LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

lundi 29 juin 2020

335 - Soixante-deuxième jour . Le retour du passé décomposé

Le passé décomposé

Faudrait-il justifier les armées civilisatrices par la piraterie barbaresque ? Les beaux esprits ne s’en sont pas privés. Mais ne l’oublions pas, les petits malins qui se sont enrichis derrière les armées civilisatrices ne sont pas ceux qui peinent dans la pente qui mène au village perché ; et les marchands d’esclaves de Tunis ou d’Alger ne sont pas ceux qui affrontèrent les tempêtes et le feu venus du Nord.

Ils ne sont même pas leurs descendants. Riches et ignorants, ils ne savent pas pourquoi il y a tant de pittoresques villages perchés tout autour de la Méditerranée où l’on peut flâner devant les boutiques de potiers typiques. Un descendant, en cherchant bien, un seul descendant des pillards du Sud, en cherchant beaucoup, on pourra en trouver dans l’un de ces villages ; peut-être fatigué de sa vie de galère, ou parce que sa proie ce jour là était trop jolie, son aïeul n’avait pas rembarqué et s’était laissé prendre, puis il avait enseigné l’huile d’olive et l’agneau aux herbes : bonjour, Monsieur Lalibi. Ce ne serait pas un nom de là-bas, Lalibi ? Au coin de la place près de la fontaine on saura te montrer la maison du maure.

Depuis toujours, les deux espèces cohabitent : ceux qui triment et ceux qui s’enrichissent. Je ne m’y habituerai jamais, il ne faut jamais s’y résigner. La vie du pirate n’est pas plus enviable que celle du paysan à la maison perchée. Et s’ils se combattent, s’ils se craignent, s’ils se haïssent, c’est pour le seul plaisir des beaux esprits et le confort des petits malins. Qu’on ne vienne pas me dire que la civilisation a vaincu la piraterie.

De quoi faut-il donc parler pour se faire comprendre ? Je suis là, sur mon île, et je vois d’ici les deux rives qui se font face. Même climat, même végétation, même roches sans doute, même terre caillouteuse et pourtant riche si tu la travailles dur. Voici deux mille ans qu’elles s’observent, depuis le temps où chacune a compris qu’il y en avait une autre là-bas derrière l’horizon. Nous autres insulaires les voyons passer, du Nord vers le Sud, du Sud vers le Nord, et parfois les uns comme les autres s’arrêtent chez nous pour un petit en-cas, un avant-goût, une mise en jambes. Pour notre malheur.

Les beaux esprits ont toujours su trouver les raisons des pillages, des massacres, des razzias et des conquêtes, du fond de leurs palais et de leurs officines. Jamais ils ne sont allés sur les galères défier Neptune pour voler Cérès, et ils ne seront jamais ceux qui chaque soir gravissent le sentier escarpé qui ramène au village. Seuls ces forçats et ces marcheurs m’intéressent : par millions ils ont vécu leur vie sur d’incertaines barcasses et dans les champs caillouteux, à se demander jour après jour de quoi serait fait demain, et, le moment venu, à s’entretuer pour le bon plaisir des petits malins restés sur le port, sur le bord.

Pour faire cesser le scandale de la piraterie barbaresque vos aresclavesmées civilisatrices ont asphyxié des villages entiers de Kabylie dont pas un seul habitant n’avait mis les pieds sur une galère. Ils sont très forts vos beaux esprits d’avoir inventé ce mot, civilisatrices, pour qualifier vos armées de soudards à casquette. Et voilà pourquoi, il fallait bien y parvenir et je l’avais annoncé dès le commencement, ces kabyles, ces berbères, ces barbares puisque les mots sont ainsi faits utilisons-les, n’ont pu faire autrement qu’à leur tour traverser la grande flaque du sud vers le nord, pour regagner la vie qu’on leur avait volée dans les Aurès. Les petits malins ont su y faire, encore une fois, entre main d’œuvre docile et bas salaires, comme autrefois leurs pareils s’étaient occupés des esclaves et du reste.

Posté par andremriviere à 23:51 - 334 - CH.14 . Une brève histoire de l'humanité (I) - Commentaires [0] - Permalien [#]

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