LES ANACHRONIQUES

Mon nom est THEOLONE - Philosophie et bavardage

dimanche 31 mai 2020

329 - Cinquante-neuvième jour . Cet homme a failli

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On va me dire qu’il n’a pas été prévenu à temps du fond de ses vacances. On va me le dire, et on aura raison peut-être. On va me dire qu’on ne pouvait prévoir que l’été deviendrait fou cette année là. On va me dire que c’est l’effet de serre, personne n’en sait rien mais on me le dira.

C’est étrange comme il se trouve beaucoup de monde pour expliquer après coup un événement climatique de trois semaines que personne n’avait prévu. Personne, à ceci près qu’il y avait eu des signes avant-coureurs, de courtes et violentes chaleurs en juin et début juillet, deux jours puis cinq jours puis dix jours. Météo-France l’avait pourtant annoncé avant que le phénomène ne commence, Météo-France dont on se moque parfois l’avait bien dit, « ça va être chaud ». Mais je ne suis pas ici pour vous parler de prévisions incertaines et d’effet de serre dans des explications cousues de fil blanc, nous en reparlerons quand j’aurai rejoint ma chapelle.

Qu’importe, il lui fallait des vacances, à ce monsieur.

Je pourrais rappeler que les épisodes chauds précédents auraient pu déjà, à qui aurait été vaguement attentif ce qu’on aurait pu espérer d’un docteur émérite, donner quelques inquiétudes devant les faibles réponses de la société et de ses maîtres. Mais on ne va pas gâcher les vacances du grand ponte pour si peu.

On va me dire tout cela et on aura raison.

On va me dire encore que le ministre de l’intérieur si prompt à gesticuler de tous ses tics a tout fait pour cacher la vérité qu’il connaissait pourtant dès les premiers jours sans parler des épisodes précédents, à tous ceux qui auraient pu, peu ou prou, réduire l’ampleur de la catastrophe, et en particulier à notre Corse de ministre médecin qui ne savait rien à l’en croire. On lui cache tout on lui dit rien. Et à nouveau on aura raison. Je sais tout cela, et s’il y a longtemps que je jette la pierre au ministre de l’intérieur ma réserve de cailloux est inépuisable ; ce n’est pas de lui qu’il s’agit aujourd’hui.

Le ministre de la Corse devra s’en expliquer avec le ministre corse ; je ne serai pas présent pour arbitrer cette bataille mais je sais qui sera le perdant. Je ne pleurerai pas sur le corse et je sais qu’on lui trouvera une autre dorure où exercer son incompétence.

Ainsi, on aura raison de me présenter toutes ces bonnes raisons comme autant d’excuses, excuses valables d’acquittement, excuses plates de circonstances atténuantes. Ni médecin ni corse, notre ministre aurait pu rejoindre son bureau la tête haute. Mais voilà. Par delà les incohérences gouvernementales, les conflits de couloir et les politiques de basses œuvres, par delà les sanctions abattues sur les lampistes vielle tradition séculaire et indestructible, fusibles plutôt que lampistes, personne ne pourra trouver de circonstances atténuantes à un médecin qui avait les moyens d’un ministre, et qui pourtant du fond de ses vacances n’a pas levé un seul petit doigt alors qu’agonisaient dans la chaleur vingt-mille vieux.

Comment peut-il prétendre qu’il ne savait pas, lui qui est médecin grand médecin parmi les grands médecins, lui qui connaît dans sa chair la morsure des temps de chien, les canicules. Alors il ne savait pas comment fonctionnent les urgences au mois d’août, il ne savait pas que les vieux assoiffés n’ont pas soif, il ne savait pas que les détresses solitaires se terrent et se taisent ?

On va me dire, c’est fou ce qu’on dit derrière mon épaule pendant que j’écris, que le ministre n’est pas Zorro ni superman, et qu’il ne va pas sur son cheval blanc sauver le monde en trois coups d’épée. Vous le voyez, tel un archange solitaire, chevaucher les campagnes et arroser les urgences d’eau et de soignants, et ressusciter Lazare ? Qu’aurait changé pour le monde qu’il sortît de sa piscine fraîche, je vous le demande. Car il était au frais dans sa piscine. Même à un ministre on ne peut pas demander l’impossible.

On va me dire cela et on aura raison.

Mais au moins, il aurait bougé son petit doigt de médecin, ce que tous les autres médecins ont fait pendant les trois semaines d’enfer quitte à renoncer à leurs vacances, et les infirmières et les brancardiers et tous les autres, tous sauf lui, ministre dans sa piscine. Et aucun de ceux là pourtant n’avait les moyens d’un ministre. Lui, si.

Tout embrumé de sommeil réparateur, frais et dispos et vingt-mille morts plus tard, le ministre est apparu et a parlé. Les micros se sont tendus, chacun voulait comprendre, le ministre médecin allait dire la vérité, toute la vérité du secret du cataclysme. Les esprits étaient en alerte, les radios allumées, les caméras braquées, la parole allait tout apaiser.

« J’ai ma conscience pour moi » a dit le ministre.

Posté par andremriviere à 23:29 - 324 . CH.13 . The Man I love - Commentaires [0] - Permalien [#]

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