapper, en tout cas je l’espère de toutes mes forces.

De qui est-il question ? Si mes soupçons coïncident avec ce que tu crois, nous ne pourrons jamais en parler, nous ne le devrons jamais. Nous aurons autres chose à penser si nous devons nous parler de nouveau, nous aurons ailleurs où regarder. En attendant, je survis en ramassant et recopiant mes fiches, faute de mieux, faute de paroles. « Palabras, palabras ». Echafauder des plans sur la comète. N’est-ce-pas notre condition humaine de ne disposer que de suppositions plus ou moins vérifiées plus ou moins étayées plus ou moins concordantes et de s’organiser avec, en acceptant d’avance que toujours tôt ou tard elles soient prises en défaut par de nouvelles observations.

Mon histoire qui te précède est déjà consignée ailleurs et je ne vais pas te la raconter ici. Tu as voulu me sortir de ta vie en un seul et meurtrier message, tes racines en ont été plus sûrement tranchées qu’un chêne millénaire sous une tronçonneuse de bûcherons et en moi l’incendie fait rage. Il y a pourtant des fils de soie qui nous relient et c’est là que se cache le danger, que l’incendie les suivent pour se propager jusqu’à toi. Alors mes écrits sont comme des cataractes d’eau pour couper les flammes, car je ne couperai jamais les fils.

Comprendre. Ce mot a-t-il un sens ? Chacun y va de sa théorie et les psys de bistrot s’en donnent à cœur-joie. Il y a ceux qui rassurent : « tout ça n’a qu’un temps, adolescence passe », et sans en croire un mot je m’accroche à ces douceurs. Il y a ceux dont les silences n’en pensent pas moins : « il n’y a pas de fumée sans feu ». Ils ignorent tous à quel point je cherche ce feu caché dont la fumée me détruit. Quelle énorme faute pour un tel châtiment, quelle forêt de fautes minuscules pour me brouiller la vue, la vie ?

Mais de quoi faut-il que je m’excuse ?

Ainsi, comme pour ta mère, le mort empêchera toujours les vivants de vivre, et tu prends la relève. On dit que je suis papi jetable, je ne me laisserai pas jeter.

S’il suffit de prendre un autre mouchoir en papier pour remplacer l’usagé, la boîte à papi ne contient qu’un exemplaire. Voilà pourquoi j’écris. Je suis ressorti de ta poubelle à la faveur de la nuit et puisque le moine m’en a donné le prétexte, je m’en suis entiché pour toi, pour mieux t’atteindre. Que ces mots te parviennent un jour et tu ne seras plus tout à fait hémiplégique.

Je dois arriver au bout de cet effort avant que l’incendie n’ait tout ravagé.

Dans les fiches que je ramasse, le moine raconte ses rêves. Tu as anéanti les miens, de rêves, d’un grand coup d’enclume, avec cette complicité parentale qui t’exonère. Je la crains pourtant : à cause d’elle, personne ne viendra t’ouvrir les yeux pour que tu regardes le monde autour de toi autrement. Tu vas continuer à grandir et pour échapper au poids de l’enclume tu vas l’entourer d’une broussaille impénétrable à jamais. Tu m’as enchaîné à l’enclume. Te voilà libre de construire ta seule vérité, loin de la mienne, sans aucun risque de te voir un jour contredite ne serait-ce que par toi-même. Veille à ce qu’aucun recoin de ton cerveau n’en garde une trace, elle pourrait gratter à ta porte un jour.

Demande à tes parents de bien faire le ménage, de tout vérifier dans ta chambre, d’éliminer la moindre poussière et la cendre la plus ténue. Il en faut si peu pour que l’incendie reprenne et ce sera alors en toi qu’il rugira, je serai consumé depuis longtemps.

Ici ne se tiennent que le discours du moine et mes apartés que j’appelle encadrements, intermezzos. Deux musiques. Je te les réserve afin que tu entendes encore ma voix quand elle se sera tue. Un petit filet d’eau fraîche dans l’odeur de brûlé et la touffeur des canicules. Ainsi j’existe.

 

FIN DE LA DEUXIEME PERIODE.

Posté par andremriviere à 23:01 - 216 - CH.08 . Au nom du père (III) - Commentaires [0] - Permalien [#]

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